POS LE
inconscient ‘. Où donc, enfin, est la vérité ?
De même que Bolotov, David aussi connaissait ce sentiment d'inquiétude de propriétaire, Mais ce n'était pas le parti qui lui semblait être sa propriété. Il savait assez mal ce qui concernait le parti. Il connaissait ces articles tapageurs et sans importance publiés dans les feuilles du parti ; 1l savait que dans tous les coins de la grande Russie se trouvaient des hommes, des camarades, qui haïssaient ce que lui-même haïssait et réclamaient la même chose que lui. Il savait aussi que des comités “ travaillaient ” dans toutes les villes et que des hommes très honorables, très intelligents, très expérimentés dirigeaient, de Pétersbourg, ces comités et s'occupaient de leurs affaires. Il croyait ces hommes sur parole et jamais n'aurait osé demander qui ils étaient et de qui ils tenaient ces droits illimités. La conscience qu'il y a ‘* quelqu'un ” au monde — Bolotov, Arsène Ivanovitch, le D Berg — qui veille sans cesse aux intérêts du parti et ne permettra pas qu'on l’'endommage, lui suffisait, Ne connaissant pas le parti, il se l’imaginait beaucoup plus fort, plus important et plus pur qu'il n'était en réalité. Sa ville, son petit comité de district, lui paraissait une propriété compliquée et florissante. I ne s'arrêtait pas à ce fait qu'il n'y avait dans la ville presque pas de révolutionnaires. Îl pensait que c'était là une exception, que d’autres villes, plus heureuses, comptaient des milliers de personnes prêtes à se sacrifier, et que si à la place de ses camarades : le soldat volontaire Serge, le soldat Avdéiev et la sage-femme Rachel, il y avait Bolotov ou Arsène [vanovitch, alors ce serait tout autrement : ce ne serait plus
trois dizaines de soldats qui seraient affiliés au parti, mais tout le régiment ; ce ne seraient plus quelques groupes d'ouvriers qui iraient écouter les conférences savantes sur Marx, mais tout le personnel des fabriques au complet.
Cependant, tel quel, le petit cercle de David lui donnait beaucoup de tracas. Ses journées passaient à cette petite propagande, à imprimer les tracts du comité, à faire des courses pour le parti. Plongé dans ces soucis 1] ne remarquait pas autour de lui la triste vie de province, obscure, étrangère, la vie des prêtres, des marchands, des fonctionnaires, des paysans, de toute cette foule inconnue et toute puissante de laquelle dépendait l'ultime effort qui déterminerait l'issue de la révolution, Îl croyait aveuglément en la force invincible du parti et, de même que Bolotov, 1l attendait avec confiance, la journée terrible de ” la vengeance et de la colère ”, comme 1l disait.
Rentrant de Pétersbourg, David alla directement de la gare chez son ami, le soldat volontaire Serge. Il prit par la rue de Moscou et la solitaire Place de la Cathédrale. Puis ce furent de longs enclos, de vastes potagers, de misérables maisons plantées dans la terre. Les bouleaux mouillés dégouttaient; la pluie tombait : les lilas étaient en fleurs ; cette journée de juin était grise et rappelait plutôt septembre, l'automne.
David ne remarquait pas la pluie. * Quel brave homme, ce Bolotov, pensait-il en frappant de ses bottes le pavé mouillé. Arsène Ivanovitch aussi est bon, et tous... Et voila, moi David Kohn, j exécute la volonté de Dieu. Je périrai pour la révolution, pour le parti, pour la terre et la hberté... Comme c'est bien! Comme c'est beau! Sans doute la révolte sera couronnée de succès, autrement Bolotov n'aurait pas donné l’autorisation.. ‘ [l lui semblait, maintenant, que Bolotov l'avait autorisé et que cette autorisation était la loi. Il lui semblait, en outre, que Bolotov seul savait qu'il allait mourir et que, seul, il le plaignait et l'appréciait. Et :l tâchait de se représenter son exécution, la potence, le bourreau, ses dernières journées en prison, et bien que la mort n'était pour lui qu'un mot privé de sens, néanmoins il avait pitié de soi. ‘ Eh bien, quoi, on ne meurt qu'une fois! ” se dit-il, en secouant ses cheveux blonds, bouclés. ” Tes demeures, Israël, sont belles. ”
DT
— Quoi de nouveau? demanda Serge dès leur rencontre.
— Hourra! On a autorisé!
Serge, un soldat de haute taille, au teint bruni, en blouse blanche avec patte d'épaule violette, le regarda étonné.
— De quoi te réjouis-tu 2
— Comment, de quoi? fit David en levant les bras. — C'est bizarre. Mais si l'on n'avait pas autorisé, alors, quoi?
Serge prit une cigarette, sans hâte frotta une allumette, tira une bouffée et répondit tranquillement :
— On n'apporte pas de bois dansla forêt...
— Que signifie cela ?
— Cela signifie qu'on a décidé sans Pétersbourg.
— Sans Pétershourg ?
— Parfaitement.
— Qui a décidé? Comment ?
— Les soldats ont décidé.
— Quoi, quoi! Mais parle, bon Dieu!
— Rien. Demain...
— Demain?
— Oui, demain.
— Pas possible!
Serge haussa les épaules. Comme il arrive toujours quand quelque chose de terrible mais encore lointain devient inexorable et très proche, David sentit l’inanité de tout ce qu'il avait pensé auparavant sur la mort. Il ressentit une pesanteur étrange, insupportable, comme si quelqu'un lui ployait les épaules très bas, vers la terre. ‘* Demain... se ressaisit-il. Pas dans un mois, ni dans une semaine, mais demain. Dieu assiste-moi ? Mon Dieu, c'est demain! ”
— Et le comité? demanda:t-il d’une voix sourde.
— Quoi, le comité?
— Le comité at-il décidé?
— Sans doute.
— C'est bizarre.
— En quoi, bizarre ?
— Mais que, comme cela, sans moi.
— Sans toi? Hier le lieutenant Voronkoff a frappé le soldat Avdéiev.
— Eh bien?
— Avdéiev lui a répondu par un soufflet.
— Eh bien?
— Rien. On fusillera Avdéiev.
David s'affaissa sur une chaise. Le samovar chantait gaiement. Derrière la fenêtre, à travers la pluie, verdoyait le potager.
— Et toi? demanda enfin David.
— Quoi, moi?
— Es-tu pour la révolte? Pourquoi ne dis-tu rien? Pourquoi ?
— Tout cela est inutile, dit Serge. Les hommes périront en vain. Ce n'est pas notre affaire de raisonner...
— Notre affaire n'est pas de raisonner, répéta comme un écho David.
— Mais d'agir, termina Serge.
— Mais d'agir, répéta David.
— Oui, agir Toi et moi nous endosserons l'uniforme d'officier. De grand matin, avant l'appel, nous nous rendrons à la 4° compagnie. On me connaît là-bas. Nous essaierons de soulever le régiment. Si les soldats n'ont pas menti, ils nous soutiendront.
— Comme ça? fit David.
— As-tu compris?
— Oui. Mais. Écoute.
— Quoi)
— Voila... Je suis juif...
— Eh bien?
— Est-ce que je puis me déguiser en offhcier ?
— Comme tu voudras…
Ils se turent. Le samovar chantait toujours et, soudain, David ressentit une ivresse Joyeuse, comme si tout ce qu'il avait désiré, tout ce qu'on ne voit qu'en rêve, s'était accompli. ‘ Oui, oui, je mourrai; je mourrai pour le parti. Oui! ” pensait-il. Ses yeux gris s'assombrirent. Il bondit,
et, tout ému, se mit à parcourir la chambre, S’arrêtant devant Serge, en bégayant et agitant les mains, à son habitude, il se mit à parler avec chaleur, presque inconsciemment.
— Le dieu de nos pères est grand. Rappelle-toi, chez Nekrassov, Serge : ‘* Parmi le monde lointain, pour le cœur libre il y a deux voies. ” Essaye ta force orgueilleuse, essaye ta volonté ferme... par quelle ‘ voie marcher. ” Voilà, nous marchons, et nous arriverons, et nous mourrons.. Et notre esprit ne sera pas triste et notre cœur ne sera pas muet, N'est-ce pas, n'est-ce pas, Serge) L'année dernière j'ai assisté à un pogrom... Nous avons organisé un groupe de défense : une vingtaine d'hommes. Le premier jour, le soir, notre détachement rencontra les massacreurs. Îl faisait noir. Nous entendons qu'on pille une maison; on crie, des enfants pleurent. Sacha Goldenberg était avec nous. [l commande : feu ! Les balles silent. Sacha commande de nouveau : feu! Les bandits se dispersèrent. Le lendemain, c'était un samedi, Sacha et moi nous sommes restés dans notre petit état-major. On avait trouvé un appartement, chez un avocat; nous nous y sommes enfermés et avons attendu. Le premier groupe de la défense est allé au marché; le second, dans le faubourg; le troisième restait avec nous. Eh bien. Eh bien nous sommes restés chez l'avocat, attendant. Nous avions passé deux nuits blanches; on avait sommeil, on avait faim... Impossible de s approcher des fenêtres, on risquait de recevoir. la balle d’un cosaque, Nous nous tenions dispersés; les uns sur des chaises, d’autres sur les hits, d'autres, sur le plancher, dorment. Une heure, deux heures, trois peut-être passent ainsi. Rien de nouveau. Le silence. Le crépuscule commence à descendre. Nous n'avons pas allumé pour qu'on ne voie pas de la rue. Depuis le matin nous n'avions rien mis dans notre estomac; et une envie terrible de dormir. Le maître du logis entre, regarde, pousse un soupir. Soudain, il faisait déjà nuit, on sonne au téléphone. C'est Fichel, le marchand de la rue Kinilovskaïa, et tu sais, la rue Kinilovskaïa est tout à fait écartée; il n'y avait personne des nôtres là-bas. Je prends le récepteur: — ‘ Que voulez-vous M. Fichel 2” A sa voix je sens qu'il tremble. — “” David, c’est vous, dit-il — C'est moi. — David, cher David, les bandits approchent... — Sont-ils loin ? —
Ils ont déjà tourné la rue ”. Je dis: ‘Chut! Ce n'est rien. Attendez ”. Je me tourne vers les camarades: ‘* Debout! ” Même ceux qui dormaient bondissent, Une minute après 1l n'y avait déjà plus personne. Le maître du logis, resté seul, soupire. Le téléphone continue de sonner. — Que voulez-vous ? — David, au nom du ciel, si vous êtes un bon juif...” Je dis : — ‘’ La défense est partie, attendez. — Que Dieu soit loué! J'attendrai. ” Cinq minutes plus tard, de nouveau le téléphone : — ” David? — Quoi? — David, où estla défense? Les maudits sont déjà à cinq maisons de chez nous. Ils vont venir. J'ai des enfants!” Je le connaissais bien ce Fichel: gros, rouge. Parfois il nous prêtait de l'argent. Je sais qu'il est là-bas, le malheureux, et tremble. Je lui dis : — ” Cachez quelque part votre femme et vos enfants; dans le grenier, ou dans la cave. ” J'accroche le récepteur et pense: ” Et si la défense arrive trop tard, qu'adviendra-t-il?” Une minute après, la sonnerie: — ” Mon Dieu, mon Dieu! Seigneur, Dieu d'Israël ! — Où sont les enfants ? demandé-je ”, Il est déjà sans voix. — ‘Les enfants. sont. dans la cave — Attendez et espérez, dis-je, les nôtres sont partis.” Et je pense: ” Oui, ils sont partis mais s'ils rencontrent les cosaques que se passera-t-1l 2” De nouveau, le téléphone: — ” Les massacreurs ne sont plus qu'à deux maisons ? ” Je perds tout à fait la tête. Et le téléphone continue de sonner. Je prends le récepteur. J'entends sa voix... c'est presque un aboiement: —" Au... au. David! Dieu est grand. David! Seigneur Dieu. Au secours !... ”
— Et alors, quoi?
— Eh bien, Dieu l'a sauvé. Il faillit périr. L'’incendie aurait éclaté dans sa maison Encore une minute et il serait allé dans l'autre monde... si, à ce moment, les nôtres n'étaient survenus. Tous étaient de forts gaillards. Eh bien, voistu, ce quart d'heure durant lequel le téléphone ne cessa de sonner tandis que les autres accouraient dans la nuit noire, eh bien, de toute ma vie je ne l'oublierai... Je vois ce Fichel. Il est là, près de l'appareil, pâle, tremblant... ses enfants dans la cave, quatre petits enfants, et sa femme...
David s’assit devant la table et avala d'un trait un verre de thé froid. Aussitôt il se leva brusquement. Maintenant 1l était sûr que ce
n'était pas terrible de mourir, que c'était même joyeux; et que mourir pour le parti est un honneur envié et rare. Maintenant 1l se sentait un élu, né uniquement pour donner sa vie en sacrifice. Et les yeux brillants il criait, dans une sorte de délire enthousiaste :
— Je suis heureux. Je suis fier que ce soit pour demain. Je suis fier! Est-ce que tu né crois pas au succès? Voilà que de nouveau tu te taisd Pourquoi? Voyons, réponds : crois-tu au succès ?
— C'est à la volonté de Dieu, David.
— Ah! tu es toujours comme cela... Qu'est-ce que cela signifie, la volonté de Dieu? Je ne reconnais pas Dieu. Nos parents y croient, moi non. Ce n’est pas Dieu qui organise le monde, c'est nous. Nous l'organisons avec notre sang, Ce n'est pas lui qui doit venir à notre aide, c'est nous. Ce n'est pas lui qui est notre bouclier, c'est nous. Ce n'est pas lui, c'est nous qui abattrons nos ennemis!
Serge sourit. Son sourire était doux comme celui d'une jeune fille.
— Je crois qu’en toiil y a plus de divin qu'en moi, dit-il tranquillement, |
— Quelle idée. Pourquoi?
— Eh bien, toi, tu as sauvé Fichel.
— J'ai sauvé Fichel?!
— Et qui donc?
— Ce n’est pas moi. C'est la défense.
— C'est la même chose. Tu aimes Fichel?
— J'aime Fichel, moi?
— Sans doute.
— Non. Fichel n’est pas avec nous. Il est notre ennemi...
— Tu aimes aussi ton ennemi.
— Qu'est-ce que cela veut dire, “tu aimes ”2 Alors, selon toi, il faut laisser massacrer?
— Écoute, répondit Serge avec calme. Demain nous allons, toi et moi, à la caserne, Tu dis : nous mourrons. Eh bien, cela peut arriver, mais, outre que nous mourrons, peut-être aussi tuerons-nous.…
— Oui, sans doute, nous tuerons.… Est-ce que tu as assisté aux
pogroms? Est-ce que tu as vu ce que j'ai vu? Quoi, Fichell! Fichel est vivant et, de nouveau, il vend du charbon, mange du pain et du beurre, et donne de l'argent pour la défense. Mais moi j'ai vu un vieillard, un vieillard étendu nu, les jambes maigres, violacées, velues, ridées, et dans son œil est enfoncé un clou!... Qu'est-ce que tu dis à cela? C'est Dieu qui l’a permis? Est-ce sa volonté à ton Dieu? J'ai vu aussi une jeune fille, les cheveux épars, le ventre ouvert. Sans doute, nous tuerons.. Je les tuerai avec joie, tu entends, avec joie...
