‹ Ce que je tiens à direChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une visite de noces. — La bande à Nina. — Un billet de balayeur. — L'ascension du Géant. — Nadar outrage Napoléon III. — Jules Janin humaniste. — Première visite à Théophile Gautier. — L'ami des chats. — L'état d'àme en double. — L'esprit de l'omnibus.

Nous n'avions peut-être pas, en ce salon de Nina, la juste et parfaite notion de la bizarrerie de nos attitudes. Elles ne gênaient ni personne, ni nousmêmes; mais un beau dimanche, dans l'après-midi, l'occasion vint de nous en rendre compte. Nina était assise dans son fauteuil crapaud. Accroupi sur une pile de coussins, le coude appuyé à la façon des Turcs, Henri Cros devisait ; deux autres camarades quelconques étaient allongés sur le tapis, Charles de Sivry était perché sur un meuble, votre serviteur était je ne sais où, dans quelque posture aussi peu faubourg Saint-Germain que possible. Et voilà que Ton sonne.

L'idée ne vint à aucun de nous de rectifier sa position; c'eût été contraire à nos usages. La porte du salon s'ouvre et la bonne, — un bon type, celle-là !

€o CE QUE JE TIEXS A DIRE

notre amie à tous, cette bonne — entre avec des airs effarés, pour annoncer la visite imprévue. Et alors nous apercevons, marchant derrière elle une grande jeune femme, svelte, gracieuse, jolie, dans la tenue officielle et correcte d'une visite de noce, et la sui. vant, ganté de frais, vêtu avec la meilleure et la plus simple élégance, son mari au teint de cigare blond, Sévériano de Héredia, celui-là même qui devint ministre des travaux publics dans le cabinet Rouvier de 1888.

Sa femme, au lieu de faire un pas en avant, s'était arrêtée net, et avait failli même faire deux pas en arrière. Bien qu'elle fût une femme du monde accomplie, aisée en ses manières, simple et correcte avec grâce, elle n'avait pu maintenir ni maîtriser complètement sa première impression. Hérédia, qui pourtant n'était pas très facile à démonter, paraissait aussi embarrassé qu'elle. Nina et sa mère, conservant toute leur présence d'esprit, avaient vite fait de sauver d'un geste et d'un mot le gênant de cette situation. Les camarades qui étaient par terre jouaient de leurs quatre pattes pour se relever le plus convenablement possible, de Sivry tombant de son perchoir s'était volatisé avec la subtilité d'un feu follet ; la porte de la salle à manger, voisine du salon, avait avalé pour ainsi dire deux autres camarades, ainsi que Mme Sophie R., pas jolie, pas élégante du tout, un peu boiteuse même ; Dieu sait comment, son mari avait disparu avec elle. Et la visite de noce d'Hérédia s'accomplit enfin, suivant les rites usités en pareil cas, parmi la minorité la plus correcte de notre cénacle. Sur tous les visages le sourire étouffé, d'un comique discret, cachait le besoin

CE QUE JE TIENS A DIRE fil

de rire à pleine gorge que nous avions tous, et les deux jeunes mariés tout autant que nous-mêmes.

Quand la jeune femme me revit, le lendemain de cette algarade, et avec cette bonne humeur que, encore aujourd'hui, quoique septuagénaire, ou à peu près, elle a conservée intacte, elle avoua que son mari l'avait tout de même conduite dans un bien drôle d'endroit.

Sans elle nous n'aurions peut-être jamais vu à quel point était cocasse notre ménagerie .

Ah! c'est que, en vérité, c'était une drôle de troupe, je vous assure, que celle que notre amie Nina traînait derrière elle un peu partout et spécialement dans les salles Pleyel, Herz et autres où elle jouait du piano avec beaucoup de succès parmi les artistes les plus renommés de son temps ! Nous n'étions pas élégants.

O! belle Jardinière! 0! Pont-Neuf, 0 ! Godchaux,

comme dit la Chanson des Gueux, vous nous teniez lieu de Dusautoy. N'empêche que quand de grands artistes comme Sivori, comme Vieuxtemps, voyaient arriver Nina et sa bande ils se disaient « Ça va chauffer ». Nina nous demandait de réserver tous nos bravos pour ses partenaires; le public ordinaire lui suffisait, il lui faisait fête, quand du bout de ses doigts elle évoquait sur les touches l'âme de Chopin.

L'entrée de cette troupe hirsute, barbue et de tenue plutôt discutable détonait quelque peu en ces assemblées plutôt élégantes, rigoristes, correctes et réservées.

