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LES PREMIERES FAILLITES DE LA RÉPUBLIQUE

Fontainebleau, 14 septembre 1910.

Ce que nos yeux ont vu de plus invraisemblable, depuis 1870, ce n’est pas le téléphone, l’automobile, le radium, le télégraphe sans fil, ni môme l’aéroplane; ce qu’il y a de plus invraisemblable, c’est que la république ait pu durer! Elle a reçu des assauts furieux, elle a paru se suicider vingt fois, et elle dure! Napoléon III, le Prince impérial, M. le comte de Chambord, M. le comte de Paris sont descendus dans la tombe prématurément; dans ses desseins mystérieux, la Providence, comme s’il lui plaisait d’encourager les fautes républicaines, a fait disparaître successivemen tous ceux qui en eussent été les bénéficiaires éventuels; on doit croire que Dieu entendait, par leur

exemple, guérir l’humanité de la république; le remède n’était pas assez déterminant encore, puisque le Portugal vient de chasser son Roi. Sûrs de l’impunité, les républicains pensèrent qu’ils pouvaient désormais assouvir leur haine de tout ordre social. Ainsi fut-il. M. Fallières déclarait récemment, au cours de son voyage en Savoie, que la république avait fait figure de gouvernement. Or, un gouvernement gouverne pour quelque chose ou pour quelqu’un, et la république n’a jamais gouverné que contre quelqu’un ou contre quelque chose. Tout gouvernement poursuit un idéal auquel il est prêt à sacrifier son intérêt propre pour la grandeur et le salut de la patrie. Or, depuis Jules Favre, qui, après avoir oublié l’armée de l’Est, lors de la conclusion de l’armistice, consentit à uné paix plus coûteuse et plus humiliante que celle qu’aurait pu, qu’aurait dû signer l’Empire après Sedan, et cela par la crainte unique de voir M. de Bismarck traiter avec un ministre bonapartiste, depuis Jules Favre, dis-je, jusqu’à nos ministres du jour, tous nos gouvernants ont été dirigés par un seul mobile : l’intérêt républicain,

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ou, pour mieux dire, l’intérêt d’une faction républicaine. Aussi, lorsqu'un de leurs complices de la veille, M. Briand, mieux averti des aspirations et des besoins du pays, proclame la nécessité de l’apaisement, toute la meute républicaine, habituée à la curée, hurle à la mort, traite M. Briand de renégat et crie bien haut que la république ne saurait s’arrêter, encore moins revenir en arrière, sans cesser d’être; que la république, c’est, selon la formule connue, la révolution qui marche ;e t je comprends alors pourquoi tous nos coups ont été impuissants. Nous ne sommes pas, en effet, en république, nous sommes en révolution depuis 1789. La république est un régime comme un autre, plus mauvais qu’un autre, c’est entendu, mais qui peut se combattre et s’abattre; la révolution est un accès de fièvre chaude; comme toute fièvre, elle doit suivre un cours déterminé et c’est seulement quand son évolution sera presque achevée que les docteurs pourront se prononcer sur ce cas. M. Briand, véritable médecin des morts, prétend que, par l’apaisement, on peut guérir la république de la révolution; moi. j’ose

affirmer qu’on ne peut guérir la France de la république, qui est la révolution, que par un retour sincère à la tradition, parce que là seulement est la contre-révolution. Nous verrons bien.

Je suis resté à Paris pendant le siège, et si je le dis, ce n’est pas pour me présenter en héros de la défense nationale — rien ne serait moins exact — mais pour marquer que je raconte ce que j’ai vu. D’autres ont célébré, à loisir, les horreurs du siège et l’héroïsme des Parisiens. Les Parisiens, en effet, pacifiques le 4 septembre, à la faveur d’une fable qui avait surpris leur crédulité, retrouvèrent promptement les vertus guerrières de leur race. Deux phrases d’un romantisme flamboyant et un geste théâtral opérèrent le miracle. Victor Hugo, abandonnant son rocher de Guernesey, avait dit aux Parisiens qui l’acclamaient : « J’avais déclaré que je ne rentrerais à Paris qu’avec la république; la république est faite, je rentre pour la

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défendre à vos côtés. » Puis il s’était campé fièrement sur la tête le képi du garde national. Ce fut ensuite la réponse légendaire de Jules Favre à M. de Bismarck, lors de l’entrevue de Ferrières : Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses... et chaque Parisien s’attribua la mission de défendre forteresses et territoire... jusqu’à la mort.

Tous les partis, d’ailleurs, consentant une trêve patriotique, ne rivalisaient que devant l’ennemi. Un fils de France, le duc de Chartres, allait rajeunir et illustrer à nouveau le nom d’un de ses ancêtres, Robert le Fort, sous lequel il était obligé de se dissimuler, pour se battre; un bonapartiste, le commandant Ernest Baroche, se faisait tuer glorieusement au Bourget; un royaliste, le commandant de Dampierre, était blessé mortellement aux côtés de son cousin Henri de Rougé; j’accompagnai jusqu’aux fortifications le capitaine Edmond de Castries, qui allait vaillamment réclamer aux avant-postes prussiens le cadavre de son amiNéverlée. C’était un paladin, brave entre les braves. La veille de Champigny, il était venu dîner avec nous chez

Bignon ; il nous avait montré les épreuves de la fameuse proclamation dans laquelle le chevaleresque général Ducrot annonçait aux Parisiens qu’il ne rentrerait que mort ou victorieux; lorsqu’il nous quitta, comme frappé d’un pressentiment : « Je sens que je mourrai demain », nous dit-il, et, le lendemain, il conduisait au feu sa compagnie. Il était en tête, achevai, offrant sa poitrine aux balles ennemies. Quand on le releva, on put compter sur son cadavre jusqu’à trente-quatre blessures.

Je pourrais citer mille traits héroïques, un entre autres : le jeune comte Walewski, fils du ministre de l’Empire, petit-fils d’un héros, avait été nommé capitaine de mobiles sous le régime impérial; il fut réélu par ses hommes, qui l’adoraient. Une nuit, les soldats de sa compagnie, croyant entendre du bruit derrière un mur, allaient prendre peur; déjà on les entendait crier : « Voilà les Prussiens, sauve qui peut! » Le capitaine Walewski prit une lanterne, fît apposer une échelle contre le mur, y monta et, regardant de l’autre côté, dit : « Vous voyez bien, mes enfants, qu’il n’y a rien derrière

LES PREMIÈRES FAILLITES 37 ce mur! » II aurait pu être tué vingt fois.

Paris continuait à aller au café, au restaurant, dans quelques théâtres restés ouverts et dans les ambulances, que dirigeaient les artistes les plus aimés. J’y ai vu Sarali Bernhardt, sous le bonnet rose et le petit tablier blanc. Paris s’égayait même à la lecture des dépêches que nous apportaient les pigeons voyageurs, seul lien que nous eussions conservé avec le monde extérieur. En effet, elles furent d’abord comiques, alors qu’elles nous relataient les hauts faits de la délégation de Tours; elles devinrent tragiques quand elles nous apprirent les combats héroïques de Patay, la bataille de Coulmiers, la prise d’Orléans, les défaites de l’armée du Nord.

La nouvelle de la capitulation de Metz, que les Prussiens eurent l’habileté de faire pénétrer jusqu’à nous, indigna Paris sans entamer sa confiance. Seules les bandes révolutionnaires avaient occupé l’Hôtel de Ville, d’où elles furent prestement délogées par les braves mobiles de la Bretagne. C’étaient les bataillons de la Commune en formation ! J’ai vu successive-

ment Paris manquer de pain, de lumière, de chevaux, et, dans ces ténèbres et dans ce silence, une grande clameur s’éleva. Le gouvernement voulait capituler! Paris était arraché « au rêve étoilé » dans lequel il avait longtemps marché. On l’avait donc berné, bafoué avec les grandes phrases de la guerre à outrance, du triomphe du droit contre la force, de la victoire certaine des armées de citoyens contre les armées de prétoriens. On lui avait promis enfin la sortie en masse, qui devait, comme un torrent, emporter tout devant elle. Cette sortie, il la réclamait, et je vis le général Trochu, qui n’avait jamais cru un instant à la résistance de Paris, qui savait que toute opération était désormais inutilement sanguinaire, se soumettre devant les sommations de la foule et offrir en holocauste suprême un millier de victimes, parmi lesquelles tombaient un noble vieillard, le marquis de Coriolis, un grand artiste, Henri Régnault, et un comédien distingué, Émile Seveste; puis il fit afficher la proclamation dans laquelle il déclarait que jamais le gouverneur de Paris ne capitulerait. Deux jours après,

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trompant les Parisiens, comme il avait trompé l’Impératrice, il consentait à la capitulation de Paris. Ce fut un coup terrible pour les Parisiens; tout ce qui s’était accumulé de déceptions, d’angoisses, de désillusions, de désespérance dans leurs âmes remonta à la surface comme un précipité violent. 11 fallait prier Dieu qu’il n’y eût jamais d’explosions! Paris sut cependant contenir ses sentiments. Il resta même impassible devant les préliminaires de la paix.

J’ai vu toutes les maisons hermétiquement closes lorsque les Prussiens occupèrent les Champs-Elysées et campèrent sous l’Arc de Triomphe; ils pouvaient lire sur ce grand livre de pierre la liste des victoires des armées impériales. Quel Rude martèlera jamais dans Je marbre les victoires remportées par les troupes républicaines sur des curés, des moines et des femmes?

Après le 4 septembre, les membres du gouvernement provisoire s’étaient séparés; la ma-

jorité resta à Paris; les autres membres partirent pour la province et s’installèrent à Tours. Je glisse sur les scènes de comédie héroï-comiques que jouèrent ces acteurs parisiens en tournée. Je n’en fus pas le témoin. La nouvelle de la capitulation de Paris et de la signature de la paix émut diversement la délégation de Tours. Les uns exigeaient la continuation de la guerre à outrance; les autres comprenaient qu’il n’y avait qu’à ratifier la convention de Versailles.

