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quand il fut à quinze pas de lui. Alors il remarqua avec étonnement que ses doigts tremblaient.
Les agents firent volte-face. Volodia, rouge, les cheveux collés au front, grimaçant à cause du soleil, regarda par le trou. Tout proche, presque au mur, était couché le fileur qui le surveillait, Il était en poddiovka grise, allongé sur le dos, les pieds vers le bois. Volodia détailla ses bottes sales aux semelles usées ; le visage rond, couvert de boutons, gonflé d'alcoo!, était comme vivant ; les moustaches remuaient imperceptiblement. Plus loin, à une quarantaine de pas, à droite, près de la porte, gisait le capitaine de gendarmerie, tout recroquevillé : le soleil brillait sur les boutons de son uniforme, Le troisième qui venait de tomber, un agent, était blessé mortellement. Il était assis sur l'herbe, ses genoux maigres repliés, sa main droite soutenant sa poitrine: de sa bouche coulait un filet de sang écarlate.
Dans la porte cochère tout était redevenu tranquille, Volodia, sans aucun espoir, regarda de nouveau le mur élevé, Il était uni, sans la moindre anfractuosité et mesurait deux sagènes de hauteur. Toujours aussi crispé 1l s’assit sur la terre, derrière le bois. En tirant le bois il s'était enfoncé une écharde dans le doigt et souffrait. Il restait assis sans remuer, ne pensant à rien, sentant l'impossibilité de fuir et ne tächant même pas de se sauver. Par terre se trouvaient des copeaux mouillés. Il en ramassa un, long, aigu, avec au bord du goudron séché et, sans savoir pourquoi, l'agita en l'air. Il se rappelait sa jeunesse, une cour aussi vaste, le ciel aussi bleu, du bois pareil et lui, un garçon gai qui jouait à la paume, * C’est un beau jeu ” se dit-il avec un sourire. Sur la terre mouillée, lavée par la pluie de la veille, il était désagréable d'être assis. Volodia se leva lentement et, la tête penchée, en arc-boutant son immense corps, 1l grimpa le long du mur. Pourquoi grimpait-il 2 il l'ignorait. Il apercevait un petit sentier de terre glaise, un morceau de ciel lointain et le bois humide couvert de mousse. Il lui semblait être seul, que la police s'était retirée, qu'on ne le trouverait pas. Mais, soudain, les fusils crépitèrent ; les balles siflèrent plaintivement. “ Je n'y échapperai pas... Bien... Soit... ” pensa Volodia, et, se redressant soudain, déjà ne se cachant plus, découvrant ses épaules fortes et sa poi-
trine, tranquillement, presque avec indifférence, il examina les soldats, par-dessus le bois. À la visière 1l reconnut des grenadiers. Il visa et se mit à tirer. Il tirait sans arrêt et chaque fois visait soigneusement.
Îl n'aurait pu dire s'il tira longtemps. Il sentit brusquement un coup violent sur l'épaule, comme un coup de fouet. D'abord il ne comprit pas qu'il était blessé; mais sa chemise se mouilla et du sang coula sur son veston. Ce n'était pas douloureux et Volodia, négligeant sa blessure, toujours à découvert continuait son tir désespéré. Soudain les coups cessèrent, Volodia, noir de poudre, le veston déchiré, sortit hâtivement ses cartouches. Il ne lui en restait que cinq. Quand il vit cela, de nouveau, il sentit le froid dans sa poitrine. Il comprit nettement que, dans trois minutes, ce serait la fin. Et soudain, non la colère, non l'irritation, mais une fureur aveugle le saisit. ‘* On me prendra, moi, Vladimir Glébov ! Ceux-ci me prendront ? ” pensa-t-il avec indignation, et, se rappelant sa compagnie et l'attentat: ” Alors le gouverneur restera vivant ! Alors la compagnie périra! ”, Il devint pourpre. Ses prunelles élargies s'injectèrent de sang. Comme à travers un brouillard 1l vit les soldats accourir en rangs. Mais, ne les laissant pas arriver jusqu'à lui, il se dressa de toute sa haute taille et noir, sa tête bouclée nue, le visage déformé par la colère, tout ensanglanté, le revolver fumant au poing, il bondit à terre et fonça droit sur eux. Il allait sans espoir de salut, ne comprenant lui-même pourquoi; obéissant à une force puissante, au dernier sursaut d'un corps qui se défend, d'un corps fort, robuste, qui ne se réconcilie pas avec la mort.