Nous venions du reste, là comme ailleurs, par amusement de nous rejoindre. La musique n'y était pour rien. Tous les motifs nous étaient bons, musicaux, anti-musicaux ou même aéronautiques.

La plus belle expédition que nous ayons jamais faite fut celle du fameux ballon colossal, le Géant construit et monté par Nadar, le premier apôtre du : Plus lourd que l'air. C'est, entre parenthèse, à propos de cette ascension que fut écrite une complainte dont le refrain est devenu une sorte de proverbe populaire :

« Ah! zut! alors, si Nadar est malade!... »

Le départ du Géant était annoncé pour un certain dimanche, au Ghamp-de-Mars.

Le Géant avait pour nacelle une sorte de maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage ; tout ce que Paris offrait de gens curieux de voir et aussi de gens curieux à voir était venu assister à cette ascension étonnante. Un espace réservé, où l'on n'entrait qu'en payant cher, était délimité par une corde. Au-dedans circulaient les gens de qualité, au dehors se tenaient les gens du commun. D'une part, nous n'avions pas eu la pensée de demander des entrées à Nadar qui nous les eût sans doute données, mais, d'autre part, il ne nous semblait pas conforme à notre dignité qu'un événement aussi gros que l'ascension du Géant pût s'effectuer sans notre présence au bon endroit. Le problème était compliqué. Notre troupe comportait Nina, sa mère, une organiste assez connue alors, du nom de Marie Deschamps, deux de nos jeunes Anglaises, soit cinq

femmes, plus douze personnages jeunes, chevelus, et de l'élégance que je viens d'indiquer. Lequel de nous — je crois bien que c'est l'architecte Charles Lucas, l'auteur de nombreux traités d'architecture, aujourd'hui membre très écouté d'un tas de conseils des Beaux- Arts plus supérieurs les uns que les autres — ce fut, dis-je, Charles Lucas qui eut le talent de dénicher un billet de balayeur. Vous m'entendez bien : Un billet de balayeur! Un seul. Il avait fallu naturellement, avant de l'obtenir, sonder un grand nombre de balayeurs. Charles Lucas entra le premier, puis passa son billet par-dessus la corde; grâce à ce petit papier un deuxième de la bande la franchit et pénétra dans l'enceinte réservée. Puis ce fut le tour d'un troisième et la plaisanterie alla jusqu'au numéro 17 y compris les cinq femmes qui passèrent, avons-nous supposé, pour des balayeuses, ce qui est tout à fait remarquable. — Et voilà!...

Si nous étions fantaisistes, nous n'en étions pas moins des gens corrects et Nina flanquée de son excellente et inséparable mère, accompagnée de l'un de nous, — Lucas, je crois. — se mit en campagne pour trouver l'ami Nadar, afin de lui confesser notre bonne farce et de lui en demander l'absolution. Mais elle ne put atteindre Nadar, et cela, par une raison qu'on peut qualifier d'historique.

Napoléon III usait souvent d'un petit truc ; il allait en un lieu public tendre la main aux gens qu'il savait être ses ennemis, et cette fois il guettait Nadar, un vieux républicain qui n'avait pas encore avalé le Deux Décembre. Or l'entreprise du Géant était doublement populaire, et par l'importance de

l'expérience aéronautique sans précédent et par ce que les entrées étaient perçues au profit de 1* expédition polaire projetée par le capitaine Lambert, qui était l'une des grandes expériences géographiques de l'époque. En se mêlant à la manifestation qui se produisait autour du Géant, en y venant inopinément en simple particulier, l'Empereur espérait faire coup double. Nadar en décida autrement.

L'Empereur, donc, arrive à l'improviste ; on vient en avertir Nadar qui, pour toute réponse, demande si l'Empereur a payé son entrée. C'était déjà de mauvais augure, mais voilà qui devient plus grave : on lui annonce que l'Empereur désire le voir, il répond qu'il n'a pas à se déranger, ses devoirs le réclament près de sa machine. Le chambellan un peu interloqué retourne vers son maître mais bientôt il revient pour annoncer à Nadar que l'Empereur va venir le trouver. Alors, ce grand diable de Nadar, l'homme dont les jambes furent réputées les plus longues de toute l'Europe, avise un fiacre dételé qui avait servi à apporter des accessoires; il s'engouffre dans le fiacre, baisse les stores et, résistant à toutes les instances, déclare inutile de sortir de là, car il n'a rien à dire à l'Empereur.

