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deux pas de lui, paraîtrait le procureur. ‘ Et s’il ne sortait pas 2” pensat-1l, avec un espoir secret. [Il n'osait pas s'assurer que quelque part, au fond de son âme, gitait ce désir obscur : ‘ Pourvu qu'il ne sorte pas!” Il le chassait de sa pensée ; avec ce qui lui restait de force 1l tâchait de l'étouffer, mais son désir que le procureur ne sortit pas, que l'attentat n'eût pas lieu, qu'un hasard, un incident imprévu l'empêchassent, s’implantait en lui de plus en plus obstinément. ” Alors, je suis un poltron?” se dit-il de nouveau avec dégoût en rougissant. Et soudain il se dressa, tout son être tendu : sur la Liteïny, dans la direction de la rue Bassénaia, à droite, à quarante pas, arrivait au grand trot (droit à sa rencontre), une voiture fermée, Bolotoy d'un coup, sans examen, reconnut le procureur. Îl reconnut le cocher trapu aux moustaches rousses, en chapeau rond à plume de paon; les chevaux noirs bien appariés, les harnais brillants, les rais rouges des roues. Æt au même moment, les pensées qui l'émotionnaient — la pitié pour soi-même, la soif de la vie, Ja crainte de l'attentat — disparurent comme par enchantement., Serge se dressa dans son souvenir. Bolotov percevait le mouvement régulier de la fusée et se réjouissait de ce bruit. [1 ft deux grands pas et s'arrêta net. Îl se trouvait sur le trottoir d'asphalte, maigre, grand, les yeux bleus, en poddiovka bleue déboutonnée ; il tenait la lourde bombe et d'un regard ardent suivait la voiture qui approchait. [| voyait la tête confiante des chevaux de race, les moustaches rousses du cocher; il entendait nettement le bruit des sabots, et, quand quelques mètres seulement le séparèrent de la voiture, 1l quitta le trottoir en courant et leva la bombe au-dessus de sa tête. À travers la portière 1l aperçut le vieillard maigre en uniforme de général. Il était assis dans le coin et, les cils blancs baissés, somnolait. Mais, soudain, 1l tressaillit, tendit les mains en avant et avança sa poitrine creuse chamarrée de décorations. Bolotov distingua le visage vieux, jaune, ridé, les yeux orgueilleux non point effrayés, mais étonnés. Il n'y avait pas à hésiter. Bolotov, tenant la bombe enveloppée du mouchoir, ferma les yeux comme sl allait se jeter dans l’eau froide, et la lança dans la portière. Au même moment les vitres éclatèrent et 1l ressentit un coup terrible dans la tête. Secouant les épaules et aspirant l'odeur de fumée chaude, une seconde il resta
immobile, ne croyant pas que tout était déjà terminé. Quand il revint à lui, 1l remarqua que du sang coulait sur ses épaules et, qu'à la place
des chevaux et de la voiture, il n'y avait plus qu'un tas mou, ensanglanté. Plus à droite, près du trottoir, sur le pavé, presque à ses pieds. gisait le gros cocher, nu du cou à la ceinture. Bolotov remarqua son corps blanc, rosé, quelques poils sur la poitrine et son immense ventre gonflé. Un œil tuméfé, violet, était fermé: l’autre, vitreux, rond, comme vivant, le regardait fixement. De la gorge de Bolotov sortit un sangiot. Quelqu'un, dernière lui, le saisit par les mains: Tu ne t'échapperas pas, non!.… Tu ne t'échapperas pas!” criait une voix apeurée. Bolotoy nessaya même pas de se dégager. Encore une fois 1l regarda à ses pieds : le même œil rond étonné le fixait obstinément. Bolotoy ne put jamais se rappeler ce qui se passa après: quelqu'un lui donna un coup de poing sur le visage, et 1l perdit connaissance. |
Rue Podiatcheskaia, la compagnie de Volodia avait ‘ exproprié ” non pas cinq cent mille roubles comme l'avait dit Mitia, mais seulement deux cent mille. Avec cet argent, Volodia élargit ‘l'organisation ” et commença la réalisation de son rêve sacré : la terreur ‘ systématique ”. Au mois de mai le gouverneur de Tver était tué et un agent de l’'Okhrana mortellement blessé ; en juillet, une bombe fut lancée sur le ministre de la Justice ; en août, la compagnie incendia deux propriétés appartenant à des gentilshommes ; en septembre, elle pilla le bureau de Khapilov, et, dans une rue de Kiev, fusilla le chef de la gendarmerie, Le nom de Volodia était célèbre dans toute la Russie. Même Arsène Ivanovitch, en hochant sa barbe blanche, disait au comité : ‘Celui qui se promène et pêche à la ligne n’aura jamais rien. Mais Volodia il en fait, lui, des affaires ! ” Sans doute Arsène Ivanovitch n'approuvait pas “les expropriations privées ”, mais il ne pouvait s'empêcher de regretter
qu'un révolutionnaire ‘ de fer”, comme Volodia, eût quitté le parti, pour rien, par caprice.