La sagesse prévalut; une Assemblée nationale fut convoquée. Les départements qui ne pardonnaient pas à l’Empire d’avoir commis les fautes du début, qui pardonnaient encore moins à la république de les avoir aggravées, élurent une majorité monarchiste. Les royalistes pouvaient, ils devaient faire la monarchie. Les intrigues de M. Thiers déjouèrent toutes les bonnes volontés; les nouveaux députés étaient des conscrits de la politique; M. Thiers depuis longtemps était un rengagé. Il n’eut pas de peine à leur persuader qu’il ne fallait pas heurter de front les sentiments du pays, qu’il valait mieux attendre, que l’avenir serait au plus sage ; ils s’en

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furent à Versailles sur cette bonne parole. Ils perdirent un temps précieux à proclamer officiellement la déchéance de l’Empire. Il eût mieux valu regarder du côté de Paris que du côté de l’Empire qui était à terre. Comment le vieux petit Parisien, comme M. Thiers devait se nommer lui-même plus tard, a-t-il pu commettre la même erreur d’optique? S’il avait regardé, il aurait aperçu des symptômes inquiétants. Le Parisien n’avait demandé qu’à être un héros; on n’avait rien fait de son héroïsme. Le sang qu’il avait voulu verser pour la patrie devait-il l’étouffer? Allait-il de la révolte marcher à la révolution? Certains monstres ne sont peut-être que des héros exaspérés et déclassés.

Rossel, qui fut un des membres les plus coupables de la Commune, avait été capitaine à Metz; la capitulation l’avait exaspéré; dans un accès de folie, il se jeta dans la Commune; il fut fait prisonnier et condamné à mort. Le romancier Albert Delpit, mon collaborateur, lui ressemblait à s’y méprendre. Il m’a conté qu'il lui avait fait offrir de se substituer à lui dans sa prison. Rossel refusa. Il estimait l’expiation

juste et nécessaire. S’il avait mieux regardé, M. Thiers aurait deviné à de certains frémissements que cette population, habituée à l’oisiveté, habituée aux trente sous quotidiens et aux distributions de viande gratuites dans les mairies, aux factions sur les remparts, ne pouvait brusquement, sans transition, être ramenée à la vie normale du travail, du salaire et du foyer.

Le Parisien avait joué sincèrement son rôle de soldat; il lui fallait un sursis pour redevenir un simple citoyen. Mais Thiers savait tout ce qui s’écrit ou se lit dans les livres; il savait tout des morts; il ignorait tout des vivants.

Les Prussiens avaient donné le prudent conseil de désarmer les Parisiens. Jules Favre s’y était refusé, prétendant qu’on doit laisser leurs armes aux places qui se sont noblement défendues. C’était une nouvelle faute; du moment qu’elle était commise, il fallait du moins désarmer, par la bienveillance, la patience et l’esprit de fraternité, cette population surexcitée, désor- ' bitée. M. Thiers traita Paris comme un simple , Parlement; il légiféra. Des lois furent votées sur la prorogation des billets et des loyers.

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Ce qui devait arriver arriva à l’heure dite. Les révolutionnaires, furieux d’avoir été dupés le 4 septembre et vaincus le 18 octobre, allaient prendre leur revanche. Les bataillons fédérés de Montmartre refusèrent de rendre les canons et surent débaucher les quelques soldats improvisés qu’on avait envoyés pour les reprendre.

J’attendais à déjeuner, le 18 mars, mon ami Maurice d’Irisson, officier d’ordonnance du général Trochu pendant le siège. Il m’apprit la fatale nouvelle. Puissiez-vous n’éprouver jamais une émotion semblable 1 La crosse en l’air! l’armée passant à l'ennemi! c’est l’ordre social qui s’écroule! c’est l’inconnu effrayant qui s’entr’ouvre sous vos pas! c’est le pillage! c’est le meurtre! Et, dès le soir même, on apprenait l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas. Je ne me montrai pas plus brave que M. Thiers, et je partis pour Versailles, où s’était transporté le gouvernement. On sait les péripéties de cette grande tragédie. L’agonie de la Commune est une des pages les plus sombres de notre histoire. Pourquoi, Dieu de justice et de bonté, avez-vous détourné vos regards de

4i CE QUE MES YEUX ONT VU votre Fille aînée? Quelle faute devait-elle expier? Pourquoi avoir permis que les enfants de la même patrie, faits pour travailler ensemble à son relèvement, les fils du peuple de Paris encore tout enfiévrés du siège et de la capitulation et les fils de la terre de France encore inconsolables de leurs défaites imméritées, fussent jetés les uns contre les autres, dans une sanglante mêlée, et parussent ainsi chercher dans la guerre civile une victoire qui s’était refusée à leur courage pendant la guerre étrangère? Pourquoi ces bourreaux, ces assassins, ces furies déchaînées allant, le bidon en main, incendier la Cour des comptes, le Ministère des finances et porter une main impie jusque sur le Louvre?

C’est des hauteurs de Saint-Germain, où j’étais allé visiter mon ami Henry de Pêne, qui soignait une blessure reçue à la manifestation de la rue de la Paix, aux côtés de mon vaillant collaborateur Gaston Jollivet, également bîessé, c’est de Saint-Germain que j’aperçus les lueurs qui rougissaient Paris à l’horizon. Le Louvre brûlait! Je ne voudrais pas paraître autrement

LES PREMIÈRES FAILLITES 45 féroce, mais enfin l’homme est essentiellement périssable, il est né pour la mort; les chefsd’œuvre sont voués à l’immortalité ; c’est le patrimoine de l’humanité; y toucher, c’est commettre un sacrilège 1 J’eus un frisson.

Heureusement nos petits soldats étaient arrivés à temps, le Louvre fut épargné. Je suis rentré derrière eux à Paris. J’ai vu les murs criblés de balles et les ruisseaux charriant le sang; la répression était légitime, elle fut terrible. Je suis monté jusqu’aux hauteurs du Père-Lachaise, où se battaient les derniers survivants de la Commune, j’ai peut-être entendu l’éclat de la dernière bombe; c’était un obus qu’un soldat avait laissé tomber par mégarde : il éclata à quelques pas du monument du duc de Morny. Nous pûmes nous réfugier, Maurice d'Irisson et moi, derrière ce monument; il était complètement dévasté; la pierre du tombeau était soulevée; on sentait que le temps seul avait manqué pour la profanation complète. Je pris un bouquet d’immortelles oublié par les communards; je me promettais d’en faire hommage plus tard à Napoléon III. M. Thiers triomphait! Il

avait son chapitre militaire ; après avoir écrit le Consulat et l'Empire, il pensait l’avoir mis en action. Il triompha encore le jour où une Chambre entière soulevée d’enthousiasme acclama le libérateur du territoire. M. Thiers eut son heure de triomphe enfin lorsqu’il apprit la mort de l’Empereur. Il craignait en effet la restauration de l’Empire. C’était pour lui une hantise perpétuelle, il savait qu’un certain mouvement bonapartiste se dessinait en France à la faveur des désillusions qu’avait semées le siège et de l’amertume qu’avait laissée la Commune.

Napoléon III était également renseigné, il crut le moment opportun pour opérer un second retour de l’île d’Elbe. J’ai souvent entendu raconter au général Fleury que les étapes de l’Empereur étaient réglées de Calais à l’Elysée; l’Empereur comprenait que pour commander des troupes, il faut monter à cheval; or, ses souffrances étaient devenues intolérables. La dernière fois qu’il était allé à Woolwich pour

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embrasser son fils, il avait dû s’arc-bouter des deux mains au-dessus des coussins de sa voiture pour en éviter le contact. Il n’hésita pas; une opération était nécessaire, elle fut décidée, qui sait si cette opération, tentée au moment où la sagacité de MM. Ricord et Germain Sée avait, en 1867, reconnu la présence de la pierre, qui sait si cette opération tentée à ce moment, en rendant la santé à l’Empereur, ne nous eût pas épargné la guerre? L’Empereur savait que l’issue de l’opération pouvait être fatale, mais le grand joueur qui avait gagné la Savoie et perdu l’Alsace devait risquer la partie : il s’abandonna au destin; sa sérénité ne s’était d’ailleurs jamais altérée ni devant les attaques de ses adversaires ni devant l’ingratitude cent fois plus douloureuse de certains de ses partisans, ralliés à la république. J’eus l’honneur d’être reçu par Napoléon III à Chislehurst : il se tenait dans le petit salon familial; il avait toujours le regard comme absent, son visage ne trahissait aucune souffrance, tellement il était maître de son corps. On a pu dire de lui qu’il avait été égal à sa miraculeuse fortune, je

peux affirmer qu’il me parut supérieur à la mauvaise; l’Impératrice était à ses côtés; ou parla de la politique du jour, des violences de M. Thiers contre les bonapartistes. L’Impératrice avait le cœur généreux, mais la parole prompte, et alors l’Empereur, l’interrompant, lui dit doucement : « Respectons M. Thiers, tous les pouvoirs sont solidaires. » Belles paroles, dignes du souverain qui les a prononcées I La science fut vaincue par la nature. L’Empereur mourut dans un rêve — comme il avait toujours vécu — dans le rêve de la restauration impériale, sinon pour lui, du moins pour son fils aimé. Au moment où la France célèbre l’annexion de la Savoie, qui fut l’œuvre personnelle de l’Empereur, au moment où M. Fallières commet, à son endroit, un oubli impardonnable, si heureusement relevé par notre ami et confrère Gaston Calmette, si éloquemment stigmatisé par notre illustre collaborateur M. Émile Ollivier, jetant un voile discret sur les calamités dont nous souffrons encore aujourd’hui, nous nous souviendrons seulement que l’Empereur donna au monde l'illusion d’une

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France très grande. Ce n’était, hélas! qu’une illusion. Nous ne l’avons pas retrouvée depuis M. Tliiers ne jouit pas longtemps de ses triomphes. Tout se paye ici-bas. Vainqueur de la Commune par la violence, vainqueur des royalistes par la ruse, vainqueur de l’Empire par la chance, il se heurta misérablement à un grain de sable ; un groupe de sept membres, le groupe Target, le renversa du pouvoir.

