CHAPITRE Y
Deuxième visite. — Les filles de Théophile Gautier. — Au concert Pasdeloup. — L'arrivée de Reyer à Paris. — Le mariage de Catulle Mendès. — Affaires de famille. — L'exil à Montrouge.
Le hasard, dans sa toute bonté, se chargea de me l'apporter. Un soir, que je passais dans la galerie d'Orléans, au Palais-Royal, j'aperçus Gautier qui faisait les cent pas de compagnie avec un grand jeune homme, aux yeux bleus, au nez busqué, le visage barré d'une moustache et flanqué d'une paire de favoris, l'air froid mais doux, et qui n'était autre que son fils Théophile, plus vulgairement connu sous le nom de Toto. Ce surnom, d'ailleurs, lorsqu'il fut un homme mûr, avait, et ajuste titre, le don de l'agacer. Gautier que, bien entendu, je venais de saluer sans l'aborder, m'interpella avec beaucoup de grâce, et comme il était venu au Théâtre-Français à l'occasion de l'anniversaire de Corneille, il me dit, par allusion à mon opuscule favorable aux comédiens : « Je vais les voir, vos amis, se débattre dans
leurs toiles d'araignées. Puis il se laissa aller à causer et je ne sais plus quel ressaut de conversation laraena à parler de Molière et du Misanthrope.
« D'ailleurs moi, formula-t-il , avec son calme ordinaire, je préfère le Misanthrope et l'Auvergnat. »
Je reçus sans broncher celte boutade paradoxale et cela fit bon effet sur le maître. Parla suite, je l'ai entendu en proférer de plus fantastiques encore, et j'ai souvent rencontré des gens qui n'ayant pas le sens de ses imperturbables mystifications les ont servies au public, offertes à la postérité comme étant la pensée réelle de Gautier. Rien n'a autant servi à fausser la notion que le gros public et même les lettrés se sont pendant longtemps faite de lui.
Par quelle hardiesse de timidité eus-je l'aplomb de lui demander l'autorisation d'avoir recours à l'occasion à ses conseils, je n'essayai même pas de me l'expliquer; Toto, qui traduisit les Affinités électiçes de Gœthe, aurait peut-être pu me le dire. Toujours est-il que, au ton dont Gautier me répondit que sa maison m'était ouverte, je n'eus guère d'hésitation à aller pour la deuxième fois sonner à la porte de bois mince, plate et branlante de la petite maison de Neuilly.
Cette fois, le maître du logis donna ordre qu'on me fît monter jusqu'à la grande chambre du second étage où il se tenait en ce temps-là. J'escaladai |trop vite à mon gré l'escalier à angles brusques qui conduisait à cette pièce et où, à chaque marche, l'œil était sollicité par des dessins, des pastels, des peintures.
Tout en haut, il y avait une grande toile, un nain
d'Antonio Moro, d'une extraordinaire puissance, accroché sans cadre en travers du plafond.
La salle du deuxième étage où je fus reçu était vaste et formait une façon d'atelier. Gautier y faisait souvent sa copie et il s'en délassait le plus souvent possible en reprenant son ancien métier de peintre qu'il regretta toujours. Il faisait volontiers des copies des tableaux de sa collection. L'une d'elles : la Léda de Ziegler, l'autre : une tête de femme, de Ricard, subsistent et peuvent en témoigner honorablement.
Le jour où je pénétrai pour la première fois dans son atelier, il était occupé à terminer son propre portrait de grandeur naturelle, en vareuse de molleton rouge, en pantalon de velours noir, et la chemise molle au col largement ouverte. Qu'est-il devenu ?
Au cours de cette deuxième visite, j'eus l'occasion de trouver, travaillant aux côtés de leur père, les deux filles de Théophile Gautier.
L'aînée avait pour prénom Judith et la plus jeune Estelle ; l'aînée avait environ dix-sept ans, l'autre un ou deux ans de moins.
