‹ Ce que je tiens à direChapitre 23 sur 32 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Les reliques. — UÂnglais du quai du Louvre. — Le cheval de Fracasse. — L'établi du grand ouvrier. — Le bon cœur d'une brocanteuse. — Les objets légués.

L'unique fortune que Gautier laissât après lui consistait en une collection de tableaux de maîtres modernes. Elle provenait, en son entier, de dons faits par des vieux camarades ou par des amis intimes. Jamais il n'avait vendu une seule des œuvres qu'il avait ainsi reçues en cadeau, et, même aux jours les plus pénibles de sa carrière, jamais il n'eut la pensée d'en vendre aucun, jamais ses proches n'auraient osé lui parler d'un tel trafic.

Tous ses objets d'art avaient été vendus à l'hôtel Drouot, de même que ses livres. Quant aux objets familiers qui garnissaient la maison, ils avaient été laissés à Xeuilly pour y être vendus sur place.

La vente en avait eu lieu sans que j'en fusse averti. Peut-être avais-je négligé de demander qu'on m'en indiquât la date. Toujours est-il que je l'appris

vingt-quatre heures après que le marteau du com-j missaire priseur eût frappé son dernier coup.

Je n'avais point subi cette épreuve toujours si cruelle, de voir disparaître une à une toutes ces: choses, souvent banales, parmi lesquelles on a vécuJ et dont chacune vous dit un adieu mélancolique, en] quittant son ancien habitat.

J'éprouvai, par contre, un vif chagrin de n'avoir pu recueillir quelques-uns de ces objets partis vers] l'inconnu.

Je me hâtai d'effectuer le sauvetage de ce que je pourrais découvrir. En allant de boutique en bon-' tique, chez tous les marchands de l'avenue de .Neuilty, je fis une première récolte .

Chez l'un d'eux je rencontrai la chaise-longue oùj mon patron était demeuré allongé pendant les derniers jours de sa maladie. On y voyait encore la trace des taches d'eau résultant des pansements qu'on avait appliqués sur les crevasses de ses jambes.

Chez un autre, j'achetai les fauteuils de style Louis XV très sobre et très pur, revêtus d'un reps marron commun et qui faisaient partie du mobilier de la chambre à coucher, où il travaillait le plus souvent ; chez un troisième j'eus la bonne chance de retrouver la grande table Louis XIII, à pieds tors, où Gautier serrait ses menues affaires personnelles, et qui occupait le milieu de la chambre ai jour même de sa mort. La morsure de l'eau bénite qui m'avait tant obsédé, lors de la veillée funèbre, subsistait encore. Chez un quatrième enfin, je dénichai une chaise ancienne, — cassée d'ailleurs — de style Louis XIII, une façon de chaise basse de nour-

rice où Gautier s'asseyait, comme un enfant bien sage, pour que sa sœur aînée le coiffât, tout en lui contant, sans discontinuer, de vieilles histoires toujours les mêmes.

Déjà, le groupement de tout ceci formait comme un lieu d'habitation pour recevoir le poète qui, dans la Comédie de la Mort, plaignant l'ennui des Morts, chantait son rêve en ces vers admirables :

Au moins, si l'on pouvait quand la lune blafarde Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent, regarde

Et jette un reflet bleu, Autour du cimetière, entre les tombes blanches Avec le feu follet, dans l'herbe et sous les branches

Se promener un peu,

S'en revenir chez soi, dans sa maison, théâtre De la première vie, et frileux, près de l'âtre

S'asseoir dans son fauteuil, Feuilleter des bouquins et fouiller son pupitre Jusqu'au moment où l'aube, illuminant la vitre

Vous renvoie au cercueil 1

Désormais il pourrait, à la rigueur, s'en revenir chez soi, s'asseoir dans son fauteuil, il pourrait aussi, à la rigueur, feuilleter ses bouquins. J'avais acquis à l'Hôtel Drouot quelques-uns de ceux qu'il avait le plus aimés. S'il était revenu, il eût retrouvé, il retrouverait encore, posées sur sa table, ces œuvres complètes de Stendhal dont, en ses dernières années, il s'était si vivement épris; il y retrouverait aussi son Villon, son Théophile, son Agrippa d'Aubigné, les poètes qu'il a réunis en pleine gloire dans Les

Grotesques, — ce livre d'érudition pure, auquel il ne manque qu'un titre professoral — ; il y retrou verait ces volumes de La Bruyère, qu'il a positive ment usés à force de les lire, de les relire, de U tenir sans cesse dans ses mains, de s'arrêter en U laissant à demi-ouverts, cependant qu'il rêvait, ému par la beauté et la variété de ce qu'il appelait « les entrées en phrases » de l'auteur des Caractères.

Mais tout cela était loin de me donner entièi satisfaction.

Pour mon plus grand bonheur, le bruit se répai dit dans le monde de la brocante, qu'un certai Anglais, habitant quai du Louvre, 28, achetait à tou TDrix tous les objets provenant de la vente de Gau tier.

