‹ Ce que je tiens à direChapitre 22 sur 32 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le Preneur de rais de Hammeln. — As-tu vu la gloire? — Le blanchisseur Floquet. — h'Histoire du Romantisme. — Jules Vabre, le compagnon miraculeux. — La cave de Pet rus Borel. — Le don d admirer.

A le voir ainsi travailler il était facile de voir que la gêne obligeait Gautier à un tel labeur. C'est alors qu'intervint spontanément Eugène Manuel, alors clief du cabinet de Jules Simon, ministre de l'Intruction publique. S'il était un poète au-dessous du médiocre Eugène Manuel était, par contre, un très brave homme. Il s'ingénia à trouver un prétexte pour faire verser à Gautier, par la division des Beaux-Arts, une somme de quelque importance, et qui n'eût aucune apparence de secours, même déguisé.

Il eut donc l'idée de faire commandera l'auteur de Gisèle un livret de ballet qui lui serait payé sur le budget de l'Opéra. On lui verserait une prime relativement importante, en attendant que le musicien

3o6 CE QUE JE TIENS A DIRE

fût désigné et que l'éventualité plus ou moins lointaine de la représentation se réalisât. Ni Eugène Manuel ni son ministre ne comptaient aucunement sur la prompte exécution de cette commande qui, du reste, était contraire à tous les précédents.

Gautier ayant reçu la somme fut tracassé par l'idée de tenir ses engagements et de livrer le texte de son ballet. A ce sujet il me raconta que, au temps de sa jeunesse, étant tombé malencontreusement et se trouvant pendant longtemps hors d'état de se servir de sa main droite, il avait appris à écrire de la main gauche. « Pour le moment, concluait-il, je ne puis me servir ni de l'une ni de l'autre. » Et il supputait le moment où il pourrait se remettre à la besogne.

Sous prétexte de lui épargner de la fatigue je lui offris de venir chez lui, chaque matin, de très bonne heure, avant mon départ pour Paris, et d'écrire sous sa dictée. Il accepta tout simplement mon offre; il me fit l'honneur de n'en être aucunement étonné et celui de comprendre que cela ne méritait de sa part aucune espèce de remerciement.

On travaillait dans une petite chambre peu meublée. Gautier était étendu sur un fauteuil, tenant ses malheureuses jambes et ses pauvres pieds enflés allongés sur des coussins et réchauffés par une couverture de voyage. On se disait à peine bonjour en entrant et la dictée commençait. Le ballet avait pour titre : Le Preneur de rats de Hammeln. La séance de dictée durait chaque matin pendant une heure et demie au moins; nous travaillions bien tranquilles, au premier étage, pendant que les deux vieilles sœurs vaquaient aux besoins de la maison

CE QUE JE TIENS A DIRE io?

•en bas, et que les jeunes mariés étaient en villégia" ture, loin de Neuilly. Et ils s'y trouvaient bien, je suppose, puisqu'ils y restaient. A leur retour la dictée était terminée sauf pour les cinquante dernières lignes.

Personne ne fut plus étonné qu'Eugène Manuel lorsque je lui dis que le ballet qu'il avait commande était terminé.

Seul Eugène Manuel a eu l'initiative de cette bonne action d'où est sortie un livret exquis. Je ne me suis pas cru en droit de le faire entrer dans la seconde édition du Théâtre de Gautier que j'ai publiée après sa mort (la première édition avait été établie par moi sous sa propre direction) mais Bergerat l'a publié dans un de ses ouvrages. En guise de commentaire, il l'a agrémenté d'une histoire par laquelle il met en question Massenet. Elle est l'inexactitude même. Et la preuve en est que Massenet n'a jamais écrit la musique de ce livret qu'il aurait obtenu avec tant de joie. Il y a là une confusion de souvenir que je m'explique lorsque je me rappelle que Massenet était tout simplement venu à Saint- James pour assister à la représentation de la pantomime de Becker qui fut jouée dans notre salon de Saint- James.

C'est à peu près vers cette époque où le matin •Gautier me dictait le Preneur de Rats que, certain soir, où j'arrivais comme d'habitude pour lui faire avaler son quatrième litre de lait, je le trouvai tout heureux .

De si loin qu'il m'aperçut il me cria :

« As-tu vu la gloire? Non... Eh bien, moi, j'ai vu la Gloire. Et je l'ai vue aujourd'hui même ! »

3ob CE QUE JE TIENS A DIRE

Et sans attendre ma demande d'explications il continua :

« Eh bien, (et ici pour la vingtième fois j'ouvre une parenthèse pour redire que c'est le sens exad de ses paroles et non point ses paroles que je ré pète.)

— Eh bien ! la gloire c'est Floquet ! « Tu ne connais point Floquet? tu connais peut

être celui qui a crié : « Vive la Pologne, Monsieur! » Mais ce n'est pas celui-là. La Gloire c'est mon ami Floquet. »

« Vers trois heures Zoé arrive ici de l'air que tu lui connais et me dit :

« Il y a en bas un monsieur qui voudrait te parler. »

« Je lui réponds : « Que veut-il, ce monsieur?

— Je n'en sais rien. Il m'a simplement dit qu'il s'appelait Floquet.

— Floquet, soit ! Mais comment est -il ton Floquet ?

« A-t-il des favoris en côtelette? A-t-il une grosse tête ronde qu'il rejette en arrière jusqu'au milieu de son dos? Est-il élégant et majestueux, ton Floquet?

Mais Zoé. sans se laisser plus longuement questionner, me coupe mes effets — comme toujours — et déclare qu'il n'était rien de tout cela, mais tout au contraire un petit maigre, revêtu d'habits très modestes, et qui même, croyait-elle, serait quelque peu bossu.

« Dans 1 état calamiteux où je me trouve je n'aime pas à me déplacer sans nécessité. Je dis donc à Zoé r « Fais-le monter, ton Monsieur Floquet, et s'il est

vraiment bossu, je lui passerai la main dans le dos, nous en avons tous grand besoin. »

Au bout d'un instant Floquet — mon ami Floquet — apparait, embarrassé de toute sa personne, en général, et de son chapeau en particulier. Il balbutiait des bonjours vagues. Je lui tends de mon mieux la perche en le priant de s'asseoir et de me dire en quoi je puis le servir. Mais il reste debout et muet. Enfin, se décidant à parler il me tient ce discours :

« Mon bon monsieur, voilà : c'est moi que je suis Floquet. Je suis blanchisseur, je suis un enfant de Neuilly, j'ai toujours travaillé dans l'arrondissement, je suis maintenant à Boulogne, ça n'empêche pas que j'ai lu tout de même vos livres et que je vous \i bien souvent regardé passer dans Neuilly. Alors depuis longtemps j'ai une idée qui me tracasse. J'ai une énorme envie de vous voir de près. Il y a longtemps que ça dure. Ce matin je me suis dit : « Eh bien tant pis, je vas y aller. Il ne me mangera pas, après tout. » Eh bien maintenant je vous ai vu, je suis content, c'est tout ce que je voulais. Et je m'en vas. » Eh bien, c'est ça la Gloire. Et la Gloire ici ça s'appelle Floquet! »

Quand, quelques semaines plus tard, la mort de Gautier fut annoncée par les journaux, on vit vers le soir arriver rue de Longchamp, un petit homme bossu, malingre, habillé comme un ouvrier. Il entra bien timidement et dit :

« C'est moi que je suis Floquet. Je viens vous demander une grâce, c'est celle de le veiller cette nuit. »Et il pleurait.