Celle-ci avait été surnommée par son père, grand distributeur de surnoms, Monstre Vert, parce que, sans doute, elle avait le teint plutôt olivâtre. En cela elle ressemblait pas mal à son papa et bien plus encore, paraît-il, à son grand'père paternel que, dans ses lettres, Théophile Gautier appelait tantôt mon père, tantôt — avec les formes les plus respectueuses, à l'appui — « mon vieux nègre. » Il s'en fallait de tout que le Monstre Vert fût aussi jolie que sa sœur aînée, elle paraissait tout autant
que sa sœur remarquablement intelligente. Et, en somme, elle était à sa façon très jolie; ayant cette sorte de beauté, la plus prenante de toutes, la plus difficile à définir : le charme. Sa sœur était extraordinairement belle, elle fut, et elle est restée longtemps, l'une des créatures les plus parfaitement belles qu'on pût voir. Bien quelle ait été en relation par son père et par ses amitiés personnelles avec les artistes les plus célèbres du xixe siècle, il n'existe d'elle aucun portrait. C'est là une perte pour l'art. Semblable modèle ne se retrouve pas facilement.
Dès le premier aspect, elleme donnal'impression, qui depuis n'a jamais varié, de la Déesse de la Nonchalance. Elle traînait sa parole, elle traînait, sans coquetterie, ses longs regards très doux, elle traînait la placidité de son masque merveilleux, elle traînait ses vêtements mal assujettis et ses pantoufles délacées.
Parlant de son incurable paresse et de ces merveilleuses facultés natives qui lui avaient fait écrire des livres hors de pair tels que : Le Dragon Impérial et Iskender, son père me disait un jour :
«Judith, c'est un être bien cocasse; elle n'a « jamais rien voulu faire, elle n'a jamais rien voulu « apprendre, et elle écrit des livres superbes. « C'est une éponge qui a puisé dans tous mes vieux « baquets. »
Si classiquement, si admirablement belle que fût l'aînée des filles de Gautier, si charmante que fût sa sœur cadette, avec son teint basané, son air éveillé, ses yeux intelligents et vifs, je n'avais ce jour-là de regards que pour leur père. Cette première impression ne s'effaça jamais complètement. Pendant
longtemps, mes camarades se moquèrent de moi, disant que, accueilli dans cette maison où était le plus charmant et le plus célèbre duo de jeunes filles qui put faire rêver un jeune homme, c'était en vérité du père que j'étais épris.
Le hasard, ce grand calomnié, m'apporta l'occasion de pénétrer plus intimement dans la vie de Gautier. Mon père ayant acquis une propriété sise à Neuilly. au bout de la rue de Longchamp, non loin de l'entrée du bois, il advint que, allant à Paris chaque jour, je passais matin et soir devant le logis de Gautier. Je pris la très douce habitude d'y entrer le plus souvent possible, et si bien que dès la première saison d'été j'avais la sensation d'être quelque peu l'enfant de la maison. Au cours de l'hiver qui survint, rendez-vous était pris chaque dimanche au Concert populaire dirigé parPasdeloup. C'était alors une grande nouveauté; le premier grand concert de musique classique qui existât en France. Il avait lieu au Cirque d'Hiver, c'est-à-dire aussi loin que possible de Neuilly. Les filles de Gautier, ferventes musiciennes, y venaient le plus généralement avec leur mère, et, à l'issue du concert, des jeunes camarades, et j'étais presque toujours du nombre, leur faisaient le plus généralement un brin de conduite, histoire de marcher et de respirer, histoire aussi d'échanger des idées ou même de dire d'innocentes bêtises.
Sous le fallacieux prétexte de choisir une bonne voiture qu'on faisait sans cesse mine de rater, on allait en devisant tout du long des boulevards, jusqu'à ce que la maman essoufflée et à bout de complaisance, hélàt elle-même le véhicule fantas-
tique. Même comédie existait du reste de temps en temps à la sortie du théâtre ; cette lois c'était Gautier qui se chargeait de prolonger la promenade des jeunes gens.