— Qui, les?
— Qu'importe lesquels: officiers, ministres, gendarmes, policiers.
— Avec joie; toi?
— Oui, oui, mot, David Kohn. Il faut la vengeance : œil pour œil, dent pour dent!
Serge, sans répondre, ouvrit largement la fenêtre. La nuit chaude, humide, proche de l'aube, entra dans la chambre. La pluie avait cessé ; les nuages s'étaient dispersés, et la Grande Ourse, majestueuse,
brillait.
Les casernes étaient situées en dehors de la ville, sur une route poudreuse, mal entretenue. Depuis bientôt trois mois il était bruit d'une révolte dans le régiment. Les hommes disaient ouvertement que les ‘* chefs volent ”, que ‘‘ tous les officiers sont des chiens ” et ” qu'il faut les fusiller ”. Le mécontentement, mûüri en secret, allait toujours grandissant, Ses raisons étaient aveugles. Le service, pénible, était toujours haïssable, mais les soldats s'y résignaient, comme leurs aïeux, à l’aide du bâton et du knout. Maintenant ce même service paraissait insupportable. Comme une ruche troublée, le régiment, éveillé, bourdonnait. La nuit, d’habiles “ civils ” pénétraient furtivement dans les casernes, Ils prononçaient des discours peu compréhensibles mais ardents
sur “ la terre ”, ‘le socialisme ” et ” la révolte armée ”. On pouvait croire alors qu'au premier signal les fusils se trouveraient dans les mains des soldats et que les officiers seraient passés à la baïonnette ou fusillés et qu'au lieu du drapeau du régiment, brodé d’or, s'élancerait le drapeau rouge de la révolution. Mais personne ne savait quand cela arriverait Les officiers ayant entendu parler de l'agitation des soldats RER peur. Ils avaient peur quand une proclamation les menaçait de mort, ou quand un mouchard, pour se faire bien voir des chefs, rapportait ao demment les propos séditieux. Alors, le respect pour cet ennemi mystérieux et partout présent, qui s'appelait ‘ le parti ”, augmentait, mais en même temps augmentaient la haine et la colère quil suscitait.
Un officier ayant souffleté un soldat, bien que ce fût chose courante cette fois, tous parlèrent à haute voix de révolte inévitable. Le per décida que le moment était venu et fixa le jour.
Le matin, quand David et Serge sortirent de la maison, le soleil était déjà haut. Les feuilles, lavées par la pluie de la TE chuchotaient entre elles. Les flaques n'étaient pas encore sèches et les rayons du matin s'y argentaient, La journée promettait d’être chaude et sans nuages.
David se sentait très gêné dans son uniforme d'officier ; à chaque instant son sabre accrochait ses bottes et, chaque fois, il lui fallait le maintenir de la main gauche. En outre, il était pris d’une sorte d’angoisse : il lui semblait que les rares passants et les femmes du marché savaient quil était non point officier mais un juif déguisé, et il avait peur que quelque agent ne vint l'arrêter, Serge, assuré, calme, marchait d’un pas rapide.
Ils traverserent la ville et, tout en marchant, il semblait à David que les rues endormies et les palissades n'auraient pas de fin. Mais voilà que dans le lointain, sur la route poudreuse, paraît le sombre PP briques. Une sentinelle est près de la porte. ” Maintenant, c’est sûr qu'on nous arrêtera. On ne laissera pas passer ”, pensa David. Et de nouveau, Ce fut comme si quelqu'un le ployait très bas vers la terre comme si un lourd fardeau tombait sur ses épaules. Mais la ut
Boris SAVINKOV. 3 £
un soldat de haute taille, au bon visage rond de paysan, frappa de son fusil et prit la position. La cour pavée, carrée, était sans soleil. De-c1, de-là, un peu d'herbe sortait entre les pierres. À gauche, dans l'angle le plus reculé, du linge séchait sur des cordes. Des voix, nombreuses, rappelaient le bourdonnement d'une ruche. Un soldat, tête nue, en pantalon rapiécé, courait à travers la cour, un seau à la main. Un scribe d'état-major, ayant des prétentions à l'élégance, rendit le salut en marchant, et fit claquer une porte sur laquelle était inscrit : ‘ Chancellerie ”. Serge, du même pas rapide, assuré, se dirigea vers le pavillon de la compagnie. “ Laisseront:ls passer? ” pensait David. ” Ah! qu'importe, pourvu que ce soit plus vite, plus vite!” Mais là encore la sentinelle ne les arrêta point. 1
La chambre étroite, longue, était archi pleine d'hommes. Les fusils, pacifiquement, étaient rangés en faisceaux, près des murs. Parfois, le soleil glissait sur les canons polis. Ça puait le tabac, le chou et la caserne surpeuplée. La peur saisit David. Il lui paraissait impossible de pouvoir sortir d'ici vivant, Mais il était déjà trop tard. La main à la visière, en balançant son corps gras, sanglé dans l'uniforme, un sergent à la barbe noire, au visage agréable et sévère, s’approchait d'eux. ” Voilà, c'est la fn! ” pensa David sentant un froid.
A la vue du sergent, Serge fronça les sourcils et, d'un pas assuré, WATT à sa rencontre. Le regardant droit dans les yeux, sans lui laisser dire un mot il lui demanda d'un ton raide :
— Où est ton révolver ?
‘* Mon Dieu, que faitil > ” pensa David. ” Cette fois c'est la fin. C'est sûr. Il ne donnera pas le révolver.. Et ces soldats, que font-ils, comme des morceaux de bois? ” Bien qu'il se crût perdu sans retour, et qu'il pensât qu'un miracle seul pouvait les sauver, cependant, malgré lui, imitant Serge, il se redressa et répéta : — Où est ton révolver 2
Le sergent, on le voyait, ne comprenait pas la question. Prenant par habitude la position militaire, il regardait avec étonnement ces officiers qu'il ne connaisait pas. La caserne était devenue silencieuse.
— Je te demande où est ton révolver ? répéta Serge, haussant la voix.
— Votre.
— Silence ?
Serge avança la main et tranquillement, sans hâte, saisit sur la poitrine du sergent la longue cordelière rouge, qui s’accrocha à la patte d'épaule. Le sergent, de lui-même, pencha la tête et laissa prendre l’arme.
— Maintenant, fais sortir la compagnie dans la cour!
— Votre seigneurie.
— Silence! cria Serge, devenant soudain rouge.
Les soldats, sans attendre l'ordre, l'un après l’autre prenaient leurs fusils, chargeaient leurs sacs et, en silence, rapidement, sans regarder personne, sortaient dans la cour. Serge, les mains dans les poches, se tenait dans le vestibule, près de la porte, et, toujours les sourcils froncés, les laissait passer devant lui. Quand la compagnie se trouva rangée près du mur, 1l rajusta son sabre et, lentement, s'avança. Le soleil glissait maintenant sur les pierres et sur l'acier des baïonnettes. Il semblait à : David que de longues années s'étaient écoulées depuis qu'il avait mis le pied dans la cour de la caserne. Il voulait s’en retourner, il voulait fuir, fuir ce mur de pierre, ces fusils, cette chose effroyable et redoutable qui, 1l le savait, allait s’accomplir. Mais il savait aussi qu'il était impossible de fuir.
— Fixe! commanda Serge.
Obéissant à cet ordre, comme sil n'émanait pas de Serge mais d’un officier exigeant et cruel, la compagnie devint immobile. Le long du mur, deux rangs de blouses, égaux, uniformes, blanchissaient : les fusils étaient tenus de la même façon, les bonnets tous semblablement posés de côté sur les têtes levées, et les visages tendus des soldats étaient tous également pâles. À droite, devant la compagnie, non loin de David, le sergent à barbe noire, dont les yeux éperdus clignaient sans cesse, se figeait immobile.
— Camarades!
” Est-ce qu'on le laissera parler ? s’étonna David. Est-ce qu'ils obéiront? ” Il lui semblait maintenant que tout cela n'était qu’un rêve: la caserne, les soldats, Serge, et qu'il n'a qu'à s'éveiller pour retrouver sa petite chambre tranquille d'étudiant, pour que tout aille comme aupa-
ravant,
— Camarades ! répéta Serge, d'une voix plus forte.
Soudain, des pas fermes, cadencés s’entendirent derrière eux. David se retourna, À gauche, du côté de la chancellerie, devant les cordes portant le linge des soldats, des hommes s’avançaient lentement. Ils marchaient droit sur eux. Au même moment, Serge tira son révolver. La compagnie, sans bouger et sans lever les fusils, le regardait. Les blouses, comme tout à l'heure, blanchissaient; les bonnets étaient posés de côté et le sergent à barbe noire se redressait. Les épaulettes d'or des hommes qui s’approchaiïent brillaient au soleil.
Ne comprenant pas encore pourquoi, mais sentant que le coup était manqué, Serge, d'un pas large, résolu, sans se retourner, sans faire attention à la compagnie, allait à la rencontre des officiers. Déjà ils étaient tout près et David distinguait aisément chacun d'eux. Au bout, un gros lieutenant, en lunettes, court de jambes, le grand et lourd révolver d'ordonnance tremblant dans sa main : à côté de lui, un officier de haute taille, tête levée, en tunique élimée et bottes non cirées ; 1l tenait son révolver le canon vers le sol. Les autres se confondaient aux yeux de David en un mur vivant, mouvant, [I] comprit seulement qu'ils étaient nombreux, beaucoup plus de dix, et quandil eut compris cela, quand il eut compris qu'on ne pouvait lutter contre eux, de nouveau il ressentit cette joie qui s'était éveillée en lui la veille. * Que je meure... pour la terre et pour la liberté... ” pensa-t:l en rejoignant Serge, heureux ne sachant lui-même de quoi. Mais il n'osait pas se retourner. Il n'osait pas regarder ce que faisait la compagnie, ce que faisait le sergent à la barbe noire: ‘ Que seulement :l ne tire pas par derrière... pas par derrière, mais loyalement.… pour la révolution... Tes demeures, Israël, sont belles... ! ”
Derrière lui quelque chose cliqueta. David ferma les yeux. Quand il les rouvrit, 1l vit que son camarade et élève, le canonnier Georges Gabaiev, avait quitté le rang et se Joignait à eux. Rouge, les yeux noirs brillants d'enthousiasme, le fusil à la main, essoufflé, 1! marchait à côté d'eux. La cour pavée les entourait. Le gros lieutenant prononça quelque chose. Mais, sans se retourner, tous trois se dirigeaient rapidement vers la porte qui était encore loin et paraissait inaccessible, La marche était
difficile. Il semblait à David qu'il avait, au lieu de chaussures, cent pouds à chaque pied.
— Feu! commanda quelqu'un.
David n'entendit pas le coup, mais des balles siffièrent au-dessus de sa tête. Du groupe des officiers s'éleva et se dispersa un nuage bleu transparent. David comprit qu'on avait tiré sur lui. Serge s'arrêta. A l'oreille même de David éclata un coup inattendu. C'était Gabaïev qui tirait. Aussitôt, machinalement, David leva son révolver et, fébrilement, visa. La gâchette était dure, le canon brillant tremblait. Enfin, ayant tenu en mire, pendant une seconde, une poitrine bombée, en veston militaire blanc, David de nouveau ferma les yeux, et tira. Après, ne pouvant plus s'arrêter, il tira sans viser, sans même se rendre compte de ce qu'il faisait, jusqu'à ce qu'éclatât un coup à blanc. Alors, à travers ses paupières mi-closes, il aperçut une flamme jaune. Ça sentait la poudre. Le gros lieutenant assis sur le sol, son bonnet tomb£ près de lui, s’appuyait de la main droite sur les pierres, et, près de ses jambes, s'élargissait lentement une flaque épaisse et gluante. David ne comprit pas qu'il avait tué un homme.
Serge continuait à marcher sans se retourner ni tirer. Gabaiev le suivait du même pas. David les rejoignit en courant. Près de la porte la sentinelle leur barra la route. Le même soldat qui, peu d'instants auparavant, leur présentait les armes, maintenant, le visage fermé et mauvais, cramoisi, les menaçait de son fusil. Pâle, les dents serrées, Gabaiey s'élança en avant, et David n'avait pas encore compris ce qu'il faisait que déjà la sentinelle, s’accrochant des mains à la guérite, chancelait et tombait la face dans la poussière. David ne sentait plus rien ; il ne comprenait plus ni où il était ni ce qui lui était arrivé. [| comprenait seulement qu'il était arrivé quelque chose dirréparable et de terrible, et il n'avait plus qu'un seul souci: ne pas se séparer de Serge. Le comité, la mutinerie, l'insurrection, tout cela n'existait plus, 1l n'y avait plus qu’un champ tout retourné où les pieds enfonçaient, et qu'il fallait traverser en courant. Derrière le champ bleuissait la forêt. Et dans la forèt, pensait-il, était le salut,
Quand Michel Bolotov, jeune lycéen de dix-huit ans, aux joues rouges, qui venait de passer des examens dont il était fatigué, aperçut, de grand matin, la dernière station avant Müiatlévo, une impatience joyeuse le saisit. Mettant hors de la portière du wagon sa tête tondue, clignant les yeux au soleil, il regardait avec amour ces lieux si proches et si chers depuis l'enfance. Au delà de la forêt de Mojarovo brillait la la croix dorée du couvent de la Sainte-Trinité. Après les étangs se montraient la grande route d'Orel, puisle village Tchichmy et enfin Miatlévo, oublié là par Dieu. Voici la gare en briques, couverte de tôle, le réservoir, le télégraphiste aux cheveux longs et l'auberge du marchand Blokhine.
La troïka, depuis longtemps, agitait ses clochettes. Le cocher Tikhone, un paysan roux à grande barbe, en longue houppelande de velours et chapeau bas à plume de paon, sans se hâter, arrangeait l’arc à fleurs peintes. Ayant aperçu Michel, il sourit. Mais à Michel il semblait que ce n'était pas Tikhone seul qui souriait mais aussi le soleil chaud, l’avoine en fleurs, les soies des bouleaux. Fini le séjour en ville, finies les souffrances du lycée !
— C'est Tchaly qui est en flèche, où est donc Zviezdotchka 2 demanda Michel désappointé, en s’'approchant des chevaux.
Tchaly, un gros cheval fort sur ses jambes, courbait son cou en sueur et faisait tinter sa grande sonnette d'argent. Goloubka, le hongre attelé à gauche, levait sa tête, comme sculptée, en reniflant et élargissant ses naseaux rosés. Michel l'embrassa et appuya sa joue contre la tête chaude aux veines fines. En l'embrassant et respirant l'odeur âcre de la sueur de cheval il lui chuchotait de tendres paroles.
— Bonjour ma chérie. bonjour Goloubka... Et où donc est Zviez-
dotchka ? demanda:t-il à Tikhone.
