‹ Ce qui ne fut pasChapitre 5 sur 22 · Nom donné aux hommes appartenant au régiment Semionovsky · texte numérisé non relu

Nom donné aux hommes appartenant au régiment Semionovsky

devait marquer la révolution du peuple. Volodia comptait maintenant dans sa bande une trentaine d'hommes, presque tous des ouvriers d'usine. Parmi eux se trouvait Pronka, le portier de Brysgalov, qui s'était afflié le premier jour de la révolte. Ce Pronka, un garçon au large visage réjoui, aux énormes poings velus, comprenait mal qui combattait et pourquoi. Si Bolotov lui eût parlé de la république, de la constituante, ou du socialisme, il se serait gratté la tête et la nuque en souriant et aurait répondu que ce n'était point son affaire et que les messieurs savent mieux ce qu'il faut. Mais, s'étant attaché par hasard à la bande, il ne pouvait plus la quitter. Les révolutionnaires, 1l le voyait, tuaient des autorités, et comme chaque autorité, de l'agent de police au ministre, lui semblait un mal contre nature, il estimait bonne et utile l’œuvre des révolutionnaires. En outre, c'était quelque chose de nonhabituel — par conséquent d’amusant, de “” curieux ”, comme il disait — d’errer dans Moscou déserte armé d’un revolver, de briser des clôtures vermoulues, de renverser des tramways, de scier des poteaux télégraphiques et des arbres, de chasser les cosaques, et, avec un long mauser, de faire peur aux braves marchandes de Khamovniki, Lefortovo- et Plustchikha. D'abord les révolutionnaires l'avaient regardé de côté, comme un intrus. Mais un jour Pronka, sur l’ordre de Volodia, se chargea de traverser la ligne des troupes de la rue Tverskaia et d'aller toucher au comit£ cinq cents roubles. Îl s’acquitta de cette mission et rapporta tout l’argent jusqu’au dernier kopek. Depuis ce jour, on le traitait en camarade, membre de droit de la compagnie.

Quand le bruit se répandit que la garde était envoyée de Pétersbourg à Moscou, seul Volodia comprit ce que cela signifiait. [Il comprit que l'insurrection était écrasée, que le régiment Sémionovsky balaierait sans peine les fragiles barricades et que sa victoire facile porterait un coup mortel à la révolution. Il résolut donc d'empêcher coûte que coûte le régiment Sémionovsky d'arriver à Moscou, et il ne voyait pour cela qu'un moyen : faire sauter la voie ferrée. Sans attendre aucune permission, sans demander conseil à personne, il se rendit pour ses fins à Tver, confiant le commandement non à Bolotov, mais à Serge.

Pendant cette semaine, Bolotov avait tellement changé qu Arsène

Ivanovitch ne l’eût sûrement pas reconnu. Il avait maigri; ses yeux bleus étaient cernés: ses joues pâles, non lavées, étaient couvertes d'un poil épais. Le pardessus ouaté, élégant, quil portait en arrivant à Pétersbourg, était en lambeaux depuis le premier jour, quand il avait fallu arracher des planches de la palissade de la cour de Brysgalov, traîner sur ses épaules des tonneaux vides et couper des fils téléphoniques. De plus, en pardessus 1l se sentait gêné et alourdi; 1l le remplaça par un paletot qu'il ceintura. Aux pieds il avait des chaussons. Pour la première fois il apprenait non par les conversations et les livres ce que c’est que l’émeute, les barricades, le meurtre et la mort; et, à son étonnement, il trouvait que c'était beaucoup plus simple et plus facile qu'on ne l'écrit dans les romans. En revanche c'était beaucoup plus terrible. Pour la première fois il apprenait aussi ce qu'on appelle ordinairement les privations, qui toujours lui semblaient pénibles et insupportables. Îl apprenait ce que c'est que de ne pas manger deux jours de suite, de ne pas se laver, de dormir tout habillé dans quelque hangar non chauffé, Cependant la sensation nouvelle de faim, de froid, de saleté, loin de le gêner, lui était même agréable, Avec un orgueil enfantin il examinait ses mains déchirées, durcies, et il avait plaisir à constater qu'il était comme tous, comme Vania, Constantin ou Pronka, et qu'il peut accomplir n'importe quel travail si grossier soit-il : couper du bois, porter de l’eau pour la barricade, ranimer le bûcher. Il remarquait avec plaisir que les révolutionnaires peu à peu s’habituaient à lui et cessaient de voir en lui un monsieur, un membre de ce comité insaisissable, dont les mains blanches ne connaissent pas le travail, et il tàchait de se rapprocher d'eux encore davantage. Ce n'était pas ce rapprochement artificiel qu'il connaissait bien, de l'agitateur vis-à-vis de ses disciples, ni ce lien superficiel, verbal, qui naît de la lecture clandestine des brochures et des causeries sur ‘* la situation de la classe ouvrière ”, sur ‘le despotisme ” et sur ‘ le programme d’Erfurth ”. Dans les cercles ouvriers, parmi les garçons de l'usine il se sentait comme un étranger qui s'impose, comme un maître d'école non invité, mais jamais comme un ami, comme un camarade, Îci, à Moscou, sur les barricades, quand tous supportaient également le pénible travail, avaient froid, faim,

