‹ Ce qui ne fut pasChapitre 11 sur 22 · NP RE · texte numérisé non relu

NP RE

— D'accord, en quoi, père?

Nicolas Stépanovitch se leva; grand, gros, ses joues rasées couvertes d’une rougeur sénile, il râla d'une voix irritée:

— Je parle de ceux... de messieurs les révolutionnaires. des révoltes. du Potemkine, de l'Otchahov, du Souvenir d’Azov, de la révolte... Où? À Moscou! Pense donc, à Moscou!.. sanglota-t-1l tout à coup comme un enfant. De lâches assassinats. Oui, des assassinats. De la Russie qui périt….

— Je ne connais pas ces affaires là, père, dit Alexandre en se détournant vers la fenêtre.

— Tu ne connais pas? Ne connais pas! Et ce qui s’est passé au Japon? Sous les yeux des soldats japonais, on lisait des tracts: on faisait une propagande sans conscience, éhontée.. Toi-même m'as parlé de cela. Est-ce que tu ne m’en as pas parlé? Non)

— Oui, tout cela fut...

— Eh bien, tu vois, tu vois. Et tu réponds: je ne connais pas. Quoi! Est-ce que tu n'es pas un officier de la flotte russe? N'es-tu pas un défenseur de ia patrie? Ou peut-être cela t'est-il égal que la Russie périsse, que Michel... — Nicolas Stépanovitch sanglota de nouveau — que Michel... Et comment penses-tu ?.. Qui est coupable 2...

Natacha, effrayée, agita les mains. Tatiana Mikhailovna se leva du divan et, voûtée, sortit lentement. Alexandre réfléchit une seconde puis

dit, pour être conciliant:

— Tout cela est en effet terrible, père.

— Eh bien... Qu'ai-je dit d'autre... se calma le vieillard, en jetant autour de lui un regard éperdu... — Je dis que c'est en effet terrible.

| terrible! Mais à qui la faute? À qui?

Le congé d'Alexandre prenait fin en septembre. Les journées étaient claires et silencieuses ; les champs fauchés étaient voilés de toiles d'araignées veloutées et, dans le bois de lilas jaunis, les chiens courants aboyaient et poussaient des cris perçants au son du cor. Alexandre passait des journées entières à la chasse et le soir tous se réunissaient dans le billard. Le vent sifflait derrière les fenêtres, dans les bouleaux. Natacha s'occupait

du samovar et dans la salle tout était calme, clair et un peu triste, Le père Boris SAvinkov. 15

DE

Vassili, de belle prestance, en lévite brune, venait et, assis dans un fauteuil profond, buvait le thé avec du cognac et poussait des soupirs. Tatiana Mikhailovna cousait : le père et le fils jouaient au billard.

Un soir, un dimanche, Nicolas Stépanovitch jouait avec Alexandre. En veste déboutonnée, tachée de craie, les joues rouges, lourd, :1l s'inclina plus bas vers la table et, de sa main ridée mais toujours sûre il visa et frappa. La boule résonna et tomba dans la poche.

— Hein! Que dis-tu de cela? Il se tourna avec un sourire satisfait vers son fils en mettant de la craie sur sa quille.

— Vous jouez admirablement, Excellence, dit le Père Vassili d'une voix traînante, en maniant sa croix. Les jeunes gens ne peuvent pas se comparer à vous.

Alexandre salua. Il jouait avec tant d'application et si mal qu'il sembla à Natacha qu'il faisait exprès de perdre, et, de la tête, elle lui fit un signe de gratitude. Mais, rencontrant le regard de son frère qui ne souriait pas, rougissante et gênée elle baissa les yeux. Le Père Vassil toussota respectueusement et, à voix basse, reprit avec Tatiana Mikhailovna la conversation commencée. ;

— Vous ne le croiriez pas, Madame, que le paysan est tout à fait gâté, ne vaut plus rien... ne connaît plus personne. Il ne vient plus à l’église, ne respecte plus son père spirituel, devient grossier et impertinent. L'autre jour, je revenais de Courbatovo... À peine tourné-je sur la grand route, je regarde et vois le berger [van.…

— Lequel? demanda Nicolas Stépanovitch, sans quitter des yeux la table verte éclairée par la lampe... Le boiteux ?