Conclusion politique — l'Empereur n'a pas vu l'auteur du Géant, et est reparti bredouille. Conclusion à nous particulière : — nous n'avons pas pu faire les dix-sept aveux des dix-sept entrées en contrebande ni obtenir les dix-sept absolutions de Nadar: nous nous en sommes passés d'ailleurs.

A quelques jours de là. Y Artiste d'Arsène Houssaye publiait une pièce de vers d'Emmanuel des Es:; arts, dans le mode banvillesque. Cette pièce n'a

pas, que je sache, été recueillie dans un quelconque des volumes d'Emmanuel et c'est dommage. Elle contenait une série de croquis de figures de ce temps-là, y compris quelques-uns des seize complices du poète dont quelques-uns seraient amusants à retrouver.

Emmanuel des Essarts, fils d'un écrivain de talent qui eut son tour de quasi-célébrité, s'était pour ainsi dire de naissance présenté aux grands et petits confrères de son père. Son talent personnel lui avait vite acquis auprès d'eux une situation qui lui permettait de leur présenter un camarade.

Or, au moment où j'ai publié la petite brochure que le bavardage auquel je viens de me livrer a sûrement fait disparaître de la mémoire du lecteur, Emmanuel des Essarts me remit diverses lettres d'introduction auprès des critiques influents, auxquels, suivant l'usage existant alors, je devais remettre moi-même mon opuscule. En ce temps où il ne paraissait pas cinquante volumes par semaine, la critique littéraire n'était pas gênée par des corn" binaisons de publicité.

L'un des premiers critiques chez qui je me présentai fut Jules Janin. C'était alors un gros personnage et au propre et au figuré. Il habitait alors à Passy, une maison des plus confortables, maquillée en chalet suisse.

Quand je l'abordai, Janin était allongé dans un fauteuil, placé à l'ombre, sous l'escalier extérieur de son logis. Parlant, de sa voix de fausset qui semblait monter de son gros ventre gélatineux et ballonné et se gargariser dans la double ventouse de son menton, il s'excusa avec une bienveillante cour-

toisie de l'impossibilité où la goutte le mettait de se lever pour me recevoir. Au bout de quatre répliques de politesse, il me parlait de sa « petite traduction d'Horace » . On m'avait prévenu. Il en parlait toujours à tout le monde.

Et il conclut en ces termes :

m Pour moi, Monsieur, un homme qui ne sait pas le latin, ni le grec, n'existe pas! »

Là-dessus, il se mit à tempêter contre les programmes scolaires, qui faisaient passer certains jeunes gens de l'étude des Lettres à celle des Sciences. Et il s'essoufflait à me dire : « Oui. monsieur, et ils appellent cela la bifurcation ! Tenez, Monsieur, j'avais un filleul; c'était un garçon remarquable, un charmant garçon ; je l'aimais beaucoup. Il est venu ici. et timidement, à la place où vous êtes, il m'a dit : « Mon parrain, je bifurque. » Oui, Monsieur, il m'a dit cela, mon filleul! Alors moi, je lui ai répondu : « Ah! tu bifurques ! ah! tu bifurques! eh bien! fiche le camp d'ici ! » Oui. Monsieur, je lui ai montré la porte, et il est parti. C'est un charmant garçon. Il est entré le premier à l'Ecole Polytechnique. Je l'aimais beaucoup. Je ne l'ai jamais revu de ma vie. Non, jamais, Monsieur, parce que, voyez-vous, pour moi, un homme qui ne sait pas le latin et le grec n'existe pas. »

Par la suite, j'ai appris de la bouche d'humanistes de premier ordre, que jamais Janin n'avait jamais su le latin mieux que l'humble moyenne des bacheliers, et que, en tant qu'helléniste, il eût été assuré de se faire refuser au baccalauréat. Cela n'empêchait point que ses citations, dans le journal ultra comme il faut, de la famille Bertin, lui avaient

valu le titre de Prince de la Critique. On ne connaissait de lui qu'un livre, une grosse nouvelle : l'Ane mort et la femme ffiiillotine'e. Il avait fait cela pour se moquer des romantiques, mais il avait raté sa plaisanterie. Il avait pastiché ceux qu'il entendait ridiculiser, et si bien qu'il en était résulté le seul livre à peu près lisible qu'il ait commis dans toute sa vie. Cela n'empêchait pas la masse des gens de l'accoupler à son collègue plus célèbre en tant que feuilletoniste dramatique qu'en toute autre chose, Théophile Gautier.