La compagnie de Volodia avait grandi en nombre et sa composition s'était modifiée. Mitia avait été pendu à Tver, Prokhor tué à Kiev, Elizar arrêté à Moscou ; Epstein était allé à Paris faire paraître un Journal. Sauf Olga, des vieux lutteurs, bien trempés, il ne restait que Frézé et Moukha. En revanche, il y avait une quarantaine de membres nouveaux : des étudiants, des ouvriers, des artisans juifs. La compagnie comptait maintenant beaucoup d'hommes, mais tous ne prenaient pas part aux attentats. Beaucoup s'ennuyaient à attendre le travail. Parmi ces hommes oisifs, inoccupés, l'ennui, les conversations vides engendraient des discordes, des ‘ bavardages intellectuels” que Volodia haïssait. Mais 1l était impuissant contre cela. Il répondait d’un geste de mépris aux conseils innombrables, aux dizaines de plans sûrs”, aux centaines de propositions les plus ‘spirituelles ”, se souciant seulement que ces bavardages ne nuisent pas à la ‘conspiration ”, que les camarades ne s'assemblent pas et ne correspondent pas avec leurs parents. Mais cela ne réussissait pas toujours. Peu à peu, l'oisiveté et l'ennui engendrèrent une ivrognerie épouvantable : un des membres de la compagnie, un déserteur du nom de Svistkov, vendit son fusil pour boire.
Volodia n'accepta pas de justification humiliante et le chassa. Mais l'ivrognerie ne disparut point. On se cachait seulement de Volodia et de Frézé.
Durant cet été, Volodia avait vieil de cinq ans. Ses yeux bruns, vifs, avaient perdu leur éclat, et, sous sa barbe, aux commissures des lèvres, des rides se montraient. Il croyait toujours en soi, en la justice immaculée de la terreur, mais il ne doutait pas que, lui pendu, sa compagnie se disperserait et périrait. Il ne répondait pas aux appels d'Epstein qui écrivait, de Paris, qu’ ‘aux forts tout est permis ” : il écoutait distraitement les raisonnements d'Olga sur ‘ les abimes d'en haut et d'en bas” et longtemps, en tête-à-tête, s’entretenait avec Frézé. Il sentait obscurément que cette vague de sang — la facilité du meurtre
— qui s'était soulevée après la première ‘ expropriation ”” menaçait d'engloutir la terreur, la compagnie, et lui avec elle. Parfois, la nuit, il
restait dans un fauteuil des heures entières, sans sommeil, et si quelqu'un lui eût demandé à quoi il pensait, alors, 1l n’eût su que répondre. Olga l'observait avec étonnement. Il lui paraissait que le “ travail ” marchait bien et que Volodia avait tort, car il faut pardonner les petits péchés comme l'ivrognerie, les bavardageset les querelles. Seul Frézé comprenait la douleur de Volodia. Toujours ponctuel, taciturne, il suivait jalousement chaque pas de la compagnie. Le travail quotidien, méthodique, ennuyeux, pesait de tout son fardeau sur lui. Non seulement c'était lui qui s'occupait de l'argent, des lieux de rencontre, des passeports, des armes, de la ‘conspiration ” et des bombes, mais encore il connaissait par cœur tous les membres de la compagnie, et, les connaissant, il s’attristait avec Volodia. Moukha, surtout, l'inquiétait. Après ”l’expropriation” de Khapilovo, Moukha avait brusquement changé. Obéissant et dévoué, il était devenu paresseux et insolent.