— Zviezdotchka ? répéta d'une voie chantante Tikhone. Elle boite. A sa place c'est maintenant Zolotoï qui marche. Seulement ce n’est pas un cheval, Mikhaïl Nicolaievitch, c'est un coquin.
Le coquin Zolotoï, la tête baissée, la bouche écumante, frappait du sabot de ses élégantes pattes de devant. Michel le regarda tristement. L'été précédent Michel avait habitué Zolotoï à la selle et il regrettait qu on le lui eût gâté par l’attelage. Il soupira, caressa la crinière raide et dorée du cheval. Tikhone devina sa pensée.
— Le poulain de Zviezdotchka, de l'été dernier, quel superbe cheval il est devenu. Voilà, il faudrait le monter Mikhaïl Nicolaievitch…
Vypolzovo, Chemodanovo, Soukholom, partout le blé, pas encore mür, ondule en vagues jaunes. On dirait une mer sans bornes. Michel regardait le dos en sueur de Tikhone, la large croupe de Tchaly, le ruban poudreux de la route et le ciel bleu, profond. Il faisait chaud. Les nuages blancs s'évanouissaient, L’odeur des champs, de l'herbe, emplissait tout, Tchaly s’ébrouait. Les clochettes de la troïka sonnaient monotones, Après avoir dépassé la forêt de Mojarovo, l'attelage tourna sur la route d'Orel. Aussitôt Tchaly, secouant sa crinière et levant haut ses Jambes robustes, accéléra le pas ; les chevaux de côté se courbèrent en arc, et, soudain, les cloches et les clochettes commencèrent leur chanson. Les bornes, les poteaux télégraphiques passaient rapidement. “ C’est ça, c'est ça ! ” pensait Michel en regardant le cou du cheval de flèche et en se pâmant de l'attente impatiente. * Mon chéri, encore plus vite ! Encore ! ” Mais Tikhone tira sur les guides et Tchaly, changeant d'allure, ralentit sa course. On voyait déjà la propriété des Bolotov, le toit rouge, le jardin vert.
Nicolas Stepanovitch Bolotov, vieux général en retraite, était debout,
en haut du perron peint en blanc, et, sa main protégeant ses yeux du soleil, il regardait l'allée des tilleuls. Quand la troïka eut franchi la porte aux lions de pierre, craquelée, et que les rayons du soleil, à travers le feuillage, couvrirent de taches les dos des chevaux et les épaules de Tikhone, Michel n'y tenant plus sauta de voiture et, la dépassant en courant, s'élança vers son père. Mais avant qu'il ait eu le temps de le saluer, des mains l'enlaçaient par derrière et Natacha, sa sœur,
l'embrassait bruyamment, Des pas légers de femme s'entendirent dans le vestibule, Michel, sans la voir, sentit que c'était sa mère qui venait. Après un diner qui n'en finissait plus, Michel sortit dans le jardin. La séparation avait été longue. Il fallait tout regarder de nouveau, saluer chaque arbre, chaque allée, chaque pierre. Dans la cour et le jardin rien n'était changé. Comme autrefois, en pirouettant et agitant sa queue touffue, Charik, la chienne couleur chocolat, bondit et flaira les bottes de Michel. La chienne de chasse, Vesta, poussa un aboiement et, à son habitude, vint le lécher droit sur la bouche. Les mêmes femmes de chambre, Loukeria et Dacha, le saluèrent en baissant les yeux. La même femme de charge, Mélanie Pétrovna, en même fichu bleu, alla à la cave chercher le sirop de groseille. Comme toujours, la bardane, le chanvre sauvage et les orties couvraient les sentiers, et le lilas fleurissait, splendidement; les groseilles vertes étaient pareillement délicieuses, et de même, à l'écurie, les chevaux mastiquaient leur avoine. La cour était
séparée du bois par une haie. Dans le bois tout était calme; une odeur d'arbres abattus et de goudron vous étouffait presque. Michel s'assit près d'un ruisseau couvert de plantes. Natacha s’approcha de son frère et, regardant son visage heureux, lui dit timidement.
— Nous avons cru que Sacha était tué. Pendant longtemps 1l n'y avait pas de lettres de lui. Papa pleurait tout le temps...
— Et maman? demanda vivement Michel.
— Maman, tula connais, elle se tait toujours.
— Et maintenant ?
— Maintenant, nous avons reçu une lettre. Il écrit qu'il est prisonnier. Grâce à Dieu!.. — Natacha se signa —. Et pourquoi les hommes fontils la guerre?
Michel n'ignorait rien de la bataille de Tsousima, mais pas une seule fois 1l n'avait pensé à son frère, à la possibilité quil fût tué. Il ne ressentit n! tristesse ni joie aux paroles de Natacha. Insensiblement, du fait des camarades, des journaux, des propos entendus, ses dix-huit ans s'étaient déjà assimilé, {goutte À goutte, cette indifférence générale pour les malheurs de la Russie, considérés alors comme justement mérités. * C'est ce qu'il leur faut! ” pensa-tl, bien qu'il n’eût pu dire à qui se
rapportait ce pronom, ni pourquoi ces hommes devaient se noyer, périr ou être faits prisonniers par les Japonais. Sans répondre à Natacha, il lui demanda :
— Pourquoi maman est-elle en noir ?
— Maman est toujours en noir, maintenant. Sais-tu quelque chose d'André ?
— Non; rien.
— Pourquoi n'écrit-il pas?
— Je ne sais pas.
Natacha devint pensive. Un pic, à petits coups secs, frappait contre un arbre.
— Écoute Micha… Depuis longtemps je voulais te demander... Dismoi, Micha.. que fait André là-bas ? Où est:1l? Je sais qu'il souffre... Est-ce vrai, Micha, qu'il est socialiste ?
Michel, sans mot dire, fit de la tête un signe affirmatif.
Natacha avait dix-sept ans, des yeux bleus, des cheveux blonds presque blancs, et de longues mains étroites. File faisait ses études à la maison : l'hiver à Moscou ; l'été à Bolotovo. Elle ne connaissait le parti que par ouï dire, et, sans savoir pourquoi, elle s'était habituée à considérer les révolutionnaires comme des hommes remarquables, prêts à tous les sacrifices. Le parti lui apparaissait comme un couvent mystérieux avec ses règles sévères. Une seule chose la troublait: les révolutionnaires tuent, jettent des bombes, se battent sur les barricades. Aussi était-elle angoissée à la pensée qu' André, ce frère, presque étranger pour elle, dont le portrait était sur sa table, cet André, grand, fort, étrange, était un révolutionnaire, c'est-à-dire un martyr et un meurtrier. Il lui parut clair pourquoi il n'écrivait pas : ‘* Si quelqu'un vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et toute sa vie, alors il ne peut être mon disciple ”, se rappelait-elle les paroles de son évangéliste préféré saint Luc.
Michel, lui, ne ressentait point d'angoisse. Îl était content que son frère fût membre du parti et révolutionnaire. Il savait peu de chose du parti, guère plus que sa sœur. Parfois, au lycée, en cachette, il lisait des livres défendus, d’après lesquels la vie des révolutionnaires était
quelque chose de magnifique, admirable de sacrifices. I] comprenait mal en quoi consistaient les aspirations des socialistes, mais il était certain: que toutes leurs revendications étaient justes et bonnes. Plusieurs fois 1l avait oui que les socialistes seuls sont honnêtes et, qu'en Russie, un homme qui se respecte ne peut pas ne pas être révolutionnaire. Et ne sachant rien ni du parti, ni du socialisme, ni de la révolution, ne se rendant pas compte de ce qu'est la terreur, même n'y réfléchissant pas, il avait résolu, spontanément, qu'il était de son devoir de servir le peuple. Dès qu'il eut pris cette résolution, le parti, inconnu et lointain, lui devint proche et cher; et ce n'était déjà plus pour le peuple qu'il était prêt, très sincèrement, à donner sa vie, c'était pour le parti, pour André, pour ce comité mystérieux.
— Micha! appela doucement Natacha,
— Quoi ?
— Micha. Et toi? Toi aussi tu penses à cela ?
La comprenant à demi-mot, Michel, de nouveau, répondit de la tête.
— Eh bien. quoi, Micha ?
Il ne répondit pas.
— Micha!
— Quoi?
— Tun'as pas peur?
— De quoi?
— Tunas pas peur... de tuer?
Michel s’anima.
— Ah! Natacha, tuer! commença:t-il d'une voix excitée.. Pourquoi demandes-tu cela 2 Et eux, est-ce qu'ils ne tuent pas? Ne font-ils pas pendre? Ne fusillent-ils pas les ouvriers? Et le 9 janvier? Est-ce que partout ne règnent pas la violence et le mal Natacha, je ne puis pas, comprends-tu, je ne puis pas...
— Tout de même, Micha, tuer.
— Et André?
— Quoi, André?
— Est-ce qu André ne tue pas ?
Natacha se tut. Elle se rappelait un autre passage du même évangé-
. «6 . . . M liste Luc : Aimez vos ennemis; respectez ceux qui vous haïssent ; : ; s J à , bénissez ceux qui vous maudissent et priez pour ceux qui vous persé- LE] cutent ,
Le général en retraite, Nicolas Stépanovitch Bolotov était un homme de principes fermes. “* La Patrie ”, “ l'Église ”, et “ le Tzar ” n'étaient pas pour lui que des mots solennels; il voyait en eux le sens de toute sa vie, de même que son fils André voyait le sens de la sienne dans les mots “ République ”, ‘‘ {Révolution ”, “* Socialisme ”. Comme tout le monde, Nicolas Stépanovitch sentait qu'il se passait en Russie quelque chose de nouveau, mais, bien entendu, il n’en pouvait comprendre le sens. Il savait que la patrie était en danger; chaque matin, les journaux mentionnaient des défaites militaires, mais 1l ne se demandait pas si cette guerre néfaste n'était qu'une aventure et qui en était responsable. La Russie faisait la guerre au Japon, et c'était le Japon qui remportait la victoire sur la Russie. Devant une pareille honte toutes les discordes devaient se taire. Dans le naufrage on ne juge pas le coupable, on sauve le navire; dans un incendie on ne cherche pas la cause, on inonde le feu. Pour lui, les malheurs de la Russie étaient imputables à ceux qui, si follement, avaient pris l'initiative de cette guerre ; à ceux qui commandaient les troupes d’une façon si pitoyable et à ceux qui luttaient contre le gouvernement: Kouropatkine, Plehve, Alexeiev, les Intendants, les étudiants, les Juifs, les Polonais, les Finlandais ; en un mot, tous les sujets russes, toute la Russie. Et il ne remarquait pas qu'il signait ainsi un arrêt plus sévère pour la ‘ Patrie ” que celui des Japonais à Moukden et à Tsousima. Mais si la Russie eût été victorieuse et le Japon écrasé, il se fût réjoui de la guerre. Il ne réfléchissait pas combien chaque guerre est cruelle et criminelle. Îl envisageait la guerre de l'œil obéissant du soldat,
comme une loi immuable, sacrée, qu'il est inutile et criminel de critiquer. Si quelqu'un discutait avec lui, il répondait par cette parole non probante mais pleine pour lui d'un sens profond: ‘ Il n'y a pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu ”. Il était fier de son fils Sacha, qui servait honnêtement “ la Patrie ” et “ le Tzar ”.
‘ La Patrie ” était en danger. Il le savait ; les journaux rapportaient, en effet, des nouvelles inquiétantes sur les meurtres, les fusillades, les grèves, les troubles agraires, les conjurations, les conseils de guerre, les bombes. Ces nouvelles l'émotionnaient. I] pensait que si des injustices existent en Russie c'est uniquement parce que le tzar en demeure ignorant et que, s'il savait, il les réprimerait, par son pouvoir qu'il tient de Dieu.
La première fois que son fils puiné, André, avait été arrêté, il avait attribué cette arrestation à un malentendu, à une erreur des gendarmes qu'il méprisait. Il s'était rendu aussitôt à Pétersbourg et avait fait des démarches auprès du ministre, dénonçant la honteuse Okhrana. Il ne pouvait admettre que son fils, l'intelligent et honnête André, fût devenu un ‘ criminel ”, un homme dangereux pour “ la Patrie ”. Mais quand André, sans demander le consentement de son père, quitta l'école polytechnique et disparut de Pétersbourg, il eut le soupçon de l'amère vérité. Cependant il s'obstinait à croire au repentir de son fils, et se consolait par la parabole de l'enfant prodigue : Mon fils était mort et il est ressuscité ; 1l était perdu et il est retrouvé ”.
A Tatiana Mikhaïlovna, femme de Nicolas Stépanovitch, il importait peu que la Russie fût république, monarchie constitutionnelle ou d£mocratie. Chaque guerre lui semblait, comme à son fils André, un crime sanglant envers Dieu et les hommes, et la guerre du Japon peut-être plus qu'aucune autre, car son fils aîné, Sacha, y risquait sa vie. Par son instinct de femme, son instinct aigu de mère, elle sentait que le prinaipal n'est pas ce que pensent les hommes; pour elle le principal était quelque chose d'autre, qu'elle ne savait exprimer, ou qu'elle rendait simplement par ces mots ‘‘ vivre dans l'amour ”. Que signifiait cela, elle-même l'ignorait. Il lui semblait que ses deux fils vivaient ‘ dans l'amour ” bien qu'ils tuassent des hommes, Tous deux faisaient leur
œuvre, utile ; tous deux étaient en danger. Elle se les rappelait dans ces années lointaines, quand ils pleuraient dans ses bras et, en grognant, se suspendaient à son sein. Et elle priait pour tous les deux, afin que Dieu leur conservât la vie.
Dès l'arrivée de son cadet, Michel, elle seule remarqua en lui un changement: sa voix plus rude, son jeune visage légèrement amaigri, l'éclat fugitif de ses yeux bleus. Maintenant qu'il était près d'elle, il lui semblait qu'elle préférait ses aînés; cependant, sans le remarquer, elle l'entourait d'une tendresse inlassable, douce et timide. Elle avait compris que son esprit encore enfantin avait déjà résolu quelque chose, Elle savait que cette décision serait la source d’un nouveau malheur. Elle savait que lui aussi, son troisième et dernier fils, devenu homme, irait à une œuvre d'homme, difhcile et incompréhensible pour elle. Et elle savait qu'elle ne l'en pourrait détourner. Aussi à sa prière pour ses fils aînés, en ajoutait-elle une encore pour que la vie du dernier fût de même conservée.
Vers la mi-juillet, on reçut une lettre de Sacha. Toute la famille s'assembla dans la salle de billard, une vaste pièce fraiche, aux murs garnis de tapis et de portraits de famille à cadres dorés. La salle de billard donnait sur le jardin, et les vieux tilleuls, plantés par le grandpère de Nicolas Stépanovitch, frappaient de leurs branches vertes les fenêtres de la salle.