M. Edouard Rocher, qui fut un des serviteurs les plus dévoués des princes d’Orléans et l'un des défenseurs les plus éclairés de la monarchie, me disait un jour : « Après la chute de M. Thiers, nous avons offert la présidence de la république au duc d’Aumale; il l’accepta; il se coucha président de la république; dans la nuit, les bonapartistes qui devaient faire partie du ministère nous firent savoir qu’ils ne pouvaient accepter à la présidence un prince d’Orléans. Ils avaient grand tort. Le duc d’Aumale était un magnifique soldat; il eût été un

Président loyal comme son épée. Il avait déclaré : Je veux b ien être une transaction ; une transition, jamais. Il eût tenu parole. Cette déclaration n’avait pu rallier les bonapartistes. Ils insistèrent. Nous dûmes céder, et voilà comment le duc d’Aumale fut Président pendant douze heures, et le maréchal de Mac-Mahon président pendant quelques années. » Sur la présidence du maréchal je sais ce que tout le monde sait. Seul le vicomte d’Harcourt, le secrétaire, le confident et peut-être l’inspirateur du maréchal, en sait davantage. Depuis la chute du maréchal, il s’est condamné au silence et à une retraite prématurée. C’est une des grandes forces perdues de notre époque. Ce n’est pas la seule que la république ait coûtée à la France. De la présidence du maréchal je ne retiendrai qu’un fait capital : la tentative de restauration monarchique. On sait comment elle échoua, et à ceux qui diraient que c’était un rêve irréalisable, je répondrais simplement qu’étant entré à la Bourse depuis peu de temps, je reçus des ordres considérables d’achats de rente de la part de républicains qui spéculaient à la hausse

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sur les chances de la restauration monarchique.

M. le comte de Chambord a emporté dans la tombe le secret de son refus, lors de la question du drapeau. Un fait presque oublié aujourd’hui peut jeter quelques clartés sur ce mystère : c’est la disgrâce du comte d’Arnim, provoquée par M. de Bismarck. Certes, M. de Bismarck fut un homme de génie; comme chancelier de l’Empire, il eut la notion de ses devoirs envers l’État impérial; il comprit que le meilleur moyen de défendre son œuvre contre nos attaques, c’était de protéger chez nous la république, qui, en nous divisant, nous éloignait de toute idée de revanche; mais ministre d’une monarchie, il fut le mauvais serviteur de son souverain en ne comprenant pas que la république deviendrait fatalement la révolution et menacerait toutes les monarchies. L’impératrice Eugénie fut autrement clairvoyante lorsqu’elle disait devant moi, il y a bien longtemps, hélas : « Les souverains sont donc pris de vertige ! Ils ne comprennent donc rien ! Si la république reste sage, c’est leur trône inutile; si elle

devient révolutionnaire, c’est leur trône impossible! n

Pourquoi ne pas admettre que Monsieur le comte de Chambord, averti, se soit refusé à déchaîner la guerre sur sa patrie et se soit alors dérobé au dernier moment? Son âme était à la hauteur d’un pareil sacrifice. Mon regret est de n’avoir pu l’approcher; il m’apparaît, cependant, comme un des plus beaux exemplaires d’homme et de roi qui puissent s’offrir à nos regards. Ses fidèles ont gardé pour lui une vénération filiale. Tout était noble chez lui : la parole, l’écriture, le geste. Je relisais, l’autre jour, les extraits de sa correspondance que publiait la Gazette de France. Le style accuse la hauteur de sa personnalité. Sous son règne, l’arbre de saint Louis eût poussé de nouveaux rameaux. Henri Y n’aurait pas été un justicier; son cœur se serait refusé aux revanches, mais il eût été un juste et un fort. La Providence n’a pas voulu que fût renouée aussi rapidement la chaîne de nos traditions; elle nous réserve d’autres épreuves; nous ne méritons peut-être pas encore notre salut.

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L’Assemblée nationale, qui n’avait pas restauré la monarchie et qui craignait le retour de l’Empire, proclama officiellement la république. Jusque-là, le régime n’était même pas baptisé. Quand le maréchal de Mac-Mahon descendit du pouvoir, parce que, sans doute, son âme de soldat n’avait pu consentir aux dernières concessions qu’on voulait lui imposer, il laissait le budget de la France en plus-value et son propre budget en déficit; il s’était à moitié ruiné au pouvoir. Je recommanderais en vain cet exemple à ses successeurs.

Avec la chute de M. Thiers et la démission du maréchal de Mac-Mahon, se ferme l’ère de la république conservatrice. M. Thiers avait dit : La République sera conservatrice ou elle ne sera pas. Weiss, un grand journaliste, qui n’est pas complètement oublié, lui avait répondu : « La république conservatrice est une bêtise. » Weiss avait eu raison : la république n’est plus conservatrice, mais la bêtise continue. Avec

54 CE QUE MES YEUX ONT YU M. Grévy, avocat de vieille roche, nous devons saluer l'avènement de la république des vrais républicains, c’est dire que nous allons assister à la série des scandales précédant la succession des faillites républicaines, pour aboutir à cette poussée formidable de mécontentement universel dont le « brave » général Boulanger devait être le syndic triomphant et vaincu. Le scandale était entré à l’Élysée avec l’affaire Wilson, au Palais de justice avec l’affaire de l’Union Générale. Nous avions encore une belle âme, aussi notre pudeur s’efl‘aroucha-t-elle lorsque nous apprîmes que le gendre du président de la république faisait trafic de décorations; aujourd’hui, nous savons que la distribution des faveurs et des distinctions est une raison d’être de la république. C’est le règne du comité Mascuraud, et nous restons indifférents ! Nous nous étions indignés lorsque nous soupçonnions le rôle joué par la magistrature dans l’affaire Bontoux. La Cour de cassation a révisé le procès Dreyfus, en altérant l’article 445; des voix éloquentes ont protesté. L’opinion publique est restée muette!

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J’ai pu suivre de plus près tous les événements de celte époque. Je m’étais promis de quitter la Bourse, si je pouvais m’y enrichir assez pour acheter un journal. Émile de Girardin m’avait dit : « Vous serez un vrai journaliste. » Je ne voulais pas donner un démenti à une aussi flatteuse prophétie; j’avais donc acquis le Gaulois pour y défendre la quatrième dynastie dans la personne du Prince impérial, j’étais un bonapartiste dynastique. Ce n’est pas moi qui ai quitté la dynastie, c’est le prince Napoléon qui la déserta en se ralliant à la politique de Jules Ferry et en posant sa candidature à la députation comme républicain. Je devais prendre possession du Gaulois le 1er juin, et le 1" juin on apprenait la mort du Prince impérial. Pour les Parisiens, le Prince impérial était resté le Petit Prince; on le revoyait encore jouant aux Tuileries, puis dans son uniforme de caporal, enfin dans une grande calèche à la daumont, montant les Champs-Élysées, pour se rendre, tous les matins, au bois de Boulogne. Sa mort fut comme un deuil public, tout le monde sentait que c’était une réserve de l’ave-

56 CE QUE MES YEUX ONT VU nir qui échappait. Le Prince impérial était mort pour ne pas recommencer l’existence stérile du duc de Reichstadt; il ne voulait pas être seulement le Fils de l'Homme, il voulait montrer à la France, au monde, qu’il avait en lui le sang de Napoléon et que, s’il ne pouvait le répandre pour sa patrie, il savait le verser pour son pays d’adoption; peut-être aussi, à côté de cette noble ambition, s’était-il glissé dans son âme un sentiment plus intime, peut-être avaitil estimé que, pour réaliser certain rêve, cher à son cœur, il lui fallait conquérir la reconnaissance de l’Angleterre.

J’eus une vision qu'il me faut vous conter, elle semble donner quelque crédit à la légende. Le jour des funérailles du Prince impérial, alors qu’une foule émue suivait le cercueil, placé sur un affût de canon et drapé dans les couleurs nationales, j’étais resté seul à Chislehurst, où planait un silence de mort que troublaient par intervalles les sanglots étouffés de l’Impératrice, abîmée dans son désespoir. Tout à coup, j’entendis glisser sur l’allée sablée du château le bruit d’une voiture; la voiture s ar-

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rêta devant le perron, un homme, un Écossais, descendit rapidement du siège et ouvrit la portière. La reine d’Angleterre et la princesse Beatrix en descendirent. John Brown, prenant la Reine dans ses bras, comme on ferait d’un enfant, la déposa dans la chapelle ardente. La Reine et la Princesse s’agenouillèrent au pied du catafalque ; quand elles se relevèrent, la Princesse dit un mot tout bas à l’oreille de la Reine, dont la tête s’inclina en signe d’acquiescement ; alors la jeune Princesse prit un modeste bouquet de violettes qu’avait peut-être apporté de France quelque fidèle de l’Empire, l’embrassa, puis l’emporta avec elle. Faut-il voir dans ce geste l’épilogue de l’idylle qui aurait tleuri comme le pauvre petit bouquet do violettes entre le Prince exilé et la sœur du futur roi d’Angleterre? Le Prince impérial est mort en Napoléon, ses cendres reposent sur la terre étrangère, en attendant qu’elles soient rapportées en France, avec celles de son père, pour prendre leur place naturelle aux Invalides, à côté du grand Empereur. Comme Marcellus, le jeune héros que pleura Virgile et qui descendit

trop tôt aux Enfers, le Prince impérial n’a pu

accomplir sa destinée.

La France, ce jour-là, perdit en lui un de ses plus nobles enfant? ; ia République fut délivrée d’un de ses adversaires les plus redoutables.

Cependant la Chambre, où germait déjà le panamisme, se montra encore plus puritaine que le pays. Elle menaça le président de la république de faire la grève des ministres, s’il ne donnait pas sa démission. M. Grévy refusa de répondre au coup d’État parlementaire par un coup de force présidentiel. Il donna sa démission. Il nous avait épargné la guerre, lors de l’affaire Schnæbelé, en trouvant le point de droit devant lequel devait s’incliner l’empereur Guillaume I". Ceci aurait dû corriger cela. Cette exécution sommaire ne pouvait désarmer l’opinion. Le mécontentement allait grandissant. La France était grosse d’un maître, d’un César; selon le mot de M. Charles Dupuy, elle entendait le pas du aheval, elle ne voyait pas

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encore le cavalier. Il n’était pas loin, cependant. Nous dirons dans un prochain chapitre comment Boulanger, qui fut le cavalier attendu, tomba de sa monture. Nous dirons aussi ce que nos yeux ont vu dans l’anticléricalisme, dans l’anticapitalisme et dans l’antisémitisme, fleurs vénéneuses, nées sur le fumier républicain; nos yeux ont encore vu le dreyfusisme et, de quelque côté de la barricade qu’on se trouve, tous les regards doivent en rester éternellement troublés.