En octobre, la compagnie préparait un attentat contre le gouverneur de Moscou. Une semaine avant le jour fixé, Moukha exprima le désir de causer en tête-à-tête avec Volodia. Celui-ci lui fixa rendez-vous à Sokolniki, sur le même chemin où, six mois auparavant, il l'avait vu pour la première fois. C'était une journée pluvieuse et sombre. Les sapins rabougris étaient mouillés ; les bouleaux perdaient leurs dernières feuilles jaunies ; ça sentait l'herbe humide et la mousse. Moukna, les mains derrière le dos, se dandinant sur ses fortes jambes, marchait à côté de Volodia et, avec une irritation mal dissimulée, disait :
— Jugez vous-même, Vladimir Ivanovitch… Ce n'est pas la première fois que nous travaillons ensemble... N'avais-je pas d'ardeur ? Veuillez vous rappeler: la rue Podiatcheskaia, par exemple, Ou à Kiev, quand on a tué Prokhor.. Je puis le dire. sans épargner ma VIe...
— Eh bien?
— Alors, Vladimir Ivanovitch, que vois-je à Au lieu de reconnaissance, la méfiance. Voici, par exemple, Hermann Carlovitch Frézé… il lui faut tout savoir. Dans tout, excusez, il fourre son long nez: “ Combien as-tu dépensé hier ? Où étais-tu ? Où vas tu? Où est ton passeport ? Montre ton mauser ? ” imitait Moukha, avec indignation, et
il cracha. — À quoi cela ressemble-t-il ? Comme si, Dieu pardonne, j'étais sur un vaisseau. Je ne suis pas un serf... Permettez-moi de vous dire, Vladimir Ivanovitch.…
— Tues mécontent ? demanda sévèrement Volodia.
— Je ne sais comment dire. se confondit Moukha, et il se mit à rouler une cigarette. Les allumettes étaient humides ; il frotta longtemps avant d'allumer.
— Réponds quand on t'interroge..
— Parfaitement. Je suis mécontent.
— Frézé 2
— Non. Quoi, Frézé ? Dieu soit avec lui, avec M. Frézé..
— Mais de quoi à Parle.
— Mais de tout, Vladimir Ivanovitch.
— Parle plus clairement. De quoi ?
— Mais, excusez... comment puis-je être content > Tout d’abord, il
ny a pas de confiance.
Volodia s'arrêta et, de haut en bas, à la dérobée, regarda Moukha. Celui-ci, d'une façon provocante, leva hardiment son visage rapace,
— Moukha, prends garde !
— Comme vous voudrez, Vladimir Ivanovitch.
— Parle ! Que te faut-il ?
— Mais quoi... Que dire ?
— Je te dis de parler nettement.
— Comme il vous plaira... Mais, notre affaire est petite... — Moukha haussa les épaules — Si vous l'exigez, je vous dirai toute la vérité... Excusez... À Podiatcheskhaia 1l y avait deux cent mille... À Khapilovo vingt-cinq mille. Alors, en tout, deux cent vingt-cinq mille. Pour la correspondance, les armes, les bombes, les chevaux, et par ci, par là, vous avez dépensé quarante mille; n'est-ce pas? J'ai compté...
Volodia devint rouge. Il commençait à comprendre où Moukha voulait en venir. Celui-ci, la tête baissie, la main droite en avant, du bout du pied, frappait la terre mouillée, Volodia le regarda de nouveau.
