‹ Ce que je tiens à direChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Retour à Paris. — Les mésaventures de Lavigne. — Les officiers de la Commune. — Retour à la vertu. — Association avec Charpentier. — Situation précaire de Gautier.

Notre rentrée à Paris nous parut sinistre. Chaque coin de rue était encore gardé par des sentinelles baïonnette au canon; l'on n'osait circuler dans l'obscurité de la ville, — pas un réverbère n'était allumé, — sans avoir à craindre d'être arrêté par un soudard quelconque, sous un prétexte quelconque. C'est d'ailleurs ce qui m'advint le soir même de mon retour. Après une nuit passée dans un poste boueux, encombré de prisonniers et fréquenté par des rats, je fus relâché, grâce à mon passeport daté de Bruxelles et grâce surtout aux lettres de Gautier et de Schœlcher.

Dès que l'on fut un peu débrouillé, on s'enquit, de bric et de broc, de ce qu'étaient devenus les camarades, car je veux bien que le loup me croque si j'avais quelque peu la notion de ce qu'étaient

devenus la plupart d'entre eux durant cette double bourrasque de la guerre et de la Commune.

Le plus invraisemblable peut-être est que c'est tout au plus si, lorsqu'on s'est retrouvé après les événements, on s'est questionné les uns les autres sur ce que l'on avait fait alors. Il y eut là une sorte de crise morale qui vaudrait d'être étudiée par un philosophe. La philosophie n'étant point ma partie, je passe outre et sans regret, et j'en arrive au résumé de ce que chacun de mes copains était devenu.

Parmi les traqueurs, il y eut autant de tués que de blessés, et j'ajouterais, selon la formule traditionnelle : « et personne de mort », si l'un de nousr le meilleur peut-être, n'avait péri. Celui-là, c'était Bistu, et Bistu c'était un chien. Il était notre ami à tous. Son péché mignon était le vagabondage.

En temps de siège, vagabonder était pour un chien le plus mortel de tous les dangers. Son maître, — Bergerat — l'a pleuré en vers — et en très jolis vers même. Je le pleure ici en prose. La seule consolation qui me reste est de penser que, à l'égal du terreneuve, Bistu a honoré la gent canine, en sauvant la vie d'humains qui, peut-être, sans lui seraient morts de faim. Héroïque et modeste à la fois, il s'est présenté à eux tout cuit, et sous le pseudonyme de veau ou de mouton, — ou des deux peut-être, selon les morceaux.

Des exploits de son fantaisiste patron, je ne sais rien de précis, si ce n'est qu'il fit réciter sur diverses scènes des pièces de vers de circonstance fort bien tournées. Vous n'en doutez assurément pas. Lui non plus; il a écrit que je lui avais rendu le petit service

de les faire éditer par Lemerre. Ça peut facilement être vrai. Je n'en ai nul souvenir.

Personnellement je me suis tiré d'affaire avec un pantalon et une tige de botte coupés tous deux par un aimable éclat d'obus. J'ai fait, de plus, une petite maladie causée par la fatigue et survenue après l'armistice.

Charpentier, qui avait encore l'âge de la garde mobile, avait été, à la suite d'une fièvre assez grave,, placé comme un convalescent, à l'état -major du général Schmitz; en sa qualité de journaliste, il avait été chargé des rapports de l'état-major de Trochu avec le Journal officiel.

Un seul d'entre nous, Ernest Lavigne, né sans doute pour les aventures, et friand d'aventures, se trouva lancé dans les complications graves.

Il avait, durant la guerre, fait son service comme bien d'autres, et rien de fâcheux pour lui n'en était résulté.

Mais, trouvant le gouvernement de la Commune prodigieusement comique — et il l'était par bien des côtés —, il accepta des autorités militaires funambulesques qui le complétaient, des fonctions funambulesques assez mal définies. Peut-être aussi se trouvait-il dans le cas qui lui était habituel, non moins qu'à tant d'autres, sans un sol en poche et avait-il accepté cet emploi pour avoir à manger. C'est même là la supposition la moins déraisonnable ; les gendarmes versaillais vinrent l'arrêter un beau matin de juin.