Nicolas Stépanovitch, vieillard robuste, soigneusement rasé, les joues pleines, colorées, sortit de la poche de son uniforme la lettre de Sacha qu'il venait de recevoir et l'ouvrit prudemment. Ayant ajusté ses lunettes d'or, après avoir regardé sévèrement sa femme et ses enfants, comme pour se rendre compte de leur désir de l’entendre et de leur attention, d'une voix solennelle 1! se mit à lire. Sacha décrivait d’un style clair et bref, sans récrimination ni blâme, la bataille de Tsousima. Ces lignes pondérées, précises, rappelèrent à Michel leur auteur : le jeune officier calme, aux yeux froids, aux épaules larges, et pendant que Nicolas Stépanovitch lisait, Michel éprouvait le sentiment étrange qu'il avait déjà ressenti en présence de son frère aîné : un mélange d'amour, de respect et de crainte.
** Quand les officiers japonais furent montés sur notre vaisseau — la voix de Nicolas Stépanovitch tremblait — ils amenèrent le drapeau de Saint-André et hissèrent le drapeau du Soleil levant, puis apostèrent des sentinelles. Notre équipage, fatigué par des nuits sans sommeil et par la bataille se jeta sur les réservoirs de vin. Beaucoup s'enivrèrent, J'ai vu un de nos matelots tituber et tomber face à terre. La sentinelle japonaise posa son fusil, s’'approcha, lui essuya le visage et retourna à sa place reprendre sa faction. ”
Nicolas Stépanovitch s'arrêta et approcha de ses yeux un mouchoir blanc.
— Qu'est-ce qu'ils ont fait?... murmura-t-1l en ôtant ses lunettes. Mon Dieu, qu'est-ce qu'ils ont fait?…
— Grâce à Dieu, Sacha n’est pas blessé, dit Tatiana Mikhaïlovna. Elle avait écouté la lecture, sa tête blanche, belle encore, légèrement inclinée, craignant d'en laisser échapper un seul mot, même le plus minime. De la lettre elle avait compris et retenu seulement que Sacha était vivant et hors de danger.
— Qu'est-ce qu'ils ont fait? répéta Nicolas Stépanovitch en sanglotant.
Michel qui, tout le temps, s'était tu, rougissant tout d'un coup, demanda : |
— Qui a fait, papa?
— Qui? s’emporta Nicolas Stépanovitch en agitant sa longue pipe de merisier. — Tous sont coupables. Ceux-ci, les chevelus... Ils n'apprennent rien, s'occupent de politique, font la révolution pour qu'on leur donne la constitution. comme si, Dieu me pardonne, nous étions des Allemands... Et la patrie périt.. On a amené le drapeau de Saint- André. On a hissé le drapeau japonais! Et chez nous, on est content... C’est ce qu'il faut. Ils ne comprennent pas que c'est une honte. une honte! s’écria-t-1l d’une voix pleine de colère, comme si quelqu'un l’eût contredit. On dit la cruauté. les cours martiales… Comment est-ce possible sans cruauté? La guerre, le sang coule, et ici, les bombes, les grèves, on pille les propriétaires. Voilà, on écrit dans les journaux que dans la province de Saratov les paysans ont incendié
des domaines; alors quoi, faut:1l pardonner? Non... Il faut pendre. pendre! ditl, en frappant sur le bras de son fauteuil.
Natacha ne disait rien. Elle était habituée aux exagérations de la colère paternelle, mais pour Michel les paroles de Nicolas Stépanovitch sonnaient comme une offense imméritée. Il lui sembla qu'il était de son devoir de démontrer l'erreur où était son père, qu'André et les révolutionnaires ne sont pas des ‘ chevelus ” mais précisément ces Minine et Pojarsky qui sauvèrent la Russie de la honte et de la ruine. Et, regardant furtivement Natacha, d’une voix hésitante il dit :
— Qui faut-:l pendre, père? Il faut pendre non ceux de qui tu parles, mais.
Nicolas Stépanovitch pâlit.
— Voilà, voila comment tu les as élevés! — s’adressa-t-il à Tatiana Mikhaïlovna, tout tremblant de colère et suffoquant, Un gamin ose discuter ! Et avec qui? Avec moi, son père! Il ose raisonner. Prends garde, Michel, tu vas par le même chemin. Prends garde! menaça-t-1l de son doigt osseux. — Je n'admettrai pas; je ne permettrai pas. Assez de honte! Prends exemple sur Alexandre et non sur les autres, dit-il, faisant allusion à son fils André dont la pensée ne lui laissait pas de repos. — Îls ne respectent plus les parents; ils n’aiment pas la patrie; ils ne vénèrent plus le tzar.… ne croient pas en Dieu!.…. Les canailles! fit-l d'une voix rauque, et il sortit en claquant la porte.
— Non, tout ce que tu voudras, moi je ne comprends pas, — prononça Michel, agité et évitant de regarder sa mère. — Des héros donnent leur vie pour le peuple, pour le bonheur de tous, et on dit qu'il faut les pendre... Les violences les plus révoltantes sévissent et tous supportent. Et quand 1l se trouve des hommes qui veulent sauver. les pendre! Qu'est-ce que cela signifie?
Tatiana Mikhaïloyna regarda son fils avec tristesse, Il était très beau dans sa colère: grand, les yeux bleus, comme tous ses enfants, le visage rouge d' indignation. Ému, il arpentait la chambre à grands pas. Tatiana Mikhaïlovna soupira. Michel se tourna vers elle. Elle était assise comme tout à l'heure sur le divan, sa tête vieillie inclinée légèrement de côté, et
ses doigts tortillaient les bouts de sa coiffure de dentelle noire. Michel, soudain, ressentit de la honte, Il voulait expliquer à sa mère qu'il n’y tenait plus, qu'il aimait le parti, qu'il avait foi en son frère André et désirait comme lui servir le peuple et s'enrôler dans la révolution. Mais un sentiment vague le retint. À sa tête grise penchée, à ses yeux tristes et, principalement, à son silence, Michel sentit que sa mère le comprenait et que les paroles étaient inutiles. Lentement il s’approcha de la fenêtre et regarda le jardin. Les tilleuls bruissaient ; le jardinier Kouzma tenant un arrosoir vert à long col arrosait les plates-bandes de verveines, de réséda et de giroflées, fleurs préférées de Nicolas Stépanovitch. Dans la chambre tout était silencieux. Rompant le silence, Tatiana Mikhaïlovna demanda :
— Et à nous, Micha, y as-tu pensé?
Michel ne répondit rien. Îl ne savait que répondre. Pour cacher ses larmes, lâches comme il pensait, 1l enfouit son visage dans ses mains et courut au Jardin. Il courut jusqu'à la rivière. L'’herbe humide du bord sentait les roseaux. Tout droit au-dessus de lui, se dépassant l'un l’autre, couraient des nuages jaunâtres, fantastiques, troublants. Et de leur course rapide on se sentait encore plus inquiet et plus triste.
L'été 1905 est arrivé, avec ses meurtres, ses grèves, ses manifestations et son aube sanglante — l'audacieuse révolte du curassé Prince Potiomhine. Après l'été, ce fut l'automne avec la grande grève générale dans toute la Russie.
Arsène Ivanovitch, Bolotov, Vania, Serge, David et les innombrables camarades qui attendaient chaque jour la révolution, croyaient en son imminence et espéraient son triomphe, ne comprirent pas, cependant, que leurs désirs se réalisaient et que déjà la révolution s’accomplissait. La veille encore, avec grand soin, ils s'adonnaient au travail secret du
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parti. Les uns discutaient dans les comités; les autres préparaient des bombes; d’autres ‘ organisaient ” les paysans, les ouvriers et les soldats: d’autres écrivaient des appels que d’autres publiaient; d’autres prononçaient des discours enflammés. En un mot, la veille encore, le métier bien lancé faisait son bruit et nul ne devinait que déjà la révolution était là, quelle frappait à la porte. Et ce n'était pas le parti seul que la révolution prenait à l'improviste. Les gendarmes, les mouchards, les fonctionnaires, les ministres, qui tous craignaient la révolution et sentaient son approche, ne pouvaient croire que sous leurs yeux se passait quelque chose qui n'était encore jamais ; ils ne pouvaient pas croire que ce qui se passait était précisément cette terrible révolution qu'ils tâchaient vainement de prévenir. Mais voilà que ce ‘* demain ” si longtemps attendu — et pourtant improvisé — était arrivé, L’éclair brilla; la grande grève éclata; le rêve féerique devint réalité.
Personne ne savait et n'aurait pu expliquer comment cela s'était accompli; quelle était, précisément, la mesure gouvernementale qui avait fait déborder la coupe; quel révolutionnaire, notamment, avait donné le premier l'exemple du courage; quel sang innocent avait fait fondre le pôle nord? De même la grande et profonde Néva dort l’hiver dans son berceau de pierre, mais voilà. qu'en se jouant, glisse sur le bastion de la prison le! rayon vivifiant d'avril: la neige brille des feux du diamant, mais aucun ruisseau ne court encore et la glace ne bouge pas, Mais derrière le premier rayon en paraît un second; sur la forteresse de Pierre et Paul brille le soleil de Pétersbourg. Invisibles, mystérieux, dans les profondeurs des eaux de la Néva, au-devant du ravelin Alexis, murmurent les premiers ruisselets. Puis d’autres se joignent à eux. Avec fracas la Néva craque et la glace printanière s’élance, sonore et brisant tout.
Quand parut le manifeste du 17 octobre, André Bolotoy n’en comprit pas d'un coup l'importance. Il lisait attentivement les phrases ronflantes sur la convocation de la Douma d'Empire, de la liberté de la presse, des cultes, d'association, de réunion. Mais il lisait ces mots sans s'y adapter. C'est seulement quand sur la Newsky il rencontra un gamin vendant des caricatures du tout puissant ministre Witte, et que, en
Boris SAVINKov. 4
ayant acheté une, il lut la légende, imprimée au bas, spirituelle et grossière, c'est alors seulement qu'il comprit qu'il y avait quelque chose de changé en Russie, et qu'un nouvel état de choses remplaçait l’ancien, désormais impossible, Pour la première fois il éprouva le sentiment heureux de la délivrance: toutes les questions non résolues qui l'attristaient les derniers temps, tombaient. On pouvait oublier la terreur, Vania, la mort, le droit à la vie. Tout était de nouveau clair. Il semblait que le principal était atteint, ce principal, but sacré de tous ses efforts. Î] semblait que la voie de la Terre promise était ouverte à l'organisation juste et libre de la Russie.
Mais ce sentiment pur et noble ne parut pas seul. Une anxiété l’empoisonnait : comment s'adapter à la vie? Comment vivre hors du souterrain ? En dehors du comité, de la conspiration ? Comment se libérer des habitudes du parti? Comment organiser non plus le monde mais sa propre vie? S'interrogeant pour la première fois sur ce qu'il savait et pouvait faire, Bolotov devait s'avouer, avec étonnement, que sauf les agissements révolutionnaires il n'avait rien tiré du parti. La vie laborieuse des millions de petites gens lui était inconnue, incompréhensible, inaccessible, et il regrettait que tout fût fini si vite, que la révolution füt déjà victorieuse, le laissant seul et sans asile, tel un journalier qui a reçu son compte.
. Le troisième sentiment qu'il éprouvait, le plus compliqué, qui faisait naître en lui à la fois l'espoir et la colère, était une méfiance, dont il ne pouvait se défendre, envers cette liberté annoncée par le manifeste. Il voyait le visage de Véra Andréievna, récemment encore tourmenté, maintenant tout à fait rasséréné. I] voyait le sourire de contentement du D' Berg, comme si c'eût été lui qui avait dirigé la grève. Il entendait la voix de basse d’'Arsène [vanovitch : ‘* Maintenant, mon nourricier, fini. Tu ne retourneras pas avec le levier. ” Îl voyait et entendait tout cela, et cependant il ne pouvait chasser le doute amer, nourri par les années. Ce n'était pas la capitulation du gouvernement qui le troublait mais qu'elle eût été si prompte, sans lutte obstinée, et presque sans victimes. Voyant comment, d'un coup, indépendamment de son désir et de sa volonté, la grande grève avait éclaté, comment elle s'était élargie
et avait ébranlé la Russie, 1l comprit et s avoua avec tristesse que ce , . . . OT) . . , 4 n'était pas le parti, avec ses comités, qui l'avait organisée, et qu'il n'était . , A L] . .
pas de son pouvoir d'arrêter, d'activer ou de ralentir la marche grandiose des événements qui se préparaient. Et cette impuissance de son
RAT RC rm :
parti aimé, évidente pour toute la Russie, était pour lui une cause de
tristesse.
Cet état dura peu. Un jour qu'il se rendait à la rédaction du journal
du parti, autorisé par la nouvelle loi, il suivit le quai élégant de l'Amirauté. La Néva, assombrie par le vent d'automne, gonflait méchamment ses eaux couleur de plomb. L'air était humide : le brouillard jaune de Pétersbourg fondait. Dans le jardin Alexandre, aux arbres dépouillés, couvert d’un tapis de feuilles jaunies, se pressait le peuple. La foule grise, silencieuse, comme si elle accomplissait une œuvre importante, proche à tous, débouchait sur la Perspective de l'Amirauté et se répandait sur la place Saint-Isaac. De-ci, de-là, tristement, pendaient des drapeaux rouges. Sur les branches noires des arbres et sur les barreaux de fonte de la grille étaient hissés des gamins affamés, le bonnet sur l'oreille et de lourdes bottes aux jambes. Un tout jeune élève de l’école polytechnique, l’uniforme déboutonné malgré le brouillard, d'une voix fluette et timide prononçait le discours habituel : * Camarades !... Le manifeste. La liberté... ” Des bribes de phrases connues arrivaient jusqu'à Bolotov, qui voyait comme une mer épaisse et silencieuse de sens d'où émergeait le visage imberbe de l'étudiant qui prononçait le discours. Il n’y avait où passer. Partout : devant, derrière, à gauche, à droite, on était serré par de larges dos mouillés, des épaules, des poitrines. Tout à coup l'étudiant cria quelque chose, que Bolotov ne distingua pas. La foule tressaillit et, lentement, comme en hésitant, s'ébranla, puis, de nouveau, elle tressaillit plus fortement, plus profondément, et soudain, comme un troupeau de biches effarouchées, en se poussant et s'écrasant ’un l’autre, des murs de corps humains s'ébranlèrent. Les enfants criaient, les mères pleuraient ; les hommes, les visages pâles, les poings serrés, se frayaient un chemin par la force. Des hurlements, des clameurs emplissaient l'air. Bolotoy leva la tête. Sur la Perspective de l'Amirauté déserte, des soldats debout dans leurs manteaux gris, mouillés, barraient
la sortie du jardin d’une chaîne ininterrompue. Précisément ces manteaux, leur teinte monotone, imposaient cette crainte qui ne raisonne pas. ** Est-il possible qu’on tire ? ” Cette pensée traversa l'esprit de Bolotov, mais lui parut ridicule. ‘* Tirer 2... Quoi nous avons la liberté... ” pensa-t-1l avec soulagement. Mais à ce moment éclata un crépitement bizarre, court, inattendu. Des balles frappaient les grilles du jardin. Bolotoy vit alors rouler du haut d’un tilleul nu, en cassant les branches, une petite boule. Sur l'allée mouillée, était étendu un enfant d'une dizaine d'années, le bras droit gauchement replié sous lui. Il était couché tranquillement, comme s'il n'était pas tombé de là-haut, mais s'était volontairement étendu là. De loin on pouvait penser qu'il dormait profondément. Bolotov se pencha. Au-dessous du bonnet trop grand, probablement celui du père, se voyaient le cou mince et des boucles de cheveux soyeux et clairs. Les épaules étaient maigres et pointues. Sur le faible
petit corps, au dos étroit, enfantin, était collée une chemise rose rapiécée.