— Tu as compté ?
— Parfaitement ; j'ai compté, Vladimir [vanovitch. Permettez-moi de vous demander si je n'étais pas avec les autres 2...
— Quoi
— Est-ce que je n'ai pas travaillé avec les autres... c’est-à-dire. tout simplement... excusez... pillé.. Étais-je à Podiatcheskaia ou non ?
— Eh bien)
— Eh bien, comme vous voudrez, vous avez une petite dette.
Avant qu'il ait eu le temps d'achever, Volodia, cramoisi, les lèvres serrées, ne sachant plus où il était ni ce qu'il voulait faire, sentant que la tête lui tourne et qu'il va tomber, d’un large geste de la main saisit Moukha au collet et se mit à le secouer comme un pommier. Le visage de Moukha devint bleu et ses yeux étroits s’enflammèrent. Etouffant de colère et secouant Moukha de toutes ses forces Volodia répéta :
— Comment! Comment! Comment! Comment oses-tu… ?
Moukha, le visage déformé par la colère, enfonça ses pieds dans le sol et, très fortement, serra le poignet de Volodia.
— Laissez, Vladimir Ivanovitch...
Mais l'eût-l voulu, Volodia ne pouvait plus le lâcher. Hors de soi, oubliant Moukha, la compagnie de combat, la terreur, il vengeait sur lui tous ses doutes, toutes ses tristesses, toute la tromperie de ces jours... Moukha répéta, cette fois très tranquillement :
— Laissez, Vladimir Ivanovitch.
Et quand enfin, en chancelant, Volodia Aiena de lui, Moukha, rajustant son veston froissé et regardant de côté les bouleaux, dit, avec un mauvais sourire :
— Comme il vous plaira, Vladimir Ivanovitch.…..
— Sans doute, comme il me plaira! cria Volodia, toujours cramoisi. Et qu’on ne sente plus ton souffle! Tu entends...
— Parfaitement, j'entends... Seulement, quoi? L'homme mouillé ne craint pas la pluie, etl'hommenules voleurs. Prenezgarde querien ne rate.
— Que diable encore rater?
— Eh quoi? Ce n'est pas difficile de m'offenser.. Ce n'est pas diffiaile, Vladimir Ivanovitch : seulement qui paiera pour les offensesd Nous sommes de petites gens, sans doute.
— Assez causé... Qu'est-ce que tu nous chantes d
— Rien. Soyez heureux... Adieu.
Moukha leva sa casquette et, comme si rien ne s'était passé, de la même démarche de bravade, sans se hâter, 1l s’éloigna sur le sentier. Volodia fatigué s’assit sur un banc. Un moment il le suivit du regard. Les sommets des sapins bruissaient et la pluie commençait à tomber. ” Il trahira! ” passa dans l'esprit de Volodia. “ Je suis sûr qu’il trahira...” Il s'élança en courant, rejoignit Moukha et, le saisissant fortement par l'épaule :
— Prends garde, Moukha, je te tuerai!.…
— Quoi? -
— ]l ny a pas de quoi. Je te tuerai..
— Comme :il vous plaira.
— Taistoil. Tu sais qu'avec moi on ne plaisante pas!