— Oui, lui, votre Excellence, le boiteux.… Et que pensez-vous ? Hein? — Le Père Vassili s'arrêta, leva ses sourcils froncés d'indignation et frappa des mains: — Je n'ose pas même vous le répéter... Il est au milieu du chemin et fait, sauf votre respect. des saletés.. Je lui fais une observation. je commence à le chapitrer… ” Tu ne vois donc pas, lui dis-je, que ton père spirituel passe. ” À cela 1l éclate de rire et répond une chose. une chose que je ne puis pas répéter...

Tatiana Mikhailovna ne leva pas la tête. Nicolas Stépanovitch donna un vigoureux coup de quille.

— Et qu'a-t-il dit, la crapule?

— Il a dit, votre Excellence... — cria presque le Père Vassi, rouge de colère... — Il a dit: ‘* Fous le camp, toi, la longue crinière, pendant que t'es encore intact! ” Voilà ce quil a dit. Hein? Que dites-vous de cela à

— Pendre! cria de sa basse enrouée Nicolas Stépanovitch tout rouge.

Alexandre baissa les yeux et alluma une cigarette, Pour un moment le silence se fit dans la chambre, on n'entendait plus que le chant plaintif du samovar et le bruit des branches frappant contre les fenêtres sombres.

— Quelqu'un vient. dit Natacha en se levant et sortant sur le perron.

Les chiens dans la cour aboyaient sinistrement: le chien de garde Charik jappait par saccades; la chienne Vesta, la favorite de Michel, poussait par moments des cris aigus. On n'entendait pas de bruit de roues, mais dans le silence de la nuit on percevait des voix de paysans s'interpellant pendant que des feux circulaient à travers les arbres. Ensuite la porte cochère grinça; une porte frappa. Natacha revint et tendit un télégramme. La feuille jaune portait ces mots: André arrêté. Procès jeudi. Hâtez-vous pour le voir. Avocat Ikonnikov. ”

Le Père Vassill, en hâte, chercha son chapeau à large bord et, sans dire adieu, sortit en catimini. Les chiens ne cessaient d’aboyer.

La cellule n° 17 qu'occupait Bolotov était une pièce sombre, voûtée, de construction solide, datant de Pierre le Grand. Une fenêtre étroite, gnllée, donnait sur un mur élevé, gris, dont le crépissage, tombé par endroits, laissait voir les briques rouges entre lesquelles verdissait, de ci de là, une mousse rase, tandis qu'au faîte fleurissait une petite campanule d'un violet pâle. Le soleil ne pénétrait pas dans la forteresse. Il y faisait humide, noir et silencieux. Ce silence sépulcral fatigua Bolotov dès le

premier Jour.

Il dormait profondément quand, après avoir fait jouer la clé dans la serrure grinçante, deux hommes entrèrent dans sa cellule, en frappant du talon. L'un était un vieux gendarme à tête blanche, tremblante, que Bolotov avait déjà vu. C'était lui qui l'avait aidé à se relever et lui avait apporté du thé quand, blessé, frappé, ensanglanté, ne comprenant pas encore où on l'avait emmené, il avait repris connaissance dans le couloir de la forteresse, sur le sol froid et humide. L'autre était un sous-offcier du détachement de la forteresse, maigre, long, le cou veineux, le visage obtus et renfrogné. Celui-ci s’approcha de la planche, se pencha sur Bolotov, et, l'enveloppant de l'odeur de tabac et d'eau-de-vie, lui dit grossièrement:

— S'habiller!

D'un coup tout devint désagréable et angoissant. Ce qui était désagréable ce n’était pas que les portes fussent fermées à clé, que les gendarmes fissent la garde, que des étrangers hostiles et armés entrassent chez lui comme chez eux, ni que le procès fût pour aujourd'hui; ce qui était désagréable, c'était que le soldat füt bourru et impertinent et qu'il eût des yeux méchants. “ Je suis là pour eux et ils ne comprennent pas. ne veulent pas comprendre... Oui... ” soupira profondément Bolotoy en endossant sa poddiouka déchirée et pensant au tribunal. Il savait qu'il serait condamné: cependant il lui paraissait invraisemblable qu'aujourd'hui, jeudi, des officiers qu'il ne connaissait pas, pussent, après avoir discuté entre eux pour la forme, prononcer un jugement, c'est-à-dire déclarer et écrire sur un papier qu'il faut le tuer, lui, Bolotov. ” Ils me pendront.. C'est drôle... ” sourit Bolotov, et 1l repassa dans sa mémoire le discours préparé avec tant de soin.