Volodia était si énorme et si terrible, ses yeux brillaient d'une résolution si cruelle, le canon cuivré du browning avait l'air si impitoyable, que les soldats hésitèrent. Mais une jeune recrue, un gringalet aux yeux peureux de lièvre, s’accroupit sur la pointe des pieds et, fermant les yeux, sans viser, tira. Le feu jaune brilla. Volodia fit encore un pas mal assuré : ses genoux fléchirent. T'âchant de garder l'équilibre, avec force il lança son bras gauche, chancela et, lourdement, d'un coup, tomba sur l'herbe. Les soldats l’entourèrent aussitôt. Le mouchard roux, en pardessus anglais, s’approcha, le regarda avec curiosité et, du pied, le poussa légèrement dans le côté.
Frézé apprit le jour même la mort de Volodia. Ayant attendu en vain deux heures rue Tverskaia, il alla le soir au lieu du rendez-vous, fixé au restaurant Port-Arthur, Une fumée âcre remplissait la salle ; l’orchestrophone jouait; des employés buvaient du vin; des ouvriers s'injuriaient avec des voix avinées. À la table voisine de celle de Frézé. un commerçant, à la mine robuste, essoufflé, essuyait son crâne chauve avec sa serviette et causait avec un Jeune homme :
— Oh! oh! oh! nos péchés! Il y en a, maintenant, de ceux-là... Que Dieu nous en préserve. On ne laisse plus vivre en paix... Ils crient : liberté! liberté! Et après. pourquoi ce bruit... on ne peut pas comprendre. Eh bien, voila... les cosaques l'ont entouré... cependant le général a eu pitié: — “ Rends-toi, autrement tu périras sans repentir ”, lui dit-il. Eh bien, que penses-tu ?
— Eh bien)
— Eh bien ?.. C'est étonnant ce qu'il y a de désespoir en l'homme... Il a dit au général: — ” Tant que Dieu supporte mes péchés, reçois ce cadeau ! ”. Et, boum ! il le tue net.
— Le général ?
— Oui... Eh bien. On pense: comment agir maintenant? On a réfléchi, réfléchi, enfin on a décidé... On a amené un canon. Et on a commencé à tirer le canon... On l’a transpercé.. Mais 1l était vivace. Il tombe par terre, tout en sang, l'âme le quitte déjà et 1l continue d'agiter les mains en criant: Vive la liberté |
— Ah! Seigneur Dieu! C'est un youpin ?
— Quel youpin !... On dit que c’est un des nôtres... de Moscou... le fils d'un marchand. On dit qu'il se nomme Volodine, ajouta le marchand en baissant la voix et soupirant.
Frézé tressailit. ‘* De qui parle-t-il? Ce n’est pas possible !... c'est
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faux... ” pensa-t-il en pâlissant. Il aurait voulu se mêler à la conversation, demander des détails au marchand, mais ‘ par conspiration ” il ne dit rien, appela le garçon, paya et sortit. Une pluie froide tombait. Il faisait froid et noir, Les lumières tremblotaient, etil ne pouvait croire que Volodia ne vint pas au rendez-vous. ‘* Des bêtises! Quelle sotte conversation... ”, Frézé fit un geste de la main et, ne sachant où aller, tourna sur le boulevard Nikitzki. ‘* Mon Dieu! Et le gouverneur ? C'est fixé pour demain dix heures...” se rappela-tl, et, aussitôt, il s’arrêta. À sa rencontre courait un gamin déguenillé, en bonnet rapiécé, criant les journaux du soir.
— Monsieur! Achetez... Très intéressant. La mort du brigand Glébov !.….