— Je ne plaisante pas, Vladimir [vanovitch, répondit Moukha en scandant froidement ses mots et clignant les yeux... Quoi, quelle plaisanterie…
Et, levant de nouveau sa casquette, il tourna rapidement dans une allée latérale et disparut dans le bois,
Volodia habitait rue Stretenka, dans la maison meublée “ Rome ”. Le dimanche, 20 octobre, il alla place Troubnaia et, par la rue Tverskaia, se hâta à un rendez-vous d'affaires avec Frézé. Mais au lieu de tourner sur le boulevard 1l prit la Perspective Niglinny, la rue Petrovka et s'arrêta près du magasin d'estampes Datsiaro. Ces derniers jours 1l avait remarqué quelque chose d'étrange, de troublant, à quoi il tâchait de ne pas penser. Il lui semblait qu'un œil perspicace le surveillait, frôlant effrontément ses épaules, sa barbe, ses mains, qu'un être rusé lui tendait un piège. Vendredi, dans la pâtisserie Philippev, il avait
aperçu un monsieur de haute taille, roux, qui, sans enlever son pardessus, mangeait hâtivement quelque chose, debout, près du buffet, et, en catimini, observait alentour. Ce monsieur portait un pardessus anglais, à carreaux. Le soir, rue Tverskaia, Volodia l'avait rencontré de nouveau, et le samedi, il l'avait remarqué rue Sophika, près de la devanture d'un magasin de chaussures. À côté de ce monsieur se tenait un garçon en poddiouka et casquette, au visage boufñ d'alcoolique. Volodia, arrêté devant Datsiaro, les cherchait tous deux; il se sentait guetté par eux. Ils n'étaient pas rue Pétrovka, mais au pont des Maréchaux, près du passage Djamgaiov, se montrèrent la barbe rousse et la casquette noire en arrière.
L'attentat était fixé pour le lendemain. Volodia ne l'oubliait pas une seconde. Les petits soucis, les affaires, le mécontentement de sa compagnie, la conscience de son désaccord avec elle, même l’entrevue pénible avec Moukha, n'avaient pas affaibli la préoccupation du meurtre projeté. Îci, au pont des Maréchaux, comprenant déjà qu'on épie chacun de ses pas, il ne pensait ni aux mouchards ni à la prison, il ne pensait qu'au gouverneur. Îl ne croyait pas qu'on püt l'arrêter. Il était habitué à la sécurité. Il était habitué à ce que son désir fût la loi, et 1l ne doutait pas que le gouverneur serait tué.
Lentement :l s'éloigna de la devanture. C'était une journée ensoleillée, claire et froide. Le bruit des ‘roues et des conversations des gens emplissait la rue; à l'église de la Nativité, proche, on sonnait la messe des fêtes. Dans la petite rue Fourkassovski Volodia entendit derrière lui des pas précipités. [l se retourna. Retenant son épée trop bruyante, avec de grands gestes de la main, un gros et imposant commissaire de police, en gants blancs, le rejoignit. Le commissaire le regarda avec animosité et crainte. De l’autre côté, près de la porte d'un restaurant, sans quitter Volodia des yeux, se tenaient le monsieur roux de la pâtisserie Philippov et, près de lui, quatre gaillards que Volodia devina être des fleurs. C'est seulement maintenant, en apercevant le visage sévère du commissaire, que Volodia comprit qu'on allait l'arrêter. Mais de même qu'à la rue Podiatcheskaia il ne croyait point la mort proche, de même rue Loubianka, la veille de l'attentat décidé, il ne croyait pas que des
inconnus eussent le droit de l'arrêter, de l'emmener en prison, de le pendre. Îl se sentait si bien portant, si fort, le soleil brillait si clair, il y avait tant de bruit dans la rue, que l'idée de la mort lui paraissait stupide, incompréhensible, cruelle et lâche.
Mais le monsieur roux fit un signe de tête. Volodia se ressaisit. Prenant son browning armé et, sachant déjà ce qu'il fallait précisément faire, il baissa sa tête chevelue, cacha sa main droite dans sa poche et se retourna, l'air menaçant et sombre, vers le gros commissaire.
Celui-ci, craintivement, s'arrêta à deux pas de Volodia.. Les yeux baissés, presque d'un ton flagorneur il s’adressa à lui.
— Monsieur Glébov... M. le Préfet de police vous demande...
Volodia le regarda, les sourcils froncés. Le commissaire était pâle et son menton tremblait, Aussitôt, sans réfléchir, sans hésiter, Volodia leva d'une main sûre son revolver, tira deux fois à bout portant, et, se retournant, se mit à courir rue Loubianka. Il entendait des cris perçants, le bruit des pas des gens effrayés et, ne comprenant pas ce qu'il faisait, sentant qu'il allait être pris, mais toujours ne croyant pas au danger, il se précipita dans la première cour qui se trouvait sur son chemin.