Pour son plus grand bonheur, l'accusation qui pesait sur lui était celle-ci : ancien rédacteur du Rappel. Elle était d'une sinistre ineptie. Jamais de sa vie

a-jb CE QUE JE TIEXS A DIRE

il n'avait travaillé au Rappel. Il y eut là un fait matériellement faux qui le sauva d'une condamnation. Il n'en fut pas moins interné à Satory. On l'avait arrêté au domicile d'une femme. Était-ce la blanchisseuse de la cité Bergère, chez laquelle il perpétrait autrefois sa copie subversive, était-ce quelque autre beauté? Je n'ai jamais pensé à m'en enquérir. Tout ce dont je suis certain, c'est que, lorsqu'on vint lui mettre la main au collet, il n'avait point de collet, étant en manches de chemise. Il portait, contrairement à son habitude et sans motifs connus, un pantalon de garde national. Sur les injonctions de l'autorité, il s'était vêtu rapidement, avait composé son petit baluchon très sommaire, et était descendu en hâte, le lorgnon sur le nez. car il était myope comme une taupe.

Tout à coup, arrivé en bas de l'escalier, il "s'arrêta brusquement. « J'ai oublié quelque chose là-haut! » s'écria-t-il. On consentit à le laisser remonter. Et il redescendit portant sous le bras un très gros volume, un classique grec — je ne sais plus lequel — imprimé en grec bien entendu, et qu'il était en train de lire quand ces messieurs l'avaient interrompu.

Il fit le voyage avec son livre grec sous un bras, son baluchon sous l'autre bras, et son lorgnon sur le nez : son lorgnon, c'est-à-dire la partie la plus indispensable de sa personne. Son air gouailleur lui valut les brutalités de ses gardiens.

Les instructeurs militaires, aussi habiles à ne pas découvrir les délits réels qu'ils l'étaient à établir ceux qui ne l'étaient pas, ne surent jamais quel avait été le rôle de Lavigne dans la Commune et bien lui en prit, car il n'était pas sans importance

Il avait trouvé tout à fait comique d'accepter les fonctions d'examinateur des candidats aux grades d'officiers de l'armée de la Commune.

L'énormité de l'ignorance des candidats l'égayait infiniment. Elle exigeait qu'on ne leur posât que des questions très faciles, sinon l'on n'aurait jamais pu constituer un corps d'officiers; mais si faciles qu'il les pût faire elles étaient presque toujours trop savantes pour les gens qu'il examinait. Gela n'empêchait pas Lavigne de les proclamer lieutenants, capitaines ou adjudants, selon le désir de chacun. Et il s'amusait tout le temps à ce jeu. Il y risquait tout autant du cùté des chefs de la Commune qui eussent pris sa fumisterie du mauvais côté, que du côté des Versaillais, tout disposés à ne pas rater l'auteur de l'article de la Marseillaise contre les Bonaparte, qui avait déclanchc l'affaire Victor Noir.

Voici, d'après le récit de Lavigne. comment il nommait les officiers destinés à combattre sous les ordres de Dombrowsky ou de Bergeret lui-même.

— u Voyons , citoyen , demandait Lavigne qu'est-ce qu'une contrescarpe? »

Et le futur chef de compagnie de lui répondre :

— « Qu'est-ce que vous voulez que j'en foute, de votre contrescarpe? Gardez-la pour vous, votre contrescarpe, moi je m'en fous de votre contrescarpe. Vous pouvez vous la mettre où vous voudrez, votre contrescarpe. J'ai demandé à être capitaine, parce que je veux qu'on cogne et parce que je veux cogner. Pourvu qu'on cogne je me fous de tout et de votre contrescarpe. Voilà, citoyen. »

Sur quoi, le citoyen examinateur, ratifiant les

théories stratégiques de l'impétrant, délivrait le brevet de capitaine à ce bon bougre à poil qui se foutait de la contrescarpe.

Chaque matin, le général Yalentin, préfet de police, appelait son secrétaire et lui disait :

— Eh bien. Monsieur Bizouard — car c'était notre co-traqueur Bizouard — avez-vous une lettre de votre ami?

Et quand il y en avait une. le Préfet se délectait de sa drôlerie et de la belle humeur de son prisonnier. Toutes finissaient par ce même refrain : « Ah ! mon vieux Bizo, rends-moi à la lumière et au savon. » Mais ce retour à la clarté et au lavage ne dépendait ni de Bizouard, ni même de son chef. Et longtemps Lavigne croupit au camp de Satory. et sans un lorgnon en bon état — le pauvre !

L'armée de Versailles devait bien à Lavigne sa liberté, par simple reconnaissance des services qu'il lui avait rendus sans le vouloir et par pur amour des farces, en la gratifiant d'adversaires pour la plupart ennemis de la contrescarpe. Elle la lui rendit comme elle la lui avait prise, sans savoir pourquoi.