Machinalement Bolotoy poussa doucement l'enfant par l'épaule, mais retirant aussitôt sa main, il se leva et, passant lentement devant les sol-
dats, sortit sur la Newsky. ” Faut-il se retourner ? Pas se retourner ? S'enfuir ? ” pensa-t-il en sentant un frisson léger, désagréable. * Qu'est-ce ? ,
Serais-je un poltron ?” passa dans son esprit la pensée offensante. Et, se dressant de toute sa haute taille, et ralentissant exprès le pas, 1l suivit la Newsky, au milieu de la chaussée. [l marchait seul ; il n'y avait personne à l'entour.
Au commencement de décembre, quand déjà la neige était durcie, qu'on circulait en traîneau, et que la gelée ornait les vitres de ses arabesques, on parlait obstinément, à Pétersbourg, de barricades imminentes. Bolotov et ses camarades savaient bien qu'il n'est pas de décret pouvant forcer les gens à se révolter, s'ils ne le désirent pas ; cependant
ils estimaient que leur devoir, devant le parti, était de résoudre cette question, d'une ‘importance d'État ” : Faut-il ou non faire la grève ? C'est-à-dire fallait-il organiser la révolte armée panrusse, qui, leur semblait-il, devait être certainement victorieuse ?
La séance était fixée à onze heures du soir, Perspective Kamenno Ostrovski, en l'hôtel isolé du négociant Valabouiev. En bas, près du perron sculpté, de style russe, un laquais en livrée ouvrait sans bruit la porte de chêne. Les camarades, après s'être déshabillés et avoir secoué la neige, montaient l'escalier de marbre, jusqu'au deuxième étage, et passaient dans le cabinet de travail du maître de la maison. Là un monsieur aux cheveux ras, au visage gras et bouff, les recevait. C'était Valabouiev. Il était vêtu à la mode anglaise : pantalon étroit, redingote ample et gilet de couleur. Il ne connaissait personne de ceux qui venaient mais il accueillait chacun amicalement comme une vieille connaissance.
Quand Bolotov entra dans le cabinet, tous les camarades étaient déjà réunis ; seuls manquaient Arcade Rosenstern et Vladimir Glébov — Volodia, comme on l’appelait dans le parti — qui était arrivé de Moscou. Dans un coin mi-obscur, sur un divan, au-dessous d’un portrait en pied de Tolstoï, Véra Andréievna causait avec un vieux Juif aux cheveux épais, bouclés. Bolotov connaissait cet homme, nommé Zalkind. Il savait qu il avait passé toute sa longue vie dans les prisons et qu'il servait, comme il pouvait, la révolution. Mais Bolotov ne l’aimait pas. Il ne l’aimait pas à cause de son visage olivâtre, couvert de boutons; de ses petits yeux gonflés, couleur de plomb; de son veston pas très propre et de son amitié exagérée, Îl avait honte de ce sentiment ; il se reprochait son injustice, son parti pris, et s'efforçait d'être avec Zalkind prévenant et aimable, Ayant aperçu Bolotov, Zalkind le salua amicalement de la tête et, sans se lever, lui tendit une main froide et molle,
— Bonjour ! Quoi de neuf > Comment allez-vous ?
— Merci. Et vous? répondit Bolotov, avec un sourire forcé; et aussitôt 1] ressentit cette irritation mauvaise qui, tout l'été passé, l'avait tourmenté, ‘ Eh bien, pourquoi celui-ci est-il ici ? ” pensait-il en regardant méchamment Zalkind. “ Que sait-il ? Que peut-il faire ? Que peutil résoudre ? ” se demandait-il avec tristesse,
Véra Andréievna, dans son éternelle robe noire, sans ornements, les jambes croisées, frottait à chaque instant une allumette, et racontait très longuement quelque chose, Bolotov entendait sa voix monotone, fatiguée. Elle racontait comment elle avait été arrêtée à Poltava et son séjour dans la prison. Zalkind l'écoutait, et poussait des soupirs de commisération.
— Et vous êtes restée longtemps en prison ? s’apitoya Zalkind.
— Vingt-six mois.
Bolotoy n’écoutait plus. * Mon Dieu, pensa-t:l, de quoi parlent-ils ? Toujours la même chose, toujours, toujours, chez tous ! ”
Devant la table à thé, ronde, sur laquelle était posé le samovar d’argent, Arsène Ivanovitch, Valabouiev et le D' Berg étaient assis dans des fauteuils. Bolotov s’approcha d'eux. Arsène [vanovitch remuait son thé avec sa cuiller, et regardant avec un sourire rusé Valabouiev, de sa basse, un peu cassée, il disait:
— J]l ne faut pas se tourmenter mon ami L'affaire est claire. Quoi 2... Ils ont arrêté les conseils des délégués des ouvriers 2 L'eau trouvera son chemin... Attendez... L'Assemblée constituante rendra la terre au peuple. Maintenant on ne peut pas se contenter de demimesures ; maintenant c'est tout ou rien! — et, souriant, il se servit des confitures. — Si le peuple se révolte, alors quoi? Qu'est-ce qu'ils peuvent faire? Non, mon nourricier, maintenant c'est notre parti qui a vaincu ; maintenant nous avons la force, ils ne résisteront pas! Ah! non!
Arsène [vanovitch voulait convaincre Valabouiev de l'importance et de la force du parti. Mais Valabouiev se taisait, hochait sa tête ronde aux cheveux ras, et on ne pouvait dire s'il partageait l'opinion de son : interlocuteur, ou s'il s’abstenait d'objecter, par politesse, Le D" Berg bailla, regarda sa montre d'or à monogramme et interrompit Arsène Ivanovitch avec dépit :
— Le diable en soit! Onze heures et demie! Toujours quelqu'un en retard ; toujours notre inexactitude russe!
Le D' Berg se considérait comme le membre le plus pratique du parti, et c'est pourquoi le plus utile, le plus précieux. Selon lui la moitié des insuccès de la révolution provenait de la paresse russe, slave, de
l'incapacité ” d'écrire une simple lettre d’affaires ”, comme il disait. Il aimait l'exactitude et se faisait un mérite de ne jamais oublier une adresse, d'être toujours exact aux rendez-vous, de ne jamais confondre les mots de passe. “ Les affaires sont les affaires ” répétait-il, en français, et il traitait avec mépris les camarades qui ‘ s’agitent ” et ‘” inutilement s'exposent au danger ”. Il avait les mains blanches et fines; il portait un col haut, une cravate de couleur; il était membre du parti depuis de nombreuses années et n'avait jamais été arrêté.
— C'est comme ça, mon nourricier, continua Ârsène [vanovitch en tapant amicalement sur l'épaule de Valabouiev. Je vous raconterai une histoire. C'était, je m'en souviens, en 1877... Non, attendez... Non, pas en 77, en 78...
Mais avant qu'il ait pu terminer son récit, la lourde draperie s'ébranla et la porte s'ouvrit. Sans se faire annoncer, un jeune homme entra. Il avait environ vingt-six ans ; de haute taille, la barbe noire, le visage barré de plis. Il s'arrêta silencieux. Il était vêtu d’une poddiouka bleue, de drap grossier. On pouvait le prendre pour un employé, un homme d'équipe, un jeune marchand schismatique, mais point pour un révolutionnaire. C'était Glébov, le légendaire ‘ Volodia ”, célèbre sur la Volga pour son courage extraordinaire. Valabouiev jeta un regard sur le nouvel arrivant et sortit de la chambre. Volodia inclina négligemment la tête et s’assit près de la fenêtre à côté de la statue en plâtre de la Vénus de Milo. Arsène [vanovitch toussota :
— Eh bien, mes amis, commençons.
Et de nouveau, comme six mois auparavant quand il était question de la mutinerie militaire, ils se mirent à parler avec une assurance inébranlable, comme si de leur entretien dépendait sinon l'issue de la révolution, du moins son commencement.
Bolotov écoutait et, colère, se surprenait des pensées méchantes qui ne lui étaient pas habituelles. ” Est-ce qu'ils n’ont pas encore appris? ” pensait-il sans remarquer l'emploi de ils au lieu de nous. ‘ Est-ce que l'exemple de David ne leur suffit pas? Ne savent-ils pas que seul celui qui tue de sa propre main a le droit de parler de meurtre, que seul celui qui est prêt à mourir ou a vu la mort peut en parler ? ”
[Il regarda avec inquiétude Glébov. Il avait entendu parler de lui comme d'un révolutionnaire courageux et sincère, et il avait peur que lui aussi ne prononçât un discours long et linutile. Mais Volodia, sa tête noire comme un scarabée penchée sur sa poitrine et les yeux clos, indifférent, paraissait sommeiller. Alors Bolotov fut pris du désir de dire hautement, pour que tous — tout le parti, tous les camarades — l’entendissent, que ces conversations ne signifient rien et que d'elles rien ne peut sortir. [l voulait dire que si la révolte éclatait ce ne serait que par la volonté'de ceux qui prendraient eux-mêmes les armes, par la volonté de ces ouvriers inconnus, qui, sans en demander la permission, construiraient des barricades, Mais il se tut. Il pressentait qu'on ne le comprendrait pas, et que le D' Berg ne manquerait pas de prononcer des paroles solennelles auxquelles on n'aurait pas le courage de répondre. Le D' Berg lui demanderait froidement s’il niait ou non l'influence du parti, et, dans le premier cas, pourquoi il yreste; dans l’autre pourquoi il envisage si dédaigneusement ses “ directives ” 2
Arsène Ivanovitch parlait, comme toujours, avec importance en laissant tomber ses paroles ;
— Îlne faut pas se le dissimuler ; nos forces ne sont pas groupées mais dispersées... Il n'y a pas d'armes. Jusqu'à présent l’armée n’est pas avec nous. Les ouvriers sont fatigués. Déclarer tout de suite la grève, qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie appeler à l'émeute, à la révolution. Sommes-nous prêts ? Écoutez-moi, écoutez un vieillard. Il faut attendre... Au printemps un bonhomme est venu ici... comment l’appelait-on? David, il me semble ? Il agitait les mains, criait : la révolte. La révolte dans le régiment. Et il ne nous a pas écoutés... — et Arsène [vanovitch eut un regard de reproche pour Bolotov, coupable, selon lui, de l'insuccès de David. — Et qu’en est-il sorti de bon ? Il n’y eut point de révolte et lui-même s’est sauvé à grand’peine. Alors, voilà, mon avis est qu'il faut attendre, Mieux vaut que ce soit petit, mais un champ, que grand, mais un marécage.. Ce n’est pas le moment pour la révolte. Il faut patienter. Patienter jusqu’au printemps. Alors on verra, mais, maintenant, on ne peut pas, on ne peut pas, on ne peut pas 15
Les paroles d'Arsène Ivanovitch étaient sages et prudentes, cepen-
dant elles ne convainquaient pas Bolotov, qui sentait en elles quelque chose comme un mensonge très tenu, insaisissable, Il voulut parler mais Volodia le prévint. Paresseusement, comme endormi, il se leva de sa chaise, parcourut d'un regard l'assistance, sourit à la cravate jauneverdâtre du D' Berg, et, s'adressant à Arsène Ivanovitch, il commença à parler d'une voix forte, en traïnant sur les mots, à la manière moscovite,
— Vous dites des blagues, Arsène Ivanovitch. Pourquoi sommesnous réunis ici ? Est-ce pour résoudre une question philosophique sur le sort de la révolution ? Dans ce cas mieux vaut prendre son chapeau et s'en aller chez soi. Je ne suis pas venu ici pour des palabres.. La question n'est pas de savoir s'il faut ou non déclarer la grève — ce n'est pas nous qui pouvons la déclarer. La question est celle-ci: Si la révolte éclate à Pétersbourg, à Moscou, ou ailleurs, qu'est-ce que le parti a l'intention de faire ? Comment le parti l’aidera-t-il ? La première grève a éclaté... Où étions-nous 2... C'est une honte! — Volodia se tut… — Il faut donner de l'argent, des armes, des hommes. Il faut aller en personne et ne pas rester les bras croisés. termina-t-il d'un ton ferme, et 1l se rassit.
À ces paroles, Arsène Ivanovitch se mit à tambouriner des doigts sur la table; Véra Andréievna rougit; Zalkind eut un clignotement rapide de ses petits yeux rouges et, avec un étonnement indigné, regarda Volodia.
— Alors selon vous, camarade, remarqua froidement le D Berg, en frottant ses mains blanches, si je vous ai bien compris, il résulte que si, en quelque endroit, quelqu'un, sans en avoir demandé l'autorisation au parti, dresse une barricade, nous sommes obligés de lui venir en aide. C'est bien cela ?
— Parfaitement, répondit Volodia, en allumant une cigarette.
— Bon. Lu venir en aide, c'est-à-dire, épuiser les ressources du parti. C'est bien cela ?
— Parfaitement.
— Bon. Et non seulement épuiser les ressources du parti, mais périr soi-même, fatalement ?
— Oui, pénir, s'il le faut.
— Bon. Alors si demain il y a une révolte à Moscou, il faut aller à Moscou ?
— Parfaitement; il faut aller à Moscou.
—— Et abandonner tout à Pétersbourg ?
— Eh, diable! quelles affaires avez-vous 1c1? éclata soudain Volodia, en fronçant les sourcils et bondissant de son siège. — Remuer la langue; prendre des résolutions ! Résoudre des questions philosophiques ! Quelles affaires, que diable! quand il y a l'insurrection!
— Ah! jeunesse! jeunesse ! intervint Arsène [vanovitch d'une voix douce, L'insurrection!.… Et au plus vite! Pour demain, sans faute! Et qui devra manger le plat? Pour vous, ce n’est rien. quand vous aurez mes années, vous comprendrez...
— Sans doute, vous parlez comme un livre, objecta avec un sourire moqueur Volodia. Vous êtes nos pères. seulement je ne suis pas venu de Moscou pour entendre des sermons. Je suis venu pour affaires... Donnez-vous l'argent? Oui ou non? Donnez-vous des armes? Oui ou non? Avez-vous des hommes? Oui ou non?...
Quand, encore rouge de colère, Volodia sortit sur l'escalier couvert d'un tapis violet, et que, sur le seuil, Valabouiev lui eut serré la main, Bolotov qui, tout le temps, s'était tu, s’approcha de lui, indécis.
— Écoutez, Glébov!.…
— Quoi2 jeta mécontent Volodia en descendant l'escalier.
— Attendez. j'irai avec vous à Moscou...
Volodia s'arrêta, et d'un œil scrutateur le toisa de haut en bas.
— Vous?