Dans la porte cochère il n’y avait personne. Volodia traversa une longue cour non bâtie où l'herbe poussait. Dans un angle, près d’un mur blanchi, on avait déposé du bois. L’ayant atteint il se retourna. À dix pas, accourait vers lui un policier, rouge, au visage aviné, en sueur; il tenait à la main un revolver. Volodia, par un mouvement imperceptible, pressa la gâchette du sien et, agile comme un jeune homme, bondissant sur le tas de bois, 1l sauta de l’autre côté, sur la terre, et se serra de tout son corps contre le mur.
Derrière le bois c'était noir et humide, avec une odeur de moisissures et de goudron. Un faible rayon de soleil éclairait parcimonieusement, par taches, les épaules et les mains de Volodia. Celui-ci, dans sa course, avait perdu son chapeau et ses cheveux noirs, emmêlés, tombaient sur son front. Rouge de la course rapide, et ne se rendant pas compte encore de ce qui se passait, il demeurait convaincu qu'on ne pouvait pas, qu’on n’oserait pas l'arrêter. Et bien que derrière lui, tout droit, s'élevât le
mur de pierre et que la cour s'emplit de gens, bien qu'il n'y eût où
Boris SAvINKov. 14
fuir, cette assurance ne le quittait pas. Accroupi sur la terre il sortit hâtivement ses cartouches et les compta. Il en avait plus de cinquante. Il chargea son browning déjà chaud, écarta le bois humide et, à travers l’espace étroit, vit la cour. Près de la porte des agents se démenaient ; le mouchard roux agitait les bras, et un élégant capitaine de gendarmerie, affairé, donnait des ordres. Volodia allongea son bras dans le trou, et quoique le capitaine fût au moins à trente-cinq pas, 1l tira. Une fumée épaisse, bleue, couvrit le bois. Volodia vit les agents reculer en se bousculant. Sur l'herbe maigre un grand corps restait couché. Oh! vous en aurez votre compte ! ” sourit Volodia, et il écarta davantage le bois.
Mais dès que, de nouveau, il toucha le bois froid, dès que ses mains sentirent les moisissures gluantes, une sensation maladive, aiguë s'empara de li. Cette sensation était si forte que, malgré lui, 1l baissa son browning et se serra contre le mur. Debout, ses longues jambes écartées, stupidement, sans penser, il regarda le bois entassé, Alors il comprit qu'il ne sortirait pas d'ici, de ce tas de bois, de ce mur blanchi. Il comprit que c'était la fin, la mort inévitable et sans gloire. Un léger frisson parcourut son corps et, subitement, le froid envahit sa poitrine. Mais il n'avait ni peur, ni regrets. Olga, la compagnie, l'expropriation, Moukha, Frézé, la terreur, tout cela lui paraissait un rêve trompeur. Au contraire, tout ce qu'il voyait maintenant : ce commissaire effrayé, ce ciel haut, ce browning brûlant, cette souricière de pierre, tout cela lui semblait la chose inévitable, chaque jour attendue. C'était comme si tout le passé n'existait pas, comme si la vie commençait aujourd'hui, ici, à Loubianka, dans cette cour envahie par l'herbe; comme si Vladimir Glébov, Volodia, était né uniquement pour se cacher comme une bête derrière du bois, et mourir le revolver à la main.
Sachant ses heures comptées, ne croyant déjà plus au salut, il ne pensait qu'à vendre sa vie le plus chèrement possible, ” C'est égal, répétait-il à haute voix, — mais ne s'entendant pas parler — c'est égal, ils le paieront cher. ” De la porte, en zig-zag, accouraient des agents. Volodia choisit un jeune garçon à la face abrutie de soldat, Pour ménager ses cartouches il visa au front, entre les yeux, et ne tira que
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