‹ Ce que n'a pas dit CalmetteChapitre 6 sur 11 · PR RESTE LE SE · texte numérisé non relu

PR RESTE LE SE

déplacer, sans son consentement; il murmure avec mé lancolie :

— Encore un auquel il va falloir donner de l'avance: ment. à

Il n’y a, pour ainsi dire, pas un dossier de magistrat qui ne contienne aux moins dix recommandations poli=s tiques. C’est en pesant ces recommandations, que les ministres font les mouvements judiciaires. ÿ

‘Nul ne saurait être autorisé à administrer d’un peu haut la justice, s'il n’a su, au préalable, administrers utilement ses amitiés.

Le Quatrième Pouvoir Va

Une grande industrie

Le directeur d’un journal est rarement un journaliste; ce n’est presque jamais un homme politique; c’est, le plus souvent, un entrepreneur de travaux publics; c’est toujours un industriel. L

Quelquefois, le journalisme constitue sa seule indus trie, quelquefois il ne constitue que la branche annexe d’une industrie principale. Mais, dans l’un ou l’autre:

cas, le journalisme implique l’ exploitation d’une grosse maison de commerce.

Le chiffre d’affaires de certains journaux dépasse trente millions de francs. Une feuille quotidienne dé troisième ordre exige un déplacement de fonds de quinze cent mille francs par an. On conçoit que, pour administrer de pareils budgets, il ne suffise pas d’avoir de la fantaisie, de l'esprit, ni même du talent. ;

Le directeur d'un journal est donc, avant tout, un chef d'industrie. Il engage et il risque chaque jour des capitaux considérables. Il a, dès responsabilités vis-4 vis des actionnaires, qui lui font confiance, vis-à-vis des fournisseurs, qui lui font crédit et même vis-à-vis des journalistes, qu’il fait vivre. è

Il est possible qu’il ait en outre des responsabilités morales, mais celles-ci ne viennent qu'après celles-là

C'était jadis dans son indépendance qu’un directeur de journal mettait son honneur professionnel. Aujourd’hui, l'honneur repose sur le respect des échéances.

En 1830, un journal paraissait sur quatre petites pages de papier à chandelles; il contenait quelques articles peu ou point payés, pas de dépêches, pas d’informations coûteuses, pas d'illustrations. Il coûtait cinq sous. ë

Aujourd’hui la plupart des journaux paraissent sur six, huit, dix et douze pages. Ils sont imprimés sur papier coûteux, illustrés de clichés onéreux ; ils publient les articles chèrement payés d’académiciens ou de personnalités en renom, des colonnes de dépêches dont certaines au tarif de plusieurs francs le mot — et ils sont vendus trois centimes et demi aux entrepositaires. x

Comment vivent-ils donc ?

Ils vivent de leur publicité — à moins, bien entendu, qu'ils ne vivent de leurs trafics.

Un journal peut se passer de journalistes, il peut se passer même de paraître (1)..Il ne peut pas se passer de publicité.

Quant aux lecteurs, ils représentent à proprement parler une charge. Et je sais bien que les journaux sont faits pour les lecteurs, comme les députés sont faits pour les électeurs : mais journalistes et parlementaires supportent cette sujétion avec la même impatience.

Somme toute, le lecteur en lui-même coûte au journal plus qu'il ne lui rapporte, On est obligé de le rechercher cependant, parce que, malgré tout, le plus souvent, la valeur de la publicité est subordonnée au nombre des lecteurs. Ainsi s'explique l’immense effort des entrepreneurs de publicité, pour faire monter leur tirage.

De là, les informations, les frais de toute sorte, voire la littérature.

Mais, ne vous y trompez pas : il ne s’agit pas de vendre plus, pour gagner plus : il s’agit de vendre plus pour accroître la valeur de ses placards de réclame.

Petit axiome commercial à l’usage des lecteurs exi-

(1) Il existe quelque part une nécropole des journaux qui ne paraissent plus. Un industriel ingénieux, qui en détient les titres, les fait inscrire de temps à autre en tête des\colonnes d’une autre feuille et touche le montant d'anciens traités de publicité. Son industrie prospère.

geants : les bénéfices nets. d’un journal sont toujours inférieurs aux recettes de sa publicité.

Ainsi se définissent les nécessités auxquelles le directeur de tout journal ne saurait se dérober : des informations pour avoir de la publicité; de la publicité pour payer les informations et distribuer des dividendes.