Pour le plaisir de voir l'agrément qu'ils y trouveraient, il nous surpassait tous dans l'art difficile de rater les fiacres.
Cette assidue fréquentation du concert Pasdeloup marque une date dans l'histoire musicale du public français. Pasdeloup, non content de mieux faire connaître Beethoven. Mendelssohn et les autres grands maîtres, s'était mis dans l'esprit d'imposer à ses abonnés les chefs-d'œuvre, alors inconnus ou dédaignés, de Berlioz ou de Wagner, et, ensuite ceux de Schumann ou de Brahms. Comme il était de bon ton et de bon goût de trouver tout cela ou barbare ou « embêtant à crever », Pasdeloup n'avait pae fini de lever le bras pour attaquer ou l'ouverture du Vaisseau Fantôme ou celle du Tannhauser que déjà les grognements commençaient; il n'avait pas plutôt baissé le bras pour achever la dernière mesure qu'aussitôt des bordées de huées et de sifflets éclataient de toutes parts. Quand les hurleurs et les siffleurs avaient fini de protester, une dizaine, une vingtaine tout au plus d'individus leur ripostaient par des applaudissements et des ovations. Bien entendu nous étions toujours tous parmi ceux-là. En tout petit cela ressemblait au tintamarre des premières représentations de Hernani. Le plus particulier était que tous les fanatiques de chez Pasdeloup agissaient par tout petits groupes, étrangers les uns aux autres. Ils avaient fini par se connaître de vue, mais, épar-
CE QUE JE TIENS A DIRE b"
nllés dans le Cirque, ils n'avaient aucun point de :ontact. Parmi les physionomies que nous avions plaisir à retrouver chaque dimanche était celle d'une grande jeune fille aux lourds cheveux blonds, coueur de ldé mûr. d'une beauté merveilleuse, d'une noubliahle majesté. Elle battait des mains, et criait i pleins poumons ses bravos, tandis que son père, rès beau, lui aussi, avec sa longue barbe grise. ipplaudissait et manifestait non moins passionnénent qu elle-même De tous les compagnons inconîus de nos petites batailles, ces deux-là étaient ceux |ui nous intéressaient le plus particulièrement. Nos nformations nous apprirent que l'admirable jeune 111e aux cheveux couleur de blé mûr avait nom : \ut,rusta Holmes. Pendant plusieurs hivers, nous ïrnes campagne avec elle sans en savoir plus long iur son compte. Ce fut seulement lorsque Regnault, lyant à faire, pour son concours du prix de Rome, ine Minerve apportant à Achille ses armes, donna à sa Minerve les traits superbes d'Augusta Holmes, que nous eûmes par lui quelques renseignements ur sa personnalité. La Minerve du tableau de Regnault joint à ses autres qualités celle d'être un portrait absolument ressemblant d'Augusta Holmes. Les musicographes qui voudront donner son effigie vers sa vingtième année n'en trouveront pas de plus authentique que celle-là. L'école des Beaux-Arts la conserve dans sa salle des Prix de Rome.
Chaque fois que nous bissions les morceaux que huaient et sifflaient les Philistins, Pasdeloup notre complice par définition relevait son archet, et ses musiciens, disciples passionnés de son apostolat,
reprenaient avec plus d'entrain encore le morceau] de Berlioz ou de Wagner que nous défendions.
Alors les hurleurs rehurlaient, alors les siffleurs resifflaient pendant que nous vociférions des bis, sur des bis et que nous décuplions notre tintamarre.
Nous nous ébattions si fort qu'au bout de dix mesures nos adversaires prenaient le parti de se taire. Nous suivions aussitôt leur exemple, et le morceau bissé s'achevait dans le calme. Les hésitants, alors, étaient troublés, et la seconde audition était un peu moins vilipendée que la première.
N'était-il pas naturel que, après deux heures de ces exercices violents, nous eussions quelque peu besoin de nous détendre les nerfs en flânant sur l'asphalte du boulevard.
