CHAPITRE XVIII
La maladie de cœur. — La corvée du lait. — Les comédiens du champ de foire. — Une scène du Capitaine Fracasse. — L'eau-forte de Jacquemart. — Les œuvres oubliées. — Gautier filé par la police. — Ma lettre de service. — Comptes de ménage.
Durant l'été de 1872, où Charpentier avait loué à Xeuilly une maison voisine de celle de ma famille, notre vie à tous deux fut orientée, d'une façon presque continue, du côté de Gautier. Naturellement, Charpentier, marié depuis un an à peine et à qui venait de naître un premier enfant, était celui de nous deux qui vivait le moins avec notre cher malade. Personnellement, je passais auprès de lui tout le temps que je pouvais rendre disponible, maintenant que j'étais délivré de la vie de bureau qui ne m'avait durant huit mois laissé la liberté de voir mon patron que le soir, les dimanches et les jours fériés.
La maladie de cœur dont il était atteint poursuivait son œuvre. La suite a quasiment prouvé qu'on
aurait pu l'enrayer. Le Dr Ricord, qui aimait et admirait profondément Gautier, s'était mis en tête de le guérir, mais, malgré tout son dévouement, il n'avait pu aboutir qu'à un résultat plutôt contraire au salut du malade. Son traitement régularisait peut-être directement les fonctions du cœur, mais il ne venait point à bout de l'enflure sans cesse plus envahissante^ intense à tel point qu'on voyait apparaître à fleur de peau des colorations violacées de fort mauvais augure .
Rien n'égalait le dévouement de l'illustre praticien si ce n'est le désespoir qu'il ressentait en présence des résultats auxquels il aboutissait. Si précieux que fussent ses instants, il ne manquait point chaque jour d'accourir à Neuilly. Souvent il y venait plusieurs fois dans la même journée. Il sefforçait d'accomplir, faute de pouvoir mieux, une sorte de cure morale. 11 prolongeait ses visites qui duraient parfois une heure entière, et comme il était l'un des hommes les plus spirituels de son temps, sa causerie était par elle seule sinon un remède, du moins un soulagement.
Mais tout cela n'amenait aucune amélioration
physique. Gautier lui-même, après avoir eu foi dans
ia science de son ami commençait à en douter. Nous
nous creusions la tête pour le tirer de cette situation
dangereuse et infiniment délicate.
Or, un jour que nous avions chez nous à Saint- James, deux de nos plus proches amis, le docteur Jules Worms, alors médecin en chef de l'hôpital Rothschild, l'un des praticiens, sinon les plus savants, du moins des plus intelligents que j'aie jamais connus, et le chirurgien Léon Labbé, alors en
pleine popularité, par suite de sa fameuse opération de l'homme à la fourchette, je leur fis part de mes inquiétudes et leur proposai de commettre, en une triple complicité, une grosse inconvenance. Nous irions tous trois, en voisins, à l'autre bout de la rue et, d'un air vague, je demanderais à Gautier de montrer aux deux docteurs sa collection de tableaux. Habilement ils le feraient parler et se formeraient une opinion sur son état, sans rien qui ressemblât à une consultation.
Jules Worms et Léon Labbé consentirent volontiers à ce que je leur demandais. En outre du plaisir de voir de beaux tableaux, ils auraient celui de faire la connaissance de Gautier qu'ils n'avaient jamais vu.
Gautier, réveillé, par la présence de ces deux hommes de science et, tout en leur montrant ses tableaux, les tint sous le charme de sa conversation. Puis, petit à petit, poussé par les questions des deux docteurs, il fit devant eux l'analyse de ses souffrances et de ses sensations. 11 la fit si bien que, au sortir de la maison, les deux médecins me déclaraient que si tous les malades étaient capables de se décrire de la sorte eux-mêmes, la science verrait se tripler ses moyens de guérison.
