CHAPITRE XVI
Effet produit parla guerre. — Entre Français, en Belgique. — Les grincheries de Théodore Barrière. — Victor Hugo à Bruxelles. — Les farces de rapin de Victor Hugo. — Victor Hugo coucheur d'enfants. — L'expulsion de Victor Hugo. — Les incendies de la Commune. — Ma lettre de Théophile Gautier.
Je me suis souvent demandé quel effet produit sur les générations venues à la vie au delà de l'Année terrible, la façon dont nous, les survivants de cette époque, nous avons l'habitude de classer les actes et les souvenirs de notre vie. Nous disons : « C'était avant la guerre », ou : « C'était après la guerre » et cela délimite pour nous les faits et les choses.
Nul parmi nous n'a échappé à cette sensation bizarre d'avoir vécu successivement deux existences absolument différentes l'une de l'autre. Nous éprouvons la vague sensation d'avoir eu deux « Moi » inconnus l'un à l'autre et séparés par un troisième « Moi » que rien ne pouvait faire prévoir et qui, durant la moitié d'une année où chaque jour valait
d'être noté, a vécu le plus imprévu, le plus inoubliable des rêves !
L'explosion produite par la guerre ne peut se présenter à mon esprit de vieil artilleur — car j'ai été passionnément artilleur — que sous les espèces d'un obus tombant sur sa pointe et projetant avec fracas tous ses morceaux, petits et grands, à toutes les hauteurs et dans toutes directions.
Après la signature de l'armistice nous pouvions tous espérer que la vie allait reprendre un cours à peu près normal. L'explosion de la Commune remit en question tout espoir de tranquillité. La guerre nous avait dispersés, la Commune nous éparpillait de tous côtés.
Comme j'avais joué un rôle assez important dans l'essai de résistance opposé du 18 au 25 mars (187 1) aux premières tentatives de la Commune, j'avais jugé simplement prudent, de mettre quelque distance entre nioi et quelques-uns des chefs du mouvement insurrectionnel, tels Rigault et plusieurs autres personnages dont je n'étais pour l'instant que trop connu.
Je partis donc pour Bruxelles. J'y retrouvai divers camarades et je vous affirme que nous ne nous amusions ni les uns ni les autres dans la capitale belge, si agréable en temps normal.
Tous, également, nous éprouvions une sorte de douleur au contact des étrangers; tous, de même, nous étions des gens couverts de plaies et d'écorchures morales et nous avions tous la même crainte de les laisser voir.
Beaucoup parmi nous allaient jusqu'à éviter de se loger dans le centre de la ville.
Personnellement je demeurais en un hôtel établi dans l'enceinte du Jardin d'acclimatation, c'est-àdire dans la banlieue de Bruxelles; là, les pensionnaires sans exception étaient tous Français. Nous étions peu nombreux d'ailleurs.
Nos plus proches voisins étaient les animaux de la « Zoologie » et parmi ceux-là quelques-uns étaient, paraît-il, nos compatriotes, c'est-à-dire des bêtes venues du Jardin des Plantes de Paris au début de septembre. Bêtes et gens faisaient bon ménage et je n'aurais à garder aucun mauvais souvenir de cette villégiature digne de M. Buffon, si je n'avais été pris en haine par un casoar qui, rompant les fils de fer de son box, me poursuivit par les allées et m'eût mis à mal si je n'avais à temps trouvé asile dans une Volière. Avoir échappé aux pires mitraillades et se faire démolir par un casoar, c'eût été trop comique et pas assez gai cependant. Il est vrai que mon ennemi était un casoar à casque.
Chaque jour, je descendais de ma banlieue vers Bruxelles, pour y rejoindre les uns et les autres de mes camarades de Paris ou même de mes simples relations parisiennes. C'est ainsi que je retrouvai Carrier-Belleuse qui, ayant une nombreuse famille à élever, avait jugé sage d'installer à Bruxelles un atelier de sculpture, où il exécutait des terres cuites inédites et des répétitions par estampage de ses terres cuites anciennes. Il se faisait aider par toute une équipe de jeunes gens, payés à tant de l'heure. Parmi ceux-ci se trouvait Auguste Rodin. Il n'avait pas encore fini de faire pousser cette « barbe qui fait sa gloire. » Il lui fallait plier la rudesse native de son génie propre, aux nécessités d'élégance et de
souplesse qu'exigeait l'exécution des œuvres toutes de grâce de Carrier. Souvent il n'y parvenait qu'à demi et alors, dans une œuvre un peu lâchée de Carrier, il intercalait un « morceau » d'une belle énergie qui ne déparait cependant pas l'agrément du reste. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais entendu se plaindre, de devoir faire, moyennant un salaire, assurément modeste, de telles besognes.