Frézé déplia sous un réverbère la feuille encore humide et, tout tremblant d'émotion, parcourut rapidement le journal. Long, droit, en pardessus noir court, la feuille blanche à la main, il resta quelques minutes immobile. Il se tenait pour un homme calme et résolu. C'était lui qui chargeait les bombes pour la compagnie ; c'était lui qui gardait intacts les sacs de la rue Podiatcheskaia ; c'était lui qui avait tiré sur l'agent de l'Okhrana ; c'était lui qui avait préparé l'attentat de Kiev ; c'était lui qui était le bras droit de Volodia. Il était fier de son sangfroid, de sa force: mais ici, le soir, sous la pluie, près du réverbère il sentit son courage l’abandonner. Il ne pouvait croire que Volodia était tué, que la compagnie avait perdu son chef, Il ne pouvait croire que la terreur était vaincue, que lui, Hermann Frézé restait seul, sans aide, sans conseil. Et le dos voûté, soudain rapetissé, en se trainant sur ses jambes comme un vieillard, d’une allure indécise, 1l alla à l'Arbate. Là, il faisait clair. ‘* Hé! Hé! Prends garde ! ” entendit:l crier haut. Une voiture, attelée d’un trotteur, l'éclaboussa. Frézé essuya soigneusement la boue collante avec la manche de son pardessus, et ce mouvement simple, tout à coup, le rappela à lui. “ Comment n’ai-je pas honte l.. Si Volodia est tué, alors l'attentat n’aura pas lieu. S'il est tué, c'est qu'on surveille la compagnie, alors on me surveille aussi, donc je suis obligé de prévenir... je suis obligé de sauver... ”. D'un pas rapide, 1l tourna vivement rue Tverskaia, Olga habitait à l'hôtel “ La Cour des Princes ” situé dans cette rue,
En montant l'escalier, devant le majestueux portier et le chasseur empressé, 1l sentit sur lui des regards indiscrets. Il lui sembla que dans le vestibule brillamment éclairé, près des portes vitrées, des mouchards montaient la garde et que, dans la rue, 1l y avait trop d'agents. * Est-ce qu'Olga serait arrêtée ? ” se demanda-t-il en déboutonnant son pardessus et, plongeant la main dans sa poche, il tâta son revolver. Peu importe... je suis obligé de prévenir ”. Il frappa.
= Entrez.
Ayant reconnu la voix d'Olga, Frézé eut un soupir de soulagement. Sans ôter son pardessus, il s’assit près de la table. Il voulait parler, mais Olga le prévint. Du fait qu'il négligeait ‘ la conspiration ” et venait chez elle, à l'hôtel, et à son silence gêné, Olga comprit qu'il était arrivé quelque chose de terrible. Serrant fortement ses doigts blancs sur sa poitrine, elle se leva lentement de sa chaise et prononça d'une voix faible, suppliante :
— Volodia ?
Frézé lui tendit le journal.
— Je dois vous informer, Olga Vassilievna, d’une très triste nou-
velle.
Elle regarda apeurée son visage allemand, étroit, comme taillé dans la pierre. Frézé vit ses lèvres trembler et ses joues rouges tressaillir. Ayant lu la nouvelle, elle laissa tomber le journal et, les doigts toujours serrés contre sa poitrine, chancelante, elle se cramponna à la porte et tomba sans force sur une chaise. Quelque part, loin, à l’autre extrémité du couloir, quelqu'un jouait au piano un air entraïnant.
Frézé se leva et fit quelques pas dans la chambre,
— Voici, Olga Vassilievna... On vous surveille. J'ai remarqué dans la rue des mouchards.. Il est nécessaire de trouver le moyen de vous en aller. Vous entendez, Olga Vassilievna.. Écoutez-moi. Si vous ne voyez pas le danger, mon devoir est de vous l'indiquer. Oui, indiquer.. [Il faut penser à la compagnie... Vous avez chez vous sept kilogrammes de dynamite et des bombes... Si on vous arrête on les saisira.… Permettez que je les emporte...
Olga ne comprenait pas ce qu'il lui disait, Elle entendait une voix
égale, ferme, mesurée. Il lui semblait qu'une mouche entrée dans la chambre bourdonne, bourdonne sans cesse. Par un effort, elle ouvrit à demi les yeux. Frézé marchait dans la chambre, frêle, long, mince, droit comme un jonc, en pardessus noir court.
— Je ne comprends pas de quoi vous parlez... De quoi?
— J'ai dit: permettez-moi d'emporter la dynamite… Vous en êtes responsable. Je la mettrai en lieu sûr... Et vous-même, ayez l'obligeance de partir immédiatement, immédiatement...