Ici, derrière les grilles de la prison, dans la solitude des nuits silencieuses, toutes les offenses, toutes les discordes étaient oubliées. Arsène [vanovitch, le D’ Berg, Véra Andréievna, et la compagnie, et le comité, et tout le parti, c'était comme une famille unie, vivant d'une vie commune pour laquelle lui, Bolotov, non seulement était obligé de mourir sans peur, mais dont 1l devait prouver la force. Ces pensées le soutenaient. Il y puisait le courage, la conscience apaisante du devoir accompli. Et, maintenant, en se préparant à aller devant le tribunal, 1l se répétait ce qu'il allait dire à ces ‘* ennemis irréconciliables ”, ayant déjà “ un pied

dans la tombe ”. Il se leva de sa planche et, d’un air provocant, regarda les soldats. Le long sous-offcier le fixait toujours avec morgue; le vieux gendarme tremblait de la tête,

— Monsieur, vous oubliez votre casquette.

Dans le couloir voûté, noir, sonore, se rangea le peloton des soldats de garde, armés de fusils, baïonnette au canon. Ça sentait la caserne, le mauvais tabac et la sueur. Un officier tout jeune, au ceinturon d'argent, sans regarder Bolotov, agita son sabre et commanda à haute voix: * Marche! ” Mais aussitôt que les soldats se mirent en rang, avec un bruit de fusil, et que leurs pas lourds, sonores, répétés par l'écho, se firent entendre, Bolotov comprit que le discours qu'il voulait faire avant de mourir n'était ni convaincant ni uüle pour personne; 1l sentit que tous ces hommes, à commencer par l’élégant officier jusqu'au garçon balourd qui marchait à sa droite et le regardait de côté avec indifférence, faisaient une besogne habituelle, depuis longtemps ennuyeuse, et que pour eux il n’était pas Bolotov, membre du parti, libérateur de la Russie, ni le meurtrier du procureur haï, mais un de ces objets d’État qu'il faut garder, soigner, conduire au bain, au tribunal et remettre contre reçu. Il savait maintenant que si, demain, il était pendu, non seulement ces soldats, mais aussi Souprytkine, Striélov, Porfritch et peut-être même Arsène [vanovitch, le D' Berg et Véra Andréievna ne se souviendraient plus de lui. Tête baissée, docilement, il allait au tribunal.

Auparavant, quand il était libre, s’il lui arrivait de penser à l'arrestation, au tribunal, cela lui paraissait quelque chose d'’immense, de terrible, d'inattendu, à quoi il faut se préparer religieusement, soigneusement ; quelque chose qui exige des forces surhumaines. Maintenant il voyait que l'arrestation, la prison, l'attente de la mort sont beaucoup plus simples. plus ordinaires et plus banales qu’on ne le dit ou l'écrit. Le mur du bastion couvert de mousse, le sol pavé, le judas, le diner à midi, le vieux gendarme au chef branlant, le jeune sous-officier et les soldats qui l’accompagnaient, tout cela était si simple, dégageait un tel ennui de caserne, était si peu solennel et brillant, que le sentiment de la peur n'effleurait même pas Bolotov. C'était seulement un peu angoissant et bizarre d’être conduit dans le couloir poussiéreux, d'entendre le cliquetis

des baïonnettes et d’être comme un objet entre des mains étrangères. Mais ce sentiment même ne l'effrayait pas.

De nouveau une serrure grinça. Bolotov se trouva dans une cour pentagonale pavée, avec des plates-bandes rachitiques soigneusement ratissées. Le ciel bleu brillait; on sentait le soleil, pas encore brülant ; les moineaux pépiaient. Bolotov ressentit soudain la nostalgie de la liberté, comme au printemps on a celle des champs. L'’angoisse et la tristesse l’envahirent. Il avait le désir de revoir la Néva, Vania, Hippolyte, la devanture du débit de tabac, la bruyante Perspective Liteïny. Mais ce désir s'éteignit aussi rapidement qu'il était venu. Devant la porte de chêne non peinte, les soldats s'étaient arrêtés et l'officier commandait: — ” Fixe! ”