Le séjour de Rodin à Bruxelles fut pour lui d'une grande utilité. Après le départ de Carrier il entreprit, avec le concours d'un associé, la décoration du palais de la Bourse de Bruxelles. La statuaire en est due pour la plus large part à son ébauchoir. Je n'ai pas cette ornementation présente à la mémoire, mais il est impossible qu'il ne s'y trouve pas, à défaut de puissantes compositions, des figures de premier ordre.
Entre Français, on s'entr' aidait moralement et matériellement autant qu'on le pouvait ; c'est ainsi que je me trouvai appelé à passer des heures dans la petite chambre où mon camarade de lutte contre l'empire, Jules Lermina. et son frère — il était je crois, comédien, — étaient ravagés par la variole. En ce temps-là personne ne trouvait extraordinaire de risquer pareille contagion, même lorsqu'on ne pouvait aboutir à rien de plus qu'à diminuer l'ennui des malades. Cela se passait tout naturellement et, au fond, il ne m'est pas prouvé que c'était plus dangereux que d'avoir peur de tout. Souvent, le soir, on allait rejoindre Anna Judic, alors très jeune quoique déjà mère de famille. Elle jouait sur une scène de second ordre et avec des appointements modestes. Elle venait après la représentation, en
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compagnie de son mari, s'attabler à un café de la galerie Saint-Hubert, pour tuer un peu le temps et pour cuver de conserve entre Français son incurable ennui.
Mais notre meilleure consolation à tous était de nous attabler entre Français d'un même monde presque cbaque fin d'après-midi place de la Monnaie, au café des Mille Colonnes, et toujours à la même place. Nous n'étions guère là, du reste, que quatre ou cinq, parmi lesquels Jules de Marthold, que je voyais durant tout le reste de la journée à la Bibliothèque Royale, où nous travaillions côte à côte.
Théodore Barrière, notre voisin de l'enclos des Ternes, ne nous faussait jamais compagnie, bien quil fût plus âgé que nous et eût sur nous tous la supériorité d'un grand talent et d'une célébrité solidement établie .
Barrière, qui rageait facilement en temps ordinaire, ne dérageait pas à ce moment-là. La lenteur des Belges le mettait hors de lui.
Pour un peu il en serait arrivé à croire que les gens, pour lui faire des blagues, lui disaient à chaque bout de phrase : sais-tu? le tutoyaient et le détutoyaient pour le retutoyer ensuite.
Son impression était que ces gaillards-là lui jouaient Monsieur Choufleuri pour le mettre en colère. A propos de n'importe quoi il s'arrêtait de mordre sa petite moustache noire, et lâchait de ces mots inoubliables que malheureusement j'ai maintenant oubliés.
Les circonstance pénibles où nous nous trouvions tous, ne pouvaient qu'aiguillonner son tempérament de Desgenais. Il épanchait ses colères un peu sur
CE QUE JE TIENS A DIRE 2Gl
tout, mais sa grande fureur, sa fureur de tous les jours, s'exerçait contre la petite menue monnaie belge. Quand le garçon lui rendait son appoint mêlant habilement les sous de bronze français aux pièces divisionnaires en nickel, notre Barrière régulièrement le rabrouait, et rejetait furieux toutes les piécettes grises : « Voyons, garçon, criait-il, qu'es,t-ce que c'est que toutes ces saletés que vous me fourrez là? Emportez-moi ça! Et tout de suite! Je ne veux pas voir des cochonneries pareilles! »
Comme bien vous pensez, le garçon lui en redonnait le lendemain et le plus possible. Quand nous essayions d'arrêter la fureur du prodigue Barrière, c'est nous qui recevions les paquets de sottises et pas le centim'ss. Ça nous amusait.
A côté de Barrière venait souvent un de ses collaborateurs habituels, bon garçon plein d'esprit, Léopold Stapleaux, qui, bien que né en Belgique, était, de cœur et d'esprit, aussi parisien que nousmêmes et, il s'amusait plus encore que nous aux boutades de son ami. Plusieurs parmi les écrivains français ont dû à la notoriété qu'avait Stapleaux en Belgique de pouvoir gagner leur vie pendant les quelques semaines de notre séjour.