affrontaient le danger, peu à peu s'effaçait cette position blessante, et, insensiblement pour lui-même, il devenait à l'égal de chaque autre membre, une partie indivisible de la compagnie de combat.

Durant les naïves premières journées de barricades :1l avait cru sincèrement que l'heure allait venir quand lui, le révolutionnaire expérimenté, André Bolotov, conduirait le peuple. Mais plus l’émeute grandissait, plus ses rêves orgueilleux lui paraissaient misérables, Il voyait qu'à Moscou il n'y avait pas de chefs, que si Volodia venait à périr, les barricades ne disparaîtraient pas, que la guerre fratricide, déchaïînée en dehors de Volodia, ne cesserait pas. Îl voyait que c'était ridicule et inutile de * conduire derrière soi le peuple ”, qu'on peut tenir pareil propos dans le comité, mais qu'ici, en pleine bataille des rues, ces pensées oisives sont sans importance mi force. Non seulement il comprenait cela, mais la réalité lui apprenait qu'il n’est pas de paroles capables de forcer des hommes à tuer s'ils ne le veulent pas; qu'il n'est point de pouvoir capable d'interdire de mourir à l’homme résolu de sacrifier sa vie.

Parmi les révolutionnaires de sa bande, trois avaient attiré son attention : Vassill Grigoritch Skedelsky, étudiant en pharmacie, que Bolotov avait pris en pitié pour ses épaules étroites, ses bras faibles, la couleur terreuse de ses joues creuses et son obéissance aveugle non seulement envers Volodia mais envers chacun des camarades, même Pronka; le serrurier Constantin, un garçon de dix-neuf ans, taché de son, aux cheveux bouclés, qui l’étonnait par sa bravoure sans limite, bien russe; et un tisserand âgé, Roman Alexéievitch qui parlait et tirait rarement, mais ne dépensant jamais ‘ en perte ” les munitions précieuses, et se fâchait contre Pronka parce que celui-ci tirait mal. Au signal de la retraite, Roman Alexéievitch quittait le dernier la barricade et, quelque violent que fût le feu, jamais il n'oubliait d'enlever le drapeau.

Bolotov n'aurait pu dire pourquoi, après le meurtre de Slezkine, 1l ne s'était pas séparé de Volodia, mais il savait qu'il le fallait ainsi, et qu'il eût été mal de quitter la compagnie. Ce lien du sang, qu'il avait connu à la première barricade, ce lien qui l’unissait non seulement à Volodia, mais à tout Moscou révolté, cette force qui l'avait conduit à la demeure de Slezkine, cette conscience de sa responsabilité, qui l'avait saisi cette

nuit, lui avaient inspiré cette décision. Mais malgré tout son désir il ne pouvait donner corps à cette décision, en comprendre la source cachée,

Le samedi, 9 décembre, la bande, sous le commandement de Serge, abandonna ses barricades de la rue Mioussy et se retira derrière les étangs de Presnia, en se défendant par une série de petites barricades dans les rues Proudovaia et Presnia. Par sa droite, la bande s’appuyait sur l'Observatoire, par sa gauche, sur l’église Saint-Jean. À l'arrière elle avait fortifié l'école municipale, une maison de deux étages, en barricadant les portes et les fenêtres, et y avait mis en faction des sentinelles. Les barricades de Mioussy furent occupées par une bande voisine composée d'étudiants de l’École d'architecture et de l'Université. Du côté de Mioussy arrivaient des coups de feu espacés.