Il me semble que si j'avais été à la place des

3lO CE QUE JE TIENS A DIRE

enfants, moi qui connaissais toute l'histoire, je lui aurais accordé cette grâce.

Au jour de l'enterrement il y avait devant moi,, depuis la rue de Longchamp jusqu'au cimetière Montmartre, un petit homme bossu, malingre et mai mis qui marchait tout seul, silencieux et navré. A la description que Gautier m'en avait fait j'ai pensé que ce devait être Floquet. Je n'ai pas osé lui demander son nom. Je n'ai jamais vu Floquet que de dos, je n'ai jamais entendu le son de sa voix.

J'en ai gardé une tristesse et un regret.

Pendant la fin de l'année 1871, Gautier avait travaillé dans divers journaux, notamment dans un journal d'importance médiocre qui avait nom La Gazette de Paris. Il n'avait, à proprement parler, hormis celui-là, dont l'existence fut éphémère, aucun jour nal attitré où caser sa copie. C'est seulement au corn, mencement de 1872 qu'il s'aboucha avec la direction d'un journal qui eut son heure de véritable succès : le Bien public.

A côté du Bien public, il avait un journal tout entier dévoué à sa personne et à son talent : l'Illustvation, dirigé par un de ses plus chers amis, Auguste Marc, qui en toutes circonstances lui avait donné maintes preuves de son dévouement.

Et lorsqu'en 1872, Auguste Marc demanda à Gautier décrire le Salon dans l'Illustration, comme il l'avait écrit déjà l'une des années précédentes, peutêtre avait-il comme une intention secrète de lui rendre la vie plus facile.

Gautier n'écrivit, de ce Salon, qu'un seul article. Il avait pour titre : Ceux qui seront connus et pour sujet, par conséquent, les travaux des artistes nou-

CE QUE JE TIENS A DIRE 3ll

veaux venus et jeunes qu'il signalait à l'attention du public de l'avenir.

En même temps il préludait dans le Bien public, à la publication de L'Histoire du Romantisme. Commencée en mars, elle fut interrompue en août, le jour où la plume tomba des mains du poète. Et je ne dis pas ici : « tomba » parlant au figuré. Ses doigts qui s'efforçaient de la tenir encore avaient dû lâcher prise, et elle avait chu sur le pupitre où j'écris en ce moment. C'est à la place même où j'écris qu'elle est tombée.

La totalité de ce qui a été écrit de cette Histoire du Romantisme, soit douze chapitres, occupe les cent quatorze premières pages du volume auquel j'ai cru devoir conserver le titre d'Histoire du Romantisme, titre que je me suis efforcé de justifier en joignant au texte inachevé du Bien public une série de notices romantiques cueillie dans tous les journaux où Gautier les avait publiées. Elles consistaient en des articles sur la plupart des grands écrivains et des grands artistes de cette période que Gautier a qualifiée de « période climatérique du génie humain. » Il aimait de façon toute spéciale ces sortes de notices, u J'ai, disait-il en souriant, un talent tout particulier pour enterrer le camarade. »

11 ressentait un charme mélancolique, et pourtant très doux, à passer en revue et les choses et les hommes du temps de sa jeunesse ; il était resté fier des belles folies auxquelles il avait participé. C'est alors qu'il venait d'écrire le chapitre intitulé Le Gilet Rouge qu'il eut — il me semble bien que j'étais à cet instant-là seul avec lui — cette exclamation mélancolique tant de fois citée depuis lors :

« Ah ! ce gilet rouge ! Je ne l'ai mis qu'une fois et je l'ai porté durant toute ma vie! »

Mais par contre il avait des gaîtés d'enfant et de bons rires francs et larges quand sa mémoire lui rappelait les extravagances des temps héroïques, ^ilors qu'on buvait « l'eau des mers dans des crânes de mort » en ce banal cabaret du Moulin rouge qui n'avait rien de commun avec un moulin, mais qui était tout simplement une masure à un seul étage, peinte de la plus criarde des couleurs, sang de bœuf en colère; jusqu'aux environs de 1870 elle avait survécu parmi les maisons respectables de l'avenue de la Grande- Armée. Il ne manquait jamais de me la montrer quand nous passions devant elle, sur l'impériale de l'omnibus.

Parmi les types bizarres dont il avait eu le temps de tracer la silhouette, se trouvait le compagnon miraculeux, l'inséparable de Pétrus Borel, Jules Vabre, celui-là même qu'il avait jadis ainsi portraituré :

Terreur du bourgeois chauve et glabre, Le compagnon miraculeux...

Vabre était l'auteur du Traité de l'incommodité des commodes, ouvrage maintes fois annoncé sur les couvertures des ouvrages romantiques, aux alentours de i83o. Mais qui jamais ne parut.

Dans son article Gautier semblait douter de l'existence réelle de ce traité à la fois ignoré et célèbre, et il en souriait doucement. Je ne l'ai su que trop tard pour pouvoir l'éclairer sur ce point d'histoire littéraire — si Joseph Prudhomme veut bien me permettre de m'exprimer ainsi.

CE QUE JE TIENS A DIRE 3l3

Eh bien oui, le Traité de l'incommodité des commodes a été écrit et même écrit en son entier. Mais, comme il est noté dans l'Histoire du Romantisme même, Jules Vabre était né « sous une étoile enragée ». Son manuscrit, qu'il ne publiait pas ou faute d'argent, ou par manque d'éditeur ou par ce qu'il ne le trouvait jamais assez parfait pour être lancé dans le monde, l'avait pendant des années et des années suivi un peu partout et en particulier en Angleterre, logeant tantôt dans un meuble, tantôt dans un autre. C'est sur le sol de la perfide Albion qu il a disparu, victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier.

Jules Vabre, après une absence totale qui durait depuis bien des années, vint un jour faire une courte visite à Gautier, puis s'éclipsa de nouveau et tant et si bien que, dans le chapitre qu'il lui consacre, l'auteur de l'Histoire du Romantisme pose cette double question : « Est-il mort, est-il vivant? »

A l'heure où elle était posée il était parfaitement vivant, et bien portant.

Jules Vabre, de même que Robelin, était architecte ie son état, mais, alors qu'il est facile de trouver la trace des travaux de Robelin, il reste supposable jue Jules Vabre ne fut jamais qu'un architecte honoraire. Peut-être même n'a-t-il jamais dépassé e grade d'élève architecte. Toujours est-il qu'il idvint qu'un propriétaire de la rue Fontaine-au-Roi 'avait chargé de reconstruire sa bicoque qui, tomsant en ruine, était devenue inhabitable. Étonné de :ette aubaine, Jules Vabre y avait conduit son cher ntime ami Pétrus Borel, pour lui montrer le local.

3l4 CE QUE JE TIENS A DIRE

Mais ne voilà-t-il pas que le fantastique Pétrus avise une cave presque habitable et décrète qu'il y veut établir son domicile.