La salle où siégeait le tribunal était basse, avec un portrait de l'empereur et une grande table à tapis vert. Bolotoy s’assit sur un banc. De chaque côté de lui, avec indifférence prirent place des soldats, et le même garçon au visage rond, l'arme au pied, comme auparavant tint ses yeux fixés sur lui. Dans l'angle, près de la porte, la tête inclinée de côté, un colonel de gendarmerie écrivait rapidement. Le silence était complet. Une mouche bourdonnait; une plume grinçait. Plus vite! Plus vite! ” pensa Bolotov avec irritation et, soudain, il se rappela ce qui s'était passé la veille, Sa mère était entrée, en balançant son corps; un autre colonel de gendarmerie, parfumé, avec prévenance lui avait avancé une chaise. Il revoyait sa mère toute blanche, vieillie, en fichu noir, tendant des mains débiles, la poitrine tremblante, et Natacha, à la respiration haletante, et lui-même éperdu, retenant ses sanglots, ne sachant ce qu'il disait et répétant seulement: ‘ Ne pleure pas! Ne pleure pas! Ne pleure pas... ” Mais le colonel, avec un bruit de sabre, s'était incliné et avait dit: ‘ L’entrevue est terminée. Emmenez-le. ”

À ce souvenir une colère terrible, contenue, l'empoigna avec une force indicible. Oh! les lâches ! les lâches! ” prononça-t-il en suffocant. Le soldat au visage rond le regarda avec étonnement. ” Oui, oui, des lâches!… Et Slezkine? Est-ce que sa femme n'a pas sangloté? Ne m'a-t-elle pas baisé les pieds? N'a-t-elle pas crié grâce ? Bah! tout égal, qu'on me juge ”, conclut-il en faisant un geste de la main.

— André Nicolaievitch…

Bolotov leva les yeux. Ikonnikov, rasé de frais, le visage jaune, fané, en habit, une serviette sous le bras, lui serrait chaleureusement la main.

— ]|l y a eu des cas... Il ne faut pas vous troubler, mon ami... Le parti vous regarde... Quoi, le parti, toute la Russie! Et peut-être. que diable, ça arrive... Je ne veux pas vous donner d'espoir ; mais. 1l y a eu des cas... Je me rappelle, un jour, à Odessa.

Bolotoy sourit :

— Allons, cher maître 2... Vous-même avez dit: nous mentons du matin au soir... Hein ?

Ikonnikov ajusta son pince-nez.

— C'est vrai, mon ange, c'est vrai... [l n'y a pas à dire, en effet, la langue n’a pas d'os. Rosenstern vous salue, chuchota:t-il en changeant de ton. L'impression est très grande... colossale.… Eh! mon ami André Nicolaievitch…

En cachette il essuya une larme. Bolotov se tut.

— “ La Cour! Levez-vous! ”.

Par la porte latérale, largement ouverte, les juges entraient l'un après l’autre. En tête marchait, en balançant son ventre sanglé dans l'uniforme, un imposant général aux cheveux blancs, les sourcils épais froncés. Il tâchait de paraître solennel et juge sévère impartial. Mais à ses bons yeux fatigués, aux mouvements mal assurés de ses fortes mains rouges, on le sentait préoccupé de tout autre chose et indifférent à qui l'on juge et pourquoi. À petits pas marchait derrière lui un petit homme rond, en lunettes, à la barbe blonde, aussi en uniforme militaire, avec la croix de Saint-Georges sur la poitrine. Le troisième était maigre, osseux, monté sur de longues jambes ; il avait le visage dur d'un fonctionnaire et Bolotov remarqua qu'il portait un bracelet d'or. À la démarche de ces trois hommes qui se mouvaient sans hâte, Bolotov comprit que, pour eux aussi, il n'était qu'un objet d'État et que le jugement — juste et miséricordieux — n’est qu'une besogne quotidienne, ennuyeuse. Et le discours qu'il avait préparé ne lui paraissait plus seulement inopportun et insignifiant, mais encore humiliant et ridicule. “ L'arrêt est signé d'avance ; pourquoi Ikonnikov est-il ici ? ” pensa-t-il irrité. ” Si l’on pend qu'on pende... À quoi bon dépenser des paroles... ”.

Le Président à cheveux blancs toussota et, en regardant distraitement le plafond cintré, dit :

— Vos nom, prénoms et qualité ?

