‹ Ce qui ne fut pasChapitre 4 sur 22 · Partie de la ville sur la rive droite de la Moscova · texte numérisé non relu

Partie de la ville sur la rive droite de la Moscova

le col de son pardessus, il traversa rapidement le pont Kamenny. Dans la rue Volkhonka, il heurta un petit tonneau plein de neige sur une barricade toute prête, abandonnée par la bande, et faillit tomber. Il frotta son genou meurtri et tourna dans la petite rue. Mais juste au coin s’élevait une autre barricade, sur laquelle flottait le drapeau rouge. Quelqu'un, derrière la barricade, l'appela. David jeta un regard rapide sur le drapeau, agita la main et fit demi-tour vers les portes de Borovidchi. Aussitôt 1l était rejoint par un jeune garçon de la bande, portant une ceinture bariolée de cocher. Tout essoufflé 1l accourut vers David et le regarda bien en face, David s'arrêta et rouge, les yeux pleins de larmes, bégaya :

— Que signifie 2... Cette nuit. On a tué le chef de l'Okhrana.…

Prêt à sangloter, par un effort désespéré, 1l se retint et s’écria d’une VOIX aiguë :

— Et c'est moi qui l'ai tué! Puis, soulevant sans raison sa casquette d'étudiant, sans se retourner il courut dans la direction du Kremlin. Le jeune ouvrier eut un haussement d'épaules incrédule et se traîna paresseusement jusqu à la barricade. La neige, qui ne cessait de tomber en flocons blancs, troubles, couvrait les rues, les trottoirs, les arbres, les églises, les barricades, les révolutionnaires et David. Dans le jardin Alexandrovsky elle recouvrait d'un tapis épais toutes les allées. David

s'assit sur un banc. Avec la même curiosité morne qui le faisait tout à . l'heure regarder le convoi, il se mit à examiner les flocons qui tombaient. Îls tombaient sur ses épaules, ses mains, ses genoux, et quand ils for-

maient un tas assez volumineux, prudemment, du doigt il les projetait par terre. [l n'aurait su dire depuis combien de temps il était |à assis. Il frissonnait. Il ne pensait à rien : n1 à Slezkine, ni à l'insurrection, ni à Volodia. Il voyait les flocons de neige, les murs de pierre du Kremlin, et, dans un oubli fiévreux, il comptait les coups lents de l'horloge de la tour Taïnitzkaïa.

Soudain, avec la même netteté terrible que la veille, à ses oreilles retentit le cri perçant de lièvre qu'il avait ouï déjà ; ce cri, auquel il ne pouvait croire, bien qu'il l'eût entendu. ” Ah! ahl ah!” fit:il en se prenant la tête à deux mains. “ Ah! ah!” répéta-til en serrant ses

tempes jusqu'à la douleur. Sa casquette tomba dans la neige, il ne la releva point. Il voyait distinctement devant lui les yeux sombres, immobiles, fixes. Il se leva et, en pardessus mouillé, déboutonné, sans coiffure, il se dirigea vers la place de l’Arbate. Il y avait là les débris dispersés d’une barricade démolie; dans un coin pétillait un feu clair et joyeux. Près du bûcher des hommes, en capotes sombres, se chauffaient. Ils étaient nombreux. David, de nouveau, sentit le froid et ne comprenant ni où il se trouvait n1 quels étaient ces hommes, 1l alla droit à eux, vers le feu.

— Qui va là2

Il entendit l'appel rauque ; mais ne comprit point et pressa le pas. Quelque chose d’aigu, de dur, lui barra la route. Devant lui se dressait un soldat malingre, en bachelik qui lui cachait les oreilles, et de lourdes bottes couvertes de neige. La baïonnette en avant, il se penchait bas vers David, mais, se redressant aussitôt, comme à une revue, il s’écria d'une voix monotone :

— Ainsi dire, votre seigneurie, j'ai attrapé un youpin!

Quelques hommes, les mêmes bacheliks enroulés autour de la tête, en manteaux gris, entouraient David. Tous tenaient en main un fusil et tous le regardaient avec curiosité, sans se gêner. Un jeune offcier, au visage pâle et taciturne, un grain de beauté sur la joue, s’approcha, et, à son tour, avec malveillance, examina David des pieds à la tête. Le soldat répéta gaiement :

— C'est un youpin, votre seigneurie!

— Fouillez-le ! commanda l'officier.

Aussitôt, David sentit courir sur son corps, sur son dos, sur sa poitrine, sous ses aisselles, des mains étrangères, grossières. De leur attouchement, . il sentait encore plus de froid. Il se recroquevilla et enfouit son visage dans le col de son pardessus.

— Un révolver, votre seigneurie!