Bien entendu, dans ces conditions, ils ne rédigèrent aucune espèce d'ordonnance, mais ils parvinrent à persuader au patient qu'il lui fallait absorber chaque jour quatre litres de lait.
On a raconté cette histoire en disant que la cure ivait été déterminée par une lettre de Hetzel qui la wéconisait. Cela n'est exact qu'à demi. On a raconté pie le docteur Worms avait été envoyé par Roths-
child, c'est là une erreur complète. Le docteur Labbé est encore présent pour la redresser .
A partir de la visite des deux praticiens, le grand travail imposé aux gens qui entouraient Gautier fut de lui faire avaler son lait, car il l'avait en horreur. Cette cure de lait arrêta certes les progrès de l'empoisonnement ; mais elle arrivait trop tard pour enrayer définitivement la maladie mortelle qu'un traitement malheureux n'avait pas pu arrêter.
L'enflure diminua quelque peu mais elle était encore si terrible que, bientôt, ,1e patient fut hors d'état de rien faire de plus que de marcher dans sa maison.
J'avais pris l'habitude, à Neuilly, d'entrer chez lui chaque soir en débarquant de Paris. A cette heure-là les autres avaient usé toutes leurs forces de persuasion et c'était à mon tour de lui faire avaler sa tasse de lait. Il était bien souffrant et bien triste, et tellement fatigué que la lecture même 1" épuisait. L'isolement dans lequel il vivait lui était lourd et pénible. Mon arrivée formait une petite diversion, et je n'avais pas autrement lieu de tirer vanité de l'impatience quelque peu enfantine avec laquelle il attendait chaque soir l'heure de ma venue.
Et, à peine étais-je arrivé, à peine avais-je eu le temps de voir la douce figure de contentement qui me faisait accueil, que l'une des vieilles sœurs apparais- J sait, portant une grande tasse pleine jusqu'au bordr la quatrième tasse de ce lait que chacun à son tour lui imposait depuis son réveil. Alors avec des gestes et des intonations de petit enfant, le pauvre malade, qui conservait son air de force et de puissance, suppliait, qu'on lui fît grâce de cette boisson
fade et écœurante. La vieille sœur pour qui ces scènes étaient un crève-cœur nous laissait en têteà-tête . Et chaque soir, avec les mêmes mots dits de part et d'autre : lui. demandant grâce, moi. restant implacable, j'arrivais à lui faire avaler le breuvage détesté. Cela n'empêchait pas que le lendemain, quand approchait le moment de mon arrivée, il demandait plutôt dix fois qu'une si c'était l'heure où j'allais apparaître.
Nous deux Charpentier — pour ne parler que de nous deux — nous faisions de notre mieux pour lui procurer quelques distractions et pour imaginer des dérivatifs à ses souffrances morales et physiques.
C'est dans ce but que l'on imagina de monter, pour lui tout seul, une représentation très curieuse qui aurait lieu en plein air, dans le jardin de Charpentier.
Et voici comment :
Il y avait à la fête de Neuilly une baraque de saltimbanques dans laquelle on jouait des petites pièces — des comédies mêlées de chants, des mimodrames « avec décors et costumes analogues aux sujets » — disait le boniment que débitait le pitre. On y jouait aussi et surtout la pantomime. J'avais eu, quelque temps avant la guerre, la bonne chance de pouvoir rendre à ces artistes forains un grand service.
Je viens de dire qu'ils jouaient la pantomime: je dois ajouter que quelques-uns de leurs comédiens la jouaient d'une façon extraordinairement remarquable. L'un d'eux, nommé Becker, remplissait le rôle de Pierrot avec un talent tout à fait hors de pair. 11 avait fait des trouvailles qui lui apparie-
naient en propre. Etant acrobate, au besoin danseur de corde, et, de plus, maître dans l'art des entrechats, il arrivait à des clowneries dignes de Debureau ou de Paul Legrand. Avec Becker, c'était, [ilein de naïvetés que jamais les professionnels des grands théâtres n'auraient eues, tout l'art des anciens funambules qui ressuscitait à un moment inattendu. Tout ceci, j'avais eu le loisir de l'écrire dans un Thomas Grimm, c'est-à-dire dans un article de tête du Petit Journal, qui était alors le plus populaire de tous les journaux.