— Hein! messieurs les étudiants tirent. remarqua Pronka en clignant les yeux et riant fort.

— Îl ny a pas à parler des autres, objecta sévèrement Constantin, qu monta sur la barricade planter le drapeau qui flotta au vent.

La journée était sans soleil et glaciale. La neige se soulevait en une poussière sèche et, en fines aiguilles, tournoyait dans l'air. Constantin piétina sur la barricade, sauta en bas, puis jeta un regard sur le monticule de glace roide et glissant; et, admirant avec orgueil son ouvrage, il dit :

— C'est bien. Îl n'y a pas de canon terrible pour une grenouille.

À cinquante pas de la barricade, près du perron de l’école municipale, les révolutionnaires avaient allumé un bûcher. Seules les sentinelles restaient près de la barricade. Pronka allait et venait sur la crête, mélancoliquement. ÎI s’arrêtait de temps en temps et, avec une envie non dissimulée, regardait la flamme qui pétillait. Soudain, il dressa l'oreille, se tourna face à la rue Proudovaia, resta quelques secondes immobile, puis s écria gaiement :

— [La cosaquaille est arrivée !.…

Bolotov était déjà habitué à ces alertes fréquentes et brèves. Il se dressa sur ses jambes et, tirant son revolver chargé, courut à la barri-

cade. Pronka était déjà en bas: soulevé sur la pointe des pieds, d’une main s’accrochant à la barricade, de l’autre il indiquait le lointain. Dans la rue Konuchkovskaia, derrière les étangs, s'avançaient les dragons, qu'on distinguait nettement de la barricade. Ils étaient à cheval, en | capotes d'un gris sale, les fusils en joue. Ils approchaient lentement. Bolotov se mit à les compter. Par rangs de trois ils contournaient les étangs et, au petit trot, se dirigeaient vers l'Observatoire. Îls étaient quatre-vingt-seize.

— Ils ne sont plus qu'à deux cents pas, remarqua Vania en clignant les yeux. On ferait bien de leur tirer dessus.

— Qu'ils viennent encore plus près, objecta sombrement Roman Alexéievitch, qui toussa de sa toux sèche de poitrinaire.

— Voilà... regarde. regarde... sa seigneurie... Monsieur l'officier. rit de nouveau Prorka en indiquant du doigt un officier sur un cheval noir qui, se séparant de ses hommes, s’avançait seul dans | la rue.

— Ah mon Dieu! quel brave! Serge Vassiiévitch, permettez de tirer? demanda:t-il à Serge, en souriant.

Serge ne répondit pas. Îl regardait attentivement les dragons, qui, ‘ayant contourné les étangs, maintenant mettaient pied à terre. Pronka | hocha impatiemment la tête.

| — Serge Vassiiévitch, je vous jure que c’est le bon moment... Bolotov regardait par-dessus l'épaule de Pronka. Il lui semblait à lui aussi qu'il n'y avait pas une minute à perdre, que.le moment était propice d'ouvrir le feu, précisément pendant que les dragons descendaient ide cheval. Mais Serge se taisait, comme pour éprouver la discipline de sa compagnie. Enfin, sans enthousiasme, il command :

— Une! deux! Feu!

Il n'avait pas prononcé le dernier mot que Pronka et Constantin, devinant son autorisation, tiraient en même temps. Aussitôt, l’un après l'autre, crépitèrent tous les revolvers et les fusils de la bande. Bolotov tira aussi. Îl avait choisi pour cible un sergent moustachu, roux, le premier du premier rang; et longuement, soigneusement, il visa. Il ne pensait pas qu'il visait un homme. À ce moment le sergent n’était pour

lui ni un homme ni même un ennemi: c'était un objet inanimé, une cible, sur laquelle 1] devait tirer et qu'il ne devait pas manquer. Quand enfin il abaissa la gâchette et que la fumée se fut dissipée, il vit que les dragons enfourchaient hâtivement leurs chevaux et que le sergent n'était pas blessé, Remis en selle, en se poussant, les rangs en désordre, au galop, les dragons rebroussaient chemin. Toute la bande tirait sur eux, mais des coups trop courts, qui ne les atteignaient pas.

Sur la neige battue, piétinée par les sabots, deux corps humains gisaient près d'un beau cheval noir, qui, dressant la tête, sautillait sur trois jambes et plait étrangement la quatrième, de devant, blessée au-dessus du genou.