Les gens d'aujourd'hui qui, par un snobisme idiot, vont entendre vingt-deux fois de suite la Damnation de Faust ne sont pas tous des jeunes gens; il se rencontre parmi eux des vieux, qui se: garderaient bien de rappeler les exploits de la bande des fous passionnés qui arrêtaient leurs vociférations hostiles.
Il n'est pas insensé de dire, que sans le concours de nos petites bandes Pasdeloup n'aurait pas pu aussi rapidement, mener à bonne fin l'œuvre d'éducation musicale à laquelle il s'était voué et dévoué. Les concerts Pasdeloup ayant lieu le dimanche à l'heure où Gautier écrivait son feuilleton du len- ' demain matin, il ne pouvait y accompagner sa famille, mais le vieux combattant de i83o était des nôtres par le cœur, et s'intéressait chaleureusement à nos petites victoires.
La légende lui a attribué cette boutade : « La
musique est le plus cher et le plus ennuyeux de tous les bruits. »
Il est très possible qu'il ait proféré ce paradoxe. 11 en a lancé dans le monde bien d'autres ; mais le tout est de les prendre pour ce qu'ils signifient.
Il entendait par là protester contre les gens, qui, sous prétexte de faire de la musique, enfonçaient dans nos oreilles, un tas de Noces de Jeannette et autres Postillons de Longjumeau. Les directeurs, de l'Opéra avaient infligé à ses poèmes de ballets Adolphe Adam, Burgmuller ou Benoist — quel était ce Benoist? — et il avait trouvé cela pénible.
Aussi, lorsque vint à lui un jeune compositeur alors inconnu, Reyer, qui rompait avec les flonflons des faiseurs d'opéras comiques, s'était-il fait une fête d'écrire pour lui le livret de Sacountala. 11 n'avait eu besoin de l'avis de personne pour comprendre et pour admirer Reyer. Dès son premier contact avec lui, il s'était sur l'heure mis à sa disposition et avait, par un travail difficile et fastidieux, broché le monstre du Sélam, « symphonie descriptive » en cinq tableaux dont les vers étaient rythmés et disloqués uniquement pour épouser les formules du musicien.
D'après une théorie particulière à Gautier, il y aurait deux sortes de Marseillais : le Marseillais mort, qui parle lentement et dort quinze heures par jour au soleil, et le Marseillais vivant, qui parle vite et semble ne jamais pouvoir dormir.
Or, Reyer était le type accompli du Marseillais vivant, remuant, pétillant, un peu braque, plein d'imprévu ; il eut bien vite séduit Gautier, qui le retint à déjeuner. Durant l'après-midi, Reyer fit
entendre quelques-unes de ses compositions c l'heure du dîner arriva très vite. On le pria d'y prendre place. Puis, la soirée se prolongea indéfiniment, en un tournoi d'esprit, que, à la demande de Gautier, Reyer entremêlait d'auditions nouvelles. Cela marcha tant et si bien, que lorsqu'il songea à se retirer, l'heure des omnibus étant passée, Gautier persuada à Reyer que la route n'était pas sûre, et il lui fit dresser un lit. Le lendemain, Gautier le retint encore et cela dura ainsi plusieurs jours. Reyer, trouvant qu'il abusait, parvint non sans peine à s'évader. Bien des années après, Gautier ne lui avait pas pardonné son évasion.
« Il avait ici, me contait-il, d'une voixpresque fâchée, tout ce qui lui fallait pour travailler; cela le dispensait de donner des leçons. Il était bien ici de toutes les manières; on était gentil pour lui. Je ne sais pas encore quelle diable d'idée lui a pris de ne pas rester et d'aller faire un métier qui l'empêchait de poursuivre son œuvre ! »
Gautier semblait n'avoir jamais compris pourquoi Reyer n'avait pas voulu se mettre à sa charge.