Mais, de tous les Français habitant Bruxelles à cette heure, celui que je voyais le plus souvent, c'était Victor Hugo. Son accueil envers moi était tel qu'il me faisait des reproches très bienveillants et très amicaux, chaque fois que je manquais quarante-huit heures de venir lui tenir compagnie. Il semblait reporter sur moi quelque chose de l'amitié dont m'avaient honoré depuis tant d'années Auguste Vacquerie et Paul Meurice et un reflet de la cama-
raderie qui, depuis l'époque du siège, m'unissait à son fils François. Je faisais partie de la rédaction du Rappel, j'avais été l'un des fidèles des réunions intimes de l'hôtel de Rohan, et, dans la solitude de sa vie à Bruxelles, au lendemain de la mort de son fils préféré, Charles, Hugo me faisait l'honneur très grand de m'accueillir comme si j'eusse été quelque peu de sa famille.
Je dois dire d'ailleurs, pour ne pas exagérer l'importance que je pourrais sembler me donner en relatant l'attitude paternelle de Victor Hugo envers ma très humble personne, que je n'étais alors éclipsé par qui que ce fût. A part moi seul, Victor Hugo, pendant son séjour à Bruxelles au moment de la Commune, ne voyait absolument àme qui vive. Les Belges ne manifestaient ni sympathie, ni admiration pour lui ; les Français ne lui donnaient aucun signe de vie. Hormis sa belle-fille, (la veuve de Charles Hugo), — à part ses petits-enfants et Mme Drouet, personne ne franchissait le seuil de sa chambre d'hôtel. Maintes fois il me retenait soit à déjeuner, soit — et le plus souvent ' — à dîner. A table nous n'étions, en tout et pour tout, que lui, Mme Drouet, Mme Charles Hugo — devenue par la suite Mme Lockroy — et moi-même.
Une seule fois, à ma connaissance, deux Parisiens, le directeur du Charivari. Pierre Véron, et le vaudevilliste William Busnach troublèrent notre tête-àtête à quatre. Ce jour-là, comme les autres jours, on dina dans la chambre à coucher. Pendant le dîner A'ictor Hugo me scandalisa par les façons, vraiment indignes d'un aussi grand génie, dont il parlait à une nullité comme Pierre Véron et à un bon garçon
sans conséquence comme Busnach. Il les traitait de : « mon cher confrère » et les mettait en posture de lui répondra comme s'ils avaient été ses égaux.
En cet instant, j'ai vu pour la première fois jusqu'où la passion mesquine de la vulgaire réclame pouvait faire descendre ce colosse.
Dans la stricte intimité, entre quatre z'yeux., comme l'on dit, Victor Hugo n'était pas le grand Pontife que le vain peuple pense; il aimait à raconter des histoires très gaies. Il avait beaucoup aimé faire des farces, de grosses farces de rapin, et il les narrait et les mimait avec une telle bonne humeur, qu'on avait la sensation de les lui voir recommencer.
Par quel concours de circonstances ces farces ontelles porté très souvent sur des coiffeurs, je ne puis le dire, car il faudrait pour cela, compromettre la mémoire de la femme d'un coiffeur des environs de la place Royale (place des Vosges" décédée depuis un demi-siècle.
Toujours est-il que Victor Hugo vers i836, allait se faire barbifier rue du Pas-de-la-Mule par ce coiffeur. Victor Hugo, en retour de ses bons services sans doute, soignait à sa façon la tête de ce coiffeur; seul le principal intéressé n'en était pas informé.
Or, un jour qu'il le tenait sous son rasoir, l'époux trompé s'arrêta net de le barbifier et, à bout portant, il lui dit :
« Est-ce vrai, monsieur, ce qu'on m'a dit?
— Et qu'est-ce quon vous a dit?
— On m'a dit que Monsieur est pair de France.
— Eh bien! oui, monsieur, je suis pair de France.
— Alors ! monsieur est pair de France?
— C'est bien vrai?
Et Monsieur vient se faire faire la barbe par moi ! Oh ! Monsieur est magnanime ! »
Quand on met du noir sur du blanc pour recueillir une anecdote aussi banale que celle-là, il n'en reste plus rien ; mais quand on a l'ingénieuse idée d'illustrer son récit d'un certain portrait de Victor Hugo, riant de tout l'éclat de ses petits yeux d'émerillon. que l'on trouve chez les faïenciers sur des assiettes à images, alors on peut se donner une idée de Victor Hugo contant l'une des plaisanteries de rapin qu'il faisait aux divers hgaros auxquels il octroyait l'honneur de le raser.