Par bonne chance, j'avais trouvé dans la bibliothèque de mon père les Poésies complètes de Théophile Gautier, œuvre bien peu répandue alors dans le public bourgeois. J'y avais, d'ailleurs, trouvé aussi les Poèmes barbares de Leconte de l'Isle. J'avais lu et relu les vers de Gautier et mon admiration pour le grand poète s'était élargie à chaque lecture nouvelle. Aussi, quand muni de la recommandation d'Emmanuel des Essarts. je sonnai à la porte de la petite maison que Gautier habitait à Neuilly, je n'en menais pas très large, comme on dit. J'avais peur d'être intimidé jusqu'au ridicule. Cette visite que j'allais faire là, est la plus inoubliable de ma vie. Elle est l'événement auquel je reviens sans cesse lorsque je fais retour sur mon passé. Et, si vieux que je sois, je retourne souvent rue de Longchamp pour contempler les murs de cette maison qui, depuis lors et pendant près de dix années environ, fut un peu la mienne. Il m'est doux de constater que dans le bout de la rue de Longchamp, proche voisine de l'avenue de Neuilly, tout est resté tel quel depuis plus de cinquante ans. C'est à peine si les maisons

ont changé de destination, et l'on ne m'étonnerait guère si l'on me prouvait que le pavage trop accidenté qui subsiste, est celui-là même dans le vallonnement duquel j'ai marché le jour bien heureux où j'y vins pour la première fois. Les charbonniers, les marchands de vin, les blanchisseurs, qui de droite et de gauche y exercent leur industrie, sont en tout semblables à ceux du temps jadis. Vis-à-vis de la maison, il y a, encore à peu près intacts, les jardins de l'établissement du docteur Pinel, limités par le même petit mur bas, formant longue banquette sur laquelle se dresse une grille aux intervalles avçuglés par une cloison de planches noires. La petite maison à la porte de laquelle, un peu tremblant, bien qu'aiguillonné par la curiosité, j'allai sonner, au début de i863, par une belle après-midi, n'a pas, elle non plus, subi de sérieux changements . Elle est ouverte de trois baies, Tune qui sert de fenêtre au salon, l'autre à droite où se trouve installée la fenêtre de la cuisine, et, entre les deux, la porte mince mal assurée, à deux petits vantaux sans reliefs de moulures, et dont un côté, faute d'avoir été ouvert, ne fonctionne probablement pas plus qu'autrefois, tandis que l'autre flotte dans ses ais pour l'avoir été trop longtemps.

Le petit jeune homme que je suis en i863, attend qu'on lui ouvre la porte, et il a comme une fausse envie de s'enfuir. Elle s'ouvre. Une jeune fille lui demande ce qu'il désire, il lui remet la lettre de son ami Emmanuel des Essarts. Elle monte aussitôt un petit escalier de bois, à tournant brusque et dont les murs sont brodés, du haut en bas, de tableaux, de pastels, de gravures. Le petit jeune homme attend

dans un étroit vestibule protégé du vent par un petit tambour de serge rembourrée d'étoupe. La jeune fille revient, invite gracieusement le petit jeune homme à s'asseoir un instant dans le salon, et du même geste, lui ouvre la porte située à la gauche du vestibule. Voici maintenant le tout jeune visiteur tout seul, dans une pièce assez étroite, et longue, éclairée, d'un bout, par la fenêtre qui prend jour sur la rue, et de l'autre par une grande glace sans tain, qui surmonte une cheminée de marbre noir à travers laquelle on aperçoit la cime d'un rideau de peupliers. L<' mobilier se compose d'un grand canapé et de divers fauteuils en bois doré, — ou plutôt dédorés, — datant de la fin de Louis XIV; ils sont recouverts d'un damas de soie rouge, qui a dû être beau jadis, mais qui maintenant est très fatigué par l'âge. Les murs sont intégralement couverts de tableaux de toutes les dimensions; tous sont des souvenirs de camarades. Et de quels camarades ! ! ! Tous les grands peintres de la pléiade de i83o sont présents, là. Beaucoup de toiles datent du temps où leurs auteurs étaient inconnus ou méconnus : d'aucuns parmi ces grands artistes, à l'heure dont je parle, n'ont pas encore conquis leur place, tel Ricard, représenté là par une prodigieuse Tête de femme ; tel Riesener dont la Léda attend dans ce salon l'heure de la justice. Le Giaour et le Pacha, de Delacroix, voisinent avec sa petite Ladj* Macbeth à la robe jaune. Un fragment de X Apothéose d'Homère, de Ingres, les accompagne; il place déjà côte à côte les deux maîtres et les réconcilie malgré eux et prononce l'unité profonde de leurs génies, tout à la fois si près et si loin l'un de l'autre. Un peu plus