En racontant, un peu longuement, peut-être, au gré de nos lecteurs, ce qui est resté dans nos yeux de visions du siège et de la Commune, je n’ai pas voulu m’ériger en juge. Implacable pour les institutions républicaines qui corrompent les hommes, selon la formule lumineuse de M. le comte de Paris, je suis indulgent pour ceux-ci, comme je souhaite qu’ils le soient pour moi. Ces hommes auraient pu être, deviendraient certainement, de bons, d’utiles serviteurs d’un gouvernement régulier. Je veux surtout dénoncer les mensonges de la république. Elle nous avait promis la liberté, ,1’éga-

lité, la fraternité. La fraternité, on a vu comment elle l’a pratiquée aux jours néfastes de la Commune. Nous verrons bientôt ce qu’elle a fait de la liberté et de l’égalité. M. Thiers, fondateur de la république, a dit : « La république doit finir dans le sang ou dans l'imbécillité. » C’est dans le sang qu’elle a débuté : l’imbécillité la guette depuis longtemps.

LE BOULANGISME

LE BOULANGISME

Fontainebleau, 24 septembre 1910.

Ce que nos yeux ont vu dans le boulangisme, c’est la poussée irrésistible d’un peuple, blessé dans ses sentiments de fierté et de probité nationales, vers sa libération et aspirant, pour la conquérir, au libérateur providentiel. La France est essentiellement messianique; on la voit en môme temps combattre le vrai Dieu et déifier une fausse idole.

Nous avons dit comment les parlementaires avaient violé la Constitution en exigeant de M. Grévy qu’il donnât sa démission. C’est une leçon qu’il ne faudra pas oublier, et si jamais quelque compagnie de grenadiers viole à son tour le sanctuaire sacré de nos législateurs, nos législateurs devront se rappeler que ce n’est là qu’une simple réplique.

Je sais bien que M. Waldeck-Rousseau trouvait ce procédé inélégant. A l’une des séances du matin, une de ces séances réclamées par tous les membres de la Chambre et auxquelles n’assistent que de rares députés, M. Lasies, que ses adversaires eux-mêmes regrettent de ne plus entendre à la Chambre, se tenait debout auprès du banc des ministres. Les quatre députés qui étaient en séance faisaient du tapage comme quarante; le tapage tournait au scandale. M. Lasies se pencha à l’oreille de M. Waldeck-Rousseau : « Avouez, mon cher président, lui dit-il, que les grenadiers d’Augereau feraient merveille ici ce matin. » Et M. Waldeck-Rousseau de lui répondre : « Il n’y aurait pas de talent! » Je ne partage pas le dilettantisme de M. Waldeck-Rousseau, et la manière forte, pour si simple qu’elle lui parût, serait fort de mon goût.

Les maîtres de l’heure, après la chute de M. Grévy, se réunirent le soir — ce fut la première nuit historique. Ils ne s’entendirent pas d’abord sur le choix du successeur. Le nom de P*f. Jules Ferry fut écarté; il avait donné cepen-

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dant des gages à la révolution : n'était-il pas l’auteur de l’article 7? Mais l’Hôtel de Ville, où siégeait une majorité avancée, avait menacé de > lancer les troupes révolutionnaires sur Paris si M. Jules Ferry était élu, et l’Hôtel de Ville avait été écouté. Les violents le sont toujours.

La candidature de M. de Freycinet fut examinée et rejetée naturellement, c’était un homme de haute valeur; quelqu’un balbutia, sans trouver d’écho, le nom de Boulanger. Allait-on se séparer sans s’être mis d’accord? C’est alors, m’affirme-t-on, qu’un des membres de la réunion, débutant dans le grand rôle où il devait exceller des Warvvick élyséens, prononça un nom inattendu. M. Clemenceau venait de proclamer M. Carnot. M. Sadi Carnot, ce petit-fils de l’organisateur de la victoire, était ministre des finances; il avait été très récemment l’objet d’une véritable ovation à la Chambre lorsque, du haut de la tribune, refusant de couvrir de sa responsabilité ministérielle l’irresponsabi-

66 CE QUE MES YEUX ONT VU lité constitutionnelle du chef de l’État, il avait refusé de libérer M. Wilson des frais qu’il devait au Trésor.

« Nous faisons ainsi coup double, mes chers amis. Nous chassons de l’Élysée un président à cause de l’improbité de son gendre; nous y installons un président d’une honnêteté légendaire. Nous devenons les vrais Puritains. I Puritani, musique de Bellini! » Cet argument, essentiellement mélodique, rétablit l’harmonie. L’Assemblée se mit d’accord sur le nom de Sadi Carnot. Le Congrès de Versailles ratifia le choix des conjurés. M. Carnot était élu.

C’était une figure d’honnête homme, de grand bourgeois de Paris, froide et quelque peu austère. M. Saint-Marc Girardin, parlant du Prince-Président, quelques jours avant le coup d’État, disait de celui qui devait être plus tard Napoléon III : « Les échauffourées de Boulogne et de Strasbourg ont caché le Prince aux parlementaires, mais elles l’ont montré au peuple. » Ici, c’était le contraire : un acte de courage civique avait désigné Sadi Carnot aux parlementaires, mais l’avait laissé ignorer à la foule.

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Après les déceptions du siège, les amertumes de la Commune, les scandales de la présidence de M. Grévy, l’imagination populaire s’était échauffée; elle cherchait avidement autre chose : un panache, un petit chapeau. L’efligie d’un Président en redingote, en chapeau haute forme, au visage attristé, à la barbe noire, ne pouvait la satisfaire longtemps. Elle rêvait déjà d’une autre barbe, la fameuse barbe blonde!

L’homme à la barbe blonde, l’homme au cheval noir, le général Boulanger, avait quitté le pouvoir avec son chef, M. Goblet. 11 fut relégué à Clermont-Ferrand, siège du plus petit commandement de corps d’armée. Nos yeux ont vu alors la foule se ruer à l’hôtel du Louvre, puis lui faire cortège jusqu’à la gare de Lyon, et enfin essayer de dételer la locomotive pour empêcher le départ de son « brave » général. Boulanger commençait sa marche à l’étoile.

Aussi lorsque certains parlementaires cherchèrent une épée pour permettre à M. Grévy de résister aux sommations du Parlement, inspiré par M. Clemenceau, ils s’adressèrent tout naturellement au général Boulanger. Le général Bou-

68 CE QUE MES YEUX ONT VU langer eut l’audace de promettre son concours.

M. Clemenceau, dont l’action occulte commençait à s’exercer et allait peser de tout son poids sur les destinées de la république, ne pouvait pardonner au général Boulanger, sa créature, de vouloir ainsi échapper à son créateur. Yotan, le dieu de Wagner, exile la Walkyrie infidèle. M. Clemenceau est un Yotan bien parisien, mais plus inflexible.

L’exil de Boulanger à Clermont-Ferrand ne calma pas ses inquiétudes et ne désarma pas ses rancunes; on accusa le commandant du 13' corps d’avoir quitté son quartier général sans permission pour venir à Paris sous un vêtement d’emprunt, les yeux cachés sous les fameuses lunettes bleues; on l’accusa d’y être venu pour conspirer avec les pires adversaires de la république. Boulanger fut relevé de son commandement et rendu ainsi à la vie civile, c’est-à-dire à la liberté politique. Quelle faute 1 La persécution se trouve à l’origine de toutes les religions, elle est aussi à la base de toutes les idolâtries. Boulanger devint l’idole de Paris et cependant Paris ne soupçonnait guère que si

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Boulanger y était venu, ce n’était pas pour y conspirer — il n’y pensait guère à cette époque — mais bien pour y voir son amie qui était dangereusement malade. César n’était qu’un Roméo de garnison.

Millet, le sublime interprète de la nature, nous a montré dans une de ses plus belles toiles le Semeur qui, d’un geste magnifiquement ample, jette les grains sur la terre; lorsque le terrain est préparé, il reçoit la semence, le germe se développe, la riche moisson est prochaine. L’état d’âme de la France offrait un admirable terrain de culture. Un semeur, encore inconnu la veille, se révéla. M. Georges Thiébaud répandit, par ballots, dans cinq ou six départements qui étaient appelés à élire des députés, des bulletins de vote au nom du général Boulanger, et la France apprit un beau matin, avec stupéfaction, que des milliers de voix s’étaient portées sur le général Boulanger sans qu’il fût même candidat. M. Thiébaud n’avait pas inventé le boulangisme; on ne crée pas un courant, on le montre : M. Thiébaud avait montré Boulanger. Le général Boulanger

70 CE QUE MES YEUX ONT VU n’avait été élu nulle part. Mais la France allait bientôt le plébisciter!

C’est à ce moment que je fis une rencontre qui eut peut-être une certaine influence sur l’avenir du boulangisme. J’avais connu au Havre, où je suis né et où j’allais passer mes étés, le comte Dillon. Le comte Dillon, qui venait de quitter l’armée avec de brillants états de service, travaillait à ce moment à la création d’un câble entre Paris et New-York. C’est un homme d’une activité prodigieuse qui doit constamment se dépenser. Aujourd’hui encore, où l’âge lui donnerait le droit au repos, il s’occupe à doter sa patrie d’un grand port qu’il creuse près de l’île de Berder. Avant le boulangisme, il s’était uniquement consacré aux affaires industrielles ou financières. Il avait beaucoup voyagé, en Amérique surtout, beaucoup vu, beaucoup retenu. On sentait que du jour où il adapterait à la politique son sens des réalités, sa vaste intelligence, sa faculté d’assimilation

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et sa connaissance profonde des moeurs américaines, il y introduirait une méthode nouvelle. C’est lui qui, selon le joli mot de M. Floquet, a américanisé la campagne boulangiste.