Maintenant, pour Olga, ce n'était pas Frézé qui marchait, c'était un balancier mince, aigu, qui oscillait: il fait un mouvement à droite et ensuite, sans hôte, mécaniquement, descend à gauche; à droite, à gauche...
— Je ne partirai pas.
— Comment pouvez-vous parlez ainsi. Vous n'avez pas le droit de parler ainsi. La cause avant tout. Si l’on vous surveille, on vous arrêtera. On vous arrêtera cette nuit, peut-être dans une heure Sachant cela vous êtes obligée d'agir comme je vous le dis, c'est-à-dire de donner la dynamite et de partir...
Elle sentait la tête lui tourner.
— Je ne partira pas.
— Je pense, Olga Vassilievna.
— Vous avez entendu: je ne partirai pas.
— Olga Vassilievna….
Rassemblant ses dernières forces elle le regardait déjà avec haine:
— Écoutez, Frézé.….. Je vous remercie de vos soins. Mais, savez-vous. savez-vous. mon ami: Je vôus supplie de me laisser seule...
Frézé haussa les épaules et plissa son front blanc dégarni aux tempes. Ces paroles lui semblaient révoltantes. La compagnie était en danger, le complot n'avait pas réussi, et elle pensait à soi, à Volodia, à sa douleur sentimentale. Îl regarda fixement son visage rond de femme du peuple, soudain assombri.
— Je comprends, Olga Vassiievna. Si vous pensez que je ne comprends pas. vous vous trompez. Mais je vous prie instamment de partir d'ici le plus vite possible; sinon sûrement on vous arrêtera..
La mouche bourdonnait d’une façon encore plus agaçante qu'auparavant et le balancier d'acier, impitoyablement, oscillait toujours.
Olga, ne se possédant plus, sentant que ses larmes allaient jailhr, qu'elle n'avait plus la force ni d'écouter ni de parler, que rien ne la touchait plus et ne pouvait la toucher, cria à Frézé, de la même voix faible, aigre, quelle avait pour s’enquérir de Volodia:
— Allez-vous-en! Allez-vous-en! Allez-vous-en! et elle cacha son visage dans ses mains. Frézé, éperdu, était devant elle, ne sachant que faire, comment la forcer de partir. Ilne pensait pas à lui; 1l comprenait que lui aussi était surveillé et qu'on pouvait aussi l'arrêter, mais depuis longtemps 1l s'était fait à l'idée qu'il serait pendu et n'en éprouvait point de crainte. ‘ Mon devoir est de sauver Olga, pensait-il. Oui, mon devoir : mon devoir de membre de la compagnie de combat. ”
— Olga Vassilieyna…
— Vous êtes encore là?
— Um gottes Willen… dit Frézé, employant, dans son trouble, la langue allemande. Olga V'assilievna.…
Quand, sombre, fâché contre Olga et contre lui-même, il descendit l'escalier, de nouveau il remarqua les mouchards. Près du perron, dans la rue, se trouvaient l'inspecteur de police et, à côté de lui, un officier de cosaques, en tenue de campagne. Un brigadier regarda Frézé d'un œil méfiant. La pluie tombait. Le long du trottoir mouillé brillaient les feux des réverbères. La place Rouge était vide; l’église Saint-Basile plongeait dans les ténèbres, Frézé, lentement, passa au Kremlin et s'arrêta devant le monument d'Alexandre II. La main sur la chaîne de fer, et la joue appuyée contre la pierre froide, longtemps, sans remuer, 1l regarda Moscou endormie, plongée dans l'obscurité. Au-dessus de lui se dressait majestueusement la statue du tzar. Quelque part, au loin, s’entendait un bruit de roues. Il faisait doux et la pluie tombait sans répit. Minuit sonna à la tour Taïmitzkaia. Frézé tressaillit et, le dos voûté, se trainant à peine sur ses jambes, retourna rue Tverskaïa. Près du perron de l'hôtel ” La Cour des Princes ” il n y avait plus personne.