Jules Vabre trouva cela tout naturel. Il installa le lycanthrope dans la cave, s'y logea avec lui. Là, perdu dans les rêveries d'oeuvres à produire un jour ou l'autre, il négligea à tout jamais de réparer le reste du bâtiment. Telle fut l'histoire de cette cave célèbre où vécurent le lycanthrope et son compagnon miraculeux. Les nombreux critiques qui en ont parlé à propos de Pétrus Borel, ont le plus souvent omis d'y signaler la présence de Jules Vabre. Inutile de dire que le propriétaire de l'immeuble que Jules Vabre laissait en détresse finit par choisi] un architecte moins hospitalier et moins contemplatif et convia ses deux locataires malgré lui à se pourvoir d'un autre sous-sol.

Jules Vabre, qui avait une admiration folle pour Shakespeare, partit pour l'Angleterre, sans autre but que de pouvoir connaître à fond la langue ancienne et l'œuvre du vieux Will. Il y resta sans donner de ses nouvelles à personne de ses amis. Enfin, sentant arriver la vieillessse, il revint en France tout aussi pauvre cju'il était lorsqu'il s'était expatrié, mai< connaissant à fond Shakespeare. Et cela suffisait son bonheur. Il n'avisa d'ailleurs personne de soi retour, ni ne demanda l'aide de personne.

Je n'eusse point soupçonné la survie de Jules Vabre si, quelcjues mois après la mort de Gautier, lors de la publication du volume de VHistoire du Romantisme, je n'avais reçu une lettre, dont l'enveloppe me cpialifiait d'exécuteur testamentaire de Théophile Gautier; ce qui d'ailleurs est un peu la vérité. Cette

CE QUE JE TIENS A DIRE 3l5

missive, qui était un modèle de calligraphie, me taisait assavoir, avec signature à l'appui, que Jules Vabre était encore vivant. Il faut supposer qu'à ce moment-là j'étais fort occupé car je n'eus pas le temps d'aller voir cet extraordinaire revenant.

Mais, comme Paris est très petite ville, — comme •chacun le devrait savoir, — un moment vint, après plusieurs années d'oubli, où je me trouvai face à face avec le compagnon miraculeux.

Il mapparut sous les espèces d'un vieux bonhomme sensiblement analogue à son confrère et camarade Robelin, mais avec cette notable différence que l'architecte de la basilique de Saint-Denis, le collaborateur de Notre-Dame de Paris, était resté, malgré ses quatre-vingts ans, très chevelu, alors que l'auteur du Traité de V incommodité des commodes arborait une calvitie complète et légèrement bleuâtre plus lamentable encore que celle des philistins et des classiques auxquels il criait du haut du poulailler du Théâtre-Français, dans les soirs orageux d'Hernani : « Silence les genoux!! ». La figure petite, ratatinée, d'une pâleur azurée, était garnie d'une barbe en pointe du plus beau blanc, rare, soyeuse, courte, légère. Avec ses façons de trotte-menu, ses gestes de chat très doux qui craint de se mouiller, avec son art de ne tenir aucune place là où il passait, et de passer à travers gens et choses d'une sincère allure de desintéressement, d'ignorance de tout ce qui constitue la vie, Jules Vabre donnait l'impression d'un être impalpable et sublunaire. Ses vêtements de couleur sombre, très propres, très corrects, très bien brossés, étaient de ceux dont il est impossible d'imaginer qu'ils aient jamais pu être neufs. A

3l6 CE QUE JE TIENS A DIRE

quarante ans de distance, en dépit de son physique de vieillard, Jules Yabre avait toujours l'air de sortir de la cave de Pétrus Borel. Je sais par une lettre de lui datée de 1874 que, à cette date, il habitait 28, rue Saint-Sulpice, et je me demande encore en ce moment à quel étage souterrain il avait pu trouver un domicile où se loger selon ses goûts de troglodyte.

De même que, en i83o, et que durant sa vie toute entière d'ailleurs, — à Paris comme à Londres, en 1874 de même qu'en i83o, il vivait dans une invraisemblable pauvreté, très simplement, très fièrement, sans la moindre apparence d'une plainte, sans la pensée de se plaindre. Il donnait quelques rares leçons d'anglais à des demoiselles. Quand je dis à des demoiselles, je ne suis pas bien certain que ce pluriel n'est pas une amplification. Le plus souvent, il avait une seule élève à la fois; c'était du reste tout naturel qu'il en eût fort peu, bien que sachant l'anglais mieux que personne. Sa doctrine étant que la seule raison d'être de la langue anglaise était Shakspeare, il eût cru renier toute sa vie en essayant d'enseigner rien autre chose que la lecture de son vieux Will.

Au cours de ses quarante années de travail sur Shakespeare, il était parvenu à produire, en tout et pour tout, la traduction de deux ou trois œuvres seulement, et encore, la seule qu'il considérât comme achevée était celle de Roméo et Juliette. Pendant plusieurs années il alla vainement de porte en porte pour chercher une bonne créature qui voulût bien publier cette traduction de Roméo et Juliette, mais le Sort voulait que cet écrivain qui n'écrivit

CE QUE JE TIENS A DIRE 3l?

jamais que son fameux Essai et ces deux ou trois traductions jouerait de malheur jusqu'au bout, car, de même qu'il avait perdu en Angleterre son Traité de V incommodité des commodes, il perdit, dans quelque cave ou dans quelque grenier de Paris, sa traduction de Roméo et Juliette.

Et c'est ainsi que la postérité fut frustrée des deux œuvres uniques de Jules Yabre, le compagnon miraculeux.

On peut parler de lui, qui fut dans sa jeunesse un prodigieux mystificateur, avec un certain sourire que nul ne saurait taxer d'irrespectueux. Ce vénérable « héros de i83o », comme il est dit dans l'œuvre de son glorieux ami, mérite qu'on récite en son honneur ce quatrain des Vieux de la Vieille :

Ne vous moquez pas de ces hommes Qu'en rianl le gamin poursuit, Ils furent le jour dont nous sommes Le soir, et peut-être la nuit;

car, ce petit vieux chauve et falot était identiquement, à soixante-dix ans, ce qu'il avait été lors de sa vingtième année. Il avait conservé toute sa candeur. Je l'ai connu à cet âge où l'on a bien quelque droit de devenir égoïste tel qu'il était au temps de Pétrus Borel, partageant le peu que lui laissait sa misère, avec d'autres plus malheureux que lui. On le voyait maintes fois arriver chez eux aux heures des repas ; et, sous prétexte de s'inviter à dîner, et sous prétexte de fournir sa part, il apportait des petites provisions, qui formaient le plus gros du repas commun. Comme de juste, au dessert, il y avait

3l8 CE QUE JE TIENS A DIRE

toujours des vers de Victor Hugo, et la lecture de fragments de Shakespeare.