J’avais rencontré le comte Dillon à l’heure du déjeuner. Nous déjeunâmes ensemble. De quoi peut-on parler entre camarades qui ne se sont pas vus depuis longtemps si ce n’est du passé, des relations ou des amitiés communes, des mille incidents auxquels les hasards de la vie vous ont mêlés? Il m’entretint aussi du présent, de ses entreprises, de ses espérances, enfin de son grand ami du moment, le général Boulanger. Je savais qu’il le connaissait, je ne soupçonnais pas qu’il en fût le confident et presque le conseiller. Je l’appris de façon plus certaine lorsque j’allai le voir au siège de sa société, rue Saint-Lazare. Il ne me cacha pas que le général Boulanger était sollicité de toutes parts d’entrer dans la vie politique où ses premiers succès lui promettaient une carrière glorieuse. On le suppliait de grouper toutes les bonnes volontés, de créer un parti national, de devenir enfin le chef des mécontents.

n GE QUE MES YEUX ONT VU

I] ajouta que déjà tous les partis spéculaient sur sa popularité. Je crus comprendre que le comte Dillon avait plutôt des sympathies royalistes. Je pensai en tout cas qu’il fallait à tout prix ne pas laisser confisquer cette grande force populaire par les bonapartistes ou les plébiscitaires et j’allai trouver le marquis de Beauvoir. Cette démarche s’expliquait. Le marquis de Beauvoir était alors le chef du cabinet de M. le comte de Paris. Je lui racontai mes conversations avec le comte Dillon, les sollicitations dont le général Boulanger était l’objet, mes inquiétudes de voir le général les écouter, et tout d’une baleine je lui dis :

« Voulez-vous que nous tentions de faire la monarchie avec le général Boulanger? Si nous échouons, nous aurons le mérite de l’avoir tenté. Avec un homme de la valeur de Dillon, on peut tout espérer! »

Le marquis de Beauvoir est un homme de compréhension rapide, d’initiative hardie. Tout jeune, il avait accompagné le duc de Penthièvre, fils du prince de Joinville, dans son voyage autour du monde. Il avait écrit le récit de cette

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expédition dans un volume qui devrait avoir sa place dans toutes les bibliothèques. Plus tard, il fut le chef de cabinet du. duc üecazes, son beaufrère, qui nous sauva de l’invasion allemande en 1873, et je suis assuré que sa collaboration lui fut précieuse, fine fut pas non plus étranger à l heureuse conclusion du mariage d’une Fille de France qui, devenue princesse étrangère, n’en l’esta pas moins jusqu’à sa mort une des plus grandes patriotes de notre pays.

M. de Beauvoir me connaissait depuis de longues années. Son amitié m’assurait au moins sa bienveillante attention. Quand nous nous séparâmes, il me dit : « 11 n’y a plus qu’à attendre les événements et au besoin à les préparer. Venez me revoir. » Je pense aussi qu’il voulait se donner le temps de prévenir Monsieur le comte de Paris. Et c’est ainsi qu’un déjeuner, deux ou trois conversations avec le comte Dillon, la précieuse conliance du marquis de Beauvoir, préparèrent une des aventures les plus extraordinaires de ce siècle, cependant si prosaïque. On dira que c’est un roman créé par mon imagination; mes éminents collaborateurs

de la première heure sont vivants, ils ne me démentiront pas. Oui, ce fut un roman, mais un roman d’aventures. Les romans d’aventures sont de ceux qui, en librairie, obtiennent le succès le plus durable; dans la vie, ce sont ceux qui réussiraient le plus sûrement si on s’y fiait davantage.

Les royalistes qui avaient combattu la combinaison boulangiste ont eu beau jeu plus tard, après la défaite, en nous disant : « Nous vous avions prévenus. Que pouvait-on attendre d’un officier qui avait trahi la confiance du duc d’Aumale dans des lettres rendues publiques? » Il est facile d’être bon prophète après l’événement. Qu’auraient dit ces mêmes royalistes si ceux qui connaissaient les intrigues dont on enveloppait le général Beulanger l’avaient abandonné, sans lutter, aux entreprises de nos adversaires? Est-ce que, pendant les troubles de l’affaire Dreyfus, d’autres royalistes ne se sont pas mis en quête d’un général prêt en même temps à venger l’armée outragée et à restaurer la monarchie? Est-ce qu’il n’y a pas aujourd’hui des royalistes ardents et convaincus qui préco-

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nisent le coup de force? Or, un coup de force peut-il réussir, peut-il seulement être tenté sans la complicité d’un général populaire, ou tout au moins capable d’entrainer ses hommes? Je crois donc que nous avons fait notre devoir de royalistes. Nous pouvions perdre la partie. Nous pouvions même, après avoir fait un marchepied au général, forger de nos mains un nouveau Bonaparte; Monk pouvait nous échapper. Nous savions tout cela. L’enjeu valait la peine qu’on courût tous ces risques.

Je reçus un jour un mot du comte Dillon me priant de venir le voir à son bureau sans tarder. Je m’empressai de me rendre à son invitation : « Le général Boulanger, me dit-il, est sollicité de se présenter dans plusieurs départements. Il faut 25 000 francs pour tenter la première aventure. Pour toute fortune, le général n’a que sa solde de retraite; les plébiscitaires et les bonapartistes vont certainement lui offrir l’argent nécessaire; à vous de les gagner de

vitesse. Avez-vous dans votre parti des amis prêts à faire un sacrifice peut-être inutile? Je suis en effet trop honnête pour vous tromper; je ne vous dirai pas que le général va aller du coup à la monarchie, mais Boulanger est un être sentimental. Trouvez le chemin de son cœur, vous aurez fait le premier pas. »

Le comte Dillon ne se trompait pas. 11 fallait conquérir le général Boulanger sur les républicains ; il fallait aussi le conquérir sur ses propres illusions. Le général Boulanger croyait encore à la république! J’en eus l’impression très vive, alors qu’il vint diner chez moi avec son ami Dillon. Par une ironie du destin, c’est chez M. Clemenceau que je l’avais rencontré pour la première fois. Un de mes amis, qui a occupé une haute situation en Angleterre, sir Rivers Wilson, curieux, comme tous les Anglais, de voir les hommes du jour dans tous les pays, m’avait exprimé le désir de connaître le géné- ; ral Boulanger. Je m’en ouvris à l’un de mes grands confrères, M. Clemenceau. « C’est très simple, me répondit-il; venez fumer demain soir un cigare chez moi. Boulanger y sera. »

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Nous fûmes exacts au rendez-vous. Clemenceau parla toute la soirée avec l’humour et le brio qu’on lui connaît. Boulanger l’écouta dans un silence presque absolu . Quelques jours après, M. Clemenceau m’aborda dans les couloirs de la Chambre : « Eh bien! me dit-il, que pensezvous de mon homme? » — « Ma foi, mon cher confrère, je me suis demandé, toute la soirée, du causeur ou du silencieux lequel aurait raison de l’autre! » Le général Boulanger fut moins silencieux, chez moi, pendant le dîner que je lui offrais. Il avait des yeux bleus et clairs, — les yeux de notre grand Charette — la barbe blonde, la taille souple d’un jeune homme. A son charme, on comprenait la fascination qu’il exerçait sur les foules et sur les femmes. Je sais des hommes qui n’y échappèrent pas davantage. Il me parut heureux et confiant dans l’avenir; il croyait à une république épurée, rajeunie, honnête; il voulait convier tous les Français à collaborer à cette œuvre de relèvement; il savait les royalistes assez patriotes pour mettre l’intérêt du pays au-dessus de leurs préférences. Il m’y invitait. Il me parla du Prince-Président, de la

foi du Prince dans son étoile, des rares amis qui, comme des apôtres, l’avaient aidé à évangéliser le peuple, et sur une question que je lui posai, il m’avoua qu’il n’avait pas lu les livres du prince Louis-Napoléon. Je lui offris de les lui envoyer. Il accepta. Quelques mois après, alors que je l’attendais dans son cabinet, mes yeux tombèrent sur un paquet. Il était intact. Boulanger ne l’avait pas ouvert. C’étaient les œuvres du prince Louis. Ce fut ma première déception.

Après la déclaration si loyale et si nette du comte Dillon, l’heure était venue d’aller retrouver le marquis de Beauvoir. Mais où chercher les 25 000 francs nécessaires? Qui allait consentir un pareil sacrifice sur une seule espérance, que dis-je? sur une simple illusion? Nous eûmes, le marquis de Beauvoir et moi, la même pensée. Le même nom vint à notre esprit et sur nos lèvres.

En racontant « Ce que mes yeux ont vu »,

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je me suis promis d’observer la plus scrupuleuse réserve lorsque mon récit m’entraînerait à prononcer certains noms. Le marquis de Beauvoir et le comte Dillon me pardonneront, je l’espère, de n’avoir pu respecter l’incognito dans lequel ils se complaisent. J’espère aussi trouver grâce auprès de la haute personnalité que je vénère, auprès de ses enfants qui savent mes sentiments pour leur mère, si je suis empêché de taire plus longtemps le rôle considérable, prépondérant, de Mme la duchesse d’Uzès douairière dans l’action boulangiste. L’histoire l’a, d’ailleurs, enregistré, et un remarquable journaliste, ancien député de Paris, M. Mermeix, dans un livre très documenté : Les Coulisses du Boulangisme, a noté abondamment toutes les péripéties, a nommé fidèlement tous les acteurs de ce grand drame historique. Je ne suis donc pas un révélateur, encore moins un courtisan. Je suis un témoin.

Est-il possible d’ailleurs de raconter une série de batailles en omettant le nom du général qui les a commandées?

C’était à Mme la duchesse d’Uzès douairière que M. de Beauvoir et moi nous avions eu en même temps la pensée de demander les 25 000 francs qu’il fallait au général pour tenter la fortune.

Mme la duchesse d’Uzès ne trahit pas nos communes espérances. Le marquis de Beauvoir et moi n’avions pas terminé notre récit qu’elle nous tendait un chèque.

A partir de cette heure, la duchesse d’Uzès mit un peu de son âme dans notre aventure : c'est par l'a que notre défaite elle-même ne fut pas sans honneur. Tous ceux qui l’ont approchée pourront affirmer qu’aucune spéculation humaine ne pouvait l’effleurer. Dans l’action boulanmste, elle cherchait la restauration de la monarchie; de la restauration de la monarchie elle attendait le relèvement et la grandeur de la France Que pouvait-elle espérer du triomphe? Aucun fleuron ne pouvait s’ajouter à sa couronne ducale, la première de France. Elle a pu dire fièrement, mais justement, à M. le comte de Paris : « Où le premier pair de France a passé peut bien passer le Pmi. » Et M. le

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comte de Paris, le plus grand chevalier du devoir que notre génération ait pu connaître, répondait plus tard à certains de ses amis qui regrettaient sa participation à la campagne boulangiste : « Quand j’ai vu un chrétien de la hauteur du comte de Mun, une chrétienne de la grandeur de la duchesse d’Uzès me tracer le chemin, je pensai que mon devoir était là et je vais toujours à mon devoir. » Quelle édifiante parole! Quel Prince la France a perdu! M. le comte de Paris nous eût rendu ce qui nous manque le plus, la connaissance de notre devoir.