Il y a lieu de croire qu'il inspirait aux artistes capillaires un respect particulier; témoin cet autre barbier qui, au temps de son premier exil à Bruxelles, tout en l'opérant, provoqua ce dialogue :
Le coiffeur. — Je vois bien à la cravate blanche de monsieur, que monsieur est médecin.
Victor Hugo. — Vous vous trompez, je ne suis pas médecin.
Le coiffeur. — Monsieur me dit cela parce qu'il ne veut pas me dire qu'il est médecin.
Victor Hugo. — Vous vous trompez. Je ne suis pas médecin.
Le coiffeur. — Monsieur me dit cela, mais monsieur est tout de même médecin.
Victor Hugo. — Si cela vous fait plaisir je le suis. Mais pourquoi tenez- vous tant à ce que je le sois?
Le coiffeur. — Ah! voilà, c'est que, en ce momentci, ma femme est en train d'accoucher, sais-tu, et
alors je voudrais bien savoir si cela sera un garçon ou une fille, et comme j'ai vu que monsieur est médecin, je me suis dit que monsieur pourrait peutêtre me le dire, et si monsieur voulait bien monter dans la chambre, là-haut, il me ferait du plaisir.
Victor Hugo. — Si vous y tenez, je ferai ce que vous désirez, mais je ne suis pas médecin.
Le coiffeur. — Eh bien, monsieur, montons.
« Alors me voici, ajoutait Victor Hugo, me hissant dans un escalier détestable et mal éclairé. »
Et il refaisait pour nous tous les gestes et toutes les contorsions de cette ascension difficile et compliquée ; tant et si bien que nous éprouvâmes un soulagement lorsqu'il souligna d'un ouf ! son arrivée sur le palier de la petite chambre où gémissait la femme du coiffeur, créature peu appétissante.
— « Eh bien, Monsieur? me disait le mari.
« — Je lui répondis : « Pardon, un peu de patience, n Et je prends ma montre, je tàte le pouls de la femme, je lui fais tirer la langue par trois fois, je lui regarde le blanc des yeux, je lui tape sur le front, je lui commande plusieurs gestes. Je me recueille et enfin je prononce avec gravité ces paroles : « Monsieur, ce sera un garçon.
« Joie du coiffeur et de sa légitime. Je redescends.
« — Quand je revins à la boutique, le lendemain, je n'avais pas encore fini d'ouvrir la porte que je fus accueilli par ce cri :
« Eh bien, monsieur, c'est un garçon, ah! je te l'avais bien dit, que monsieur était médecin! >
— « Et voilà comment j'ai acquis le droit de m intituler, aussi, l'auteur du Médecin malgré lui. »
Victor Hugo était presque aussi heureux de ses
fumisteries que de ses admirables dessins dont le musée de la place Royale possède en 'partie la collection.
En gênerai ses plaisanteries étaient plutôt épaisses que fines: il se permettait de lancer des calembours tellement mauvais qu'ils en devenaient parfois homériquement cocasses.
A Bruxelles, dans notre petite société, toujours limitée à quatre personnes, toujours les mêmes et où Victor Hugo fut confiné en avril et mai i8~i régnait, comme de juste, le respect absolu et la sereine admiration auquel le Maître avait droit. Elle ne comportait ni de la part de Mme Drouet, ni de la part de M'uc Charles Hugo, rien qui ressemblât à de la flatterie, ni à de l'humilité, et, comme mon tempérament ne m'eût pas permis dagir autrement que ces deux dames, je m'y sentais à l'aise.
Elles avaient naturellement, par leur situation, plus de facilité que je n'en pouvais avoir pour exprimer leur façon de penser, lorsqu'elle n'était pas conforme au dire de Victor Hugo.
La bienveillance du poète m'autorisait tacitement à suivre leur exemple, sous réserve bien entendu du tact nécessaire.
Or, un soir de la semaine de mai, au moment où arrivaient les journaux annonçant que les projectiles des Versaillais tombaient sur l'Arc -de- Triomphe, Victor Hugo ne put retenir une exclamation de joie. Il professait une haine féroce contre l'Arc de Triomphe, haine quil avait exhalée en un vers célèbre :
Que l'empereur absent et mon père oublié.