Par quelle nuit d'hiver, sous quel grand clair de lune, dans quelle mansarde ou dans quel hôpital, en quel lieu, quel qu'il soit, Jules Yabre est-il mort? Je l'ignorerai toujours. Il a vécu comme un oiseau du bon Dieu et. de même qu'un oiseau disparait dans le bois, sous un lit de feuilles mortes, le pauvre oiselet d'Art et de Rêve qu'il fat. est passé de sa vie de néant dans le néant final, sans que personne ne l'ait entendu tomber de la branche du haut de laquelle, pour la dernière fois, il continuait à causer avec les étoiles.

Il y a, tels que lui, des êtres dont le farniente est toute une œuvre, dont le non-être est toute une vie. Chaque génération a les siens, et Jules Yabre, en son genre, fut sans conteste le plus complet de ceux de la bande romantique. Ne le plaignons pas trop. Il a connu, à toute heure de sa longue vie, la plus noble, la plus grande joie qu'il soit donné à l'homme de connaître : la joie d'admirer.

Ce don d'admirer a créé la splendeur et la force de la phalange romantique : grands et petits, heureux ou malchanceux, tous les artistes, tous les écrivains de ce temps-là le possédèrent au plus haut degré. Beaucoup l'ont gardé jusqu'à leur dernier jour et il les a consolés de tout.

Nul ne fut autant que Gautier prodigue de son admiration, nul ne fut à son égal sincère et croyant lorsqu'il la manifestait.

Après bien des semaines de lutte cruelle contre l'impuissance de travailler où il était réduit, il avait tenté de continuer le récit de la première représen-

CE QUE JE TIENS A DIRE '3lQ

ation iVIIernanî. Au bout de quelques lignes il fut ms d'une de ces sortes de syncopes analogues à «lie dont j'ai été par deux fois témoin, l'une le jour le l'entrée des Allemands à Paris, et l'autre en mai 1872. en voyant, lors du mariage de sa fille cadette, cette enfant tant aimée franchir d'un bond le seuil de la maison paternelle.

Le dernier mot que traça sa plume fut celui de cette charmante Delphine de Girardin dont il écrivait jadis à ses sœurs, en i858 : « Celle-là m'aimait bien et je pleure toujours sa perte. »

11 n'en parlait jamais sans des larmes dans la voix.

CHAPTIRE XX

Progrès de la maladie. — Le trône accidentel de la princesse Mathilde. — L'Iliade. — Alors tu t'en vas! — Mort de Gautier. — Funérailles aux frais de l'Etat. — Devant la statue de Moncey. — Discours de Dumas fils. — Une manifestation de Camille Doucet.

La maladie désormais condamnait Gautier à passer tout son temps confiné, dans sa chambre, quelquefois sur une chaise longue, le plus souvent dans un grand fauteuil, dont il pouvait difficilement se lever. De jour en jour, l'enflure des pieds et des jambes devenait plus terrible, et le traitement lacté ne parvenait pas à en arrêter la trop rapide progression.

Parfois Gautier était pris de sommeil, mais non plus de ce bon sommeil qu'il avait jadis, mais d'une sorte de lourdeur, d'une façon d'anéantissement de soi, qui l'abattait et contre lequel il luttait inutilement. Il vivait très isolé; sa principale compagnie était bien souvent celle de ses deux vieilles sœurs, dont il écoutait, avec une mansuétude attendris-

santé, les histoires vingt fois redites et pour la plupart dénuées d'intérêt.

L'aînée de ses filles était, depuis quelques mois, à peu près rentrée en grâce. Elle apparaissait désor-' mais de temps en temps chez lui. Mais après six années d'absence la camaraderie paternelle du temps de sa prime jeunesse n'existait plus. Etait-elle là, il était content, était-elle partie, il disait qu'elle était venue. Et c'était tout.

Les jeunes mariés faisaient de longues absences. On ne peut leur en faire un gros crime et, tout en souhaitant leur prompt retour, il était premier à se réjouir de leur liberté. Son fils, Théophile, qu'on n'appelait jamais dans l'intimité autrement que Toto, venait souvent, et sa femme plus souvent encore. Elle avait envers son beau-père des formes de déférence et de tendre respect très douces et qui le charmaient.

Elle amenait avec elle son fils âgé de quelques mois, et Gautier, superstitieux comme il le fut de tous les temps, adoptant au bénéfice de ce petiot la tradition orientale qui prétend que lorsqu'on flatte un enfant cela lui porte malheur, prodiguait d'une voix tendre à ce tout petit, le chapelet des injures et des gros mots nécessaires pour conjurer le mauvais sort.

L'enfant reposait par terre sur le tapis, et le grand-père, de son gros pied gonflé, que la jambe arrondie par le gonflement, animait avec peine, s'amusait à le rouler, en le qualifiant de « petite ordure » et « d'être abject », et de tous les mots les plus insultants que son prodigieux vocabulaire mettait à son service. L'enfant ne s'en offensait pas,-

il s'amusait beaucoup d'être ainsi roulé sur le tapis.

Il ne lui en a d'ailleurs pas gardé rancune car il a aujourd'hui, à son tour, un fils qui ressemble curieusement au portrait de son arrière-grand-père adolescent.

Le tapis sur lequel était posé l'enfant de Toto provenait d'une attention délicate de la princesse Mathilde. Ce n'était point un objet de grand luxe, c'était un de ces épais tapis de prière en feutre persan, déteinte beige, discrètement brodés de couleurs gaies. Il était particulièrement doux à la marche et, par cela, fort précieux pour un homme qui ne pouvait plus supporter aucune chaussure.

La princesse ne se contentait point de se faire représenter par ce souvenir, elle venait souvent de sa personne s'installer durant des après-midi tout entières, auprès de l'ami à qui son état de santé ne permettait plus de lui rendre visite et pour qui sa venue était une joie profonde. Elle arrivait au début de l'après-midi et ne quittait jNeuilly que vers l'heure du dîner. Le pauvre malade était dans son fauteuil, près de la cheminée, en veston de velours noir ou de molleton rouge, en chemise molle, et, comme toujours, en lutte ouverte avec son terrible pantalon de velours noir qui lui glissait des hanches et qu'il lai fallait sans cesse rattraper pour l'empêcher de dégringoler sur ses chevilles.

La princesse était, le plus généralement, assise sur un meuble carré, tout en bois, quelque chose d'analogue à une caisse de chêne qu'on aurait posée sur quatre fortes roulettes ou plutôt une sorte de large tabouret disposé pour circuler facilement dans la chambre.

Ce n'était, révérence parler, rien autre chose que la table de, nuit. Étant donné l'état de santé du malade, il est supposable que la vaisselle, qualifiée de nocturne par les gens du grand monde, devait s'y trouver incluse.