Bolotov se sentit offensé. Il n'avait pas saisi de mépris dans l'accent de Volodia, — il ne pouvait penser que quelqu'un le méprisât ; sa vie lui paraissait si compliquée, si difhaile, si pleine de sacrifices — mais il comprit que pour Volodia il n'était pas le révolutionnaire connu, André Bolotov, aimé de tout le parti, digne de confiance et de respect, mais un homme dont le courage etla résolution demandaient encore des preuves. Il voulut se fâcher, mais le visage sombre de Volodia s'éclaira soudain d'un sourire,
— Eh bien, soit! À Moscou! C'est bon... Si tu veux manger de la brioche, ne reste pas couché sur le poêle, dit Volodia en riant et refermant avec bruit la porte de chêne.
Avec le premier train en partance, dans le même wagon, ils quittèrent la gare Nicolas.
— Répondez-moi à une question, dit Bolotov quand le train s'ébranla. Pourquoi avez-vous été étonné de mon désir d'aller à Moscou ? Quoi? Pensez-vous donc que nous ne sommes pas capables de faire ce que fait n'importe quel membre de votre parti?
Volodia ne répondit pas tout de suite. Quand :l réfléchissait 1l remontait ses sourcils, ce qui enlevait à son visage barbu sa sévérité habituelle et en faisait un bon visage russe ordinaire.
— Comment vous dire? répondit-il en Ôôtant sa casquette usée et la posant dans le filet, C'est vrai que j'ai peu de confiance en ceux qui moulent avec la langue. Mais. il y a des exceptions. Ce n'est pas cela qui me gêne... Le principal, voila... Si tu ne peux pas aller, ne va pas. Personne ne te traine par la corde. Mais alors, pourquoi parler. Le mieux, dans ce cas, est de se taire. Mais non: ‘* nous autres... nous. nous sommes le sel de la terre... nous, les intellectuels. nous, le parti. nous, la révolution... nous, qui transformerons le monde... ” Il y en a un, j'ai lu cela quelque part, qui déclara tout tranquillement: * Nous sommes Solness le constructeur. Nous construisons les châteaux aériens sur des fondements de pierre ”. Hein! Et ils n'ont pas honte! Mais quand il s’agit d'une affaire, d'une véritable affaire, où sont-ils ces constructeurs? On ne les trouverait pas en plein jour, avec une lumière. Si quelque chose est fait ce n'est pas par eux, par ceux qui prennent les décisions et écrivent les circulaires. Tout ça, un mensonge... et un grand. Moi, je le comprends, on ne me trompera pas. Mais
regardez l’ouvrier, ililes croit. il croit chaque mot. Et eux... Ah!
Volodia fit de la main un geste de dédain et se mit à rouler une cigarette entre ses gros doigts. ‘* C’est tout à fait comme moi et Vania ”, pensa Bolotov. Mais aussitôt il en ressentit du dépit. ‘* Est-ce qu’'Arsène [vanovitch n'est pas prêt à mourir ? Et le D' Berg? Et Véra Andréievna ? Et Zalkind? Et lui-même? Voilà, il va à Moscou. A propos, et pourquoi vais-je à Moscou? ” se demanda-t-il. Ne trouvant pas de réponse 1l fronça les sourcils et dit:
— N'étes-vous pas honteux de penser qu'eux. que nous mentons? se corrigea-t-il. Si l'occasion se présente nous saurons mourir comme les autres...
— L'escargot part, mais quand arrivera-tl2... Eh bien, expliquez-moi.. — objecta tranquillement Volodia, en lançant sa fumée en volute. — Je suis un mauvais philosophe et ne connais pas vos trucs. Mais je dis ce que Je vois. Le parti reconnaît la terreur? Ou? Et qu jette les bombes? Vous? Non. Personne de vous n’a jamais tenu une bombe entre ses mains... Le parti appelle à la révolte? Oui? Et qui se bat sur les navires, dans les casernes, sur les barricades? Vous? Non, pas vous. Aucun de vous n'a jamais senti l'odeur de la poudre. Avezvous entendu comment votre Allemand Berg a eu peur? ” Abandonner toutes les affaires de Pétersbourg! ” Ah, ah, ah! Et chaque fois la même chose. Chaque fois les “ affaires d'État ” empêchent. Pourquoi ne mempèchent-elles pas, moi? Et quelles sont, dites-moi, ces affaires d'État? Si, en effet, on faisait quelque chose. Mais, non. bavardage... Vous dites : ‘* Si l’occasion se présente ”. Sans doute, je n'ose pas discuter, mais quand et comment cela arrivera-t-il, si l’on reste derrière sept serrures et passe sa vie en réunions permanentes? Voici, moi, comment Je raisonne : Si tu es membre du parti qui admet la terreur, tu dois être prêt, à n'importe quel moment, à sortir avec une bombe à la main. Et chez nous? Sur dix... quoi, sur dix, sur cent, un seul va. Et où disparaissent les autres? Vous direz : la propagande, l'agitation, l'organisation, etc. Bon. Mais dites-moi pourquoi diable faire de l’agitation révolutionnaire si soi-même on serre la queue entre les jambes ? Réfléchissez seulement : Ils écrivent des articles sur la terreur: ils
appellent, crient, et eux-mêmes ne bougent pas. Et avec cela, ils croient qu'ils ont raison : ‘ Nous sommes la tête du parti, son cerveau.” Ou : ” Nous n'avons pas de capacités spéciales. ” Des capacités spéciales! Pourquoi faire? Pour mourir? À quoi diable les capacités pour cela!
N'aie pas peur, naie pas peur et encore une fois : n'aie pas peur! Voilà toute la science. C'est à vous dégoûter, je vous jure... Un pareil vaurien est assis, le col jusqu aux oreilles, cravaté comme un paon, et il ditentre les dents : ‘ Prenant en considération ”, ‘ tel ou tel... ” ou il envoie une circulaire... Mais personne ne veut rien savoir de sa circulaire. On la lit et on la jette au panier... Mais c'est pour lui une justification : Je ne pratique pas la terreur, parce que le parti a besoin de moi... Oui, voilà ce qu'ils ont inventé... La division du travail. Soyez donc équitables. Disons, par exemple, voilà Plehve est tué. Les gens se réjouissent. À ceux-ci, Dieu a ordonné ainsi : ou crier de joie ou injurier. À eux, rien à dire. Et ils ne se proclament pas des héros... Eh bien, et nos aigles? Et le parti? Mais les chers camarades, messieurs les membres du parti, après avoir lu le télégramme, de joie se sont tous saoulés. Ils devraient brûler de honte, crever d’envie, que ce n’est pas eux qui ont tué Plehve.. Oh! pas du tout. Nous sommes les terroristes, seulement en paroles. [ls ont bu, chanté et. fin... La terreur, c'est Sazonov qui la fera et nous autres nous écrirons des livres sur l’utilité de la terreur et les publierons à l'étranger. Eh bien, si l’on arrête, on mettra en prison pour un an, ou on déportera.. Jakoutsk, et c’est tout. C’est très commode...
Il cracha.
— Alors, selon vous, que faut-il faire 2
— Ce quil faut faire? Voici : Quiconque est capable de porter une arme est obligé de la porter, et les enfants, les faibles, les poltrons, les bavards, il faut les flanquer dehors. Alors il y aura des résultats: tandis que maintenant, il ny a rien. Une quelconque chancellerie panrusse et rien de plus. L’agitation, la propagande, c’est bon, mais est-ce bien le moment de fatiguer sa langue? Nous avons une révolution, comprenezvous : la révolution est déjà là. Elle ne sera pas dans le futur, elle est déjà. Il ne faut pas se préparer, il faut la faire, C’est la même chose
que si les Allemands nous ayant attaqués au lieu de défendre les forteresses nous nous mettions à apprendre aux soldats à lire et à écrire. Ce n'est pas avec le livre qu'on vainc, c’est avec le poing; ce n'est pas avec des pleurs, c'est avec des bombes, des mitrailleuses et du sang... Eh bien, raisonnez, maintenant. Combien y a-t:1l en tout de membres dans le parti? Combien? Mettons, dix mille. Jetez vos livres dans le poêle, armez tous ces hommes et que tous marchent au combat. Ce sera une force, n'est-ce pas? Et chacun d'eux, en paroles, est pour la terreur, pour les barricades… Et qu'est-ce qui se fait chez nous? Quoi? C'est une honte! Deux cents, peut-être, sont prêts à marcher. Eh bien, ces deux cents marchent sans notre autorisation; et vous, en Joignant les mains, les encouragez : Allez, mes amis, battez-vous, nous autres nous resterons tranquillement à la maison, boirons le thé, discuterons sur des questions de philosophie, ou en des réunions, des congrès, préparerons des rapports très profonds et prononcerons des discours. Et, le pire, c'est que personne ne veut le voir, personne ne remarque cette honte. C'est cela; c’est bien; c'est ce qu'il faut; en cela est la vérité... Permettez... et encore, ils parlent de morale... ” Notre morale est très haute, supérieure à la morale bourgeoise... Nous sommes, nous, des socialistes, ” et autres âneries pareilles. Honte,
honte!
* Ces propos de Volodia accablaient Bolotov; il lui devenait difficile
de respirer. Son parti bien-aimé, pur comme la neige, devenait sale, comme au contact de doigts étrangers, crochus. Hier, chez Valabouiev, il voulait répondre à Arsène [vanovitch, crier que ses paroles étaient mensongères, mais maintenant un sentiment de colère le saisissait : * Non, il n'a pas raison ” se répétait-il en s'efforçant de ne pas regarder Volodia. ‘* Ce n’est pas la vérité, non, ce n'est pas cela... ”
— Et le principal, en quoi est le malheur, poursuivit tranquillement Volodia, en crachant et roulant une autre cigarette, c'est qu'ils gênent. Si encore ils restaient tranquilles sur le poêle et se taisaient. Mais non, ils s’agitent, font du sentiment : on ne peut pas ceci; cela est immoral, ou impossible, Ils veulent faire la révolution en gants blancs. [ls ne comprennent pas, s'emporta-t-1l tout à coup, que le sang est toujours le sang.
“ Moins de sang possible! ” C’est du jésuitisme. Nous n’allons pas à l'église, j'imagine, mais aux barricades ! Quelle prière ici? Et selon moi, il n'y a pas à se gêner. S'il n'y a pas d'argent : on vole, ou, comme on dit dans vos salons : on exproprie, Je suis allé récemment sur la Volga. Mon Dieu, ce qui se passe là-bas! Ça fait pitié à voir! Un garçon est prêt pour la potence; si on l’arrête, son compte est réglé, et lui, sans passeport, sans souliers, n'a pas mangé depuis trois jours. Eh bien, que peut:il faire? Il pillera un débit de l'État, volera de l'argent, et le voilà sauvé. Mais non, cela n'est pas possible... Et, si on le fait, alors, permettez, ce doit être sans victimes; les particuliers. pas toucher... Un gros bourgeois, un conseiller de commerce, M. Karmannikov: un propriétaire, bienfaiteur des paysans; un général Zabouldyguine quelconque... On ne peut pas. Dieu garde, ce sont des particuliers. Et le garçon est mür pour la potence. M...! cria-t-l en frappant du poing. C'est la guerre. Nous ne sommes pas dans un salon, mais à la guerre. À quoi rime cette sentimentalité? Avec nous on ne fait pas de sentiment, nest-ce pas? On prend par les oreilles et on traîne au soleil : permettez de vous passer cette cravate! Et nous? Nous voulons acquérir le capital et garder la virginité. Tout cela des sottises!.… Non. Il n’y a pas ICI à ergoter : tout est permis, vous entendez, tout: pourvu qu'on tienne la victoire... Eh bien, j'ai trop bavardé. Ne me blâmez pas... Demain nous travaillerons à Moscou, et nous laisserons discutailler ces philosophes en cols empesés. Que le diable les emporte! Bonne nuit !
Volodia ôta sa poddiovka, la roula sous sa tête, se tourna vers la cloison et s'endormit aussitôt, [| devait y avoir une tourmente de neige: à travers le fracas du train, on percevait à peine un gémissement tenu, plaintif.
Bolotov, la tête appuyée sur ses mains, l'œil fixé sur le coussin graisseux du wagon, pensait avec effort : ‘ Est-ce que Volodia à raison? Non, sans doute. Non. La vérité n'est pas là, mais où est-elle2 ” se demandait-il pour la centième fois. “ Est-ce que chaque membre du parti est obligé de prendre les armes pendant la révolution? Oui, sans doute... Alors Arsène Ivanovitch, le D” Berg, moi, et des milliers
comme moi, nous sommes des menteurs, des poltrons.. Mais non, nous ne sommes pas des menteurs. Moi je ne suis ni menteur ni poltron.…. Moi je sais bien que je ne suis pas poltron.. Je suis un simple soldat du parti. Je sais bien que chacun de nous est prêt à mourir. Est-ce qu'il faut diniger le parti? Oui, il le faut. Alors, Arsène Ivanovitch, moi, Véra Andréievna, le D’ Berg, nous faisons œuvre utile et bonne? Mais que faisons-nous donc? N'est-il pas vrai que nous appelons au meurtre alors que nous-mêmes ne tuons pas? N'est-il pas vrai que nous causons, causons, et quand il faut agir, où sommes-nous? Est-ce que causer signifie diriger ? ” pensait douloureusement Bolotov, se balançant au rythme du train et sentant qu'il s'embrouille dans ses pensées. * Mais dans ce cas, Arsène Ivanovitch, moi, le D” Berg, nous sommes des menteurs, et il faut nous jeter dehors, comme des détritus encombrants. ”
— Votre billet! éclata une voix endormie,
Le conducteur somnolent, la lanterne à sa ceinture, perfora le petit carton jaune et en le rendant dit :
— Vous allez à Moscou ? Faites attention qu'il ne vous arrive rien.
— Qu'y a-t1l?
— Dieu permette que nous arrivions. On dit que ça va mal à Moscou.
Le train stoppa. Les portières s'ouvrirent, une vague de froid emplit le couloir. La neige fondante se collait aux chapeaux, aux pardessus, aux chaussures. À la station des voix trop hautes résonnaient dans le silence de la nuit.
— “ En avant les troisièmes ! En avant!” Loin, devant, la locomotive siffla : les lanternes de la station défilèrent. Bolotov, sans se déshabiller, s’allongea sur la banquette,
Trois hommes stationnaient près de la porte cochère d'une maison de pierre de deux étages, appartenant au marchand Brysgalov, sise dans
le faubourg de Moscou, Dobraia Slobodka. Deux de ces hommes étaient vêtus à la russe, le troisième, un juif malingre et pâle, était en pardessus de drap de demi-saison. Non loin d'eux, à une quarantaine de pas, quelques jeunes ouvriers, en causant avec animation, se démenaïent autour d'un traineau. Îci même, différents objets étaient jetés à travers la rue : des planches pourries, des poteaux télégraphiques, une commode jaune craquant de tous côtés, des cadres de fenêtres et de larges feuilles de tôle, qui résonnaient au vent. Le froid piquait les joues ; la neïge brillante, argentée, non encore labourée par les traineaux, qui Ctait tombée la nuit, éblouissait. A l'église de la Résurrection, on sonnait la messe,
Un jeune garçon, en courte pelisse de mouton, de petüte taille, les pommettes saillantes, les yeux étroits de kalmouk, les mains calleuses, suivait avec curiosité ce qui se faisait près du traineau.