haut logée, voici la Panthère noire de Gérôme, qui fait regretter que Gérôme ne se soit point adonné à la peinture du paysage et des animaux. Il y a sur ces murs dix autres toiles qui sont devenues par la suite la gloire des musées, l'orgueil des galeries d'amateurs.

Je les regarde les bras ballants, mais je n'ai point le temps de les voir toutes, car j'abandonne l'attitude du curieux en entendant derrière moi clapoter le cloc-cloc dune paire dé pantoufles qui descendent lentement et lourdement les marches étroites du petit escalier de bois. La porte s'ouvre et le maître de la maison paraît.

Le voici avec sa tête de Jupiter antique, à la barbe fine, légère, frisante; ses cheveux très longs, noirs, à peine marqués aux tempes de quelques fils d'argent, tombent jusqu'aux larges épaules sur lesquelles ils laissent flotter leurs boucles. Il est vêtu d'une vareuse de gros molleton rouge, telle qu'en ont les gens de mer. Le rouge de la vareuse fait paraître plus brune encore la peau du visage et plus blanche celle du puissant cou de taureau, que laisse voir la chemise de nuit au col entrouvert; un pantalon de velours noir, aux jambes larges, à la ceinture mal assurée, menace à chaque minute de tomber sur les chevilles de son maître qui, lorsqu'il se tient debout, doit sans cesse faire le geste de le rattraper. Et ce geste qui eût fait tout autre ridicule, ne dérangeait en rien la sérénité et la noblesse d'attitude de cet homme qui ressemblait à un Dieu antique. Il cessait d'être intimidant dès que la musique incomparable de sa voix faite d'harmonie et de bonté vous avait dit le banal : « Asseyez-vous. »

Quand j'eus pris place auprès de lui, sur le grand canapé Louis XIV, me sentant tout petit et m'efforçant de tenir le moins de place que je pouvais, il ouvrit lentement l'opuscule que je lui présentais et, sans autre forme de procès, ilse mit à le lire, frôlant de son nez le papier et y traînant son œil de myope. Et, quand il eut fini, sans rien, ni de protecteur, ni de familier, il se mit à raisonner du sujet sur lequel, en bien des points, ses tendances n'étaient point d'accord avec celles que j'avais manifestées dans mon petit travail. Mais si doucement, si gentiment, que, au bout d'un quart d'heure, j'avais, sans perdre un atome de mon respect, perdu la notion réelle de la distance qui me séparait de celui-là de qui j'avais eu si grande peur au moment où j'avais tiré le bouton de la sonnette. Cette peur, du reste, ni l'âge, ni l'habitude n'ont jamais pu la vaincre, et au cours de dix ans de la plus touchante intimité, elle a reparu plus d'une fois. Je ne rougissais pas devant lui de mes crises de trac et cependant j'avais quelque peine à les lui avouer. Un jour, cependant, dans les derniers temps de sa vie, je m'en confessai bravement.

Et lui, de me répondre, dans la simplicité de son âme, qu'il trouvait cela tout naturel et non seulement par ce qu'il avait passé par là, quand il avait franchi l'escalier de la place Royale, mais encore parce que, en dépit de son âge et de la situation à laquelle il était parvenu, il avait encore, de temps en temps, un non moindre trac quand il se trouvait en face de Victor Hugo.

Et comme je me permettais d'articuler ceci, qui était un fait acquis chez quelques parnassiens

d'ordre secondaire : « Et si Ton vous disait qu'il y a des gens qui préfèrent ce que vous avez fait à ce qu'a fait Victor Hugo, que répondriez-vous ?