Quand j'étais tout petit, ma vieille bonne avait coutume d'appeler cela le trône. Et c'est sur ce trône-là, — notablement différent, vous en conviendrez, de celui auquel elle était accoutumée, — que prenait place durant des heures et des heures, cette Altesse impériale, fille de roi et nièce d'empereur, qui, en l'absence de l'impératrice Eugénie, tenait la place officielle à la droite de Napoléon III. Et sur ce trône spécial de Neuilly, elle conservait, — si prosaïque et si peu distingué qu'il fût, — son air de grande dame. Elle était vraiment la femme de son surnom : « la bonne princesse». Elle n'était plus jeune, et il lui restait encore beaucoup de son extraordinaire beauté d'autrefois ; elle apparaissait si| bon-enfant, si simplement (passez-moi l'expression) a enfant de la maison », que moi qui étais aussi l'enfant de la maison, j'avais plaisir à causer avec elle en quelque sorte comme avec un bon camarade. Naturellement je ne lui disais pointma façon de penser sur son auguste famille, mais, à part cela, je lui parlais en toute franchise et sincérité, et à tel point qu'elle dit un jour à Gautier :

« Il est bien gentil, votre jeune ami, mais ne croyez-vous pas qu'il est un peu communard? »

Gautier lui avoua que j'étais un peu communard, mais que je n'étais point un méchant homme.

De cette époque date le flirt que j'entretins avec la princesse et qui dura jusqu'à sa mort. Nous nous

adressions toutes les gentillesses possibles par l'intermédiaire d'amis communs. Toto et sa femme étaient le plus souvent les messagers de nos amabiités réciproques.

Vers la mi-septembre, la maladie qui tenaillait Gautier s'aggrava de jour en jour avec une ténacité tragique.

L'enflure des jambes s'exaspérait jusqu'à faire crever la peau en certains endroits ; elle remontait chaque jour un peu plus haut. Gautier, grand rêveur devant l'Eternel, ne semblait plus, lorsqu'il était en silence, suivre ses rêveries, et si, de tout temps on l'avait vu allumant et rallumant le même cigare, qui parfois lui tombait des lèvres et étalait sa cendre sur le veston et sur le gilet, maintenant on le Voyait ne l'allumant plus que de loin en loin et toujours oubliant de le fumer.

S'habiller lui était devenu presque impossible et sa sœur Zoé lui servait de valet de chambre tout en défilant une fois de plus le chapelet de ses insipides histoires ; lui, ne cessait de la remercier de ses soins. Il était vraiment touchant de la voir lorsquelle peignait et bouclait les longs cheveux de son frère qui se laissait faire comme un petit garçon.

Ses lectures qui jadis ne s'arrêtaient jamais, étaient devenues rares. Mais il était un tout petit volume sur lequel il promenait sans cesse son œil de myope et auquel il semblait prendre grand intérêt et grand plaisir. Je le connaissais, ce petit volume; c'était V Iliade, admirablement imprimée, en grec, et pour la centième fois il le relisait dans le texte, aussi naturellement que vous ou moi nous aurions lu le journal» Et, ainsi, ce romantique qui, toujours et en

tout, comme l'a dit Alexandre Dumas fils, fut un Grec du temps de Périclès, semblait renouer la tradition qui l'attachait à ses aïeux : Homère. Aristophane. Socrate, Esope.

Au début d'octobre Gautier avait essayé d'écrire à Carlotta Grisi à Genève, et il n'avait pu y parvenir. Or, Carlotta était la seule personne à laquelle, de tout temps, il avait écrit d'une façon suivie et pour son propre plaisir. Même au temps de sa jeunesse, il n'écrivait pas à ses parents qu'il adorait cependant. — « Je n'écris qu'à Girardin, répondait-il à son père quand il se plaignait. Paie-moi le même prix que Girardin et je t'écrirai comme à lui et même mieux qu'à lui. » Mais quand il s'adressait à Carlotta, il oubliait le déplaisir d'écrire. Il avait le seul sentiment d'une ineffable causerie. Il me semble que, avec un peu de sensibilité et de pénétration, on pourrait établir, par des citations cueillies dans l'œuvre de Gautier, la psychologie intime de cette pure tendresse et celle ]du roman très doux et très pur qui l'entoure.

Mais ce ne pourrait être là qu'oeuvre de conjecture très obscure et infiniment délicate.

Lorsque nous vîmes qu'il ne pouvait plus écrire à Carlotta, notre sentiment fut que désormais il était à bout de force et de vie.

Octobre était venu qui nous avait ramenés, les Charpentier et moi, à Paris, mais il ne se passait guère de jours sans que l'un de nous allât rue de Longchamp. On y restait le plus longtemps possible, on en revenait chaque jour plus navré.

Vers le 20 octobre, nous fûmes en état d'y apporter un exemplaire broché de son volume de Théâtre ,

3a6 CE QUE JE TIENS A DIRE

et Gautier en eut grande satisfaction. Cette première édition d'ailleurs avait été établie avec toute la célérité possible. Lorsque, quelques années plus tard, j'eus à mettre sur pied une édition nouvelle, je la complétai par un grand nombre de documents que je n'avais pas pris le temps de retrouver en 1872. Si, (pas plus dans Tune que dans l'autre édition), je n'ai placé aucune des diverses pièces en prose faites en collaboration avec Noël Parfait, Bernard Lopez et autres, c'est parce que Gautier m'a formellement interdit de les faire entrer dans son œuvre. « Ce n'est pas de moi », m'avait-il dit à propos de ces ouvrages qui ne furent, à son estime, que des besognes inférieures . De même, il m'avait défendu de réimprimer un roman d'aventures, un romanfeuilleton, La Belle Jenny, qu'il avait fait par gageure pour prouver qu'il saurait faire aussi bête et aussi mauvais que les fabricants de romans-feuilleton. J'ai omis de transmettre à Charpentier la consigne que j'avais reçue ; il l'eût respectée. Or, par suite de cette omission, La Belle Jenny a été réimprimée. C'est un petit malheur. Toujours est-il intéressant de noter que Gautier souhaitait qu'elle disparût de son bagage littéraire.

Le 22 octobre (1872), aux alentours de sept heures, après une longue visite, je prenais congé de Gautier. Ce soir-là, il était comme d'habitude, assis presque droit dans son grand fauteuil, il avait posé sur sa longue chevelure, dont les boucles arrivaient jusque sur ses épaules, un petit bonnet rond, blanc et rouge tricoté à larges mailles et surmonté d'un maigre gland qui se balançait au bout d'un long fil. Gautier ne pouvait plus guère bouger le haut de son corps;

ses bras n'avaient pas maigri, ses mains demeurées jeunes étaient à peine épaissies, mais il ne pouvait plus facilement soulever toute la partie basse de son être, enfoui par la boursouflure.

Comme je faisais mine de me retirer il me dit, d'un ton de prière, très mélancolique : « Et alors tu t'en vas? »

Et je lui répondis : « Oui, il faut que je m'en aille. »

Il me dit : « Tu peux bien rester encore un peu. » Et je n'eus pas le courage de partir cette première fois-là.

Quand, pour la seconde fois, je me levai, il répéta ces mêmes mots :

« Et alors tu t'en vas? »j Et une deuxième fois je me rassis.

A la troisième fois, il voulut me retenir encorey et pour la troisième fois il redit :

« Et alors tu t'en vas? »

Cette fois-là, je suis parti. Et bien vite, bien vite, j'ai descendu le petit escalier. Et quand je fus dans la rue, je compris que si j'étais encore resté une minute de plus je n'aurais pas pu lui cacher la sensation que j'avais, bien nette, de le quitter pour la dernière fois.

Le lendemain dans la matinée on vint nous apprendre qu'il était mort tout doucement. Lui qui avait la terreur de la mort, il avait rendu le dernier soupir sans s'en douter, son dernier souffle s'était exhalé en une parole de douceur et de tendresse.