Bolotov ne répondit pas. Le Président ferma les yeux et répéta sa question. Nouveau silence. Alors, l'air ennuyé, il regarda Bolotov et se pencha vers le juge de petite taille. Ikonnikov pâle, agité, mécontent, chuchota d'une voix suppliante :

— Que faites-vous 2... Répondez, répondez...

— Vous ne voulez pas répondre ? demanda sèchement le général d'une basse méprisante.

Bolotoy secoua négativement la tête. Le colonel de gendarmerie cligna les yeux et, ayant réparé son aiguillette d'argent, écrivit rapidement quelque chose.

Pendant que le greffier au visage grêlé, à l'aspect minable, portant le nom sonore de Caruso, d’une voix monotone, en avalant les mots, lisait l'acte d'accusation, Bolotov ne regardait pas les juges. La haine emplissait tout son être. Qu'importe qui le juge, pourquoi, quel arrêt sera prononcé et ce que dira l'avocat ? Qu'importe ce que penseront le parti, la Russie, Arsène Ivanovitch, Vamia et le comité? Une seule chose était importante : des gens armés l'avaient amené de force ici, lui, Bolotov, un homme libre, l'avaient amené dans cette salle sombre, où hit un Caruso quelconque, où sont assis des juges, où un gendarme écrit on ne sait quoi, où des fusils brillent, Ce sentiment était si fort qu'il voulait crier d'indignation qu'il ne reconnaît pas les lois ineptes, qu'il se moque de l'arrêt, qu'il n'a pas peur de l'exécution. Il voulait crier que personne : n1 présidents, ni juges, ni soldats, ni officiers, ni ministres, n'a le droit de le tuer, lui, un homme libre. Il grinça les dents et, en pâlissant, serra le poing. Le procureur lut quelque chose d’une façon monotone et décousue : le secrétaire marmotta à son tour. Le président interrogeait, les juges chuchotaient entre eux. Bolotov n'entendait rien. Par toute sa volonté raisonnable il se souciait seulement d'une chose : de ne pas crier, de ne pas prononcer de mots grossiers, de supporter dignement l'épreuve. Et quand le président aux cheveux blancs se leva avec effort de son fauteuil et, d’une voix solennelle, soulignant chaque

mot, lut l'arrêt, Ikonnikov s’agita et les soldats prirent le garde à vous. Bolotov, sans regarder les juges, d’un pas ferme sortit derrière le jeune officier.

Quand Bolotov, réintégré dans la cellule n° 17, eut repris le costume bleu des prisonniers, trop grand pour lui, et les chaussons profonds à semelles de bois, et que les gendarmes, le laissant seul, eurent avec bruit refermé derrière eux la porte, lentement il s’approcha de la fenêtre grillée et leva les yeux, tâchant de voir le soleil. Mais on ne le voyait pas. Le mur lézardé noircissait; on apercevait les taches rouges des briques et la campanule aux étamines transparentes, à cause du vent, sans doute, tremblait, ‘ La campanule... Et chez nous, à la campagne, il y a tant de fleurs ”, se rappela Bolotov, et son cœur battit plus fort. Îl aurait voulu, ne fût-ce que pour un moment, revoir son père, sa mère, sa sœur et les calmes yeux bleus d'Alexandre. ” Sacha... Où est-il 2 Maman dit qu'il est à Pétersbourg et m'embrasse ”, murmura-t:il, sentant ses larmes prêtes à jaillir. Mais il ne fallait pas de larmes. Par le judas quelqu'un regardait ; quelqu'un d'invisible, avec persévérance et curiosité regardait. * Oh! les canailles, les crapules, qu'est-ce qu'il leur faut ? Quoi 2... ”. Bolotoy se mit à marcher d’un coin à l’autre. À quoi pensais-je ? Oui... Slezkine.… mes juges. J'ai tué et on me tuera.…. Celui qui lèvera l'épée périra par l'épée. Est-ce qu'on me tuera > Moi? Aujourd'hui 2... Qu'est-ce que cela veut dire: on me tuera ? On me fera sortir de cette cage et, comme une brebis. comme une brebis. Non... Je ne suis pas le seul. Je ne suis ni le premier ni le dernier. Et Serge et Jéliabov et Pestel et Pougatchev, et Stenka Razine.. Pourquoi Stenka Razine ? Qu'ai-je de commun avec Stenka Razine ? : ” Priez pour mes péchés. ”. Mais personne ne prie... Et moi, sais-je prier ? Non. Je ne sais pas et ne veux pas, ne veux pas... Si la vie est

ainsi faite qu'on peut étrangler un homme sans défense, violenter sa conscience, alors je n’ai qui prier... Je ne veux pas !... ”.