— Je répondrais, riposta-t-il de sa voix calme et lente, que ces gens-là, sont de purs ...., qui n'ont jamais lu une ligne ni un vers de Victor Hugo. »

Par ailleurs, c'était à propos de la Chanson des Rues et des bois, qui venait de paraître et où il trouvait que certaines pièces avaient pour lui besoin d'être relues, il m'exprima la même pensée en ces termes :

« Si j'avais le malheur de penser que un vers de Hugo ne fût pas bon je n'oserais pas me l'avouer à moi-même tout seul, dans la cave, sans chandelle. »

Comme, en ma première visite, après une première causerie que j'eusse aimé à voir se prolonger indéfiniment, je me levais pour me retirer, lui, en toute simplicité, me dit : « 11 faut, hélas ! que j'aille à Paris ; si vous voulez m'attendre un instant, nous ferons la route ensemble. » Quand je me trouvai côte à côte avec lui remontant la rue de Longchamp, j'éprouvai, plus grand encore, le charme de sa causerie, et, telle elle fut à ce moment-là, telle il me semble qu'avec un peu d'effort je pourrais aujourd'hui la dicter de mémoire avec toutes ses intonations.

Pour en jouir le plus complètement du monde, je ne parlais — cela va de soi — que juste assez pour bien laisser voir que j'écoutais, et je me taisais aussi, de peur de dire quelque sottise. J'en dis une pourtant, pas bien grosse et qui me valut un enseignement dont j'ai plus tard reconnu la justesse. Pareil à tant de gens j'avais parlé inconsidérément

de la traîtrise des chats ; alors Gautier avec un accentconvaincu, presque religieux, m'interrompit: « Ah ! jeune homme ! si vous aviez jamais eu V honneur d'être Vami d'un chat, vous n'en parleriez pas de la sorte ! » Puis, développant son idée, il m'expliqua que le chat est un animal fidèle, intime, fier et digne. Et je vous assure que ce que je l'entendais dire surleschats valait bien la peine d'être conservé. Par malheur le mot à mot seul peut le rendre, et ce mot à mot je n'oserais risquer de le reproduire.

L'honneur qu'il y a à devenir l'ami d'un chat était une merveille, l'énumération des vertus nécessaires pour s'élever à cette dignité spéciale, comportait autant de trouvailles que de paroles. Je dois à cette causerie vraiment instructive, l'honneur que j eus de devenir l'ami de la plupart des chats de la rue de Longchamp et la précieuse amitié de tant d'autres chats un peu partout ailleurs.

Parmi les bêtes à qui il a consacré un livre délicieux intitulé Ménagerie intime, il y avait une petite chatte d'un noir d'encre de Chine répondant au nom d'Eponine et à laquelle, comme tous ceux qui la fréquentèrent, je demeurai particulièrement attaché. Dans la maison, elle avait rang de personne, elle avait sa chaise et son assiette à table ; elle mangeait beaucoup plus proprement que beaucoup de bipèdes et ne posait ses petites pattes que sur le bord extrême de la nappe. Quand arrivait l'heure du repas, elle se rendait dans la salle à manger, et si elle apercevait un couteau et une fourchette à sa place habituelle, elle en concluait qu'il y avait un invité: alors elle n'entrait pas dans la salle à manger lorsque tintait la sonnette qui annon-

çait le repas. Toutefois, quand elle estimait que l'invité était, comme on dit, de la maison, elle se présentait et réclamait sa place auprès de lui. C'était une façon à elle de l'honorer de son amitié. Cet honneur, Eponine ne fut pas longtemps à me le décerner.

Dans sa Ménagerie intime, Gautier a raconté comment Eponine, assise près de lui, sur sa table, ne le quittait pas, regardant attentivement sa plume marcher sur le papier, mais il n'a pas raconté, dans ses Tableaux de Siège, comment en un jour de grand froid et de grand'faim, Eponine, qui avait eu l'imprudence de partir par les toits au risque de tomber aux mains des chasseurs de chats, de chiens et de rats, rentra toute transie, toute affamée, dans la mansarde de la rue de Beaune, où, grelottant et affamé, vivait son maître. La voyant apparaître toute délabrée, on chercha dans l'unique armoire, presque toujours vide de provisions, qui meublait la chambre, et on y découvrit une sardine. Une sardine au temps du siège, c'était quelque chose comme un régal; c'était plus qu'un régal, c'était une pièce de musée. Mais la joie d'avoir retrouvé Eponine ayant effacé toute notion de la valeur des choses on lui donna la sardine. D'ailleurs, on n'avait pas le choix, c'était cela ou rien du tout qu'on pouvait lui donner. « Elle ne l'a pas mangée, elle l'a bue », disait Gautier en racontant le retour de sa petite amie à quatre pattes.

Ce qu'il était avec les bêtes,, il l'était avec les humains, mais avec les bêtes, il n'était pas gêné par l'aveu de son extrême sensibilité ni par l'excès de sa mansuétude.