A tous ceux qui avaient l’honneur de le voir, M. le comte de Paris donnait l'impression d'un studieux et d’un penseur. Mais c’était aussi un homme d’action; il l’avait été aux États-Unis pendant la guerre de Sécession; il l’avait été encore pendant les élections de 1885, alors que les conservateurs, conduits par lui au combat, faillirent triompher. Enfin c’était un grand chré-

82 CE QUE MES YEUX ONT VU tien. Il souffrait d’un mal inexorable. 11 sut le cacher à tous les siens. Seuls Mgr le duc de Chartres et son fidèle médecin, le docteur Récamier, connurent le secret de ses souffrances M. le comte de Paris, qui avait une plaie inguérissable, sentait sa vie s’écouler goutte à goutte. Sa fin fut aussi héroïque que celle de Napoléon III; seulement l’Empereur mourut en fataliste, Philippe YII mourut en chrétien. M. le comte de Paris a laissé un grand et noble exemple à son fils Mgr le duc d’Orléans.

Le Prince a déjà prouvé qu’il était taillé pour jouer le premier rôle, pour occuper le premier rang. Représentant de la tradition, mais ouvert aux idées modernes, il réclamait à vingt et un ans son droit de servir son pays, comme le plus simple des Français; il se présentait au bureau de recrutement, était arrêté, et condamné à deux ans de prison. Au bout de deux mois de détention, qu’il avait supportés sans une plainte, il était reconduit à la frontière et écrivait noblement : « Je préférais la prison à l’exil. Car la prison, c’est encore la terre de France. » Le peuple l’avait sacré d’un sobri-

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quet : on l’appelait le Prince Gamelle. Le sobriquet, c’est le commencement de la popularité.

Cependant la duchesse d’Uzès recevait assez souvent le général Boulanger; elle devint la confidente de ses déceptions, de ses amertumes devant les injures et les calomnies de ses anciens coreligionnaires politiques, de ses doutes sur les vertus des républicains et sur la vertu de la république; elle le consolait, elle amenait doucement son esprit à d’autres conceptions, elle dissipait ses préventions contre la monarchie; son travail fut lent, discret, adroit; elle y mit toute la délicatesse d’une femme, tout le cœur d’une Française. Le jour où elle triompha enfin des dernières hésitations du général, elle appela ses amis auprès d’elle et nous dit : « L’argent seul vous manque, m’avez-vous dit, pour conquérir le succès; il ne vous manquera plus. Je prends à ma charge les frais de la combinaison Quant au général, je

suis sûre de lui. Seulement il reste entendu que jamais nous ne ferons la moindre allusion, devant le général, au pacte secret dont je reste dépositaire. » Cette consigne, nous l’avons religieusement respectée. Je me rappelle qu’un soir nous étions tous priés à dîner par le général dans son nouvel hôtel de la rue Dumontd’Urville : une sorte de pendaison de crémaillère. C’était un vendredi et, malgré mes recommandations, on avait servi un dîner gras. On mangeait peu, on parlait moins encore. C’était glacial. Les quelques paroles qui s’échangeaient étaient si banales à côté de celles qu’on s’était promis de taire! Après le dîner, on passa au fumoir. L’installation était si récente que les calorifères n’étaient pas aménagés. On gelait. Quelle soirée! L’un des convives et non des moindres, à l’intelligence toujours si alerte et toujours si exercée, s’excusant de prendre congé du général, lui dit : « Mon général, je suis obligé de me retirer. Je pars demain matin pour l’Angleterre. Je vais voir le comte de Paris. N’avez-vous pas de commission pour lui? » — « Vous offrirez au Prince, mon cher

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ami, l’hommage de mon respect et de mon dévouement. » Ce fut tout.

Un comité fut constitué, avec l’agrément de M. le comte de Paris, pour régler et défendre les intérêts en jeu. Mes mérites ne me désignaient pas pour en faire partie; j’y fus appelé par la confiance des membres du comité et par la haute bienveillance de Mme la duchesse d’Uzès. Ma reconnaissance leur en est éternellement acquise. J’eus l’excellente fortune, au cours de la campagne boulangiste, de rencontrer souvent le comte Albert de Mun. La Providence, qui voulait faire de lui son Premier Soldat, l’avait favorisé de tous les dons qu’on peut envier : elle lui donna la beauté, quand il naquit, quand il servit, la vaillance, l’éloquence quand il parla, et quand la maladie le condamna au silence, et que, pour continuer le bon combat, il se résigna à écrire, elle lui donna encore la magnificence et l’élégance de la forme. Je m’essaie dans un portrait connu.

Ce qu’on connaît moins, c’est l’agrément de son commerce, la sûreté de ses relations, le charme simple de sa conversation. C’est un séducteur. Et je remarque que les trois plus grands orateurs de notre époque : Émile Ollivier, Albert de Mun, Paul Déroulède, sont trois magiciens de la parole jusque dans la familiarité de la vie.

Plus tard, à la veille des élections de 1889, on organisa un comité composé de douze députés. Deux de ses membres les plus considérables ont disparu : Paul de Cassagnac, un grand journaliste qui créa et illustra Y Autorité, où ses fils le continuent, et le duc de Doudeauville, le royaliste impeccable, qui occupa l’ambassade de Londres avec une rare distinction; c’était un grand catholique, doublé d’un grand patriarche. On se souvient de la toile où un artiste de talent, M. Jean Béraud, représentait le duc de Doudeauville, entouré d’un cortège de trente-quatre enfants, petits-enfants et enfants de ses petits-enfants. Voilà certes une lignée si>perbe où revivent les traditions d’honneur, d’élégance et de bonté, que l’ancètre lui a léguées I

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Un grand comité, le Comité républicain national, fonctionnait parallèlement au nôtre; c’était là que siégeaient les boulangistes de gauche, présidés par le général lui-même. Et ce fut une des hontes de la Haute Cour de vouloir établir, pour justifier un arrêt de complaisance, une entente, une alliance quelconque entre le Grand Comité National et le Comité de la duchesse d’Uzès.

Certes, on peut professer pour les opinions de M. Henri Rochefort un grand éloignement; nous les avons souvent combattues, mais ce qui est indiscutable, ce que ses adversaires les plus acharnés reconnaissent eux-mêmes, chez le grand polémiste resté debout sur la brèche, avec la même puissance, après plus de cinquante ans de lutte, c’est une probité publique qui n’a d’égale que son honnêteté privée. Jamais Henri Rochefort ne connut notre existence, nos projets, nos espérances, et je sais que lorsque la presse départementale commença

à crier en chœur : « D’où vient l’argent? » Boulanger eut soin de faire passer sous ses yeux et sous ceux des autres membres du Comité les nombreux mandats d’argent et les sommes importantes qu’il recevait chaque jour et le plus souvent d’inconnus.

N’est-il pas superflu aussi de protester ici de la meme façon au nom de Déroulède? Si Déroulède éprouve une haine en dehors des iUlemands, c’est bien pour ce qu’il appelle les Blancs par un anachronisme que je lui ai souvent reproché. Je me souviens que, quelques jours avant les élections générales, c’est-à-dire avant notre défaite définitive, je le croisai, au Langham Hôtel; il descendait l’escalier pour se rendre auprès du général, et, du plus loin qu’il m’aperçut, il s’arrêta et m’apostropha : « Ah 1 vous voilà, me dit-il, vous venez encore essayer de nous enlever Boulanger. Vous n’y réussirez pas. Boulanger est à nous. Cherchez ailleurs un pont entre la république et la monarchie. »

Paul Déroulède avait été un peu brusque. Depuis cette époque, je m’honore d’être un de

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ses meilleurs amis. D’ailleurs, peut-on le connaître sans l’aimer et l’estimer?

Boulanger pouvait tromper ses amis, il se trompait lui-méme, en jouant au conspirateur; il était demeuré, en dépit de lui-même, un soldat, et la discipline à laquelle il s’était si longtemps soumis le tenait de telle façon, qu’il ne put jamais se décider à s’affranchir complètement de sa domination.

Libéré de toute « servitude militaire » par le Conseil d’enquête qui le mit en disponibilité par retrait d’emploi, il n’osa braver ouvertement ceux qui se proposaient d’arrêter brutalement sa fortune ; il multiplia les manifestations bruyantes, parada, caracola, s’étala dans un hôtel de belle apparence, se multiplia dans les salons où volontiers on le traitait en prétendant, même en souverain. Mais il montra toujours pour la loi écrite un respect qui se conciliait malaisément avec les ambitions qu’on devait lui supposer.

Une seule fois il fit une sorte de déclaration, en style familier, où la Constitution se trouvait directement menacée. C’était le 31 décembre, à

une soirée que M. Laguerre donnait en son honneur et à laquelle j’assistais.

A minuit, le maître de la maison, entouré d’un nombre important de membres de la Ligue des Patriotes, offrit en leur nom à Boulanger une fort belle canne où était encastrée la médaille de la Ligue :

— Général, lui dit-il, nous vous remettons, comme à notre chef, le bâton de commandement.

Et le général, retournant la canne, parut en examiner avec attention le bout ferré :

— Je cherche, dit-il, le balai qui devra compléter l’œuvre du bâton.

On l’applaudit avec enthousiasme et l’un de ses fidèles lui dit :

— Général, c’est à l’Élysée que l’an prochain nous vous offrirons nos vœux.

Et un autre surenchérissant :

— A moins que l’on ait, d’ici là, reconstruit les Tuileries.

Je ne sais ce qu’est devenue la canne; quant au balai, c’est entre les mains de M. Constans que nous l’avons vu fonctionner à quelques

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mois de là, et ce fut contre le général qu’il s’en servit.