Là-dessus MU1 Charles Hugo, et très nettement, puis M Iu" Drouet non moins nettement, et enfin moimême avec plus de timidité, nous dîmes de la façon la plus sincère combien le geste du Maître nous paraissait intempestif, estimant qu'il ne sullisait point de l'omission du nom du général comte Sigisbert Hugo parmi ceux des braves qui se trouvaient mentionnés sur l'Arc-de-Triomphc pour justifier la destruction d'une telle œuvre d'art où se trouvaient, outre les bandeaux merveilleux des frises, la Marseillaise de Rude et les deux groupes superbement romantiques d'F^tex et le groupe du Napoléon de Cortot. non moins admirable en sa classique sérénité.
Sous la chute de cette douche mitigée d'indignation contenue et de respect sincère, moitié tiède, moitié chaude, de cette douche écossaise enfin, Victor Hugo se calma et convint, en toute loyauté, qu'il venait de dire une pure sottise.
Il ne savait pas si bien dire, certes, car, enfin, si l'on avait complètement démoli l'Arc-de-Triomphe en mai 187 1, on n'aurait pas eu à y transporter son cercueil au jour de son apothéose funèbre.
D'ailleurs, bien avant ce jour-là, le nom du général Sigisbert Hugo avait été rétabli sur l'Arc-de- Triomphe.
Pour montrer qu'il ne nous en voulait point de l'avoir un peu secoué et, pour s'excuser peut-être dans une certaine mesure du propos qui nous avait tant scandalisés, il nous dit : « Je vais vous lire quelque chose. » Alors, ouvrant l'armoire à glace de son salon -salle à manger-chambre à coucher, il en tira une poignée de feuillets de papier de très
grand format qu'il porta, très régulièrement étalée sur son avant-bras allongé, et soutenue par ses deux mains, qui, largement ouvertes, formaient lutrin. Use mit à nous lire l'une des pièces de son futur volume l'Année Terrible dont personne encore n'avait entendu parler.
Il choisit, pour mieux indiquer ses intentions particulières, la pièce qu'il venait de terminer poi protester contre la démolition de la colonne Yendôme. Vous la connaissez aussi bien que nous pouvons 1" avoir connue, mais ce que vous pouvez facile ment imaginer, c'est l'impression que produisit sur nous cette lecture à cette heure historique. Elle nous entra dans l'àme. A la voix bon enfant du causeui familier avait succédé une voix grave et majestueuse comme le bruit de la mer soulevée par les grands vents. Tout le Victor Hugo idéal chantait dans cette voix.
Entre Victor Hugo et moi — ah! mon Dieu! qu'on se sent donc bête quand on écrit : Victor Hugo et moi — entre lui et moi, dis-je, il existait une terrible jalousie de métier à propos de laquelle nous nous disputions. Cette dispute venait de ce que lorsque les petits-enfants, Georges et Jeanne, qui habitaient avec leur mère chez les parents de' Mme Charles Hugo, dînaient à l'Hôtel de la Poste, leur grand-père, en cette circonstance, leur servait de bonne d'enfants. Je prenais de loin en loin part à ses occupations de grand-papa gâteau et j'élevais alors la prétention de savoir coucher les enfants, aussi bien et même mieux que lui. J'avais beau me prévaloir des quatre ou cinq marmots qui, dans notre hôtel bizarre du Jardin zoologique, ne voulaient
se laisser coucher que par moi, il demeurait intransigeant dans ses prétentions. Je crois qu'il m'aurait concédé toutes les supériorités avant de m'accorder celle de notable coucheur d'enfants.
Les grands-pères, les plus stupidement grandspères qu'on puisse rêver, n'étaient pas plus enfantinement grands-pères qu'il l'était. Lorsqu'il écrivit « l'Art d'être grand-père », il lui fallut sans doute accomplir des miracles d'énergie pour résister au plaisir d'y mettre toutes les stupidités d'aïeul dont il nous régalait journellement.
Il oubliait toujours qu'il vous avait, déjà dix fois, raconté l'histoire de Jeanne, qu'il allait voir chaque matin à l'autre bout de la ville, pour lui faire avaler son huile de foie de morue. Cette enfant était d'une intelligence incomparable. Jamais rien de pareil n'avait été vu. Imaginez-vous qu'elle ne manquait jamais de dire, en se rebiffant contre la cuillère mal odorante de l'huile, et en essayant d'attraper la croquignole qui devait lui en faire oublier le mauvais goût :
«Non,papapa, pas le caca, pa papa, le gâteau!... »
Eh bien! vous penserez ce que vous voudrez du retour de cet être au cerveau formidable vers la commune bêtise humaine, presque animale, mais elle m'a laissé une impression qui m'a toujours paru différente de celles des autres grands-pères stupides.