Quand la porte se referma derrière Frézé, Olga, prise soudain d'une irrésistible envie de rire contre quoi elle n'avait pas la force de lutter, éclata d'un rire sonore, aigu, sanglotant, Ses joues tremblaient; sa tête frappait le dossier de la chaise : ses dents claquaient. ” Et j'ai pu, j'ai pu le croire. J'ai pu croire que Volodia est tué! Que Volodia est tué! ” répétait-elle à haute voix, à travers son rire. L'idée que Volodia avait été fusillé, qu'il n'était déjà plus vivant, que son cadavre se trouvait dans un commissariat, lui paraissait si stupide, si inepte, si invraisemblable, si pitoyable et ridicule, qu'elle voulait rappeler le malheureux Frézé et le rassurer. Elle savait que Volodia, tôt ou tard, serait pendu. Souvent elle essayait de se représenter sa mort. Plusieurs fois elle s'était consolée en pensant qu'elle mourrait avec lui. Mais maintenant que Volodia était tué, maintenant qu'était arrivé ce à quoi elle se préparait chaque jour, son calme la trahissait, et, enlaçant avec ses bras le dossier de la chaise, tressaillant de toute sa poitrine, étouffant de rire et croyant en secret que Volodia l’entendrait, elle clamait le nom aimé.
Son rire était si pitoyable et si cruel qu’elle-même avait peur. ‘ Qui rit? De quoi ?” chuchota-t-elle, et étouffant ses sanglots, sentant ses dents claquer malgré ses efforts, elle se pencha de tout son corps vers le parquet. Sur le tapis poussiéreux blanchissait le journal. Elle le déplia prudemment. La manchette portait, en gros caractères: ” La mort du brigand Glébov. ” Maintenant, presque tout à fait remise, attentivement, les yeux secs, elle lut tout l’article, Il n'y avait pas, ne pouvait être de doute: Volodia avait été fusillé aujourd’hui dimanche, 20 octobre, rue Loubianka, dans la cour du marchand de bois Pyjov. Elle posa le Journal sur la table, lissa la page froissée et se leva. Derrière le paravent jaune s'apercevait le lit, et, sous le lit, la valise renfermant la dynamite. Olga se rappela comment Volodia lui avait apporté les premières bombes,
Elle se rappela son visage barbu, souriant, ses grands bras forts, sa poddiovka et la chaîne d'argent de sa montre. Elle se rappela sa voix lente et impérieuse, chantante à la façon moscovite. Elle se rappela la bague de fiançailles dont elle lui avait fait cadeau. Elle se rappela ses pas fermes et décidés et, aussitôt, ses joues s’empourprèrent... Elle sentait la honte, une honte amère et pénible. Elle se voyait près de Volodia dans leur logement quand, fatigué, plein de doutes, il était revenu de Moscou, après les barricades. Elle entendait les paroles privées de sens qu’elle lui disait et qu'il écoutait avec indulgence: “ Il faut être fort. Au fort tout est permis... [l ne faut pas avoir peur... L'abime d'en haut et d’en bas. ” C'est moi qui lui disais cela! J'osais lui parler de courage et de force, de l'abime! Elle était debout au milieu de la chambre, les bras ballants, des larmes dans ses yeux rougis fixés sur la valise. C'était une valise de cuir noir, recouverte d’une housse de toile trouée. À qui maintenant les bombes sont-elles nécessaires ” demanda-t-elle à haute voix, avec désespoir, et, cachant son visage dans ses mains, elle se jeta sur le lit, À l'extrémité lointaine du couloir on jouait du piano. Un ténor doucereux chantait faux une romance française.