On comprendra aisément qu’Henri Rochefort et Déroulède aient pu ignorer noire Comité, puisque j’appris plus tard de M. Constans luimême qu’il l’avait à peine soupçonné ou tout au moins qu’il l’avait traité en quantité négligeable.

De longs mois après les élections, je rencontrai M. Constans chez un ami commun. En beau joueur, je le félicitai d’avoir gagné la partie, je le complimentai aussi d’avoir beaucoup su et d’avoir beaucoup deviné :

« Bah ! je ne mérite pas tous ces éloges. Imaginez-vous que je n’ai pas cru à votre Comité. Et savez-vous pourquoi? Peut-être ne me pardonnerez-vous pas ma franchise 1 Je n’y ai pas cru parce que vous en faisiez partie. J’avais si souvent entendu dire, j’avais lu si souvent que vous étiez un boulevardier, un « homme du monde », que je me suis dit : un comité où

est Arthur Meyer, ça ne compte pas. Je vous

fais des excuses, ça comptait... et vous aussi! »

J’aurais pu lui répondre :

« Pour une fois que je fus sérieux, à ce moment-là, je n’ai réellement pas eu de chance. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Vous saviez qu’il n’y avait pas de complot et cependant vous avez convoqué la Haute Cour et vous avez obtenu la condamnation de Boulanger, de Rochefort et deDillon! Ce n’est pas très élégant. Vous aviez l’air de venger une offense personnelle. Et voulez-vous me dire comment les républicains ont récompensé vos services? En vous renversant du pouvoir, en vous empêchant d’y remonter. Qu’aurions-nous fait de pire? Pensez-vous que mes amis allaient recommencer Brumaire ou le Deux-Décembre? A votre exemple, ils aiment la légalité ! Ils entendaient continuer la république avec Boulanger comme président; ils se proposaient seulement d’offrir la vice-présidence au baron de Mackau. Deux précautions valent mieux qu’une! La Chambre dissoute, on aurait préparé tranquillement, doucement, une Constituante. Il au-

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mit fallu lin bon ministre de l’intérieur pour cette cuisine électorale. Je serais étonné qu'on n’eût pas songé à vous. Vous auriez refusé, me dites-vous. Tous mes regrets! On en eût trouvé un autre — moins entendu que vous. La Constituante aurait fait une Constitution et proclamé un Roi pour l’appliquer. Voyez ce que la république a fait de la France. Croyez-vous que la monarchie aurait eu de la peine à faire mieux? » L’existence parallèle entre les deux comités de droite et de gauche fut une des faiblesses de notre combinaison, une des causes multiples de notre échec. Le comte Dillon était rovaliste; il souhaitait le triomphe de nos projets, mais il estimait qu’assistant aux réunions des deux comités, il avait le devoir strict de ne trahir aucune délibération au profit de l’un des deux comités. C’est ainsi que nous apprenions seulement par la lecture des journaux que M. Laguerre avait été chargé par le Comité national de porter à la tribune une déclaration de guerre contre M. Constans. Il l’avait fait avec son éloquence coutumière. C’était une erreur. M Constans était un adversaire qu’il fallait ménager. Il

était au moins inutile d’en faire un ennemi acharné. Prévenus par le comte Dillon, nous aurions peut-être combattu cette résolution. De leur côté, les boulangistes de gauche auraient pu nous signaler une faute capitale que nous avons commise.

Le général Boulanger avait une amie qui exerçait sur lui un empire absolu. Nous l’avons ignorée, c’est-à-dire que nous n’avons rien fait pour nous rapprocher d’elle et pour l’associer à nos projets. On a raconté depuis que, nouvelle Dalila, elle avait vendu son ami aux républicains. J’estime que c’est une pure calomnie. A Jersey, Déroulède questionna un jour Mme de B... : « Êtes-vous, lui dit-il, une grande ambitieuse ou une grande amoureuse? Si vous êtes une grande ambitieuse, rien n’est encore perdu. Faites rentrer le général. »

Mme de B... aurait pu lui répondre, elle lui a peut-être répondu :

« J’aurais voulu être l’une et l’autre, j’ai

LE BOULANGISME

commencé par être une grande ambitieuse : la fortune m’a condamnée à n’ètre qu’une amoureuse. J’ai espéré d’abord que, grâce au divorce, grâce à l’annulation du premier mariage de Boulanger, je pourrais être associée légalement aux grandes destinées de mon mari. Je le voulais grand pour être grande à ses côtés. Mme Boulanger, et je ne puis lui en faire grief, s’est opposée au divorce. La cour de Rome a refusé l’annulation. J’étais donc réduite, si le général triomphait, au rôle de favorite. Vous savez aussi bien que moi qu’une favorite finit par être délaissée. Croyez-vous que j’aie ignoré les nombreuses et très flatteuses coquetteries dont il a été l’objet? J’ai préféré mon bonheur à sa puissance. Ce n’est pas héroïque, c’est humain. Pour qu’il ne m’échappe pas, j’ai voulu l’avoir à moi toute seule. Je décidai son premier départ. La duchesse d’Uzès — un noble cœur — a pu le faire rentrer une première fois, elle a échoué la deuxième. Ce n’est pas le génie seul de M. Constans qui a sauvé la république. C’est aussi, c’est surtout l’amour. Je l’ai empêché de rentrer en France pour jouer la partie suprême.

J’ai su les démarches les plus pressantes des boulangistes de droite et de gauche. J’ai su la scène terrible qui eut lieu entre mon ami et M. Arthur Meyer, venu de Paris pour décider son retour. Dans l’unique entrevue qu’il ait jamais eue avecM. le comte de Paris, le Prince lui a demandé de rentrer. Il ne s’est pas soumis. Qu’irait-il faire, d’ailleurs, aujourd’hui, à Paris? Enfant gâté de la fortune, il a laissé passer son heure; soldat courageux, croyez bien qu’il ne fut jamais lâche ou, s’il le fut, ce fut par amour pour moi. Je me sens frappée à mort, mon ami le sait. Croyez-vous qu’il m’abandonnerait en un pareil moment? N’insistez pas, croyez-moi. Yous échoueriez. Jele bénis de m’avoir aimée plus que son ambition, plus que sa renommée. Moi morte, je me demande ce qu’il deviendra. Je le confie à ses amis. »

Mme de B... ne s’était pas trompée; le général Boulanger ne devait plus revoir la France. Quelques mois après, le général et son amie se réinstallaient à Bruxelles. Mme de B... s’éteignait doucement et le général allait se tuer, inconsolable, sur la tombe de son amie. Le vœu

LE B 0 U L A N Ci I S M E

suprême de Mme de B... était exauce. Ils étaient réunis dans la mort!

Le visiteur du petit cimetière d’Ix elles passe indifférent aujourd’hui devant une pierre où sont inscrits deux noms : « Marguerite et Georges ». qui ne lui disent rien. Boulanger s’était jugé. Il voulait ne laisser qu’un prénom à l’histoire.

Est-il besoin maintenant de vous raconter, comme je vous l’avais promis, pourquoi le cavalier annoncé par M. Charles Dupuy était tombé de sa monture? C’est qu’il avait fait monter l’amour en croupe avec lui.

Le général Boulanger ne nous avait pas trompés; nous nous étions trompés sur lui. Le boulangisme, c’est du bonapartisme qui ne réussit pas. Pour qu’il réussisse, il lui faut Bonaparte, et Boulanger n’était un Bonaparte que dans « l’idée » populaire. C’était un Bonaparte « idéal » .

Ce qui fait la beauté essentielle de l’homme, c’est qu’il y a en lui une somme d’idéal qu’il

lui faut impérieusement dépenser. Tantôt il le place dans un régime, tantôt dans un homme, et il est tout surpris quand le régime n’atteint pas la perfection qu’il a rêvée, quand l’homme n’est pas le héros attendu : c’est que régime et homme sont des matériaux essentiellement humains, tandis que l’idéal que nous portons en nous est une étincelle divine.

La république s’était à peine remise des attaques furieuses du boulangisme qu’elle était menacée d’une rechute qu’on pouvait croire mortelle

Le dictionnaire de la langue républicaine, si riche déjà en épithètes scandaleuses, allait s’enrichir d’un mot nouveau : le Panamisme.

Nos yeux ont vu M. Jules Delahaye se dresser en justicier à la tribune et jeter à la Chambre et à la France la liste des 104. Nous avons entendu les députés, effarés, hurler ces seuls mots : « Des noms! Des noms! » Nous pensions que cette fois les petits, frappés dans leur épargne, allaient rejeter les parlementaires dans un hoquet de dégoût. Une main mystérieuse opéra, nous dit-on, dans l’ombre, et calma la tempête qui allait se déchaîner. Encore une fois la république était sauvée !

On se souvient de la parodie de justice qui se joua aussi bien à la commission d’enquête instituée par la Chambre qu’à la cour d’assises où durent comparaître certains parlementaires.

Qui songerait à décrire les cercles de l’enfer après le Dante? On n’ajoute pas un chapitre au magnifique livre de M. Maurice Barres : Leurs Figures. Deux figures qui ne pouvaient trouver leur place dans l’œuvre de M. Barres se détachent lumineuses sur le fond obscur de cette gigantesque fresque : celle de M. Charles de Lesseps, un héros de la piété filiale; celle de Mme Cottu, une héroïne du dévouement conjugal.

Une autre figure, encore plus haute, a hanté longtemps mon cerveau. C’est celle d’un vieillard assis dans un grand fauteuil près du feu, loin des scènes qui se déroulent à Paris. Une compagne d’un dévouement sublime, des enfants touchants dans leur recueillement ingénu, veillent religieusement sur lui. Le vieillard semble ne rien écouter, ne rien entendre des voix du dehors. Sa figure s’est figée dans une immobilité complète. Ses sens sont comme aho-

L'ANTISEMITISME 103

Iis. Un rideau est tombé entre le monde extérieur et lui. Eh bien! imaginez que ce vieillard ait volontairement éteint la lumière de son regard, fermé ses oreilles à tous les bruits, scellé ses lèvres à toutes paroles, se soit emmuré tout vivant! Imaginez qu’au risque de désespérer sa femme et ses enfants par le spectacle de son amoindrissement, il ait accompli cette supercherie sublime pour épargner à son pays, que jugera l’bistoire, la honte d’avoir traîné en cour d’assises le grand Français qui avait ouvert le canal de Suez au commerce du monde émerveillé, auquel l’Académie avait offert un fauteuil sans qu’il le sollicitât, l’homme que l’Empereur avait voulu nommer duc de Suez et qui avait voulurester simplement Ferdinand de Lesseps.