— Écoute Serge, c'est drôle. Je te jure qu'il ne sait pas dételer... Il rit,
— ]] détellera, opina paresseusement Serge.
— Le cocher jure... Si j'allais voir, décida-t-il après un silence. Sans se hâter, lentement il s’approcha des hommes qui criaient et s'injuriaient.
— Eh bien camarades! Quoi? Qu'est-ce qui vous arrête? — Il haussait la voix — Qu'est-ce qu'il y a?
Un vieux cocher, en longue lévite bleue, passée, en gémissant tirait à soi un cheval gris et vieux comme lui-même. Apercevant le nouveau venu, il cha les guides et, saluant bas, murmura en larmoyant :
— Oh! oh! petit père... Votre seigneurie... Donne l'ordre de me lâcher... Le cheval n’est pas à moi ; je te le jure par le Chnist. C'est le cheval du patron. Et le traîneau aussi est à lui... [l demandera, le patron. Oh, oh, oh! Pour Dieu, fais-moi grâce... Donne l'ordre de me lâcher.
— Tais-toi, vieil imbécile! Et vous autres, pourquoi vous arrêtez-vous ? Eh! camarades, compris! j
Cinq ou six jeunes ouvriers d'usine aux joues rouges, et un garçon au visage large, en pelisse de mouton, se montraient en riant un monsieur maigre, en pince-nez, qui s'efforçait en vain de dénouer les brides
Boris SAVINKov. 5
attachées serrées. Les doigts minces, rougis par le froid, maladroits, saisissaient faiblement le nœud et ne faisaient que le serrer davantage. Le garçon cacha son visage dans sa manche et éclata de rire.
— C'est ça le monsieur qui s'est vanté qu'il détellera…
— Oui! Ça n'a pas de mains! s'écria indigné l’homme en pelisse courte et, se frayant un chemin, rapidement et adroitement, il ôta l'arc. Eh bien, maintenant, sors le cheval !.…
Le monsieur en pince-nez, confus, prit la bride. Le cheval fatigué, pas très ferme sur les jambes, les côtes soulevées par une respiration profonde, la tête baissée et le cou pendant, fit deux pas et s'arrêta comme pétriñié. Le cocher, qui suivait attentivement ce qu'on faisait du bien de son patron, Ôta son bonnet et le jeta avec force sur la neige.
— Soit, qu'il crève ! Prenez mes garçons, prenez! Prenez le chevalet le traineau! Eh, quoi! Oh! oh! c'est votre affaire. Que Dieu vous assiste. Que ce soit comme il faut! La liberté! Et le visage tourné vers la coupole dorée, lointaine, qui brillait au soleil, il se signa d'une main tremblante.
— Vania! appela Serge à haute voix.
— Quoi?
— Approche ici...
— Pourquoi?
— J'entends qu'on vient. par la rue Machkov..
Vania jeta le brancard et, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige, il alla vers la porte cochère. Après avoir échangé quelques mots à voix basse avec ses camarades, en courant :l s'élança rue Machkov. Sur le trottoir, deux hommes marchaient sans hâte. En l'un d'eux, à sa barbe noire et à sa haute taille, il reconnut aussitôt Volodia. L'autre, grand, rasé, les yeux bleus, paraissait aussi quelqu'un de connaissance,
— Mon Dieu! est-ce vous Vladimir Ivanovitch? Il y a longtemps que nous vous attendons ! fit joyeusement Vania, en tâchant de se rappeler où il avait vu les yeux bleus. Bolotov lui tendit la main.
— Vous ne me reconnaissez pas ?
— Pardon. Je ne vous ai pas reconnu, dit Vania gêné, en rougissant.
— Que faites-vous, les enfants! s’écria gaiement Volodia. Une barri-
cade? C’est bon... Ils prendront quelque chose... Eh! David! vous aussi, là 2 Il le salua de la tête,
David se démenait et, répondant pour tous, dit en bégayant :
— Oui, ow.…. La barricade, Vladimir [vanovitch.. Savez-vous, à Paris, pendant la Commune... Ah! vous aussi, Bolotov, avec nous ? C’est magnifique. Et savez-vous, Vladimir Ivanovitch… Ah! c’est beau !.… Hier nous nous sommes battus. Depuis hier soir il y a des barricades à Moscou... C'est la révolution, Vladimir Ivanovitch. Et à Pétersbourg qu'y a-t-112 Rien... Que signifie cela? Est-ce qu'à Pétersbourg aussi 1l y a l'émeute?... Hier, pas loin d'ici, boulevard Tchistyé Proudny, nous avons repoussé une attaque. Vous ne le croyez pas? Je vous jure que nous l'avons repoussée. Demandez à Serge. Maintenant je sais qu'il yaura la Constituante et sûrement aussi la République. Qu'en pensez-vous André Nicolaievitch3 Hein? Quoi 2...
” L'attaque ” dont parlait David n'existait que dans son imagination. Il croyait sincèrement que la bataille avait eu lieu la veille et s'était terminée par sa victoire. En réalité voici ce qui s'était passé. La bande des révolutionnaires et quelques passants, — des boutiquiers, des cochers, de colporteurs, des miséreux — avaient construit une barricade, la première, sur le boulevard, et David, étouffant de bonheur, avait planté dessus le drapeau rouge. Six cosaques, venant par la rue Marosseika, remarquèrent la barricade et sur elle des hommes armés. Ils s’arrêtèrent et, un moment indécis, se regardèrent puis, tout d'un coup, comme sur un ordre, ils tournèrent bride et les chevaux repartirent au galop, en soulevant la neige sous leurs sabots. Derrière eux, David, sans même comprendre pourquoi, simplement parce qu'il avait en poche un browning, tira plusieurs coups, sans blesser n1 tuer personne.
Maintenant il était offensé que Volodia l'écoutât distraitement. Il voulait encore parler, raconter à Bolotov comment lui et Serge s'étaient rendus à la caserne, les coups de feu qu'ils avaient essuyés, comment ils avaient traversé la cour, avec le soldat Gabaiev, et comment celui-ci avait été ensuite arrêté à Odessa, tandis qu'eux avaient pu se rendre en Finlande, où ils avaient trouvé le fameux Glébovy et s'étaient joints à sa bande, Mais, regardant le visage grave de Volodia, il soupira et se tut.
— Vous travaillez? demanda Volodia aux hommes qui construisaient la barricade.
— Oui, Vladimir Ivanovitch, nous travaillons, répondirent quelques Voix.
Le garçon en pelisse courte leva son visage rouge, hâlé par le froid, réfléchit en se grattant la nuque et, de nouveau, étouffa un rire dans sa paume. Volodia s'approcha du traîneau dételé; d'un mouvement rapide, léger, pour son corps énorme, comme en se jouant il le souleva ) une archine du sol, l'y tint suspendu une seconde et, d'un coup, le lança sur la barricade encombrée, couverte d'eau déjà presque glacée.
— Voilà! dit:l avec un large sourire.
Bolotov, avec une émotion grandissante, le regardait. À la vue de Moscou déserte, des rues remplies de neige par la tourmente de la nuit, des fenêtres aux volets clos, des boutiques et des dépôts hermétiquement fermés de rideaux de fer ; à cette absence d'agents et de cosaques, à cette barricade qu'on élevait à Tchistyé Proudny, il comprit qu'à Moscou se passait quelque chose de très important, de très grave, qui ne dépendait ni de sa volonté ni de n'importe quelle volonté individuelle, Il comprit que ce n'était pas le pouvoir du parti qui bouleversait Moscou si peuplée, si riche, si pacifique, et leur réunion de Pétersbourg lui parut misérable et ridicule. Il tächait, mais en vain, de comprendre quelle force cachée mettait en mouvement ces hommes, qui, en même temps, à Lefortovo, à Kojevniki, à Miousy, à l’Arbate, dressaient des barricades, résolus à mourir et à tuer.
Maintenant, debout sous les rayons du soleil froid, au milieu de la neige blanche, parmi ces hommes gais, forts, armés, qui faisaient habilement une besogne dangereuse, inconnue, Bolotov éprouvait un sentiment de joie et de courage. Il lui semblait que Moscou se soulevait comme un seul homme par toute sa force russe, accumulée durant des siècles ; et la conscience de la lourde responsabilité nouvelle, non plus devant le parti et Arsène [vanovitch, mais devant la Russie ébranlée par la révolution, l'émotionnait. Il lui semblait que c'était précisément lui, André Bolotov, le chef élu, qui mènerait le peuple révolté à la victoire. II sourit amicalement à Vania.
— Voilà comment vous m'avez oublié si vite ?
— Tout à fait oublié, répondit Vania avec un sourire, Vous rappelez-vous comment vous m'avez effrayé ?
— Effrayé 2
— Sans doute. Je me suis demandé si vous n'étiez pasun mouchard!
Bolotov rit : ‘* Alors, voilà comme il m'a compris. Mais qu'est-ce que cela peut faire. Est-ce important 2... L'important c'est qu'il y ait le soleil, la nèige, les barricades et que lui et moi soyons là... Mais, sommes-nous, en effet, sur les barricades ? ” se demanda:t-il avec étonnement. Oui, je suis à Moscou... Et à Moscou il y a l'insurrection. L'insurrection en Russie... C'est admirable, et tout est admirable ”, pensa-t-1l presque à haute voix comme s’il désirait vérifier qu'il ne dort pas et, qu'en effet, tout est admirable. Il se rappela le D Berg: ‘ Eh bien, quil arrange là-bas ses affaires ”, pensa-t-1l sans colère.
— ÆEh bien, mes amis, la barricade est terminée! — dit Volodia, d'une voix forte. — [l ne faut pas perdre son temps. Vous, Vassili Grigoritch, faites la garde ici, près de notre forteresse, s’adressa-t-il au monsieur en pince-nez, qui, tout le temps, fixait sur lui des yeux enthousiastes et amoureux. — Nous autres, allons pour un moment dans la cour de Brysgalov. Et toi, qui es-tu ? demanda-t-il au garçon en pelisse courte.
— Moi?
— Oui, toi? D'où sors-tu ?
— Moi? Je suis le portier de Brysgalov.
— Alors qu'est-ce que tu fais là? demanda Volodia, fronçant les sourcils.
— Rien... Permettez, votre seigneurie, dit timidement le portier, en ôtant son bonnet... C'est très intéressant.
— [ntéressant d
— Parfaitement.
— Eh bien, dans ce cas, le diable soit de toi, reste ici, et garde.
Volodia ouvrit la porte et rapidement s'enfonça dans la cour. La cour abandonnée, étroite, était plantée de jeunes bouleaux. Le givre pendait aux branches nues. Sur les allées et sur l'herbe de l’année dernière la neige argentée, encore plus pure que sur le pavé de la rue, était comme un tapis magnifique. Quand tous furent réunis, Volodia prit la parole.
— Écoutez, mes amis : la barricade, c’est bien, seulement ce n’est pas en restant plantés là qu'on prendra Moscou... Il ne faut pas attendre que les autorités daignent venir. Il faut que nous allions les trouver. Vous, Serge, qu'en pensez-vous ?
— Ce que j'en pense? Mais il n'y a rien à penser, répondit Serge en allumant une cigarette. Il faut faire la terreur.
— Comment? Que signifie cela? Comment faire la terreur? l'interrogea David.
— Comment? Volodia fronça de nouveau les sourcils. Ça c'est une autre affaire. On verra comment il faut la faire. Chacun a son mauser? Bon. Et vous, Bolotov, venez-vous avec nous?
Bien que ne sachant pas où l'invitait Volodia ni ce que signifait faire la terreur dans Moscou révoltée, il acquiesça sans hésitation. Il sentait quil n'avait plus son libre arbitre, qu'il était le serviteur obéissant de Volodia, qu'une volonté étrangère, supérieure, impérieuse, qui subjuguait également Volodia, David, Serge, le poussait vers quelque chose de terrible, de décisif, et qu'il n'avait point la force de se dérober. La conscience de ne pas s’appartenir, d’être un jouet entre les mains de quelqu'un lui était agréable.
Quand ils sortirent sur le boulevard Tchistyé Proudy, le ciel d'hiver était noir; sous les pieds, comme il arrive le soir, la neige craquait. Ils allaient par deux, et parce qu'ils étaient nombreux et armés, que devant eux marchait Volodia et qu'autour s’étendait silencieuse, immense, Moscou qui se levait pour le combat mortel, Bolotoy éprouvait le sen-
timent réconfortant de sa force et de la victoire splendide qui l’attendait.
Il était plus de cinq heures du matin; la rue était encore noire quand Volodia s'arrêta près du perron d'une maison de bois, à
Grouziny. — “ C’est ici ”, dit-il à voix basse ; et, ayant trouvé à tâtons le bouton de la sonnette électrique, 1l le pressa longuement.
Ses camarades, qu'on ne pouvait distinguer dans l'obscurité de la nuit, se tenaient timidement l’un contre l’autre. Il faisait très froid. Droit au-dessus de leurs têtes, sur le ciel étoilé de décembre, brillait la Grande Ourse. ‘* Pourquoi suis-je ici, avec eux?” pensa inquiet Bolotov. Il n'éprouvait plus le sentiment clair de la veille. [} lui semblait même que Volodia accomplissait une œuvre inutile et méchante, peut-être nuisible; mais il n'avait point la force de s'en aller. Derrière les vitraux de la porte, dans le vestibule, brillait une lumière et le concierge, gros, pieds nus, en longue robe de chambre crasseuse, faisait tintinnabuler des clés.
— Qui est là2 grommela-t-il d'une voix bourrue, en entr'ouvrant prudemment la porte et rajustant les pans de sa robe de chambre.
À travers le vitrage éclairé, Bolotov distingua des yeux myopes qui cherchaient à percer les ténèbres et un visage bouffi de sommeil. Derrière, sur le trottoir, quelqu'un, probablement Vania, prononça à voix basse :
— À celui qu'il aime, Dieu enverra un visiteur.
— Es-tu sourd? Ouvre! cria Volodia; et aussitôt, un des hommes de la bande, Constantin, un garçon de dix-neuf ans, roux, au visage taché de son, appuya son épaule contre la porte. La porte céda avec un bruit de vitres brisées. Le portier leva les bras. Au même moment, sans lui laisser le temps de crier, Constantin tomba sur lui de tout le poids de son corps et, de toutes ses forces, le serra à la gorge. Bolotov vit bleuwr le visage pâle, effrayé, du portier.
— Ligotez-le! ordonna brièvement Volodia. Constantin et Roman Alexiévitch, vous resterez ici. Povarenkov et Leizer, dans la rue. Ne laissez entrer personne. Vous avez compris ? Personne.
Inclinant son corps énorme et souple, et tàchant de ne pas faire de bruit avec ses bottes, il courut légèrement en haut de l'escalier. Au deuxième étage, à droite, une plaque portait la suscription : Eugène Pavlovitch Slezkine.
Volodia se tourna vers les siens.