Désormais la foule avait afflué à la baraque de Becker. Ce fut pour ses collaborateurs et pour lui un coup de fortune, et bientôt leur théâtre de toile se trouva insuffisant pour recevoir le public qui y accourait. Il se transforma et devint le « grand Théâtre Becker » que les familiers des fêtes foraines ont connu. Becker devenu un gros entrepreneur de spectacles cessa de jouer en personne la comédie. Mais au temps de l'humble baraque où je les avais vus pour la première fois, on eût fait de lui et de sa femme tout ce qu'on aurait voulu pour le seul amour de leur art.
J'allai trouver Becker à la fête de Neuilly et lui exposai que Gautier, étant malade, ne pouvait aller le voir jouer, malgré le désir qu'il en avait, d'après ce que je lui avais de longue date raconté de ses représentations de pantomimes. Et aussitôt il m'offrit de venir jouer à domicile, soit chez l'auteur de Fracasse, de Pierrot posthume et du Tricorne, soit en quelque lieu que je lui désignerais. Il ne réclamait, et ses camarades ne réclamaient avec lui, j)our tout salaire, que le souvenir très doux d'avoir
ce qui: je tiens a dire 29Î
joué devant Théophile Gautier et pour Théophile Gautier seulement.
Le jardin de Charpentier fut choisi comme lieu de spectacle et la troupe de la baraque de Neuilly y arriva au complet. Elle avait poussé la précaution jusqu'à apporter ses lanternes pour les jucher dans les arbres afin d'éclairer l'espace qui tiendrait lieu de scène. Mais voici que. au moment où la représentation en plein air allait commencer et où les invités s'apprêtaient à s'asseoir, une grosse pluie survint. On eut juste le temps de tout emporter et d'arriver à la galopade dans la maison de mon père qui était grande et qui comportait un salon très vaste divisé en deux parties, séparées par une large baie pourvue de rideaux. La partie la moins profonde constitua une scène très sortable et, chacun mettant la main à l'ouvrage, la partie la plus large fut vite garnie de sièges et transformée en salle de spectacle. Cette fête, toute intime, donnée par de pauvres comédiens ambulants, en un logis privé transformé pour les besoins de leur représentation t était — et j'y pense pour la première fois à l'heure présente — tout à fait analogue à celle où les personnages de Fracasse improvisent leur représentation dans l'orangerie du marquis des Bruyères.
Les comédiens du champ de foire de Neuilly se surpassèrent. Le Pierrot Becker fut merveilleux de fantaisie, de souplesse, d'acrobatie, de malice et de naïveté; sa femme, une Colombine fraîche, alerte, sincèrement jeune, se montra toute frétillante de ruse amoureuse et le pitre de la troupe étala sa bêtise lourde, bien portante et pleine de malice bouffonne.
Ainsi, après tant et tant de représentations qui depuis trente-sept ans avaient été pour lui la torture , l'auteur de Gisèle et de Pierrot Posthume eut la grande joie de contempler, sans fatigue et sans apparat, ces histrions de passage qui — encore que fort imparfaitement certes, et sans s'en douter, assurément, les braves gens! — pratiquaient la tradition des mimes antiques et les rites naïfs de cet art initial — comme il l'appelait — et qui pour lui était l'art suprême.
Et c'est à ces humbles baladins du champ de foire que l'homme de génie conçu dans le Château de la Misère, né sur le trône de toile peinte de Cendrillon, parmi les épaves d'une troupe de comédiens ambulants, dut sa dernière joie de grand artiste.