Il peut, en dehors de cela, poursuivre les conceptions politiques les plus hautes, ïl peut nourrir les croyances les plus désintéressées. Maïs il n’a le droit de risquer la faillite ni pour sés conceptions, ni pour ses croyances.

Avant de prendre une détermination quelconque, le directeur responsable d’un journal — füt-il un apôtre, fût-il un saint — est contraint d'envisager ces deux termes :

10 Ne pas froisser ceux qui détiennent les informations, c’est-à-dire toutes les puissances politiques et administratives.

20 Ne pas heurter ceux qui détiennent la publicité, c’est-à-dire toutes les puissances commerciales et financières.

C'est à ce prix qu’un journal est indépendant.

Et je veux bien que ce soit la faute des journaux; mais c’est avant tout la faute du public.

Si jamais Je bon public, Fexcellent public, qui se gausse de ces servitudes, s'avise de vouloir lire un journal complètement indépendant qui n’ait besoin ni du pouvoir, ni de ses agents, ni du commerce, ni de ses représentants, il l’aura. 11 lui suffira de payer ce .qu'on lui vend, au prix de revient. S'il y avait en France dix mille personnes résolues à sacrifier chaque matin quatre ou cinq sous pour le seul plaisir de lire un journal qui ne soit le prisonnier ni de ses subventions, ni de sa publicité, ni de ses actionnaires. ce journal paraitrait demain. Mais n'y comptons pas trop. à

I] y avait une fois, voici quelques années, un journal qui avait tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et soulevé un tumulte inouï parmi les passions françaises. Cependant, dans la paix publique rétablie, ce journal voyait se calmer le zèle-de ses lecteurs. Il fit un plébiscite pour demander à ses derniers fidèles s'ils seraient disposés à payer dorénavant deux sous leur journal, pour lui permettre de vivre et de rester fidèle

à sa politique. Vingt mille lecteurs enthousiastes répondirent :

— Deux sous, trois sous, cinq sous, si vous voulez.

On les:crut. Moins d’un an après, le journal ne tirait même-plus à six mille.

Car personne ne se croit assez riche pour payer deux sous à ses partisans ce qu’il.peut avoir pour cinq centimes chez l'adversaire.

Pa

Qu'il faut respecfer les puissances politiques.

On appelle les journaux gouvernementaux quand ils

sont serviles.

On les appelle indépendants, quand ils ne sont que

gouvernementaux.

On appelle journaux d'opposition ceux qui sont en coquetterie avec le pouvoir.--

Il existe encore quelques rares organes qui ne sont reliés au Gouvernement par rien, ni par personne. Mais il est entendu qu’on ne doit pas les prendre au sérieux.

Grâce à cette disposition tutélaire, on peut ranger les journaux en deux catégories essentielles :

1° ceux qui ne parlent pas;

2° ceux dont les propos sont sans importance.

Gorollaire : Dès que les opinions d’un journal commencent à compter, ce journal cesse d’avoir des opi-

nions.

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La presse a besoin du Gouvernement. Mais le Gouvernement a besoin de la presse. Il serait, dans ces conditions, absurde que l’on ne finit pas par s’entendre. Aussi s’entend-on assez facilement.

Pour s'entendre avec la presse, le Gouvernement dispose de plus d’un moyen.

— Et d'abord, dira-t-on, il y a les fonds secrets?

Il est certain que quelques journaux officieux reçoivent de petits subsides et que quelques journalistes complaisants touchent de menues rentes. Mais c’est peu

. de chose au total. Tous les fonds secrets ne suffiraient pas à faire vivre six mois un journal de second ordre (1).

(1) Les fonds secrets se montent à un million de francs par an. Encore plus de la moitié de cette somme a-t-elle une affectation connue, contrôlée et quasi publique.

-— Il existe aussi des moyens de coercition?

Ils sont réels. La presse est libre; c'est-à-dire qu’un journaliste peut tout écrire, à charge, bien entendu, d’en répondre devant les tribunaux. Il ne doit en particulier ni injurier, ni diffamer. Urbain Gohier résume excellemment cette législation : « Un voleur füt-il pris en flagrant délit, la loi interdit au journaliste : 1° d’appliquer à cet homme le nom de voleur ; 20 d’écrire que cet homme a volé (1). » .

La librairie également est libre. Cependant les kiosques de journaux sont la propriété des villes; les kiosques des gares sont la propriété des grandes compagnies et de l'Etat; les camelots sont étroitement régentés par la police. Il devient, dans ces conditions, assez facile de supprimer la vente d'un journal qui gêne.