Alors le défilé des marchands commença; l'un deux vint m'offrir un cartonnage de momie égyptienne, (simple fragment du reste,) que l'auteur du Roman de la Momie avait toujours dans sa chambre, sous ses yeux. Il avait été vendu dans un lot, avec un vieux chapeau de feutre plus divers bibelots d'aussi peu d'importance, le tout pour une somme qui ne dépassait pas une dizaine de francs. Il m'en demandait un prix si scandaleusement fantastique que je l'envoyai à tous les diables.

Un autre marchand me vendit un bloc d'améthyste brut qui servait de presse-papier au poète. Un autre encore me causa une joie infinie en m' offrant un autre presse-papier que je ne supposais pas avoir pu être vendu. C'était une sorte de petit volume er onyx de la grandeur d'un petit in-16. Il venait de Genève et avait été donné à Gautier par Carlott Grisi, — ce pourquoi, sans doute, le poète ne 1

quittait jamais et le tournait et retournait sans fin entre ses doigts — . J'ai commis l'imprudence de le conserver toujours sur la table, à sa place et il y était resté sans danger pendant vingt-cinq ans. En 1898, un serviteur infidèle me l'a volé.

Un matin l'Anglais que j'étais par accident, vit arriver un marchand batignollais lui apportant, — ainsi le définit un livre de souvenirs paru vers 1879 — « une cire de Frémiet, représentant le cheval mort du Capitaine Fracasse, et dont Gautier disait qu'il était l'image de son âme. »

Il ne s'était pas contenté de le dire, il l'avait écrit.

Bien longtemps avant d'avoir achevé Fracasse, dans une lettre adressée à ses soeurs, vers i858, où il compte l'effort de son labeur en des jours d'excessive lassitude, il s'exprimait ainsi :

... « ...essayant d'écrire un feuilleton qui ne venait pas et d'où dépendait, chose amère, la pâtée de tant de bouches petites et grandes, je m'aiguillonnais, je m'enfonçais l'éperon dans les flancs ; mais mon esprit était comme le cheval abattu, qui aime mieux recevoir des coups et crever dans ses brancards que d'essayer de se relever. Je l'ai pourtant fait ce feuilleton, et il était très bien. J'en ai fait un le dimanche que notre mère est morte et il a servi à la faire enterrer ! »

Par quelle inadvertance, ceux des siens qui assistaient à la vente ont-ils laissé adjuger à un brocanteur cette petite cire de Frémiet, « cette image de l'âme de Gautier ? » C'est ce qu'il n'est pas possible de deviner. Faute d'un verre pour la préserver, une oreille du cheval avait été écrasée et le corbeau qui, perché sur l'épaule de la bête morte, commençait

(conformément au texte du roman) à l'attaquer à h carotide, avait été égaré.

Craignant de nouveaux accidents, je pris la résolution de faire fondre ce petit ouvrage à un exemplaire unique, et pour moi seul, et d'en faire presse-papier, que j'aurais sans cesse sous les yeux. J'avais prié le bronzier de faire rétablir par Frémiel le corbeau manquant. A plusieurs reprises, j'ai réclamé mon modèle, et l'on m'a autant de fois, et sous les formes diverses, répondu qu'il était perdu. Puis, un jour que je le réclamais encore, j'aperçus parmi l'assortiment des bronzes de Frémiet, mon petit Cheval mort. Seulement, le corbeau n'était pas sur son épaule, et, chose infiniment plus grave, le numéro du tome et celui du chapitre de Fracasse dont il était l'illustration, et qui avaient été écrits du bout de l'ébauchoir sur le terrain, avaient disparu.

Je n'ose affirmer que l'écriture de cette mention n'était pas de la main de Frémiet, mais je puis affirmer que l'écriture en était extraordinairement analogue à la calligraphie très particulière de Gautier.

Pour qui aveit vu, dans le modèle, une image de l'âme de Gautier, ce bronze n'était plus rien qu'un sujet de cuisant regret, et je ne voulus plus jamais le revoir.

Toujours est-il que, puisque, par suite d'un malentendu très difficilement t xplicable, — et je me sens mal à l'aise pour le qualifier de pur malentendu — il est aujourd'hui entré dans l'oeuvre d'un des maîtres de l'art français, les amateurs qui le possèdent pourront savoir désormais ce qu'il avait signifié jadis, ce qu'il ne signifie plus, et aussi par quel concours de circonstances ils ont pu l'acquérir.