Je n'étais pas présent à cette minute cruelle, mais selon ce qui m'a été raconté par ses sœurs, alors que cherchant à reprendre sa respiration il remuait

péniblement sur son fauteuil, son petit bonnet tricoté faillit tomber. Zoé s'était mise en peine de le replacer plus solidement, et lui, alors, d'un geste de remercîment, leva la main pour la poser sut* la main grise et ridée de sa vieille sœur. Zoé, croyant qu'elle le gênait, se dégagea rapidement. Et lui, prononça très doucement ces paroles :

« N'aie pas peur, mon petit chat, je ne te ferai pas de mal. »

Et ce fut sa dernière phrase.

Sa tête, sa belle tête de lion retomba sur sa' poitrine. Il était mort !

Robelin, accouru aux nouvelles, s'était placé auprès de lui, il tenait les mains du mort et machinalement s'efforçait de les réchauffer dans les siennes .

. Quand j'arrivai à Neuilly, je trouvai les enfants et les sœurs de Gautier réunis au rez-de-chaussée.

Je dis réunis, sans avoir une vision bien exacte de toutes les personnes que je vis là toutes ensemble. Toto, dont l'aspect toujours très correct, faisait dire à son père : « Toto, il est administratif », Toto, dis-je, me prit par le bras bien amicalement, je dirais presque fraternellement, il m'accompagna jusqu'à la chambre mortuaire. Il est probable que je n'avais pas l'air très solide sur mes jambes, car Toto ne me quittait point, me surveillait de très près. Dans la chambre, sur le grand fauteuil Louis XIV où Gautier avait été assis pendant ses derniers mois, la couverture qui, la veille, réchauffait ses jambes douloureuses était jetée en tampon. La petite chatte Eponine qui ne le quittait jamais n'était pas dans la chambre. Au milieu de la pièce, sur la grande table

Louis XIII à pieds et à croisillon tors, il y avait, dans une assiette de faïence commune de Gien, à décor bleu, une longue branche de buis traînant dans l'eau bénite. L'eau s'était répandue sur la table et avait entamé l'encaustique.

Toto me tenait par le bras, j'avançais dans la chambre lentement et sans avoir conscience de marcher. Je regardais fixement, machinalement, le fauteuil vide, la couverture, la branche de buis, obsédé bêlement par le souci de la tache d'eau sur la table. Je regardais, sans le voir, le grand lit à colonnettes, à ciel carré pareil à ceux qu'on voit dans les tableaux de Devéria. Il me semble qu'un temps très long s'est passé avant que mes yeux aient eu le courage de porter leurs regards vers la place où celui qui fut mon ami et mon maître admiré dormait son dernier sommeil.

Jamais je ne l'avais vu si beau. Sa tête, aux traits figés par la mort, avait la grandeur, la simplicité, l'immortalité d'un Jupiter antique. Il semblait que tout l'art de la statuaire grecque avait fait pour lui une nouvelle, impérissable et passagère résurrection. C'était bien le marbre, tel que Phidias ou Praxitèle les offraient à l'admiration de leurs contemporains, le marbre, peint par leurs mains géniales, des couleurs austères et définitives qu'ils y déposaient et dont nos antiques n'ont plus, hélas, que des traces à peine visibles. Ses longs cheveux coquettement disposés, noirs, à peine grisonnants, reposaient, harmonieux et tranquilles, sur le blanc de sa chemise de nuit. Ses mains jointes étaient restées tout aussi belles qu'aux meilleurs jours de sa jeunesse.

On avait laissé à son doigt une bague de platine

rapportée de Russie et à laquelle il tenait beaucoup ; on en avait retiré une autre bague originaire de Constantinople et où était marqué en intailles, dans une cornaline, en caractères turcs très fleuris d'arabesques, quelque chose qu'il disait être soit son nom, soit une devise paraphrasée de son nom.

Cette bague, Toto l'a portée à sa chaîne de montre. Je la lui enviais et il m'avait promis de me la léguer pendant bien des années. Il est mort et ses enfants n'ont pu retrouver ce bijou usé et sans valeur intrinsèque.

Je traîne, et puis je traîne encore, en racontant cette minute que j'ai passée pour la dernière fois en cette chambre où j'avais vécu le meilleur de ma vie, en face du cadavre de celui qui a été ce que j'ai connu de meilleur en ce monde. J'ai comme une honte de ma lâcheté en cette épreuve. C'est à peine si j'ai eu le courage de le regarder, le pauvre grand homme, qui, à cette heure, ressemblait plus qu à aucune autre de sa vie à la statue du Tibre ou à celle du Nil qu'on voit aux Tuileries, aux abords du grand bassin, statues que mon fils aîné, quand il était tout petit, désignait en ces termes : « Les faux Dieux qui ressemblent au père Gautier. »

Toto se tenait derrière moi, je sentais qu'il me passait la main sous les bras ; il me fit faire demi-tour, ouvrit la porte et m'aida à descendre le petit escalier étroit où. à chaque marche, je heurtais, tantôt le mur, tantôt la rampe.

De retour dans la salle à manger parmi les autres, je m'assis quelques instants et je pus me ressaisir.

Je repris le chemin de Paris, et. sans avoir

CE QUE JE TIENS A DIRE 33l

demandé conseil à personne je me mis en tête de faire faire à Théophile Gautier des funérailles nationales. Le premier outil que je mis au service de mon idée fut Le Petit Journal où j'étais resté le camarade de tous. Mon vieil ami Escoffier en était rédacteur en chef, il se mit à ma disposition et, presque sous ma dictée, il fit un grand article d'entêté tout empreint de ma propre émotion. La seule chose que je ne pus pas obtenir d'Escoïïier fut qu'il ne racontât point ce que, avec Charpentier, nous avions fait pour assurer à Gautier la sécurité de ses derniers jours. Là-dessus il fut intraitable et c'est parce qu'il l'a dit en ces temps lointains que je me suis cru autorisé de le redire actuellement.

Ayant acquis l'appui du plus puissant des organes de presse alors existants, j'allai trouver Kaempfen et, ensemble, nous nous rendîmes au Ministère de l'Instruction Publique pour voir quelles étaient les intentions du ministre. Nous fûmes reçus par son chef de cabinet, qui n'était autre que ce même Eugène Manuel qui, une première fois, avec une exquise délicatesse, avait imaginé la commande du ballet du Preneur de Rats.

Eugène Manuel ne consulta nullement son ministre. D'un mouvement spontané il promit son concours et celui de l'Etat; seulement, comme on était près de la fin d'exercice, il y avait quelque difficulté à trouver parmi les crédits disponibles une somme, même modeste, qui pût être régulièrement attribuée à des dépenses de funérailles. A force de fouiller, Manuel, grattant comme on dit, tous ses fonds de tiroirs budgétaires^ finit par dénicher un petit reliquat, à la Direction des Beaux-Arts, dans le

service des théâtres, et il ordonna séance tenante qu'on l'affectât aux frais de funérailles de Gautier. Gautier ayant des états de service à l'Opéra, à la Comédie- Française, àl'Odéon, le ministère se trouvait couvert vis-à-vis de la Cour des Comptes .