A quelques mois de là, il venait me dire adieu; il avait déniché une situation à Saint-Pétersbourg il allait diriger un journal intitulé La Neva. Je ne jurerais point que ce n'était pas un journal réactionnaire. Ne connaissant personne à Pétersbourg. il passait ses heures de loisir dans un cabinet de lecture dont il était l'unique client. Un beau soir il demanda au tenancier de l'établissement si cela ne l'ennuyait point de passer ainsi toutes ses soirées à le regarder lire. Il lui proposa de remplacer la séance de lecture par une partie de cartes. Et comme

CE QUE JE TIENS A DIRE 28r

dit Le Dante, dès ce jour-là il n'en lut pas plus long. A partir de ce moment le cabinet de lecture cessa virtuellement d'exister, et, sous le regard des romans de Dumas hermétiquement fermés, on ne vit plus là que deux amis jouant consciencieusement au bésigue à un demi-kopek la partie. Mais les lecteurs de la Néça n'étant guère plus nombreux que ceux du cabinet de lecture, Lavigne lança un ballon-réclame intitulé La Neva, un vrai ballon, et il y monta en personne. Peine inutile. Il fallait pourtant vivre. Aidé de son partenaire au bésigue, le normalien chercha des leçons de n'importe quoi. Il trouva un élève, un haut fonctionnaire du gouvernement du tzar qui désirait étudier le droit maritime international. Ignorant jusqu'à l'existence de cette science juridique spéciale, Lavigne apprit au fur et à mesure des leçons à donner ce qu'il devait y enseigner. Et ce fut le salut.

Il me paraîtrait oiseux de m'arrêter au détail de ce qu'il advint à mes camarades. Bizouard restait auprès de son préfet. D'Artois réintégrait le ministère de l'Instruction publique où il était employé. Girard de Rialle était devenu préfet. Emmanuel des Essarts était retourné à son poste de professeur de Faculté. Du côté de la bande à Nina, la Commune avait fait quelques victimes. Verlaine y avait perdu sa place à l'Hôtel de Ville. Peyrouton, après avoir juré ses grands dieux qu'il ne serait pas assez bête pour se fourrer dans ce piège, avait fini (faute d'argent peut-être) par accepter le titre ultra-vaudevillesque de Président du Conseil d'État de la Commune. Coût, deux ans de prison. Je ne parle pas de Raoul Rigault. Nina, elle-même, assez mal portante

à ce moment-là, avait été s'installer aux environs de Genève. Elle faisait largement profiter de sa fortune les réfugiés malheureux et intéressants, de quelque monde qu'ils fussent. Charles Cros l'avait rejointe là-bas et lui tenait lieu de médecin.

Déloye avait émigré à Vienne chez le prince de Lichtenstein que son talent intéressait et que ses farces amusaient. Et ainsi de suite pour les autres sans rien de saillant pour aucun d'eux.

Pour mon compte personnel, trouvant les journaux où j'avais accès dans un désarroi complet, ne voulant ni faire chorus avec les gens qui excitaient la colère publique contre les vaincus, ni marcher de pair avec ceux qui ne savaient prendre parti ni dans un sens, ni dans l'autre, je demeurai dans l'inactivité. Tout au plus trouvai-je l'occasion de bâcler en hâte avec deux camarades, F. Damé et Fernand Bourgeat, l'actuel secrétaire général du Conservatoire, un gros volume intitulé La Résistance, et que Damé a signé tout seul, volume bourré de documents d'un intérêt exceptionnel relatifs à la semaine d'angoisse par où nous avions passé du mars au 25 mars) dans la mairie du 2e arrondissement.

C'est alors que, me voyant un peu désemparé, ma famille s'elïorça de me ramener dans le chemin de la vertu. Elle fit tant et si bien que je me laissai embaucher à nouveau dans la maison de banque dont j'étais sorti depuis dix ans.

J'y remplis, de juillet 1871 à mars, des fonctions difficiles, absorbantes et peu payées, dont le seul intérêt fut de me mêler au travail du paiement des cinq milliards et de voir, de très près, Tigno-

rance prodigieuse des grands chefs du Trésor public.

Mon pire crève-cœur était de passer chaque jour, (justement lorsque j'allais voir ces susdits grands chefs.) devant la Bibliothèque Nationale, sans pouvoir y reprendre ma place habituelle.

Durant les mois d'été, le très proche voisinage de Gautier me permettait de le retrouver chaque soir et chaque dimanche. L'hiver venu, esclave de ma tâche, j'étais, beaucoup trop à mon gré, privé du plaisir de le voir.

J'étais entré dans la banque en question comme on se réfugie sous une porte cochère en attendant la fin d'une averse. J'attendais là que le hasard se décidât à me libérer. Il s'y décida enfin.