Lorsqu'il fut confiné en son logis par la maladie que les souffrances matérielles et morales du Siège avaient rendue mortelle, Éponine ne le quittait pas d'un instant; elle demeurait des heures entières sur ses malheureuses cuisses boursouflées par la décomposition du sang, si bien que, à un moment où la suave petite bête en s'étirant fit un faux mouvement, ses griffes traversèrent l'étoffe du pantalon, érallèrent la peau tendue, prête à éclater. Et, tout en la soulevant doucement, il dit d'une voix tendre de bonne nourrice : « Ma pauvre petite Éponine, tu ne sais pas que tu me fais mal. »

Ce qu'il disait alors à cette gentille bestiole, il l'eût pu dire bien souvent à certains humains qui vécurent auprès d'elle en cette maisonnette de Neuilly que j'avais abordée sous l'empire de la gêne et dont tout réconforté je sortais pour la première fois en compagnie de son hôte illustre.

Nous prîmes ce jour-là l'impériale de l'omnibus, détail qui serait banal s'il ne comportait un petit renseignement intéressant les à-côté de la critique littéraire .

De même que Lamartine se sentait le travail pénible lorsqu'il n'avait pas saupoudré son cabinet de tabac à priser — je tiens ce détail de Polydore Millaud, — de même que Goethe se mettait à la besogne les pieds dans l'eau froide et les yeux fixés sur une plaque de fonte qui tachait d'un carré noirâtre la maison faisant face à sa table de travail, Gautier, pour travailler sans trop d'efforts, avait la manie d'une promenade sur l'impériale d'un omnibus. Au fond, c'est là-dessus qu'il préparait sa besogne, et, arrivé devant sa table, il n'avait plus

qu'à en écrire le mot à mot, comme s'il se la fût dictée à soi-même. Et sa faculté de dédoublement pendant que son travail s'accomplissait en lui était telle, qu'il demeurait capable d'entendre les gens qui lui adressaient la parole et capable de leur répondre; nul ne pouvait soupçonner que sa pensée était ailleurs. Cet état d'âme en double et qu'il a indiqué inconsciemment dans plusieurs de ses nouvelles était l'un des caractères les plus émouvants de sa personnalité. Il était, comme disent les gens du commun, continuellement sorti. Lorsqu'il abandonnait ou relâchait le double effort de la double vie de son cerveau, il en résultait des incidents passablement comiques. C'était le plus ordinairement à table, en famille, que ce phénomène se produisait. Mais où la chose devenait d'un comique plutôt gênant, cesl quand il recevait un étranger. Au cours de la conversation, il se levait du siège où il était assis, le plus souvent à la manière turque. Alors l'étranger se levait à son tour. Gautier, tout en pensant à autre chose, lui faisait, avec toute la clarté possible, les honneurs des tableaux qui garnissaient les murs de son salon. Au bout de peu d'instants, il commençait à avoir dans le regard et dans la voix quelque chose de vague ; sa phrase tombait, plus lentement. Puis, avec un lourd geste de somnambule, il faisait demi-tour, moritrant à l'étranger stupéfait son vaste et large dos, puis, toujours en somnambule, sans bruit, il prenait le bouton de la porte qu'il ouvrait, la refermait si sourdement que les chats endormis sur les fauteuils n'en étaient pas même troublés. On entendait alors dans le petit escalier de bois, lent, lourd, régulier.

un cloc! cloc! cloc! de pantoufles, dont le bruit qui montait, s'éloignait en mesure.

L'étranger était toujours là, debout au milieu du salon. Il ne comprenait rien du tout à ce qui lui arrivait. Il ne savait ni comment rester, ni comment partir. Si l'on avait vent de l'aventure, on allait repêcher dans le salon du mieux qu'on pouvait le visiteur en panne; sinon, il restait là tout seul avec son ahurissement.

Au bout d'un temps plus ou moins long, quelquelois très long, — on entendait au haut de l'escalier le cloc ! cloc ! lourd et lent des semelles de pantoufles qui recommençait. Le cloc! cloc! descendait, le cloc! cloc ! se mêlait au bruit de la porte du salon qui s'ouvrait et Gautier, s'avançant, toujours en somnambule, se trouvait face à face devant l'étranger dont la stupéfaction augmentait lorsqu'il entendait la voix de Gautier reprendre, avec un naturel parfait, la phrase qu'il avait commencée tout en tournant les talons. Il n'avait pas la moindre notion de sa fugue. Elle l'avait conduit au deuxième étage, en une grande chambre, où il s'asseyait sur une large banquette de chêne formée par l'avant-corps d'un placard qui épousait tout le mur du fond de la pièce.