Constantin s'écria triomphalement :

— Frères! L'officier est tué! Je vous jure! J'irai le voir...

Rapidement il franchit la barricade et, sans se soucier des dragons,

qui s'étaient arrêtés derrière les étangs de Presnia, sans hâte, il marcha vers le cadavre du soldat. Pronka, penché au-dessus de la barricade :

lui cria de sa voix aiguë, effrayée:

— Constantin! Retourne. Retourne..

Bolotov se dirigea vers le bûcher.

La soirée fut calme. Les dragons n'attaquaient plus la barricade, : La bande s'en fut, pour la nuit, à l'école municipale et s'installa dans :

les classes. Dans une salle froide, non peinte, couchés sur le sol, entre les bancs, les révolutionnaires ronflaient. L'air était suffocant. Une lampe vacillante puait le pétrole; ça sentait le mauvais tabac, la sueur, la peau de mouton mouillée des paletots dans lesquels dormaient ces hommes. Bolotov ne pouvait s'endormir. À deux heures du matin, ny tenant plus, il se leva et, enjambant ses compagnons, il sortit dehors. Vers le matin la gelée s'était épaissie. Le ciel était étoilé; la Grande Ourse, fortement inclinée vers l'orient, penchait sa queue d'étoiles. Sur

le rempart sombre de la barricade se figeait une ombre également sombre et immobile. C'était Constantin qui veillait, Le bûcher achevait de se consumer, mais la flamme vacillante, bleue, sans céder, continuait à lutter contre la nuit. Près du bûcher, les bras enlaçant les genoux, Serge se tenait à croupeton, les yeux rivés sur les charbons rouges. La flamme, en s avivant, éclairait ses bras et ses bottes grossières, goudronnées. Les épaules, la poitrine, le visage, les cheveux blonds, tout était noir et plongé dans les ténèbres. Bolotov s’approcha de lui. Serge, sans mot dire, se recula, et aussitôt, comme par quelque magie, disparut dans le noir. Près du bûcher, on avait chaud au visage et aux pieds, mais le dos et la nuque gelaient, Bolotoy jeta sa cigarette presque achevée et dit:

— Voia, Serge, ce que je ne comprends point... On nous fusille, on nous pend, on nous étouffe... Bon. Nous pendons, nous étouffons, nous tuons. Bon. Mais pourquoi suis-je un héros si je tue Slezkine et est-il, lui, une crapule et un bandit s’il me pend? C’est la même sauvagerie, L'un des deux : ou l’on ne peut pas tuer, alors nous, Slezkine et moi, nous violons la loi; ou l’on peut tuer, alors lui et moi ne sommes ni des lhéros ni des bandits, mais tout simplement des hommes, des adversaires. Volodia dit que tout cela c'est de la sentimentalité, — continuait à réfléchir à haute voix, Bolotov — et qu’à la guerre il faut tuer sans pitié : à la guerre comme à la guerre... Eh bien, sans doute, il le faut. et nous (tuons. Mais dites-moi, pouvez-vous admettre que ce Slezkine, que nous ‘avons tué, obéissait en nous persécutant non à l'esprit de lucre mais à ses convictions >... Admettez-vous qu'il considérait comme un devoir de lutter contre nous, non pour lui, mais pour le peuple, précisément pour le peuple, sans doute étant en cela dans l'erreur? Admettez-vous cela 2 Oui... c'est toujours possible. Sur des milliers de Slezkine, il peut s'en trouver un pareil? Cela peut arriver? Oui? Mais alors quelle différence : y a-t-l entre lui et moi Et pourquoi lui estil un bandit? Selon moi ou l’on peut tuer, ou l’on ne peut pas tuer...

De la barricade descendit Constantin, qu'on ne voyait pas dans l'obscurité, mais que, pour un moment, le bûcher éclaira d’une lumière rouge vif, quand, en baïllant, il passa devant. Serge, l’accompagnant distraitement du regard, lui demanda:

— Qu'as-tu, Constantin?

— La relève, Serge Vassiiévitch.

— La relève?

— Parfaitement, la relève.

— Combien de fois t'ai-je dit, remarqua Serge, avec dépit, que tu n'as pas le droit de quitter la barricade sans autorisation. À qui le tour, maintenant ?