A cette même époque je m'occupais avec lui de la publication de ses Poésies complètes et nous avions confié le travail d'impression au plus parfait des imprimeurs de la fin du xixe siècle : Simon Raçon, dont le nom doit être placé à côté de ceux des Elzévir, des Plantin. des Bodoni et des Didot. — Ah ! c'était un drôle de type que Simon Raçon avec ses lunettes d'écaillé à la manière de i83o et son inévitable parapluie sous le bras ! — Il s'était mis en tête de faire de ce travail l'un de ses chefs-d'œuvre de goût, de sobriété, de simplicité absolue. Dès le pre mier volume (Emaux et Camées) il y était parvenu et à tel point que — en même temps comme presque toujours — l'idée vint, à nous deux Charpentier, de placer en tête de ce volume un portrait du poète digne de lui et digne de son oeuvre.
Il futente ndu que j'irais trouver Jules Jacquemart
pour lui demander de faire ce portrait. Jacquemart avait été terriblement éprouvé par la guerre : il se sentait très épuisé aussi. Quand je lui demandai de vouloir bien faire ce travail, son premier mouvement fut de me le refuser net. Il me parla de son excès de fatigue et du mauvais état de sa santé, — et il n'était que trop visible déjà. — Il me raconta que des Américains venus en Europe pour acheter, en bloc, tout un musée, lui avaient rendu visite et l'avaient prié de faire à l'eau-forte toute une série de gravures d'après leurs principaux tableaux. Xc sachant comment se débarrasser d'eux, résolu à éviter une entreprise qu'il jugeait au-dessus de ses forces, il leur avait demandé la bagatelle de huit mille francs pour les moindres planches.
Les Américains ne se l'étaient pas laissé demander
deux fois. Ils avaient accepté séance tenante ce prix
extravagant et avaient commandé un grand nombre
de planches à huit mille francs l'une, au minimum.
Jacquemart désolé d'être pris au mot avait cédé
néanmoins. Il ne se croyait pas, me disait-il, le droit
de frustrer sa mère et ses sœurs avec lesquelles il
vivait, de la fortune que lui apportaient ces million-
îaires. Et, en manière de conclusion, il me déclarait
pie pour faire le portrait par nous demandé il serait
>bligé de fixer un prix qui ne pourrait que nous
embler excessif :
« Vous penseriez ou Charpentier penserait, me dit-il, que j'abuse si je vous demandais cinq cents francs pour un petit bout de médaillon de sept centimètres de diamètre et cependant, au prix où je suis obligé de compter aujourd'hui le temps crue mes forces me permettent d'utiliser, ce serait une somme
modeste. Notre vieille amitié et aussi le bonheur de célébrer de mon mieux la grandeur et aussi la beauté de Gautier, me seraient une douce atténuation au remords de faire attendre mes somptueux clients. »
Le lendemain, d'accord avec Charpentier, je retournais chez Jacquemart et j'acceptais de bon cœur ses conditions.
Il fit alors l' eau-forte merveilleuse qui figure en tête des Émaux et Camées. Elle a, en plus de son incomparable valeur artistique, l'avantage très grand d'être un portrait d'une ressemblance absolue. Il a pourtant été dessiné de simple souvenir et sans que le modèle eût posé. Jacquemart ne connaissait pas Gautier personnellement, mais comme il demeurait rue Pergolèse, il le rencontrait souvent dans l'omnibus Neuilly-Hôtel-de- Ville, c'est là qu'il l'avait maintes fois étudié. Bien entendu il avait eu recours à des photographies pour aider et contrôler la mémoire de ses yeux.
Aussitôt que l'impression du volume d'Émaux et Camées fut terminée, nous allâmes, Charpentier et moi. le porter à Gautier. Jacquemart, à qui l'honneur du beau portrait appartenait, avait été invité à se \ joindre à nous. J'ignore par quel subterfuge d'homme modeste et intimidé, il parvint à passer inaperçu pendant les premières minutes de notre visite dans le salon où nous nous trouvions avec lui. Lorsque nous eûmes ouvert la page qui fait face au portrait, Gautier à qui nous n'avions eu garde d'en souffler mot eut cette exclamation de joie :
« Ah! mes enfants, que c'est donc beau! Ah! que vous êtes gentils ! C'est une merveille, ce portrait ! Je ne permettrai plus jamais qu'on fasse mon portrait!