Le père Charpentier étant mort, Georges avait repris la maison paternelle puis il s'était marié- L'idée me vint un beau jour, — je ne sais ni pourquoi ni comment — de lui offrir la collaboration de ma personne, y compris les quelques sous dont je pouvais disposer. L'entente se fit rapidement et cordialement entre nous, et le i"r avril 18^2, je devenais avec mon vieux Zizi. et pour une première période de cinq ans, l'un des deux chefs de la maison d'édition du quai du Louvre.

Ces cinq années-là ont été les meilleures de toute ma vie.

Au catalogue, je trouvais l'œuvre de Gautier encore incomplète en ses parties principales.

Charpentier, étant autant que moi désireux de la compléter, j'allais désormais pouvoir vivre avec mon patron dans cette double intimité de l'amitié profonde et du travail. Charpentier s'en réjouissait

non moins que moi-même. Gautier l'avait connu tout enfant, il l'avait aidé au temps des difficultés qu'il avait avec son père, il avait été témoin à son mariage. Il était même advenu en cette occurence que le secrétaire, au moment de parapher les registres de l'état civil de la mairie de Limours, lui avait posé cette question :

« Savez-vous signer votre nom? »

Il était bien fatigué, bien triste et bien dénué, le pauvre cher grand homme, en ce printemps de 1872. et nous souffrions de savoir et de voir les soucis que lui inspiraient la difficulté d'assurer sa vie et celle des siens.

Il avait pour unique revenu assuré la pension de 3.ooo francs que lui servait tout à la fin de l'Empire le Ministère de l'Instruction publique, en compensation du temps qu'il perdait dans les commissions des Beaux-Arts, à la présidence des jurys, des salons annuels, etc. Le gouvernement de la République la lui avait maintenue sans rien lui demander en échange.

Pour son bonheur — et aussi pour le nôtre — nous étions encore très jeunes et très naïfs; les malins de lettres ne nous avaient pas encore enseigné la prudence, ils ne nous avaient pas encore appris à nous défier de notre premier mouvement. Si bien que, dès les premiers jours, et avec une unité de pensée qui, jusqu'au dernier jour, resta la règle de notre vie commune, nous imaginâmes un moyen dont le risque et la charge étaient des plus graves pour nos faibles ressources.

Nous établîmes en effet un traité stipulant que nous verserions à Gautier, chaque mois, 5oo francs

à valoir sur ses droits d'auteur tant qu'ils n'atteindraient point 6.000 francs par an, — et ils n'atteignaient point alors 200 francs par mois en moyenne.

— Il gardait intégral son droit au surplus. Annulant les traités précédents, nous élevions les taux de tous ceux qui n'atteignaient point le taux le plus élevé qui se trouvât sur aucun des traités existant •dans notre librairie, avec qui que ce fût.

Nous étions fondés à penser qu'avec un tel budget

— en 187 1, il était relativement important. — Gautier aurait le nécessaire pour vivre, modestement il est vrai, dans l'état de quiétude morale et de repos qui, sa puissante constitution aidant, effacerait la trace des fatigues et de la maladie qu'il avait subies durant le siège.

Ce que nous avons fait ainsi et avec joie, si lourde qu'en pût être pour nous la charge à pareille date, nous n'avons eu nul mérite à le faire. Au jour de la mort de Gautier, cela a été — malgré nous, — raconté tout au long dans divers journaux. Je me serais néanmoins bien gardé de le rappeler, si| je ne croyais devoir rectifier des dires inexacts, coneernant cette affaire qui touche à l'histoire des Lettres françaises.

Un article paru dans les Annales dit que les mensualités représentaient les droits d'auteur convenus pour chaque mois. Première inexactitude. On a écrit qu'elles étaient de 1.000 francs. Deuxième inexactitude.

Je dois le savoir mieux que quiconque, le traité étant écrit de ma propre main, de même que le libellé des reçus de 5oo francs que j'apportais chaque mois.

On lit dans ce même article ce propos, attribué à Gautier expliquant son petit travail de répartition de l'argent qu'il venait de recevoir : «D'abord,... je prélève la dot de ma fille. » Et il poussait devant elle, raconte-t-on le petit obélisque de dix louis. Cette somme aurait donc été prélevée sur les vingtcinq louis qui, au total, formaient la recette. Il ne serait donc plus resté le strict nécessaire pour les besoins courants de la maison; on ne pouvait dès lors se tirer d'affaire qu'en se remettant à la besogne en forçant sa fatigue.

Cela, en dépit de toutes les apparences d'authenticité du témoignage qui en est apporté, je me refuse de parti pris à le croire véridique.

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