Qu'avait-il fait là-haut? Rien du tout. Il avait regardé les quatre murs. Il ne s'était pas même aperçu de sa propre présence.

Seulement, quand une heure plus tard, il montait sur l'impériale d'un omnibus, il y trouvait dans sa tête quelques morceaux de chefs-d'œuvre. Ils s'y étaient cuisinés tout seuls, pendant que l'étranger resté en bas se demandait comment il pourrait res-

•jS CE QUE JE TIENS A DIRE

ter sans être importun ou comment il pourrait s'en aller sans être impoli .

Rarement, je crois, un homme posséda au même degré que Gautier le don de disparaître de soimême, et celui de se croire en toute sincérité en des lieux où il n'était pas réellement.

« Ici, disait-il, en parlant de sa maison, — que d'ailleurs il ne quittait presque jamais — ici, c'est une turne que j'habite accidentellement. »

Et, partant de cette affirmation hasardée, il décrivait les splendeurs diverses de son logis supposé ou les vaisselles d'or qui garnissaient ses dressoirs. 11 vous disait cela en présence de son service de faïence de Gien, incomplet et ébréché, à décor de fleurs grosbleu.

De servante, il n'y en avait guère ou il n'y en avait point chez lui, et, quand il y en avait, elles étaient traitées comme les enfants de la maison. Mais Gautier tenait cette organisation domestique pour accidentelle et transitoire. Avec un sérieux imperturbable, il vous déclarait ne pas admettre que les domestiques osassent parler devant lui.

« Je n'admets, professait-il, que les domestiques nègres. Un domestique doit être muet. D'un signe je lui donne un ordre ; s'il comprend tant mieux pour lui: s'il ne comprend pas, d'un coup de pied, je le jette dans le Bosphore, et j'en appelle un autre ! »

Et tout en parlant, il faisait le geste d'appeler l'autre et celui de lancer le récalcitrant d'un coup de pied dans le Bosphore ! Et il entendait le bruit de la mer qui se refermait sur cet esclave noir et révolté.

En fait de Bosphore, on ne voyait dans la salle à

manger étroite de la rue de Longchamp qu'une petite terrasse pavée et qu'un jardin situé dans un bas-fond. Mais, allez-vous me dire, ce ne sont là que des mots. Non, cela était la sincérité même, la sincérité la plus naïve, la plus innocente. Il vivait ce qu'il racontait.

Tenez, en voici un exemple qui se réveille dans ma mémoire : Par une très chaude après-midi d'été, Georges Charpentier, alors non point éditeur, mais rédacteur des faits divers du Journal des Débats, passait sur le quai Voltaire lorsqu'il fut arrêté par un gros rassemblement, et alors il aperçut, sur l'admirable balcon Louis XIV qui orne la maison occupée par le Moniteur Universel, un homme à la forte carrure, aux cheveux longs, à la barbe frisée, qui, vêtu d'un pantalon et d'une chemise au col grand ouvert et aux manches retroussées, faisait, avec méthode et tranquillité, tout en fixant du regard l'établissement de bains froids Deligny, les gestes d'un homme qui nage sans discontinuer. C'était tout simplement Gautier qui, gêné par la chaleur, pendant qu'il écrivait son feuilleton, se rafraîchissait en prenant, par la pensée, un bain froid. Il avait perdu la notion du sol de pierre sur lequel reposaient ses pieds et celle du vide dans lequel il plongeait et étendait ses bras. Il nageait éperdument.

Soyez convaincu que lorsqu'il eut assez longtemps nagé ainsi, il se sentit aussi bien rafraîchi que s'il avait, vêtu du caleçon rouge dont il était fier, fait un plongeon dans la Seine. Par une heureuse combinaison de myopie et d'illusion, il n'avait pas même vu l'attroupement qu'il occasionnait.

Charpentier, quoique journaliste de reportage

alors, n'en a pas écrit une ligne. Reporters d'aujourd'hui, auriez-vous pareille discrétion?

Au sortir de ma première visite, j'emportais tout naturellement l'envie d'entendre encore cette causerie faite d'omniscience, de fantaisie, pleine de sagesse et de bonté, à laquelle j'avais eu le bonheur de goûter; mais je n'espérais guère la chance qui me donnerait une fois de plus pareille joie!

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