— Voilà! fitil à mi-voix. Toi, Vania, tu passeras à la cuisine et garderas l'escalier de service. Mais, prends garde, corbeau! Je tuerail.….
Sans attendre la réponse, 1l sonna. Tout était silencieux. On percevait la respiration de plusieurs hommes. Bolotov savait maintenant, avec certitude, qu'ils allaient faire quelque chose de terrible et de cruel. De nouveau 1] voulait s'en aller, ne pas voir ce qui allait se passer. Mais la même force qui l'enchantait la veille le retenait. Seulement la conscience qu'il ne s'appartient pas, qu'il est soumis à une volonté étrangère, qu'il est un soldat muet et obéissant, ne lui était plus agréable et même provoquait en lui un malaise et de la crainte. Il lui semblait que ce n'était ni David, ni Volodia, ni Vania, qui avaient résolu d'attaquer cette maison nuitamment, comme des voleurs, et que c'était la compagnie, le parti, Moscou, toute la Russie qui l'avaient décidé pour eux. Il lui semblait encore qu'ils n'avaient plus le droit de s'arrêter, qu’une reculade serait une honte abominable, une trahison impardonnable. Alors il comprit qu'il ne s'en irait point et qu'aveuglément, sans discuter, il exfcuterait tout ce que lu: ordonnerait Volodia.
David qui, encore dans la rue, tremblait, comme pris de fièvre, le regarda de côté et soupira.
— Îl paraît qu'on n'ouvre pas? Hein?
Bolotov secoua nerveusement les épaules. En bas, dans le vestibule, le calme renaissait ; la lumière s’était éteinte. Volodia sonna une seconde fois. La sonnette résonnait violemment dans l’antichambre.
— Que désirez-vous? marmonna derrière la porte la voix d'une vieille femme.
— De la part du général, répondit aussitôt Volodia.
— De la part du général?
— Oui, ou... Très important... Ouvrez plus vite.
Quelque chose remua derrière la porte. La serrure grinça. Sur le seuil parut une vieille femme, ridée, en camisole blanche, les cheveux en désordre; probablement la nounou. Elle leva la tête sans méfiance ; mais, apercevant une bande de gens armés, elle se signa, piétina sur place, ouvrit sa bouche édentée, puis en saluant et agitant sa petite tresse mince, s'éloigna à reculons devant Volodia,
Traïnant avec lui l'odeur du froid, des glaçons sur sa barbe et ses sourcils, Volodia pénétra dans l'appartement. Après une minute d'hésitation, 1l poussa la porte fermée accédant à une chambre noire, étouffante, évidemment habitée. Sur le mur, en tâtonnant, 1l trouva l'électnicité et alluma. Bolotov, toujours chéissant à la même force indéfinissable, entra derrière lui. Une lourde table à écrire occupait le milieu de la chambre. Dans l’angle droit, sous les icônes, un homme était couché sur ur large divan. Cet homme avait une quarantaine d'années; les cheveux noirs grisonnants, une moustache de même couleur relevée en croc. Sans doute perçut-il dans le sommeil le bruit des pas ou fut-il troublé par la lumière crue, mais paresseusement :l ouvrit à demi les paupières, et, se croyant probablement le jouet d’un rêve, il les referma aussitôt. Mais soudain, comme si quelqu'un l'eût, par derrière, frappé à la tête, d'un mouvement rapide :l rejeta son couvre-pied et glissa sa main sous l'oreiller. Volodia le saisit par l'épaule.
— Veuillez vous lever!
L'homme, en tàchant de dégager son bras, en silence, les yeux sombres, effrayés et méchants, regarda Volodia. Il ne remarquait pas que Vassii Grigoritch le visait de son mauser tremblant, et que, derrière son oreille, le revolver, tremblant aussi, de David, effleurait sa
nuque.
— Vous êtes Monsieur Slezkine? demanda Volodia.
— Parfaitement, répondit l’homme d'une voix grave, entrecoupée, sentant qu'il ne pourra pas se délivrer.
— Eugène Pavlovitch Slezkine, colonel, chef du corps spécial des gendarmes ?
— Oui... Eugène Pavlovitch Slezkine.. Lâchez ma main...
— Veuillez vous lever.
Le colonel Slezkine abaissa sur le tapis une jambe nue, velue, et, après réflexion, sortit également l’autre et se trouva assis sur le divan, en chemise courte. D'une voix mal assurée, mais cependant encore forte, il dit alors :
— Que me voulez-vous?
— Vous le saurez à temps.
Slezkine commença à se vêtir. Il semblait à Bolotov que tout ce qu'il voyait n'existait point réellement et que lui-même n'y avait aucune part, si étrange lui paraissait ce qui l'entourait : ces jambes nues, ce cou rouge à la nuque proéminente, cet homme, probablement marié, père de famille, s’habillant au milieu de gens inconnus et hostiles. * Tout à fait comme les gendarmes ”, pensa tout à coup Bolotov. Slezkine ne pouvait mettre ses hautes bottes vernies sans l’aide de son brosseur, et pendant qu'il s'y efforçait, en faisant sonner les éperons et frappant du pied sur le parquet, tous se taisaient gênés. Ayant mis enfin son pantalon bleu et ses bottes, il se rassit sur le divan, et, levant les épaules et écartant les bras, 1l soupira :
— Que signifie cela?
— Où est votre revolver? demanda sévèrement Volodia.
— Revolver? Slezkine passa la main sur son front. — Sous l'oreiller.
— Mettez-vous ici, à cette table.
Slezkine ne bougea pas.
— Je vous prie de vous mettre à cette table.
— Devant la table? Devant la table? Non. Je ne veux pas, balbutiat-1l d'une voix faible en suivant des yeux Volodia.
— Monsieur Slezkine.
— Non, non... Je ne m'assoirai pas!
Bolotov vit que David appuyait le revolver contre la tempe grise rasée; 1l vit trembler ses doigts, tandis que près du nez et des pommettes de Slezkine, dont la mâchoire tremblait, paraissaient des taches rouges. David, sans éloigner le revolver, bégaya rapidement :
— Que signifie? Si on vous ordonne. vous êtes obligé de vous asseoir. On vous dit... c'est-à-dire, on vous ordonne...
Volodia fronça les sourcils.
— Monsieur Slezkine.
Slezkine se leva et, se trainant avec peine, vint s'asseoir sur une chaise de paille, basse, Assis devant sa table de travail, le dos tourné à la porte, il voyait, à leur place habituelle, tous les objets familiers : la serviette de maroquin noir, l’encrier, le presse-papier en fer à cheval. S efforçant d'être ferme, il dit :
— Que voulez-vous enfin?
— Vous le saurez. — Volodia écarta le revolver de David — Monsieur le colonel Eugène Pavlovitch iSlezkine, je vous donne cinq minutes...
Volodia n'acheva pas. Slezkine fixa son regard sur lui et soudain, sans le quitter des yeux, se leva lentement de sa chaise, et aussi lentement, droit, haut, blanc comme un linge, il marcha à reculons vers la porte. Tandis qu'il reculait 1l levait les mains comme pour demander grâce, et quand elles furent à la hauteur de ses épaules, il y cacha son visage, en écartant largement les doigts. Alors Bolotov entendit ce que de longtemps il ne put oublier, ce qui longtemps après le faisait bondir dans son lit, la nuit, couvert d'une sueur froide : il entendit le cri entrecoupé, gémissant du lièvre. Il était impossible de croire que ces sons aigus, n'ayant rien de la voix humaine, sortaient de la gorge de cet homme fort, âgé, en pantalon bleu et chemise blanche. Slezkine, sans ôter ses mains ni détacher ses yeux de Volodia, toujours à reculons et toujours en poussant son cri aigu, pas à pas se dirigeait dans l'angle, comme si là était le salut. Bolotov se détourna. Mais soudain, dominant ce cri, un hurlement de femme, encore plus inattendu et épouvantable, éclata dans l’antichambre, emplissant tout l'espace. Écartant les hommes, les bousculant de tout son torse, une femme grasse, au teint maladif, en papillottes, évidemment sortant droit de son lit, faisait irruption dans la chambre. Sans hésiter une seconde, ne comprenant pas ce qu'elle faisait, sachant seulement que son mari allait mourir, elle se jeta à genoux, enlaçant les jambes tantôt de Serge, tantôt de Volodia, tantôt de Bolotov, baisant leurs bottes, et répétant, en étouffant ses sanglots, ce seul mot, qui n'avait aucun sens :
” Sauvez... Sauvez... Sauvez... ”
Bolotov vit Vassili Grigoritch se détourner et cacher son visage dans les plis du rideau de la fenêtre, tandis que David se glissait hors de la chambre. Volodia, pâle de colère, résolument s'approcha de la femme. Il la prit dans ses bras comme un enfant et murmura d’une voix sombre :
— Calmez-vous, Madame, calmez-vous !.….
La femme continuait à se débattre, son corps gras, flasque, en longue
chemise de nuit, tout secoué par les sanglots. S'arrachant des bras fermes de Volodia, ne sachant plus d’autres paroles, elle répétait toujours le mot soufflé par le désespoir :
— Sauvez... Sauvez... Sauvez...
Bolotov sentit qu'il ne pourrait plus se contenir et que ses larmes allaient jailir. Il se tourna vers Volodia :
— Faites-lui grâce.
: Volodia ne lui répondit pas. Tenant fortement la femme dans ses bras, et lui fermant la bouche avec un mouchoir, d’un pas ferme, il sortit rapidement de la chambre.
Slezkine se tenait maintenant dans l'angle gauche, près de la porte. Il restait debout, immobile, le dos serré au mur, sans prononcer une parole. Les yeux secs, brillants, anormalement élargis, 1l suivait, inquiet, Volodia, sans perdre un seul de ses pas ni un seul mouvement de ses grands bras.
Volodia reparut, ferma la porte à clé, fixa attentivement Slezkine et, d'une voix haute et neite, lui dit:
— Monsieur Slezkine, par ordre de la compagnie de combat, de Moscou, vous êtes condamné à mort. par pendaison, ajouta-t-il en baissant la voix. Holà! qui est là-bas? La corde! |
Personne ne bougea. Volodia fronça les sourcils. Bolotov sentit un petit frisson dans les mollets, et, de nouveau, s’approcha de Volodia.
— Vladimir [vanovitch…
— Quoi?
— Vladimir Ivanovitch…
— Eh bien, quoi?
— Faites grâce.
— Comment! Le colonel de gendarmerie Slezkine? Faire grâce! C'est vous? Alors pourquoi vous êtes-vous mêlé de cette affaire? Pourquoi? Peuh!
— Faites grâce, Vladimir Ivanovitch….
Slezkine ne bougeait pas plus que s'il ne se fût pas agi de lui, et tenait son regard fixé sur Volodia. Le visage de Volodia s’assombrit. Sous sa barbe épaisse, noire, près de la bouche serrée, un muscle de
sa joue droite trembla et, sans regarder Bolotov, d'une voix rauque il cria :
— Allez tous au diable ! Tous!…
Bolotov, presque inconscient, sortit. Dans l’antichambre, près de la porte, fermée à la chaîne, un ouvrier, que Bolotov ne connaissait pas, le le visage indifférent, un browning à la main. montait la garde. Ce regard indifférent, presque ennuyé, glaça Bolotov. Il comprit que Slezkine, fatalement, serait tué, que personne n'avait le pouvoir de lui sauver la vie. ‘ Avec nous, on ne se gêne pas... ” se rappelait-il tout à coup. En effet, pourquoi donc s'en était-il mêlé... * Ce Slezkine est une crapule, un bandit. [la fait pendre des dizaines d'hommes. C'est un être sans conscience, une brute... ” pensa-t-il, comme pour se justifier. Mais il ne poursuivit pas: quelqu'un sanglotait dans un coin. David, couvert d'un manteau de gendarme, tout en larmes, se serrait dans l'antichambre, derrière le porte-manteau. Quelqu'un de la compagnie, qu'il ne connaissait pas, le regarda et eut une moue méprisante.
Dans la chambre de Slezkine il n'y avait plus que Volodia et Serge. Volodia la tête baissée, les jambes écartées, réfléchit une seconde. Serge avait fermé les yeux. Soudain Volodia leva la tête.
” Lâches ! Tous des lâches !” murmura-t:il, et, évitant le regard de Slezkine, d'un mouvement rapide, il sortit de sa poche un petit revolver, puis, les dents serrées, presque sans viser, 1l tira dans l'angle.
La chambre s'emplit d'une fumée âcre. Sur le tapis, la tête dressée, la nuque appuyée au mur, était couché Slezkine, mortellement blessé.
Quand David sortit dans la rue, il faisait déjà jour. Des nuages bas, sombres, neigeux, froids, couvraient la ville, les toits blancs et les cheminées d'usines nues. La neige ne craquait pas sous les pieds mais tourbillonnait en flocons troubles et, humide, glissante, s’accrochait aux
semelles. Tête baissée, se serrant dans son pardessus d'automne, David marchait hâtivement, mais sans but, sur le boulevard, dans la direction de Zamoskvoretchié ”. Le quai était désert, comme si toute la ville était morte. De l’autre côté de la rivière, au delà du pont Kamenny, s'apercevaient les murs dentelés du Kremlin.
Après la nuit sans sommeil, l'antichambre du gendarme, les pleurs, les cris, le tumulte, les ordres impérieux de Volodia, ce silence de mort, cette neige fondante, qui entrait dans le cou, ce ciel bas, ces coupoles embrumées de la cathédrale du Saint-Sauveur, tout cela paraissait nouveau et étrange. Mais le plus étrange et le plus inattendu c'était l'indifférence des passants. Personne ne savait, ou peut-être ne voulait savoir, que quelque chose de terrible s'était passé: qu'un homme, Eugène Pavlovitch Slezkine, avait été tué, et tué précisément par lui, David.
Rue Baltchouga, près du seul dépôt ‘ouvert, des chariots de farine, grands et lourds, recouverts de bâches, emplissaient la rue. Les chevaux bien nourris, des percherons, se tenaient tristement dans la neige, baissant leurs cous givrés. Près des chevaux, les camionneurs, également tristes et également givrés et transis, attendaient leur tour d'entrer dans la cour. Un des chariots s'était accroché dans la porte, et les employés du dépôt, en tabliers de toile, le poussaient en s’agonisant. Sur le seuil souillé, piétiné, se tenait le patron, à la barbe rousse, qui regardait en proférant lui aussi des injures. David s'arrêta devant le dépôt. Avec une morne curiosité il regarda la file monotone des chariots charg£s de farine, les hommes couverts de neige, le marchand grossier à la barbe rousse, comme si c'était en effet important de savoir comment entrerait dans la cour le chariot accroché dans la porte. Mais le traineau avait déjà franchi la porte cochère et derrière lui, lentement, s'ébranlait le lourd convoi, et les employés, en battant de la semelle, se dispersaient déjà dans le dépôt, que David se tenait encore immobile et, du même regard vide, examinait la rue déserte et les barres de fer des boutiques. Le froid le fit se ressaisir. Son visage était mouillé ; ses mains rougies étaient glacées. Les plongeant profondément dans ses poches, après avoir remonté