Dans le liA're déjà cité où figure, on une note l'indication de la petite cire de Frémiet, dont je viens de parler, on lit ceci :

« A droite de la porte d'entrée, s'adossait au mur le pupitre-table de l'écrivain, meuble sans apparence et dont se fût à peine contenté un clerc de notaire dans son étude. C'est, cependant, sur la pente de ce pupitre ultra-modeste que se sont alignées les unes au bout des autres (sic) tant de pages impérissables. Où est-il, maintenant, cet établi du grand ouvrier ? Où est-elle, la planchette de chêne qu'ont frappée du talon, en s'envolant, tant d'idées aux ailes déployées? »

A ces questions, voici les réponses nécessaires . L' « établi du grand ouvrier » a tout d'abord été sur le trottoir de la rue de Longchamp, parmi les ferrailles et les brocantes: de là, il est parti en carriole pour la petite boutique d'une revendeuse de vieux meubles, où je le découvris rue de Chàteaudun. parmi les épaves les plus variées.

Il me fallut [le regarder par deux fois avant d'avoir le courage de la reconnaître en un tel lieu.

Pour un peu j'eusse laissé échapper ce cri de colère qui me resta dans la gorge :

« Eh quoi, on a laissé aller cela aux mains crasseuses de la bande noire?

M'étant un peu ressaisi, je pz'oposai à la marchande de le lui acheter. Mais elle me répondit :

— « Monsieur, ce petit meuble n'est pas à vendre. Je ne veux pas le vendre. Je le garde pour moi. Il m'est on ne peut plus commode. Comme vous voyez, je fais mes petits comptes sur le pupitre et Tinté-

rieur me sert à loger mes raccommodages et mes travaux d'aiguille. »

J'insistai pour qu'elle me le vendît. Elle refusa net. Je lui offris alors de faire confectionner, par le menuisier même qui avait construit le pupitre-table qu'elle trouvait si commode, un autre pupitre-table identique. Elle refusa encore. Alors, à bout d'argu-' ments, je lui dis pourquoi je tenais à celui-là plutôt qu'à tout autre, fût-il même son sosie.

Alors, la marchande me riposta très simplement :

— Ah ! ça, c'est une autre affaire ! Ceci est donc le pupitre de travail de Théophile Gautier ! Et vous y tenez. Ça se comprend. Ces choses-là, c'est sacré.

Et, tout en parlant, elle vidait le meuble des objets qu'elle y avait logés, puis, d'une voix d'où s'échappait comme un vague regret, elle dit simplement :

— Dans ce cas-là, monsieur, emportez-le. Et elle mit sa coquetterie à me le céder avec le

plus petit bénéfice raisonnable.

Et depuis lors, il a repris sa place parmi les meubles auprès desquels il a toujours vécu, et l'auteur de la Comédie de la Mort, réalisant son rêve, pourrait désormais, en mon petit chez moi :

...s'asseoir dans son fauteuil, Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre.

Il se retrouverait là parmi tant d'objets qui lui furent familiers, dessins, peintures, pastels, signés par lui, et le portrait à l'eau-forte de Mmo de Girardin par Ghassériau et les livres qu'il relisait le plus volontiers. Et aussi, veillant sur le tout, une série de ses propres portraits, dont plusieurs sont

particulièrement rares et particulièrement beaux.

Le tout forme une sorte de chambre du souvenir dans laquelle j'ai toujours vécu, où je compte vivre jusqu'à ma dernière heure.

Si, après ma mort, mes enfants peuvent et veulent la conserver intacte, ils en auront la pleine liberté. S'ils ne sont pas en mesure d'y parvenir, ils devront l'offrir de ma part, soit à la Ville de Paris pour être placée soit — et c'est cela que je préférerais — dans la maison de Victor Hugo — où lui serait réservé une place convenable — soit au musée Carnavalet. A défaut de l'acceptation delà Ville de Paris, l'Institut pourrait, je l'espère, réserver aux reliques de Gautier un asile honorable à Chantilly, dans les locaux de la collection Lovenjoul où se trouvent assemblées toutes ses œuvres, tous ses manuscrits, tous les documents qui intéressent sa personnalité littéraire et sa propre personne.

A défaut de l'un ou l'autre des musées parisiens ou de celui de Chantilly, la ville de Tarbes serait désignée pour recevoir ces souvenirs du plus glorieux de ses fils.

Dans le cas où mes enfants ne réussiraient point à faire accepter, dans leur ensemble, tous ces objets qui ont toujours eu la même vie, ils pourront en disposer au mieux, selon les sentiments qu'ils m'ont toujours connus. Mais jamais ils ne devront se dessaisir du petit pupitre autrement que pour le placer dans un musée où il restera, en tant que pupitre de Théophile Gautier, où il sera traité comme tel.

Je leur donne ici pour consigne absolue de le mettre au feu plutôt que de risquer que, jamais, il

retourne chez les marchands, cet établi du grand ouvrier, ce compagnon de toute ma vie sur lequel Gautier, à bout de force, les mains allongées, les bras tendus, regarda la phrase inachevée qui fut sa dernière phrase, ce pauvre petit pupitre, devant lequel il se rappela peut-être, ce qu'il y avait écrit quelques années plus tôt, à propos d'une étude sur les monuments funéraires de l'Egypte : « L'homme fait des projets sans compter sur la mort et nul n'est sûr d'achever la page commencée. »

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