— À Roman Alexéievitch.

Sur le perron Roman Alexéievich toussotait sourdement. Grand, voûté, maigre, dans la nuit il ressemblait à un oiseau tropical aux longues pattes. On entendait grincer dans ses mains le mauser.

— Roman Alexéievitch! l'appela doucement Serge.

— Quoi ?

— Vous auriez mieux fait de dormir. Moi, je veille, cela suffit.

— Que dites-vous ? Serait-il possible. Du reste ça ne me coûte pas. .

En toussotant et ahanant, à grand peine il monta sur le rempart et , longtemps se démena dans la neige. Quand tout fut redevenu calme, Serge hocha la tête :

— Ïl est au bord de la tombe... quelle pitié... |

Bolotov était contrarié que le fil de ses pensées, qui lui semblaient importantes et profondes, eût été si brutalement rompu. Mais après un moment de silence, il le renoua.

— Alors, il ne faut pas 2... On ne peut pas? Alors, où est la loi? | Dans le programme du parti? Chez Marx ? Chez Engels ? Chez Kant? : Tout cela des blagues, chuchota-t-1l ému ; ni Marx, ni Engels, ni Kant : n'ont jamais tué personne... Alors ils ne savent pas, ils ne peuvent pas : savoir ce que je sais, moi, ce que vous savez, ce que sait Volodia. Ils auront beau écrire n'importe quoi ils ignoreront toujours si l'on peut tuer ou non. Ce n'est pas comme nous, comme ceux qui ont tué. Moi je sais, Je sais, sûrement, qu'il n'était pas possible de tuer Slezkine, quel qu'il fût, quel que je sois, moi, et quoi que je pense de lu...

A mesure que Bolotov parlait ses pensées, il s’étonnait de plus en plus de la hardiesse de ses questions. Les pensées impuissantes, avares, nées en cette malheureuse nuit, jamais encore ne s'étaient cristallisées

en paroles, comme maintenant ; et quand il les eut exprimées à haute voix, 1l en ressentit de l'épouvante. Il sentait qu'il se trompait, mais ne pouvait comprendre où était l'erreur.

— Et nous l'avons tué... termina-t-il avec angoisse.

— On ne pouvait pas tuer Slezkine.. Bon... fit Serge, d’un ton ennuyé, comme à demi rêvant. Et le dragon, est-ce qu'on pouvait le tuer 2

— Le dragon?

— Oui, le dragon. Pourquoi ne parlez-vous que de Slezkine 2

— Le dragon aussi, on ne pouvait pas le tuer.

— Vraiment, on ne pouvait pas. Mais vous l'avez tué comme une mouche, et votre conscience se tait. Qui a tué, hier, cet officier ? Vous? Moi? Constantin ? Pourquoi cette mort ne vous émeut-elle pas ? Cet officier n'était en rien coupable : il exécutait un ordre, Alors, pourquoi ? continuait Serge d'une voie défaite, nouvelle pour Bolotov. — Peut-être parce que nous avons tiré tous et quon ne peut savoir au juste quelle balle l'a tué ? Ou parce que l'officier n'a pas crié, ou que, du moins, nous ne l'avons pas entendu ? Vous dites: on ne peut pas. Peut-être, en effet, pensez-vous ainsi... Mais la mort du dragon, vous ne Ja sentez pas. Vous n'avez pas vu sa mort ; pour vous, tout simplement il est tombé de sa selle. tandis que la femme de Slezkine sanglotait….

— Vous avez raison, dit pensif Bolotov.

Il ne s'étonnait point non seulement que Serge devinât ses pensées, mais encore quil les discutät..

— Oui, je ne comprends rien. Vous savez, autrefois, avant qu'il me | soit arrivé de tuer, je pensais que c'était une affaire toute simple: le | parti ordonnera de tuer, je tuerai, et celui qui tue est un héros: il sacrifie sa vie. Longtemps j'ai pensé ainsi. Mais maintenant, je vois que c'est un mensonge. On ne peut pas, il ne faut pas tuer. Expliquez-moi.. Je ne comprends pas.