On ne le fera plus jamais. Ah! mes enfants, que c'est donc beau! »
Et c'est là-dessus qu'on tira Jacquemart du petit coin où il s'était blotti tout démonté. Et, pour la première fois de sa vie, il fut présenté à Gautier qui se déclara incapable de rien ajouter à ce qu'il venait de dire pour exprimer son émerveillement alors qu'il ignorait la présence de l'auteur du portrait. Et il le répétait une fois de plus avec la même émotion et avec les mêmes mots. Jacquemart en était tout confus.
Telle est la simple histoire de ce portrait célèbre.
De longue date Gautier s'était plu à récapituler devant moi, les œuvres qu'il avait rêvées ou qu'il avait ébauchées et que la nécessité de pourvoir au pain quotidien de toute sa smalah ne lui avait pas permis, soit de commencer soit de mener jusqu'à leur achèvement. Et maintenant il y revenait plus souvent que jamais.
Mais il existait ceci, dont il n'avait qu'une vague notion, c'est que, par l'étude d'ensemble de ses innombrables travaux, on arrivait à établir, que sans lien, apparent à première vue, la plupart d'entre eux était issue directement de ces œuvres rêvées. Elles émanaient de sa volonté permanente, irréductible de les exécuter quand même. Et cela était si vrai que lorsqu'on tenait le fil de ce labyrinthe où s'enchevêtraient tant de chapitres détachés, éparpillés, on aboutissait au raccordement de toutes les parcelles de chacune des œuvres projetées. Ce fil, il iallait le saisir et là était la difficulté suprême.
Pendant plusieurs années les tentatives de reconstitution de son œuvre avaient fait bien souvent
entre Gautier et moi le sujet de nos causeries, mais nous nous égarions dans les généralités les plus vagues. Nous n'aboutissions à aucune solution pratique. Il était matériellement impossible de tirer de mon patron aucun renseignement direct. Il n'avait qu'un souvenir extraordinairement vague de ce qu'il avait écrit.
Quand je lui demandais s'il avait fait quelque étude ou quelque article se rapportant au sujet d'un livre resté à l'état de projet, il me répondait avec une touchante innocence :
« Je n'en sais rien. Ça ne m'étonnerait pas. J'ai peut-être fait de la copie là-dessus. Mais où? Mais quand? Mais quoi? je n'en sais rien, non. » Et d'une voix lasse il ajoutait souvent : « J'en ai tant fait! »
Et il en avait en réalité tant fait que lorsque, par la suite, le bilan effectif de ce qu'il avait publié fut établi, il constituait, d'après un calcul justifié par pièce, la matière de deux cents volumes ;de contenance ordinaire.
Il fallait arriver à s'y reconnaître dans cette montagne de copies; et nous finissions par désespérer d'y jamais parvenir, quand la Providence se manifesta sous la forme du bibliophile belge, Spoelberch de Lovenjoul, qui possédait à Bruxelles la plus belle collection d'oeuvres de la littérature française de i83o à nos jours qui existât dans le monde entier Il l'a léguée à l'Institut de France. Pour avoir une idée de son importance il suffit de constater qu'il a fallu, pour la pouvoir loger, construire un bâtiment spécial au château de Chantilly.
Le vicomte de Spoelberch avait un véritable culte pour deux grands écrivains français, Balzac et Gau-
lier; jamais il n'avait manifesté son existence vis-àvis de ce dernier.
Or, au mois de juin 18-1, Gautier qui était allé à Bruxelles, pour y voir son fils, qui y séjournait provisoirement, s'aperçut qu'il était filé par un policier, qui bientôt l'aborda et lui demanda son adresse . On était alors au lendemain de la Commune et ces sortes d'aventures n'avaient rien d'extraordinaire.