La réalité est peut-être moins shakespearienne.

Il se peut que Ferdinand de Lesseps soit mort, tout simplement, dans l’inconscience. Je ne le crois pas. En tout cas, la postérité le vengera de l’ingratitude publique.

Déjà nos contemporains ont vengé son fils, Charles de Lesseps, de l’injuste condamnation

dont il fut frappé; s’il dut s’asseoir un jour sur le banc des prévenus, c’est qu’il y fut conduit par une honnêteté presque chevaleresque.

L’entreprise du Panama fut accueillie d’abord dans l’opinion publique avec la faveur qu’avait rencontrée son frère aîné, l’isthme de Suez, mais elle fut mal défendue par notre gouvernement contre les jalousies et les rivalités américaines; aussi la catastrophe que n’avaient su ni prévoir ni conjurer les pouvoirs publics, provoquat-elle de fâcheuses suspicions sur le rôle joué par les ministres et par le Parlement. Des interpellations étaient annoncées. Il fallait trouver un bouc émissaire et le gouvernement n’hésitait pas à offrir en holocauste à l’opinion, avec Ferdinand de Lesseps, l’initiateur, le créateur, tous les membres du Conseil d’administration. C’était le repas des lions.

Nous étions parmi ceux qui estimions qu’une grande nation ne saurait jamais méconnaître les services de ses grands serviteurs et qu’un homme qui a donné beaucoup ou même un peu de gloire à son pays a des droits privilégiés à une indulgence exceptionnelle, même

si par aventure il avait besoin d’y faire appel.

Nous étions de ceux encore qui pressentions que de hauts fonctionnaires, peut-être des ministres, et en tout cas des parlementaires n’avaient pas donné mais bien vendu leur vote, lorsque fut sollicitée du Parlement l’autorisation d’émission de valeurs à lots.

Je causais un soir de la question du jour avec M. Cornély, qui, à cette époque, était mon meilleur lieutenant au Gaulois. Nous tombâmes d’accord qu’il n’y avait qu’un homme qui pouvait déchirer tous les voiles, c’était Charles de Lesseps, administrateur délégué de la Compagnie du Panama.

Je lui demandai une entrevue. Le lendemain j’étais chez lui.

« La tactique du gouvernement est très simple, lui dis-je, vous allez être tous jetés à l’eau. La diversion est habiie ; il n’y a qu’un moyen de la déjouer : c’est de faire d’un scandale individuel un scandale public. Vous ne serez plus les dilapidateurs de la fortune publique, vous apparaîtrez comme les victimes de la corruption parlementaire. Dites-moi la vé-

4 06 CE QUE MES YEUX ONT YU rite, elle sera portée à la tribune et vous serez vengés. »

Et M. Charles de Lesseps me dit : « Ma conscience m’interdit de vous répondre Quand bien même, ce que je nie, quand bien même les administrateurs, les amis du Panama, pour servir ses intérêts, auraient employé des procédés que je blâme, croyez-vous que j’aie le droit de dénoncer des gens qui ont eu confiance dans ma loyauté et dans ma discrétion? Non, je ne dirai rien, je n’ai rien à dire. Notre honnêteté sortira victorieuse, sans dénonciation, de cette campagne qui m’afflige encore plus pour mon père que pour nous; et puis, je vous le dis très loyalement, j’aime la république. Je ne dis pas que mon idéal républicain soit réalisé en ce moment, mais je veux épargner à la république ce flot de boue que vous n’hésitez pas à faire jaillir sur elle. Vous êtes un homme de parti, c’est votre affaire. Je ne vous aiderai pas. »

Rien ne put ébranler sa résolution. Enfin, de guerre lasse, je lui dis :

« Eh bien! puisque vous mettez votre bon-

ncur à vous taire, je m’incline, mais vous pouvez au moins répondre à cette question : On dit que c’est le baron Jacques de Reinach qui s’est chargé de la besogne parlementaire. Oui ou non, son nom figure-t-il sur vos livres de comptabilité? »

« Sur ce point, me dit Charles de Lesseps, je n’ai aucun scrupule à vous répondre; la comptabilité du Panama est à la disposition de tout le monde ; consultez-la et vous y verrez que M. Jacques de Reinach a reçu cinq millions. C’est tout ce que je peux vous dire. »

C’était peu, c’était assez.

A déjeuner au Café Anglais, je rencontrai un des convives habituels de notre table, administrateur du Suez et du Panama, homme d’une intelligence et d’une activité qui se continuent aujourd’hui. Je le pris à part, je lui racontai ma démarche auprès de M. Charles de Lesseps, son collègue.

« Vous ne m’étonnez pas, me dit-il, Charles de Lesseps est un bloc d’honnêteté, il ne parlera pas. Quant à moi, même si je savais quelque chose, je n’aurais qu’à m’inspirer de

l’exemple de mon chef, mais à la Compagnie je ne m’occupais pas de questions de trésorerie, je ne sais donc rien ou presque rien. »

Et comme je lui faisais remarquer que M. de Lesseps n’avait pu me cacher que le baron de Reinach figurait sur les livres de comptabilité de la Compagnie et qu’au moins sur ce point il pouvait m’éclairer, il me répondit : « C’est vrai. » Alors je lui dis : « Mais enfin pourquoi ces millions? Qu’est-ce qu’il en faisait? » Mon interlocuteur me répliqua : « Ce ne sont pas mes affaires. Tout ce que je puis ajouter, c’est que l’argent de M. de Reinach était déposé dans une maison de banque et que pour payer il tirait des chèques sur cette maison. Au profit de qui? je veux l’ignorer. »

Tout naturellement je demandai le nom de cette maison de banque : « Je crois que c’est une maison Thierry, Thiercet, Thierret, je ne me rappelle plus exactement. »

Je finis mon déjeuner et je rentrai au Gaulois, où je trouvai mon fidèle administrateur général M. Schmoll. Je me fis apporter le dictionnaire Bottin de Paris et je le feuilletai pour

voir s’il existait des banquiers dont le nom rappelait comme consonance l’un de ceux qui m’avaient été indiqués. Il y en avait trois ou quatre. Je priai alors M. Schmoll de se rendre immédiatement à la Bourse avec les trois ou quatre noms que j’écrivis sur un morceau de papier et de tâcher de me rapporter des renseignements sur ces diverses maisons de banque.

Au bout d’une heure, M. Schmoll rentrait. Il avait fait bonne chasse : il avait appris que M. Thierrie, chef d’une importante maison de valeurs en banque, avait comme fondé de pouvoirs un cousin du baron de Reinach, que cette maison avait pour principal commanditaire le baron Jacques de Reinach et qu’elle était chargée, presque exclusivement, de toutes ses opérations.

L’association n’était pas difficile à établir. Cuvier mit plus de génie à reconstituer un animal antédiluvien avec une simple mâchoire qu’on lui avait apportée. Le soir même je communiquais à mon collaborateur, M. Cornély, le résultat de ma visite, mes diverses conversa-

tions de la journée, le résultat de mes recherches. Il en apprécia l’importance et me dit : « Il n’y a pas un instant à perdre, il faut aller voir M. Jules Delahaye. »

Je n’avais pas l’honneur de connaître encore le vaillant député de Maine-et-Loire. Je savais que, préoccupé des dangers qu’on avait fait courir à la petite épargne, il était décidé à rechercher les responsabilités et à demander la punition des coupables. D’ailleurs, voici le texte de l’interpellation qu’il devait présenter à la tribune : « Je demande à interpeller le gouvernement sur les lenteurs de la justice à faire la lumière sur l’entreprise de la Compagnie du Panama. »

Chez M. Delahaye je me trouvais en face d’un honnête homme. Il y en a encore beaucoup plus qu’on ne dit et ce sont les malhonnêtes gens qui font courir le bruit contraire. M. Delahaye saisit au premier mot l’intérêt de la communication que je venais de lui faire. Il réfléchit : il lui sembla tout d’abord cruel de démasquer ses collègues et de vouer des parlementaires à l’indignation publique, mais le sen-

timent du devoir l’emporta dans son âme. Il lui fallait vingt-quatre heures pour préparer son discours. Il s’enferma et ne sortit de chez lui que pour aller à la Chambre.

Ce que fut cette interpellation, je l’ai écrit plus haut. C’est l’honneur d’une carrière parlementaire. M. Delahaye la poursuit patriotiquement.

Fort à propos une jolie brise, une brise qui nous venait du nord, allait balayer toute cette houe du wilsonnisme et du panamisme, dans laquelle s’enlisait la république. L’amiral Avelane avait quitté la Russie pour venir à Paris, à la tète de ses marins. L’enthousiasme était général. Tous les partis faisaient trêve à leur opposition pour s’unir dans un sentiment d’allégresse et d’espoir Si la république avait su réaliser leurs patriotiques espérances, elle pouvait se fonder définitivement sur la reconnaissance nationale.

Le but qu’avait poursuivi depuis 1871 notre diplomatie était enfin atteint. L’entente était

112 CE QUE MES YEUX ONT VU conclue. Un diplomate de la grande école, le marquis de Montebello, secondé par une femme admirable de volonté et d’intelligence, avait gagné le cœur d’Alexandre III. Le général de BoisdefTre, chef d’état-major général de l’armée, qui depuis... mais alors... venait, aux applaudissements des républicains eux-mêmes, de négocier heureusement et de signer une convention militaire avec son collègue de l’armée russe. On ne savait rien des articles de la convention, on en espérait tout.

Nous étions, en tout cas, assurés que nous avions cessé d’être des isolés en Europe, que nous y comptions un grand ami. Les vieux peuples sont comme les enfants, ils aiment à être aimés. Pour honorer notre hôte, Paris voulut se surpasser. Au fracas des canons, au son des cloches, au pavoisement des rues, à l’éclat des illuminations Paris ajouta une série de fêtes dont la splendeur fut incomparable. La presse reçut le précieux mandat de les régler; elle me fit l’honneur de me désigner parmi les organisateurs. J’aurais donc mauvaise grâce à m’étendre jjompeusement sur la magnifique or-

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