" Si tu m'aimais.. Si l'ombre de ma vie... ”. Elle se répétait, sans reconnaître sa voix, ces paroles qui l'irritaient. Tout à coup, elle se sentit froid aux jambes et son corps fatigué devint comme meurtri. Elle cacha sa tête sous l’oreiller. Il lui semblait que sa vie était faite de deux moitiés inégales et qu’à l'avenir il n’y aurait rien. ” C'est un rêve... Non, c'est un rêve... Je m'éveillerai ”… se répétait-elle en mordant jusqu’au sang ses lèvres. Il lui semblait que la porte grincçait et que quelqu'un marchait sur le tapis. ‘ Est-ce Volodia2.. Oui, sans doute, c’est Volodia. Il viendra. Comment pourrait-il ne pas venir? ”. Elle se souleva sur son lit. Dans la chambre il n'y avait personne. Le bec de gaz bleu brillait froidement ; ça sentait fort la dynamite, la pharmacie. Et malgré qu’elle vit que personne n'était là et qu'elle sût que la porte était fermée à clé, que Volodia mort était au commissariat, elle tendit ses bras minces et, la tête dressée chuchota rapidement et passionnément : ‘ Tu es venu ? Oui? Dis, tu es venu ? Pourquoi ne dis-tu rien ? Non, ne me tourmente pas. Dis. Tu sais comme je t'aime... Tu
crois à mon amour 2... Tu crois en moi ?... Tu m'aimes ?.. Regarde, je suis seule. J'ai peur... Volodia, Volodia, Volodia ! ”,
Dans le couloir, le ténor se tut. Elle fut prise d'angoisse. Le silence était absolu. Soudain, elle se rappela son enfance. C'est l’Annonciation : les cloches sonnent, la neige fond, les ruisselets murmurent au soleil. Elle, fillette, en petite pelisse de velours, revient de la messe avec son père, un bon vieux voûté. Elle se tient tout contre le manteau du vieux militaire qui sent le tabac. Elle est très gaie ; le ciel est clair; le père rit de sa bouche édentée, et elle éclate d’un rire insouciant.. ” Non c'est un rêve... c'est un rêve... Si tu m'aimais.. O1 l'ombre de ma vie... ” De nouveau elle se sent mal. Elle voudrait crier, crier bien haut, longtemps, de tous ses poumons, pour que tous l'entendent, pour que Volodia l'entende. Elle se rappela comment, enfant, elle priait: les voûtes sombres de l’église, les cierges fondus, l'odeur d’encens, les chœurs des chérubins… “” Prier. Mon Dieu, si je pouvais prier. Seigneur, apprends-moi ! ”. Elle plongea profondément dans l’oreiller. * C’est tout égal, tout égal... ”. Soudain, comme poussée par quelque chose, elle ouvrit les yeux et s’assit au bord du lit. Maintenant seulement elle comprenait ce que signifiait la mort de Volodia. Elle comprenait que personne ne lui viendrait en aide, que la vie était finie, et que c'était irréparable. Alors, 1l ne faut pas vivre... ” chuchota-t-elle. Ses cheveux se dénouërent. Paresseusement, machinalement, elle se mit à les tresser. Alors elle se leva et, à pas chancelants, ne croyant pas elle-même en sa décision, espérant encore un miracle de Dieu, elle s'approcha de l'armoire à glace. Parmi le linge, en tâtonnant, elle trouva un browning. L’ayant pris elle l'examina longuement. C'était un petit revolver de poche acheté par Frézé. Si vous doutez qu'il soit bon. ” se rappela-t-elle ses paroles lentes. Elle sourit et, timidement, poussa le cran de sûreté. Le ressort claqua faiblement. Au même moment Olga comprit quelle désirait passionnément vivre, que la mort était haïssable, non désirable, qu'il y avait encore beaucoup de jours devant elle et que sa douleur inconsolable passerait.
Sentant de nouveau froid aux jambes et de la difficulté à respirer, rapidement elle posa le revolver sur la table comme si elle avait peur
qu'il partit seul. Par habitude elle regarda la glace. Elle aperçut son visage rouge en pleurs, sa coiffure défaite, sa robe noire simple. “ Me voilà, et il n'y a pas Volodia ”, prononça-t-elle à haute voix. Et, sans raison, ne comprenant pas son geste, de nouveau elle tendit la main. Oui, il ne faut pas, 1l ne faut pas vivre ”. Ses doigts sentirent l’acier froid. ‘* Volodia, Volodia, Volodia! ”, Elle appuya le revolver contre sa poitrine mais l'éloigna aussitôt,
Où frappait à la porte. Les coups était forts et décidés. “ Est-ce Frézé2 Oh, mon Dieu! Pourquoi, pourquoi vient-il encore ? ”. Le browning à la main, mécontente, elle s’approcha de la porte et demanda, avec dépit :
— Qui est là?
— Un télégramme, répondit la voix du garçon.
— Un télégramme ? Vous me le donnerez demain.