Ce n'était pas tout d'obtenir la concours de l'État, il fallait encore obtenir le consentement de la famille en dehors de laquelle j'avais agi d'une façon quelque peu révolutionnaire.

Je ne rencontrai aucune difficulté du côté des filles et des sœurs. Mais du côté de Toto, ce fut tout autre chose. Il se rebiffa. Lui, bonapartiste avéré et militant, secrétaire de Rouher, il ne pouvait supporter que les funérailles de son père fussent faites au nom du gouvernement de la République qu'il détestait. Je m'y attendais.

« Mon bon ami, lui dis-je, avec une cordiale énergie, il ne s'agit ici, ni de votre père, ni de nous tous, tant que nous sommes ici. Si je n'écoutais que mon sentiment, le nôtre à tous, les gens du dehors nous laisseraient bien tranquilles, entre nous, et sans aucun étranger. Mais il ne s'agit ni de vous, ni de nous, ni de moi. Celui que nous perdons, la France pour laquelle il est mort, a le droit, a le devoir de réclamer l'honneur de se montrer fière de lui à la face du monde. Il ne nous appartient plus, il lui appartient, nous devons rentrer dans le rang. J'ai voulu que demain, lorsque le cercueil passera par les rues, chacun eût la notion de l'homme qu'il vient de perdre.

« Et maintenant que je m'en suis expliqué, vous serez le premier à dire, j'en suis sûr, que les choses seront ainsi ce qu'il faut qu'elles soient. »

Toto très démonté, très ému, riposta par ces seuls mots :

« C'est vrai, vous avez raison. »

Et c'est ainsi que les funérailles de Théophile Gautier eurent lieu aux frais de l'Etat le 23 octobre 18-2.

Elles n'eurent rien de théâtral ni de pompeux. En ce temps-là il n'était pas nécessaire de mettre sur les faire-part : « ni fleurs, ni couronnes »; jusqu'alors personne n'avait pensé à ce genre de manifestations horticoles. Toutefois, au moment où le cortège allait se former, on vit arriver un jeune ramoneur tout machuré de suie, porteur de deux palmes vertes, longues de plus de cinq pieds.

Un simple chiffon de papier sur lequel était écrit au crayon ces cinq mots : « De la part d'un ami » les accompagnait. L'écriture n'en était nullement déguisée et il était loisible à ceux qui la connaissaient fort bien, de la reconnaître ou de ne pas la reconnaître.

Ils choisirent la deuxième manière et, lorsqu'ils racontèrent ce petit incident, ils attribuèrent l'envoi de ces palmes au célèbre horticulteur, Loise-Chauvière. Notre voisin du quai du Louvre avait eu la grande amabilité d'aller avec moi jusqu'à Montrouge pour y cueillir ces deux superbes branches, les plus belles qu'il possédât dans ses serres.

Pour rester ignoré, j'avais avisé le premier commissionnaire venu, et 1 esprit du vaudeville dont les droits priment tous les autres, avait voulu que je le trouvasse en la personne d'un petit bonhomme cocasse, au museau si complètement barbouijlé de suie qu'il en avait de faux airs d'Arlequin.

Les employés des pompes funèbres qui n'avaient jamais eu l'occasion de voir quelque chose d'analogue, eurent l'idée de clouer l'une à droite, l'autre à gauche du cercueil. Et ainsi, à défaut d'habit d'académicien, elles formaient sur le noir du drap mortuaire, une broderie de palmes vertes fraîches, souples, vivantes.

Le cortège toutefois était assez nombreux pour que l'église de Xeuilly, qui n'est cependant pas toute petite, fût absolument pleine et si pleine que quelques personnes durent rester devant la porte en attendant la fin du service. J'étais l'une de celles-là, non par anti-cléricalisme stupide et hors de propos, mais tout bonnement parce qu'il faisait trop chaud dans l'église trop pleine. Faure, qui aimait Gautier sans être de ses amis particuliers, et qui avait mis en musique plusieurs de ses poèmes, avait réclamé l'honneur de chanter à sa messe mortuaire. Je n'avais pas été averti, si bien que je n'eus pas l'occasion de l'entendre en cette occasion où, au milieu du Pie Jesu, il se prit à sangloter.

Nous faisions les cent pas devant l'église. Il y avait devant moi. toujours inséparables, mes trois fidèles compagnons du temps du siège, Auguste Vacquerie, Paul Meurice et François- Victor Hugo.

François Hugo, répondant à des propos que je lui tenais sur Gautier, prononça cette courte oraison funèbre :

« Oh oui! c'était un disciple bien dévoué! »

La fréquentation de l'Himalaya qu'était son père enlevait à François la notion des hautes cimes, et cette touchante niaiserie devenait, dite par lui, une sorte d'hommage. Il était le meilleur de toute la

famille. C'était un brave homme clans la plus large acception du terme, ce chétif et modeste François. Ne fût-ce que pour sa traduction, si magistrale, des œuvres complètes de Shakespeare, à propos de laquelle il me disait, avec une simplicité touchante : « J'ai simplement tâché d'être littéral et litté raire. » Il aurait droit à une petite place à l'ombre de son père.

J'avais écrit à son père alors à Hauteville House, afin de lui suggérer l'idée de venir à Paris pour donner un dernier témoignage d'amitié à ce disciple — puisque disciple il y a. — 11 ne m'a jamais répondu. Il n'est pas venu magnifier par sa présence le cortège qui accompagnait la dépouille mortelle de celui qui n'avait pas hésité à risquer pour lui la sécurité de sa vie.

Sur la place de l'église, pendant le service religieux, Alexandre Dumas fils — le petit Dumas eomme l'indiquaient les vieux amis de son père — vint à moi et me dit : «

« Savez-vous s'ils ont de l'argent à la maison? parce que j'ai apporté, dans ma poche à tout hasard, quinze cents francs pour le cas où, comme bien souvent, il n'y en aurait pas. »

Certain que ces quinze cents francs n'étaient pas nécessaires, je l'engageai à les garder.

Voilà comment pratiquait cet homme avare, rapace, non seulement avec ses amis, mais avec les enfants ou les sœurs de ses amis. Voici par quelle voie détournée il cherchait à savoir si l'on avait besoin de lui. Or il y avait d'autant plus de mérite au cas présent, que parmi ceux qu'il cherchait à aider de ses deniers, il y en avait au moins deux qui

lui avaient récemment coûté fort cher et dans des conditions que je me garderais bien de relater. Cette offre de Dumas fils n'a jusqu'ici jamais été par moi révélée à personne.