David ne se rendait pas compte de ce qui se passait avec lui. À ses oreilles, l'empêchant de penser et de comprendre, résonnait toujours ce cri de lièvre. David était fermement convaincu qu'on le fouillait ainsi par pur malentendu et que, sans nul doute, on le laisserait partir. Il ne pouvait pas croire que lui, un hemme libre, qui tout à l'heure marchait libre-

ment à Moscou et pouvait librement partir pour Pétersbourg ou l’étranger, que lui, David, serait retenu ici, à l’Arbate, par des gens inconnus, qui auraient le droit de faire de lui tout ce qui leur plairait. C'était jusqu’à tel point inepte et incompréhensible qu'il ne ressentait ni inquiétude ni peur et suivait avec indifférence les mains qui le fouillaient. Un des soldats, à moustache noire, le poussa légèrement avec la crosse,

— Eh bien! ouste! en route!

Quatre hommes armés, les visages indifférents comme celui du camarade qui faisait la garde dans l’antichambre de Slezkine, le conduisirent dans le haut de l'Arbate. Il marchait docilement, agitant les bras, à son habitude. Îl remarqua seulement maintenant qu'il avait perdu sa casquette. Ses cheveux blonds étaient mouillés. En marchant il pensait que sans casquette 1l est facile de s’enrhumer, et il tendait en vain sa mémoire affaiblie pour se rappeler où 1l avait perdu la sienne. Quand les soldats s’arrétèrent près d’un bâtiment d’État, sale, dansune petite rue quil ne connaissait pas, alors seulement il comprit qu'on l’'amenait au commissariat. Dans la salle froide, à l'odeur de caserne, deux gardiens se tenaient près de la porte; sur un banc somnolait un vieux brigadier, la poitrine barrée de médailles d'argent. Pendant quil allait prévenir, David examinait paresseusement la salle, Sous ses pieds, sur le parquet, s'étalait une mare noire de neige fondue.

Une minute après, le brigadier reparut. De nouveau, quelqu'un poussa David par l'épaule, Dans une pièce vaste, claire, aux vitres peintes en blanc, devant une table recouverte du tapis de drap rouge réglementaire, sous le portrait de l’empereur en uniforme de hussards, deux officiers étaient assis. [L'un d'eux, un gros colonel boufñ, aux longues moustaches blanches, écrivait quelque chose rapidement. L'autre, plus jeune, avec les aiguillettes d'aide de camp, parcourait des petits papiers roses. David se trouvait près de la porte, à côté de l'inspecteur de police, Dans la pièce il faisait chaud. Du bois crépitait dans la cheminée, David sentit avec plaisir ses doigts se dégourdir. Du temps passa avant que le colonel ne levât la tête. Enfin, en clignant les

yeux avec lassitude, il le regarda. L'aide de camp se pencha et, respectueusement, chuchota quelque chose.

Boris SAVINKOVv. 6

— Oui, ou... sans doute, sans doute, dit le colonel sans regarder l’aide de camp. Ets'adressant à Davidil lui demanda d'une voix sévère :

— C'est à toi ce revolver?

David ne répondit rien.

— C'est toi qui as tiré avec ce revolver? demanda le colonel en posant sur le browning sa main blanche chargée de bagues. Ton nom? Réponds quand Jj'interroge.

Mais, l’eût-l voulu, David n'avait déjà plus la force de répondre. Soudain, avec une précision impitoyable, avec cette certitude qui ne raisonne pas, qui exclut toute erreur, il avait compris qu'on ne le laisserait point partir, et que ce n'était pas un malentendu s'il était ici. Il avait compris que pour le colonel, pour l'aide de camp, pour les soldats qui l'avaient arrêté, pour le brigadier qui somnolait sur le banc, pour ces murs nus de caserne, 1l n'était plus un homme vivant, David Kohn, doué d’un âme belle et immortelle, mais qu'il était un numéro sans âme, un de ces hommes sans noms qu'on arrête par dizaines, qu'on pend, qu’on déporte en Sibérie, Il avait senti que le colonel ne comprendrait pas, ne pourrait ou ne voudrait comprendre que ce nétait pas de sa faute à lui si Moscou s'était révoltée, si on avait construit des barricades, si le gendarme Slezkine avait été tué. Il avait compris qu'on le jugerait et le condamnerait uniquement sur les pièces à conviction, sur de petites choses fausses et insignifiantes. Alors 1l se rappela qu'il avait tiré, dans la rue Meznitzkaia, et qu'on ne pouvait céler cela puisque le revolver était enfumé et que cinq balles manquaient dans le barillet, Et, s'étant rappelé cela, aussitôt 1] comprit, non par la raison mais par tout son faible corps glacé et las, qu'aujourd'hui, tout à l'heure, dans dix minutes, dans ce commissariat, dans ce bâtiment d’État, quelque chose de terrible allait se passer ; quelque chose qui ne doit et ne peut être, et qui sera plus terrible encore que le cri et la mort de Slezkine. Et, tout d'un coup, un petit frisson, qui allait toujours grandissant, fit trembler tout son corps. Il voulait réfréner ce frisson, mais sa mâchoire, qui ne lu obéissait plus, tremblait fort ; ses dents claquaient, ses doigts s'agitaient sur sa poitrine. L'aide de camp se pencha de nouveau vers le colonel, Celui-ci regarda encore une fois David et fit signe des yeux.