— Non. Je vous prie d'ouvrir.
Derrière la porte on entendit un bruit d'éperons, et quelqu'un dit avec humeur :
— Mais pourquoi l'écouter 2... Enfonce la porte... Mademoiselle, ouvrez...
Olga comprit que ce n'était pas Frézé; mais elle ne se rendait pas compte encore qui frappait et pourquoi? Elle avait oublié qu'on pouvait l'arrêter, qu'on l'arrêterait sûrement, et que l'arrestation c'était la
potence, la mort. Et comme une enfant, mésestimant le danger, se détournant du sort inéluctable, ayant peur de s'avouer qu'il n'y avait pas de salut, elle répétait obstinément :
— Demain...
De nouveau les éperons cliquetèrent. Une autre voix, impérieuse, prononça :
— Madame, au nom de la loi! C'est la police. Ouvrez...
À ce mot: la police, Olga comprit enfin qu'elle était perdue irrémissiblement. “ Si la police. alors, c'est la fin ”, pensa-t-elle tardivement. Elle eut pitié de soi, une pitié douloureuse, indicible, aiguë... Elle regrettait les jours libres vécus avec Volodia, quand il faisait l'œuvre grande et simple — la terreur rouge. Et, comme si cela datait de la
veille, clairement elle se rappela la rue Podiatcheskaia inondée de soleil ; le trotteur gris pommelé de Prokhor, les sacs de toile pleins d'argent, les yeux graves de Frézé, les chevaux ensanglantés et l'énorme Volodia aux mouvements rudes, au visage sévère.
On enfonçait la porte. Sous une épaule puissante le cadre de bois craquait, Quelqu'un proférait des injures grossières. Olga s’éloigna rapidement de la porte vers la fenêtre. Les rideaux de mousseline jaunes étaient là, la lampe bleue brülait, sur la table verte était étalé le journal : * La mort du brigand Glébov ”. Olga se serra dans un coin, entre la table et l’armoire à glace. Elle ne pensait déjà plus à Volodia et n'avait plus pitié d'elle. Grande, en robe noire, le visage fatigué, la nuque appuyée au mur, les yeux grands ouverts, sans ciller, elle regardait la porte. Soudain elle cligna les yeux et, fronçant ses sourcils noirs, retenant son souffle, elle leva le petit revolver et appuya le canon sur sa poitrine. C'est tout égal. tout égal. tout égal... ”, murmuraient une dernière fois ses lèvres pâlissantes. Sans perdre une seconde, elle pressa fortement la gâchette. La fumée grise monta dans la chambre.
Quand, en trainant son sabre, le colonel de gendarmerie pénétra dans la chambre, suivi des mouchards, Olga, comme vivante était couchée sur le dos, la tête tournée vers la fenêtre. Ses yeux étaient fermés, ses cheveux épars ; on ne voyait pas de sang ; sur le tapis traînait le browning fumant.
À Bolotovo, on apprit la mort de Michel à Noël seulement, par les journaux de la capitale, arrivés avec du retard.
Nicolas Stépanovitch s'enferma dans son cabinet de travail, ne mangea pas, ne dormit pas et resta trois jours sans sortir. Le cocher Tikhone alla quénir le docteur, au chef-lieu de district, mais Nicolas Stépanovitch ® fâcha, tempêta contre Tikhone et Natacha et donna l'ordre de
ne pas laisser approcher, ‘* même sur le seuil ”, cet imbécile ” de docteur.
Natacha, retenant ses sanglots, courait sur la pointe des pieds du cabinet de son père à la chambre de sa mère. Tatiana Mikhaïlovna passait les nuits à pleurer. Toute blanche, vieillie en quelques heures jusqu’à la décrépitude, en camisole blanche, ses cheveux serrés en une mince-tresse, elle restait à genoux sans se relever et priait devant les icones éclairées par les veilleuses.