Il n'en fut pas moins fort intrigué quand, le soir de ce même jour, il reçut une lettre des plus gracieuses qui le priait de se rendre 22, boulevard du Régent. Il s'y fit conduire, et là, dans un hôtel somptueux, il trouva le maître du logis, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, qui, après lui avoir adressé toutes ses excuses pour la façon incorrecte et baroque qu'il avait employée pour le découvrir et pour l'attirer chez lui, lui fit les honneurs de la plus complète de toutes les bibliothèques privées. Il lui eut vite prouvé que, contrairement à la tradition courante des purs bibliophiles, il avait lu tout ce qu'il possédait, il l'avait classé dans son cerveau tout aussi bien que sur ses fiches de références. Et, alors, il put montrer à Théophile Gautier l'intégrale totalité de ce qu'il avait publié, aussi bien en des livres, que dans les recueils périodiques, quotidiens ou autres, depuis la première ligne qu'il avait fait paraître jusqu'au jour où il lui parlait pour la première fois. Et pour la dernière fois aussi.
A quelques mois de là, je partais à mon tour pour Bruxelles, muni d'une lettre de Gautier, qui est, pour ainsi dire, ma lettre de service et que Lovenjoul a placée en tête de son Histoire de l'Œuvre de Théophile Gautier.
En voici la teneur :
Monsieur,
« Vous me rendriez un vrai service en permettant à M. Dreyfous, mon ami, que j'aurais accompagné à Bruxelles si je n'étais retenu à Paris pour le Salon, de chercher auprès de vous les renseignements, que seul, vous possédez sur mon œuvre.
« M, Dreyfous est l'associé de M. Georges Charpentier, fils du célèbre éditeur et son continuateur, il mérite donc votre confiance et vous pouvez lui ouvrir vos trésors.
« Je regrette bien que notre unique entrevue ait été si courte, mais j'espère qu'elle se renouvellera.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
« Théophile Gautier. »
A partir de ce moment j'ai trouvé, en la personne de Spoelberch, le collaborateur le plus sûr, le plus, dévoué, le plus désintéressé qu'on puisse jamais rencontrer. Et, comme entrée de jeu, il eut le courage de dresser un état complet de tout ce qu'il possédait et qui constitue, en fait, le résumé de son Histoire des Œuvres de Théophile Gautier.
La liste que Spoelberch dressait pour notre premier usage ne put être prête qu'au bout de plusieurs semaines. Elle occupe un cahier de 24 pages où sont inscrits environ 2.5oo articles ou études, à ne compter que les textes non parus en volumes. Ily alà une masse qui doit varier entre un million et 1,200.000 lignes de journal.
Il ne nous était guère possible de tirer rapidement
CE QUE JE TIENS A DIRE 3ûl
parti de cette liste qui ne comportait le plus généralement que le lieu et la date de publication de chaque morceau dans les périodiques. Il fallait, avant de pouvoir s'en servir utilement, avoir lu le tout, noté, classé chaque partie de ces 2.5oo articles ou études. C'était là une besogne ardue et fort longue. J'ai eu la patience de la faire, mais il m'a fallu cinq années de labeur acharne pour la conduire à bonne fin.
Si incomplet que fût l'outillage dont nous disposions lorsque Gautier pouvait encore diriger notre travail, il m'avait été possible de préparer avec lui la publication de l'édition définitive des Émaux et Camées et la première édition du Théâtre, et de recueillir de sa bouche diverses indications 'générales relatives aux plans des ouvrages à établir en premier lieu par la suite. Quelques-uns même de ces plans furent dans leur ensemble dressés en sa présence et avec son concours ; tel, entre autres, celui du Voyage en Italie, tout à fait différent de l'ancien volume Italia qui ne contenait que Venise.