« Et puis, ajoutait-il, c'est un drôle de corps, ce Reyer, je le tutoie et il ne m'a jamais tutoyé. Pourtant il me vaut bien. »
Nos séances de musique au Cirque d'Hiver, les promenades qui les complétaient, eurent pour conséquence les fiançailles de Judith Gautier à Catulle Mendès.
Et, ici je me heurte à une question particulièrement délicate.
Estimant qu'elle est du domaine de la vie intime
ci: que je tiens a dire 91
et que le tact et la discrétioncommandentdel'y laisse r reposer, je l'aurais sans doute esquivée, (quoiqu'il s'agit, en l'espèce, de la vie et, par reflet, de l'œuvre de deux des écrivains les plus justement célèbres de notre temps), si elle n'avait été largement traitée ailleurs, dans un livre qui a toutes les apparences d'une autorité spéciale et si elle n'y était relatée d'après des renseignements de seconde main provenant selon toute apparence de personnes trop directement intéressées en l'a flaire.
« Je ne révèle rien à personne, y est-il écrit, en disant que le mariage de Judith Gautier avec Catulle Mendès, en 1866, avait été la cause d'un dissentiment profond entre les parents de l'épousée. Lanière avait cédé la place et s'était retirée d'un foyer où elle ne commandait plus. »
Rien de plus simple, rien de plus vrai que cela. Le fait est exact, le commentaire l'est beaucoup moins. La vérité la plus élémentaire est celle-ci. Le père, avec son éducation première de fils de fonctionnaire et le gros bon sens, ou, si l'on préfère, avec les préjugés des gens de sa race, avait, — bien avant Frédéric Masson, — pensé que Catulle Mendès n'était point désigné par le sort pour rétablir la pureté des mœurs. Il trouvait indésirable l'entrée de Mendès dans sa famille, il prévoyait les déboires lamentables dont les plaidoiries du procès en divorce des époux Mendès a donné publiquement quelques échantillons. Il craignait pire encore. Et, si romantique qu'il fut, si peu doué qu'il fût pour jouer dans la vie les Bartholo ou les Orgon, il s'opposait de toutes ses forces à une union qu'il tenait pour chargée des pires dangers.
La mère, Ernesta Grisi, une très brave femme, très excellente femme, mais d'intelligence moyenne, n'échappait pas non plus à l'influence de ses origines ; ancienne cantatrice d'opéra italien, issue d'une famille de cantatrices et de danseuses, elle voyait les choses avec sa mentalité d'Italienne romanesque et avec la faiblesse de son cœur maternel.
La lutte entre le père d'une part, et de l'autre, la fille appuyée, aidée par sa mère, fut âpre et profondément douloureuse pour le père qui recevait tous les coups. Sans qu'on m'en eût rien dit, je ne pouvais ignorer complètement ce qui se passait dans la maison de Neuilly. Un soir enfin, j'eus l'occasion de deviner que le parti des femmes avait définitivement remporté la victoire.
C'était dans un bal costumé chez Mf e Dardenne de la Grangerie. — la Marguerite des « sonnets à Marguerite » de Gautier. — Judith était déguisée en Pierrot. Elle avait ce soir-là un air de triomphe qui la rendait encore plus belle que d'habitude, son masque de statue grecque, couvert de poudre blanche en ce moment, avait la pureté de ligne des plus beaux marbres grecs.
Gautier avait revêtu le costume qu'il avait porté pour jouer, en personne, le Géronte de son Tricorne enchanté, justaucorps de velours noir, haut-dechausses de velours noir, large ceinture de satin cerise, bas rouges, souliers carrés à bouffettes rouges. Son énorme tête holbeinesque nullement maquillée émergeant de ce costume théâtral donnait une sensation de force tout à fait imposante. Le Pierrot, tout de blanc habillé, ne soufflait mot et
mimait de façon délicieuse, ce qui eût été naturel et charmant si, pour indiquer son père, il n'avait fait la charge de Géronte un brin gâteux; les reins tendus, le geste branlant, la main cramponnée à sa canne. Geste traditionnel certes, mais respectueux non pas! surtout au milieu d'une nombreuse assemblée.