A la date dont je parle en ce moment, Victor Hugo, en présence des massacres de la répression versaillaise, avait publié une lettre ouverte adressée aux communards en fuite. Je n'ai plus aucune notion des termes de ce document. Elle n'était en substance qu'une simple promesse d'aide à des
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égarés échappés des griffes de leurs implacables adversaires. '
Aujourd'hui que la lumière est faite sur les atrocités de la répression versaillaise, on est en droit de dire crue Victor Hugo a simplement fait acte d'humanité. #
Il est indiscutable qu'il avait eu tort d'inviter des gens à venir se loger chez des étrangers dont il était l'hôte, alors que ceux-ci ne voulaient point supporter leur présence. Mais les cléricaux belges n'en furent pas moins odieux et idiots, lorsque, falsifiant les termes et le sens de l'invitation de Victor Hugo, ils se livrèrent contre lui à des manifestations inutilement grossières.
Le souci de l'exacte vérité m'impose toutefois l'obligation de rendre aux choses leur proportion véritable. L'émotion de Victor Hugo l'a conduit à de fortes exagérations. Il n'a pas été, à proprement parler, l'objet d'une réelle agression.
J'ai connu les choses d'assez près, et par luimême ou par les siens, pour pouvoir les rétablir dans leurs proportions exactes.
Il était allé rue des Barricades pour voir comme d'habitude ses petits-enfants, et de lamentables polissons s'étaient réunis sous les fenêtres de cette maison qui n'était même pas son domicile.
En guise de plaisanterie, ils disaient chacun être ou Dombrowski ou Bergeret ou tout autre communard notable, et réclamaient leur droit d'asile. Les plus brutaux de ces polissons avaient jeté quelques pierres dans les carreaux sans causer aucun accident.
La pire agression résida dans la forme dont le
gouvernement clérical belge a chassé de son territoire un homme de génie.
Chasser Victor Hugo du territoire belge, dans les vingt-quatre heures, comme on eût fait pour un vulgaire malfaiteur, n'était-ce pas la dernière et la plus basse des mufleries?
Le départ de Victor Hugo rendit plus pénible encore mon séjour forcé en Belgique, durant cette horrible semaine de mai où chaque dépêche apportait le récit d'un nouvel acte de vandalisme. L'une d'elles relatait l'incendie des Tuileries, celle-là me fournit l'occasion d'une bonne gaffe.
Rencontrant Carrier -Belleuse, je me précipitai vers lui en poussant cette exclamation :
— Et les sculptures de Carpeaux, sont-elles atteintes?
Il me répondit que par bonheur elles étaient intactes. Et à ce moment, je dois le dire à son honneur, il avait complètement oublié que côte à côte avec les chefs-d'œuvre de Carpeaux, le pavillon de Flore possédait un fronton dont il était l'auteur.
Une dépêche vint encore, qui disait que le Louvre était atteint par les flammes. Mon premier geste fut, naturellement, de rejoindre Paris séance tenante; toutefois, je trouvai plus pratique d'écrire pour olfrir mes services là où je pourrais aider aux sauvetages restés possibles.
Je ne possédais que deux adresses de gens qui fussent en mesure, capables d'intervenir : celle de Gautier et celle de Schœlcher. Je leur rappelai que l'habitude du danger que j'avais prise pendant la guerre me permettrait de circuler dans le Louvre et
de renseigner de sang-froid les pompiers snr les œuvres à mettre tout d'abord à l'abri du désastre. Schœlcher me répondit, courrier par courrier, une lettre affectueuse, une sorte de cri politique où il était implacable pour les Vandales immondes qui avaient allumé les incendies. Il me rassurait en me disant que tout danger était d'ores et déjà conjuré. Une seconde lettre me vint le même jour. Elle était de Gautier. La voici :
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q;4 ce Que je tiens a dire
^^^ o •»■« <**~»^*- >*-* Tan** ^«^ (n c/i/litt
Cette lettre ' est la seule que Gautier m'ait écrite. Je la conserve comme la plus pieuse de toutes mes reliques. Grâce à elle, et à défaut de mieux, je serai toujours assuré que dans tout le papier que je noircis, il y aura quelque chose de bon à conserver.
1. L'écriture de l'original est de la rrandeur de celle du fac-similé.