Il s’allongea sur sa planche. Au loin, haut, l'horloge de la cathédrale sonna six heures et, quand le dernier son s’éteignit dans le bastion de la forteresse, l'horloge joua solennellement, tristement: ‘* Sois glorieux, notre Seigneur, dans Sion ”. Bolotov répéta à mi-voix, en scandant les mots du cantique.

De nouveau le judas infatigable s’anima; des pas lents s'entendirent. * Déjà !! ” Bolotov bondit de sa planche et sentit ses joues s'empourprer fiévreusement et sa bouche s’assécher. Non... ce n’est pas possible. Il n'est que six heures... Seigneur, est-ce déjà 2... ”.

La porte ferrée s’ouvrit avec bruit, Dans le couloir passa l'uniforme bleu des gendarmes. Un monsieur corpulent, très soigné, en redingote noire, entra dans la cellule. Bolotov aperçut un visage blanc, un grand nez, une barbe ondulée, des bagues aux doigts, une chaîne d'or sur le ventre. Le visiteur regarda fixement Bolotov, son vêtement de prisonnier déboutonné, ses chaussons, et ses yeux gris, myopes et doux, eurent un sourire encourageant et franc. Il hocha la tête avec indulgence.

— André Bolotov? Permettez-moi de me présenter : Bielosielski, adjoint du ministre. Ferme la porte! cria-t-l d'un ton autoritaire, presque grossier, à la sentinelle. Ils écoutent, les canailles !... Comment vous trouvez-vous 1c1 ? Pas trop humide, trop noir ?

Bolotov n’en croyant pas ses oreilles et se demandant s'il ne devenait pas fou écoutait avec étonnement et ne comprenait pas ces paroles affables. Il ressentait à les entendre quelque chose de désagréable, de pénible, d’étrange et même de répugnant, et il avait le désir que cet étranger gras, probablement bon et plein de la joie de vivre, dit tout ce qu'il fallait dire. ‘* On me graciera ? Oui... ” surgit la pensée cachée, et un petit tremblement froid secoua ses genoux.

— Eh bien, j'irai droit au but. Voyez-vous…. Je suis venu vous trouver’ sur l’ordre de sa Haute Excellence, M. le Ministre. En considération des grands mérites de votre père, le très estimé Nicolas Stépanovitch, le ministre, accédant à sa demande, a accepté d'intervenir en votre faveur devant le pouvoir suprême...

Le prince Bielosielski s'arrêta et, l’air important, attendit la réponse de

Bolotov, qu'il semblait encourager du regard. Mais Bolotoy tenait les yeux ixés sur le sol, et son visage amaigri, aux lèvres serrées, ne laissait pas deviner -e qu'il pensait de l'hôte non invité. Ses genoux tremblaient toujours, sa ête était pleine de brouillard. Le prince Bielosielski cessa de sourire:

— Oui... devant le pouvoir suprême... Je suis heureux de pouvoir vous annoncer cette nouvelle... Seulement, voyez-vous... — il tira de sa poche un papier — seulement il faut signer... ici. Oh ! une simple formalité... Vous avez une plume et de l'encre? Hé... Qui est là-bas? Une plume et de l'encre! Plus vite !.…

De nouveau les joues de Bolotov s'empourprèrent et sa bouche devint sèche : ‘Ils veulent m’humilier.… humilier la compagnie, le parti”, pensa-t-il, et 1l répondit avec fermeté :

— Je vous remercie. Je ne signerai pas.

Le prince réfléchit un instant :

— Ecoutez, André Nicolaievitch… Je ne me trompe pas, c’est bien André Nicolaievitch 2... Que faites-vous. Vous vous perdez sans rémission. Vous êtes jeune, toute la vie est encore devant vous. Si vous ne pensez pas à vous, pensez à vos parents, quelle douleur pour eux... pensez à votre mère... Mais au souvenir deses parents Bolotov sentit qu'il n'aurait plus la force de se contenir. Il leva ses yeux obscurcis.