Dans la maison la vie s'était complètement désorganisée et arrêtée, Loukeria et Dacha, ne sachant que faire, baïllaient et s’ennuyaient à l'office : l’intendant, Alexis Antonovitch, chauve, gros, barbu, venait, ôtait son chapeau, s'enquérait à voix basse de la santé, soupirait avec compassion, se signait et, doucement, en tâchant que ses bottes ne crient pas, retournait dans son bureau. Mélanie Pétrovna, la femme de charge au nez pointu, aux yeux de souris, courait, avec un bruit de jupon amidonné, de l'office à la cuisine, de la salle à manger à la chambre à coucher, et poussait des oh!, s’agitait, chuchotait et suppliait Natacha d’ ‘avoir pitié de sa beauté ” et d'aller se coucher.
Le quatrième jour vint le prêtre: le père Vassil!, pas jeune, une bonne figure, des cheveux roux épais, une grande croix sur son habit. Le diacre ivrogne, Agathon, l'accompagnait. Dans le salon à colonnes, aux deux rangs de fenêtres superposées, montaient les ondes bleues, parfumées, de l’encens, et les cierges minces brülaient avec une flamme jaune. Tatiana Mikhaïlovna sanglotait et se frappait le front sur le sol. Nicolas Stépanovitch, vieill! mais droit, en tunique de général avec épaulettes, l'air très sévère, sans se signer regardait tristement l’encensoir et la barbiche maigre du diacre.
Ensuite la vie reprit son train ordinaire, et les journées se traînèrent sombres et tristes. D'André, comme toujours, il n'y avait pas de lettres.
Au mois de mai, quand le muguet s'épanouit, que les violettes bleuissent dans la forêt et que dans les champs paraît l’avoine vert clair, Alexandre revint de captivité. Sa présence ranima la maison morte sans faire oublier la douleur de la famille. Souvent, en examinant de son œil maternel son visage fort, bruni, son menton ferme, sa moustache noire coupée court, ses yeux bleus un peu moqueurs, ses épaules larges,
ses mains étroites aux doigts longs, presque féminins, Tatiana Mikhailovna oubliait que c'était Alexandre et croyait voir devant soi son Michel de dix-huit ans, son garçon aux joues rouges, aux yeux bleus, toujours gai et heureux. Alors elle se levait rapidement du divan et, d’un pas inégal, en évitant de regarder Natacha, elle allait dans sa chambre à coucher, à demi-obscure, qui sentait la pharmacie, et, frappant son front contre le sol, comme les vieilles femmes elle murmurait des prières et ensuite ne pouvait s'endormir de toute la longue nuit.
Nicolas Stépanovitch, en s’agitant et s'excitant, questionnait son fils sur Rojestvensky, sur l'escadre japonaise, sur la bataille de Tsousima. Il tempêtait contre les chefs, agonisait les révolutionnaires, rappelait le passé victorieux: la guerre contre les Turcs, Skobelev, Cheïnovo et, avec orgueil, lui montrait sa croix de Saint-Georges. Alexandre écoutait gravement et en silence, sans objecter n1 approuver, comme sl craignait de contredire son père. Extérieurement 1l était comme toujours impénétrable et calme, tendre, peu loquace et simple. Tatiana Mikhaïlovna et Nicolas Stépanovitch ne remarquaient pas de changement en lui, ce quelque chose de nouveau et d'insaisissable qui, il avait peur de se l'avouer, l'avait empoigné après la bataille de Tsousima. Souvent, par la fenêtre, Natacha le voyait, les mains derrière le dos, en veston blanc ‘et casquette noire, qui marchait dans le jardin et semblait penser à quelque chose d’important et de grave qu'il tâchait en vain de résoudre.
Parfois Nicolas Stépanovitch ne pouvait se contenir et, rongé de soucis pour André, commençait à parler longuement des ‘ traîtres ”, des “ chevelus ”, des ‘‘ enfants irrespectueux ”, des ‘hommes nouveaux ” qui ‘n'aiment pas la patrie, n'obéissent pas aux autorités, ne prient pas Dieu ”, et enfin de la nécessité de ‘mettre fin à la révolution ”. Personne n'objectait: Tatiana Mikhaïlovna hochait avec tristesse sa tête blanche ; Natacha, troublée, du regard suppliait son père en colère, et Alexandre gardait un silence si énigmatique et se montrait si peu disposé à soutenir la conversation, qu’une fois, Nicolas Stépanovitch, le regardant sévèrement lui dit :
— Pourquoi ne dis-tu rien, Alexandre? Ne serais-tu pas d'accord avec moi?