L»' mariage eut lieu à la mairie de Neuilly et n'y assistèrent que les personnes indispensables en pareil cas.
En apercevant dans la salle de la mairie un personnage dont la présence en pareil lieu en un tel cas le révoltait, Gautier eut un violent accès de fureur et fit un effort sur lui-même pour n'en pas arriver aux voies de fait contre cet intrus. Et en ce même moment, il sentit une douleur atroce qui lui tenaillait le genou. En sortant de la mairie il ne rentra point rue de Longchamps, une voiture le conduisit Grande Rue, au Grand Montrouge, au logis de ses deux vieilles sœurs.
Durant le trajet, son genou, qui le faisait horriblement souffrir, était devenu tout noir. Le médecin lui déclara que le patient avait eu l'équivalent d'une attaque d'apoplexie, que sa constitution athlétique avait arrêtée à mi-chemin. Pendant plusieurs semaines, il vécut dans la vieille maison de Montrouge sans autre compagnie que les commères du quartier, les bonnes femmes des paliers voisins qui peuplaient le vieil immeuble, habité par des ménages de petits rentiers, d'ouvriers et d'employés. Il avait pour unique distraction le jardin sans fleurs, traversé par une allée droite, et découpé en autant de petits rectangles qu'il y avait de locataires.
C'est en ce lieu morne que, pendant des semaines, le grand poète vécut. Traînant péniblement sa jambe endolorie, il venait s'asseoir tout seul sur un banc de pierre et chercher un peu plus d'isolement dans son isolement rendu de plus en plus insupportable encore par le bourdonnement sans trêve des êtres inexistants qui étaient son unique compagnie. Dès que j'avais un instant, je courais en hâte vers Montrouge et j'allais m'asseoir sur ce banc côte à côte avec lui.
On n'est pas arrivé à mon âge sans avoir vu des choses douloureuses et tristes; mais je cherche au fond de ma mémoire sans pouvoir y rencontrer une impression qui jamais égala en tristesse la douleur que je ressentais au retour des après-midi passées dans le carré du jardinet pelé de Montrouge. Il me semblait que je venais de parler avec le roi Lear.
Cette terrible congestion qui fut le premier coup porté à la puissante santé de Gautier, — j'en suis demeuré convaincu, — provoqua les premiers phénomènes de décomposition du sang et déclancha la maladie de cœur dont il est mort.
Cela n'est pas mon rôle de révéler les affaires de famille que j'ai pu connaître et. je le répète, je n'eusse jamais abordé celle-là si on l'avait laissée [dans l'oubli .
Bien moins encore eussé-je en manière de horsd'œuvre écrit que la sœur aînée de Gautier aurait eu du sang royal dans les veines, — ce qui revient à prétendre que la mère de Gautier aurait, comme on dit, fauté. Les petits-enfants — même par alliance — ne me semblent pas indiqués pour raconter ces choses quand elles sont vraies . A plus forte raison
doivent-ils les passer sous silence quand elles ne sont établies par rien au monde.
Si l'auteur de cette révélation surprenante avait été moins nouveau dans la maison, s'il avait connu Gautier tel qu'il était, alors qu'il avait toute sa santé et toute sa gaieté, il eut entendu bien d'autres plaisanteries du même genre qui étaient courantes entre Gautier et ses deux sœurs. Celle-là signifiait que Emilie Gautier était rêveuse, peu disposée aux travaux du ménage, grande dame à sa façon. Rien d'autre. Notre annaliste n'y aurait pas plus cru qu'à ce début d'autobiographie intitulée Le Rapin paru dans le Diable à Paris et qui débute ainsi : « Je suis un mauvais drôle, né à l'âge de trois ans de parents malhonnêtes. » Il aurait connu le lin mot d'une autre scie que les deux soeurs de Gautier lui faisaient souvent. Celle-là était le pendant de celle qu'on ^faisait à Lili, mais elle avait son côté singulièrement intéressant.