— Je vous prie. Oui, je vous prie... de me laisser tranquille. de... de ne pas me parler de ma mère. Je... je vous prie de vous en aller. Vous entendez : vous en aller. et tout de suite immédiatement... Sortez ! ” cria-t-il hors de lui, d’un ton de plus en plus aigu.

Les éperons claquèrent ; sur la porte parurent deux gendarmes. Le prince Bielosielski eut un haussement d’épaules et sortit. Quand l'écho des pas s'éteignit, Bolotov se recoucha sur sa planche, face au mur, s'enveloppa dans son vêtement et tâcha de ne plus penser. Le crépuscule s'épaississait mais les feux n'étaient pas encore allumés. Le silence était si grand que le battement de ses tempes lui semblait un bruit de pas. Bolotoy resta en cet état d'étourdissement sombre, où il n'y a plus ni pensées, n1 paroles, n1 espoir, mais seulement un mal moral épouvantable, jusqu'à l'appel du soir. Les tambours, étouffés par les murs du bastion, battaient tristement. On entendait les chants lents d’une prière,

Bolotov se souleva et s’assit, les coudes appuyés sur les genoux, la!

tête penchée bas. Il ne pensait à rien. Il ressentait une fatigue immense et un désir de dormir invincible. Îl essaya de se recoucher, mais la lumière trouble s’alluma et, involontairement, il ferma les yeux. Soudain, derrière la grille de la prison, il se rappela ce qui l'avait tourmenté tous ces derniers jours et qu'il avait essayé en vain d'oublier. Il se rappela non son enfance, non son père, sa mère, ses parents, non les barricades, le comité, la compagnie, ni ce jour du congrès quand il avait résolu de mourir et de tuer ; 1l se rappela la Perspective Liteïny, les pierres ensanglantées, les débris de la voiture, le cocher à demi dévêtu, l'œil vitreux, rond, étonné, comme vivant. Et, en ces heures où il luttait

contre la mort, pour la première fois il comprit, non par la raison, mais || . 4 . . . . CE par la conscience, que ce n'était pas seulement un vieillard odieux qui!

avait été tué, mais un homme plein de force et innocent, et que cet

NEA FE é £ e homme avait été tué non par le comite, ou le part, ou la Russie, mails .

précisément par lui et par lui seul. * On coupe la forêt, les copeaux

volent ”, murmura-t-il entre ses dents. Mais aussitôt il sentit l'inanité de : cette consolation facile. Et de même que du sommet des neiges éter- | nelles on voit loin la plaine infinie, les toits de tôle des maisons, les : troupeaux joyeux, les bergers, la rivière miroitant au soleil, la forêt, les :

champs, de même maintenant, devant son exécution, 1l voyait tout ce EE ; ; Re qui, toute sa vie, lui était demeuré caché. Il voyait que la mort, même . , , . .

hbrement élue, n'est pas la rédemption ; que, par son sang, le meurtrier

n'est pas absout ; que si l’on peut tuer, s'il le faut, on ne peut pas, il.

ne faut pas chercher de justification, car malheur à celui qui a tué. Il voyait qu'il ne pouvait ne pas tuer, que ce n'étaient ni les articles sur l'utilité de la terreur, ni la haine, ni l'amour, n1 la vengeance, ni la colère qui l'avaient armé, qu'une force supérieure, incompréhensible, des milliers de raisons et des siècles entiers l'avaient poussé au meurtre. Il voyait encore — et c'était le plus précieux — qu'il est plus difficile de tuer que de mourir. Alors il comprit avec joie que la mort est désirable et non terrible. I] n'avait plus ni repentir ni regrets, mais à leur place un sentiment paciñé, calme, clair comme les eaux profondes. “ J'ai tué et l'on me tuera.… Tous ont raison et tous sont coupables, Il n'y

à pas ceux qui ont raison et ceux qui sont coupables, il y a deux ennemis mortels depuis des milliers d'années, et personne en ce monde ne peut être leur juge... Au moment de mourir, à mon dernier souffle, ici, \ . . , . f f Dù personne ne me voit ni ne mentend, moi, André Bolotov, condamné à la pendaison, je dis avec une foi religieuse: Vive la liberté! Vive le grand peuple russe ! ”.

La nuit vint sans que Bolotov s’en rendit compte. Il ne se coucha

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