Pour rendre à Spoelberch, la seule politesse dont il fût capable, Gautier ébaucha un sonnet; mais il lui fut impossible d'aller au delà du premier quatrain. Son cerveau se refusait à un effort prolongé. Voici ce quatrain :
Au Vicomte de S. L.
Moderne est le palais, et le blason ancien,
Peint par Van*Eyck au coin des portraits de famille
Rangés en ex-voto sur le vieil or qui brille,
Le jeune hôte du lieu le revendique sien.
Au dos de cet autographe, très intéressant en luimême, se trouvait écrite [cette petite note dont je remplace par des x les chiffres que j'ai oubliés :
Ménage x fr.
Ernesta(mèrede Judith et d'Estelle Gautier), x fr.
Eugénie (mère de Théophile Gautier fils). . x fr.
Théo 20 fr.
Ce bout de papier était précieux pour quiconque avait vécu auprès de Gautier, parce qu'il était le témoignage vivant de ce que je me permets d'appeler ses procédés de comptabilité qui étaient d'une étonnante simplicité. Sitôt la copie livrée, Gautier en touchait le montant, puis, rentré à la maison, il vidait ses poches et faisait autant de petits tas de louis ou d'écus qu'il avait de charges à pourvoir. Et, comme vous le pouvez constater par le compte qui figure derrière le sonnet à Spoelberch, il se servait le dernier. Il s'accordait à soi-même, au divin Théo, comme l'appellent ses admirateurs, quoi? un louis pour son argent de poche, ses omnibus et ses menus plaisirs.
Au risque de passer pour un sentimental et, qui plus est, pour un imaginatif, j'avoue l'émotion que j'ai toujours ressentie à la lecture de ces trois mots : Théo, 20 francs.
Je crois que jamais l'idée n'était venue à Gautier, qu'on pût inscrire ses recettes et ses dépenses sur des carnets ou sur des livres quelconques. Il était rare d'ailleurs qu'il n'y employât même pas des bouts de papier, même provisoires. Dans sa chambre à coucher, il v avait, sur la cheminée ornée
CE QUE JE TIENS A DIRE 3o3
dune glace sans tain qui donnait vue sur les hauts peupliers qui bordent la Seine, un grand buste en marbre par Clésinger le représentant, lui, Gautier, tel qu'il était vers 1848, lorsqu'il portait la moustache et la barbiche. Cette œuvre d'art, très remarquable, 'ce document iconographique des plus importants, appartient aujourd'hui au petit-fils du poète, le docteur Paul Théophile Gautier.
Il n'était pas rare que Gautier inscrivit sa comptabilité sommaire sur le pectoral de ce buste après quoi, mettant un peu de salive au bout de ses doigts, il eflaçait les traces de la mine de plomb sur le marbre et le débarbouillait consciencieusement.
Là était le maximum de ce que Gautier pouvait faire comme notation de ses affaires d'argent, aussi n'ai-je pu m'empêcher de sourire lorsque j'ai lu dans le très précieux et excellent ouvrage de Lovenjoul, un état des recettes que Gautier aurait effectuées durant un ensemble d'années.
Malgré tout le désir qu'il en pouvait avoir il ne pouvait donner aux œuvres du passé qu'une part de ses forces et de son temps. L'impérieuse nécessité d'un travail plus lucratif lui en faisait une loi.
Il semble en vérité que tout dans sa vie voulait y faire image pour le mieux définir ou que, si vous le préférez, son être intime se reflétait dans tout ce qui, bêtes ou gens, vivait de lui, sur lui, autour de lui. Aussi disait-il volontiers :
« Quand je serai vieux et quand je ne pourrai plus travailler, je tâcherai d'obtenir une place de chat dans ma maison. »
En 1872 il n'était pas encore vieux, mais il ne pouvait plus travailler, — ce qui est pire que la vieil-
lesse, — et il n'avait pas pu obtenir une place de chat dans sa maison.
Tout au plus avait-il la place du bon chien qui actionne sans fin le tambour générateur delà meule à broyer le grain.