David ne comprit guère ce qu'il advint de lui après cela. Il ne pensait plus à retenir le frisson détestable et lâche. Comme dans un rêve, il se retrouva dans le vestibule; des soldats l'entouraient, [Il comprit qu'on le menait dans la cour. Les flocons de neige, les manteaux gris, les murs jaunes lézardés, le visage rasé de l'aide de camp, passèrent devant lui. Un spasme sec, chaud, lui serra la gorge. Il chancela, mais quelqu'un, par derrière, le soutint. Il était maintenant près du mur, les mains liées. À dix pas de lui se trouvait quelque chose qu'il ne pouvait distinguer. Cependant il comprit que c'étaient des soldats. A leur droite, tête penchée, se tenait un ofhcier; et, en cet instant, avec la rapidité de la foudre, il devint clair pour David que cette neige, ces fusils, ce morceau de ciel sombre, cet aide de camp rasé, que tout cela était précisément cette chose inconnue qu'on appelle la mort, dont :l avait eu peur toute sa vie. Le frisson cessa tout à coup. [Il leva la tête et, aussitôt, la baissa. Le neige qui tombait lui chatouillait les joues et emplissait ses yeux et ses cils. Il ne vit rien de plus. Un éclair jaunâtre.. et à la place où tout à l'heure se trouvait David gisait près du mur un corps misérable, inutile,

La neige ne cessait de tomber.

Depuis plusieurs jours la bataille se livrait dans les rues de Moscou et son issue restait incertaine. Aucune des forces adverses — ni le gouvernement ni les révolutionnaires — n'osait passer à l'offensive. Les quelques centaines d'ouvriers de Moscou, d'employés, d'étudiants, qui construisaient des barricades n'étaient en mesure ni de s'emparer de la ville chinoise “* Kitaï Gorod ” et du Kremlin, ni de forcer les troupes à mettre bas les armes. De leur côté les quelques régiments sur lesquels le gouvernement pouvait compter réprimaient la révolte mollement.

Moscou du commerce et des affaires, Moscou de la Bourse des

banques, des magasins, des boutiques, la ville de millions d'habitants, des marchands et des prêtres ne participait pas à la bataille. Elle attendait, comme étourdie, de quel côté passerait le pouvoir. Les troupes détruisaient et incendiaient les barricades abandonnées par les bandes révolutionnaires, mais, aux premiers coups, rentraient en désordre dans leurs casernes. À la place des barricades détruites les révolutionnaires en construisaient de nouvelles et les abandonnaient facilement, sans lutte, quand ils voyaient que les forces n'étaient pas égales.

À la fin de la semaine, le bruit courut à Moscou que la garde 1 impériale arrivait par le chemin de fer Nicolas, qui n'avait pas fait grève. Il devenait clair que l'insurrection isolée, sans force, incertaine, s'étemmdrait aussi rapidement qu'elle s'était enflammée. Mais ni les révolutionnaires qui mouraient sur les barricades, ni les employés et les commerçants, qui se cachaient de peur, ni les ministres qui envoyaient le régiment Semionovsky, ni les Sémionovlzy eux-mêmes ne voyaient cela. Il leur semblait que c'était tout Moscou, toute la Russie, qui se révoltait, et que l'incendie — la grande révolution victorieuse — ne pouvait être éteint qu'en épuisant les derniers moyens, qu'au prix de victimes innombrables,

Ainsi pensait Bolotov. Il se battait sans repos depuis bientôt deux . semaines. Sans attaquer, mais aussi sans éviter le choc avec les troupes, la compagnie de Volodia décrivait lentement un arc le long de la rue Sadovaia, à partir de Tchistyé Proudy, par les rues Sretenka, Dratchevka et Samotek, vers Presnia. Naturellement la bande, comme la bête devant le chasseur, reculait, devant le fort détachement des troupes, vers cette partie de Moscou entièrement aux mains des révolutionnaires. Les barricades abandonnées par elle et détruites par les cosaques étaient immédiatement rétablies par d’autres bandes. Celles-ci, comme celle de Volodia, erraient par Moscou sans but n1 plan. Tantôt, s'approchant du Kremlin, elles livraient bataille près des murs du couvent de la Passion, tantôt elles reculaient dans les quartiers excentriques de la ville. Durant ces journées, le nombre des révolutionnaires avait grandi, mais ce n'était point cet accroissement torrentiel, puissant, qui

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