Le Gouvernement peut donc faire poursuivre les journaux par le parquet, il peut plus facilement encore arrêter leur vente. Mais ce sont des moyens dangereux, dont il n’use qu'avec beaucoup de prudence.

Aussi bien le Gouvernement dispose-t-il d'armes autrement redoutables. Les journaux ont besoin d’informations : le Gouvernement qui, le plus souvent détient les nouvelles, pourra les donner ou les refuser au gré de sa fantaisie, sans que nul n’ait le droit d’incriminer ses caprices.

Les grands journaux sollicitent des fils télégraphiques spéciaux ou l'exclusivité temporaire d’une ligne de téléphone; les feuilles les plus humbles fabriquent, au quai.d'Orsay, une dernière heure, avec des télégrammes qu’ils n’ont jamais reçus; tous ont besoin des nouvelles officielles et chacun recherche la primeur des informations sensationnelles.

Dès lors que le Gouvernement rend à la presse tant de services, on conçoit qu'il lui soit relativement facile de se la rendre favorable.

. Un jour, Waldeck-Rousseau, las des attaques, dont

- (1) La presse est tellement libre que la neuvième chambre, à Paris seulement, consacre une audience par semaire à juger les délits’de presse. Sans préjudice, bien entendu, des procès civils et des procès d'assises.

ne

journaux, chaque matin, l’abreuvaient, intima à tache chargé du service de la presse l’ordre de faire sser ces violences. L’attaché supplia les journalistes mobtint rien. Waldeck, mis au courant de ces démarches, lui interdit de les continuer et lui réitéra lordre de s'arranger. L’attaché comprit, cette fois. Le lendemain, les coupures de presse étaient de moitié Moins nombreuses, mais toutes étaient favorables. On Mavait communiqué que des nouvelles heureuses. * Si un Charles X ou un Louis-Napoléon renouvelait aujourd'hui son coup d'Etat, il n'aurait plus besoin, mme jadis, de faire briser les presses, il lui suffirait (le retirer aux journaux leurs moyens d’information, Le lendemain, ils seraient tous ralliés à sa cause.

CA

L Un fait caractérise cetle dépendance réciproque des

pouvoirs publics et des journaux.

- Les reporters des journaux de toutés nuances, qui compagnent le président de la République dans ses yages officiels, reçoivent des places dans son train écial et sont hébergés par lui, pendant toute la durée

du voyage.

Par un juste retour de courtoisie, ils revêtent comme

et, s’il le faut, dès huit heures du matin, l’habit noir,

qui ce ISNRE des DO eDIS On les Appels: encore

ponsi lorsque Louis XIV se rendait à quelque#uerre, il se faisait suivre d'écrivains, chargés de noter, au jour le, jour, le détail de sa gloire. ‘On les pommait historiographes. Cest en vain qu'on chercherait dans leurs écrits le récit d’une défaite.

» Autre trait: le président du Syndicat de la presse parisienne n’a de sa vie signé un article. Mais c’est un ancien ministre.

Pa

Qu'il faut ménager les puissances commerciales

D Lorsqu'un journal s’est préoccupé de ne point déplaire. au Gouvernement, il doit s'inquiéter par surcroît de plaire :

19 Aux pharmaciens et aux droguistes ; 20 Aux maisons de banque et aux sociétés de crédit 3° Aux marchands de modes et de nouveautés:

4° Aux industries alimentaires ;

50 Aux constructeurs d'automobiles. ;

Telles sont, en effet, à l’heure présente, les print pales sources de publicité qui alimentent la press L'ordre dans lequel nous les classons est à peu pr celui de leur importance. Il va de soi cependant leur rang varie selon les journaux: la publicité finan cière, qui tient une place assez médiocre dans certailk grands quotidiens, occupe un rang considérable dan la plupart des petits. La mode, les produits alimen taires et l’automobile ne recherchent pas nécessairé ment les mêmes clientèles. Pourtant les produits phar maceutiques tiennent partout la première place. $

Il va de soi qu’en dehors de ces industries princk pales, il importe d’en ménager un certain nombr d’autres, mais celles-ci ne viennent que très loi derrière celles-là. ;

Les métallurgistes entretiennent surtout des journau spéciaux et les grands magasins ont une tendance faire de plus en plus eux-mêmes leur publicité, park distribution des catalogues à domicile. Cependant nl les uns ni les autres ne méritent d'être négligés.

Les compagnies de chemins de fer n’accordent là plus souvent que des gratuités de parcours et les théâtres paient leur réclame avec des loges et def fauteuils d'orchestre. Mais ceci encore a son prix.

(4 suivre).

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