Accompagné d'un piquet de chasseurs à pied le cortège funèbre de Gautier s'était formé, relativement très nombreux. Malgré la distance du pont de Courbevoie au cimetière Montmartre, tout le monde, sauf le clergé, suivait à pied. Il n'y eut sur la route aucune défection. Les curieux arrêtés au bord des trottoirs nous regardaient passer, un peu étonnés par la vue des palmes sur le drap mortuaire. Nulle part il n'y avait d'autre foule que les curieux du quartier. Mais voici que, lorsque nous arrivâmes au débouché du boulevard des Batignolles, aux alentours de la place Moncey, nous nous trouvâmes en présence d'une foule compacte et silencieuse qu'on peut évaluer à plusieurs milliers d'individus. Elle se prolongeait jusqu'à l'entrée du cimetière Montmartre. C'était l}ien là le spectacle le plus inattendu, le plus invraisemblable. Cette masse de peuple était venue spontanément sur le dire des journaux et, en particulier, du Petit Journal. alors tout-puissant, pour faire une sorte d'ovation posthume et par un jeu de poésie inconsciente ou par une rencontre fortuite, saluer, au pied de la statue du soldat qui avait défendu Paris en 1814, le poète qui en 1870 y était revenu pour prendre sa place parmi les hommes prêts à mourir pour le défendre une fois encore.

Et qui était mort d'y être revenu.

La foule s'était jointe à nous, et au cimetière elle nous avait tout à fait envahis. La famille de Gautier

n'ayant point de tombeau, le cercueil fut déposé dans un caveau provisoire. Mais ne voilà-t-il pas que, au moment où il eut dû dire les dernières prières, le prêtre de Neuilly avait disparu.

A ce moment quelqu'un — je ne sais qui — eut l'idée poétique de prendre, aux arbres qui entourent le caveau provisoire leurs feuilles, et la bière disparut bientôt, sous une épaisse nappe de brocatelle, où sur le fond vert sur vert que formaient les feuilles vivantes, chantaient les broderies d'qr vierge,! de bronze pâle, de bronze florentin, de cuivre-rosette dont l'enrichissaient les feuilles mortes.

Et tel le Pédant de Fracasse dans son linceul de neige, le chantre inspiré de la Mort entra dans la Mort, revêtu de feuillages de l'arrière-saison, aux odeurs mélancoliques.

Ce fut Dumas fils qui prononça l'oraison funèbre de Gautier au cimetière Montmartre devant le caveau provisoire où le cercueil fut placé de prime abord. Le discours fut très beau et les bonnes âmes ne manquèrent pas l'occasion de dire : « Dumas fils vient de poser sa candidature à l'Académie française. » Ceci n'était point exact mais il s'y trouvait une part de vérité. Ni Dumas père ni Gautier n'avaient été admis par l'Académie, et Dumas fils n'était pas fâché de trouver l'occasion de dire à mots couverts ce qu'il pensait de cet ostracisme.

Je l'avais entendu quelques mois plus tôt, discourant sur la manie des insignes et des costumes. Il émettait cet avis, que le meilleur remède contre l'ivrognerie serait dans l'octroi d'un costume aux membres des sociétés de tempérance, et que le droit de s'exhiber revêtu de l'habit à palmes vertes, le

pantalon à bande etl'épée à poignée de nacre étaient pour beaucoup dans l'envie qu'avaient les gens d'être de l'Institut.

Lui-même, lorsqu'il en fut, n'était pas exempt d'une certaine tendresse pour son costume d'académicien ; il aimait à faire, sur le glaive qui lui battait le mollet gauche, des plaisanteries non exemptes de coquetterie.

Je crois toujours avoir omis de lui raconter l'une de ces charges que Gautier faisait si volontiers et qui du reste était semblable à tant d'autres que des gens qui l'ont peu connu ont données au public pour des dires sérieux. Gautier m'ayant déclaré que, en général, les oraisons funèbres sont remplies de bêtises avait émis ce vœu que, autant que possible, on évitât de déverser trop d'inepties sur son cercueil. « Aussi, ajoutait-il, j'ai eu soin d'écrire moi-même par avance le discours qu'on prononcera sur ma tombe. »

Et moi de lui demander : « Qui le lirait, ce discours? » et il me répondit, en bon pince-sansrire :

« Eh bien, toi, si ça te fait plaisir. »

Si l'Académie française était représentée préventivement par un candidat plus ou moins chimérique, elle ne l'était, d'autre part, que par un seul de ses membres : Camille Doucet, un brave homme, qui fut •quand il le devait un homme brave. Le 25 octobre 1872, il en fournit une nouvelle preuve. C'était un jeudi, il y avait une grande séance à l'Académie, mais elle n'avait pu commencer à l'heure, faute de la présence du secrétaire perpétuel Camille Doucet. ■Quand il apparut devant le public assemblé sous la

coupole et qui se morfondait depuis plus d'une heure lil lui adressa un petit speech pour annoncer tout autant à ses collègues, qu'aux assistants, la cause de son arrivée trop tardive. Il était allé remplir son devoir envers un glorieux écrivain « disparu trop jeune, hélas, et que l'Académie Française n'avait pas encore eu le temps d'accueillir dans son sein. » Camille Doucet, qui n'avait d'autre talent que celui d'être aimable et qui, sans motifs plausibles, était arrivé aux plus hautes situations officielles, avait le respect du talent d'autrui.

11 avait le courage de reconnaître qu'il était entré à l'Institut par la petite porte et il se vantait de se le faire pardonner, en s'efforçant de profiter de sa présence dans la place, pour en ouvrir la grande porte à ceux qui méritaient de la franchir.

C'est ainsi qu'il agit vis-à-vis de Dumas fils; et celui-ci de lui répondre qu'il n'entrerait à l'Académie française qu'en posant une condition absolue et que l'Académie n'en pouvait accepter. Doucet, homme conciliant, voulut savoir quelles étaient les exigences de son célèbre confrère.

« Je n'entrerai à l'Académie, lui répondit Dumas fils, qu'à la condition d'y prononcer l'éloge de mon père. »

Doucet avait, mieux encore que le pneumatique bien connu, le talent de boire l'obstacle, et bientôt, sous la coupole du Palais Mazarin, Dumas fils prononçait son discours de réception qui débutait en ces termes ou à peu près :

« Je sais à quel bon génie je dois l'honneur, etc. »

Au retour de l'enterrement de Gautier, Doucet, sans pouvoir prononcer un éloge en règle, avait eu le

courage de formuler, en termes voilés et détournés les reproches auxquels l'Académie avait quelque droits — autant qu'elle pouvait être répréhensibl de la non élection d'un candidat qui — je le rép^ terai dix fois s'il le faut — ne faisait jamais qu'une faible partie de ses visites.

A l'issue de la cérémonie funèbre, Toto eut geste, dont je lui suis toujours demeuré reconnais sant.

Alors que je m'avançais pour défiler devant famille, conformément à l'usage, il me prit simple ment, non la main, mais le bras et, m'attirant à lui il me dit :

— Mettez-vous là. Restez avec nous.

Par crainte d'avoir, vis-à-vis des étrangers, l'ail de commettre une indiscrétion, je n'osai pas accej ter cette touchante invitation .

Je partis seul. Mais, à peine avais-je fait cinquante mètres dans l'allée centrale de la nécropole, que je fus arrêté par un homme qui m'abordait, la mail tendue. Après lui vinrent, en nombre, d'autres gens connus ou inconnus, qui voulurent me témoignei comme au plus cher ami de celui que nous laissions là, au champ de repos, leur sympathie et leur coi doléance.

Une telle manifestation reste à jamais gravée dai le cœur de celui qui en a été honoré.

Page 1