__ — Expliquer, sourit amèrement Serge. Le puis-je? Est-ce que je sais. Est-ce que nous pouvons savoir. Je ne sais qu’une chose : si tu t'engages, va jusqu au bout, ou alors ne va pas du tout. Je sais encore, ajouta-t-il plus bas, que ‘” celui qui lèvera l'épée périra par l'épée... ”

La porte du perron grinça plaintivement, Vania s’approcha lentement

du bûcher. Il enfonça sa main jusque dans la flamme et, levant ses |; yeux étroits de Kalmouk, regarda le ciel. |

— Vous ne pouvez pas dormir ? demanda Serge. |

— Non. Pas de sommeil, répondit Vania en baïllant, et se signant | sur les lèvres. — Il est probablement cinq heures passées. Que d'étoiles ! | — Ïl s’assit sur la neige et se mit à rouler une cigarette. — C'est de la | gelée. Constantin est allé regarder l'officier qu'on a tué, dit-il en prenant |}: avec ses doigts un petit charbon enflammé. Il dit quil est blanc: tout |! lait et sang. Il s'est engraissé, le fainéant !.. La balle a dû traverser le |p cœur, Un chien !.. ajouta-t-1l avec colère.

— Vous voyez, dit Bolotov — indiquant de la tête Vania — pour lui, il n’y a même pas de question : ‘ Il s’est engraissé.. Un chien. ” et /r c'est tout. E

La lune éclairait, À l'Orient parurent des traïnées blanches, pâles, | grisâtres ; les étoiles s’obscurcirent et disparurent bientôt. Le bûcher con- |k sumé jeta une dernière flamme. Un petit tas de charbons ardents éclai- ||: rait la neige fondue en demi-cercle, la terre noire, gelée, et le visage

de Serge, immobile comme une statue de pierre. Al — Un chien, n'est-ce pas! baïlla Vania. 4.

— Non, pas un chien, Vania, un homme. n

— Sûr, un homme... comment donc... Quoi ? Est-ce que nous sommes (lo là pour les regarder ? | — Mais c'est un péché, Vania.

yeux. Dis ic que faire? Le vin est tiré il faut le boire. Et les péchés, Dieu saura les discerner. |

— Dieu ?

— Je ne veux pas m'amuser à ces boniments ! s’écria soudain Vania, s’emportant et rougissant. Je ne sais qu'une chose: pour la terre et la hberté ! répéta-t-1l tranquillement. Puis, s'adressant à Serge : — Eh bien, Serge Vassiliévitch, ne savez-vous pas quand Vladimir [vanovitch reviendra ?

Serge ne répondit rien. Il tourna la tête dans la direction de la rue, Proudovaia et écouta attentivement. Dans le crépuscule du matin tout \y:

paraissait gris : les visages, les bonnets, les paletots, les bottes. Sur la barricade Roman Alexéievitch toussa et se remua lourdement. On le vit se soulever, poser sa large paume sous son oreille et s’immobiliser. L’aube grise et froide de décembre se levait. Dans l'air transparent, limpide et glacé, chaque son résonnait, haut et long. Quelque part, loin, au delà des étangs de Presnia, on entendit comme un bruit de roues. Bolotov tressaillitt Une minute après on percevait distinctement le piétinement des sabots sur la neige et le cliquetis de l'acier. Vania, le premier, comprit.

— L'artillerie, Serge Vassihiévitch !

De l'école accourut Constantin, endormi, bouffi de sommeil. Mystérieusement et rapidement lu et Serge chuchotèrent quelque chose. Ensuite, en hésitant, il s’'approcha de la barricade, réfléchit, puis, soudain, emjamba lestement le rempart et, sans bruit, se glissa rapidement le long des maisons. La compagnie, le front soucieux, tremblante dans { l'air froid, s'assemblait autour de Serge.

{ — Ce sont les soldats de la garde, les Sémionovtzy, dit à haute voix ‘Vania.

: Alors, Volodia a péri ”, pensa soudain Bolotov, et, pour la première fois depuis toute cette semaine, il eut peur. Il ne se rendait pas } compte ce que signifiait les Sémionovtzy, mais il eut la perception vague que tout ce qui s'était passé jusqu à présent n'était pas le plus pénible, et que le plus terrible, le plus sanglant était à venir. Il lui semblait, maintenant, qu'autour, ce n'était pas Moscou révoltée, vivant avec lui d'une même vie, Moscou renaissante, mais un amas de misérables ruines, un désert incendié. [Il comprit que Pétersbourg avait trahi : que l'insurrection de Moscou était abandonnée à ses faibles forces : que la compagnie et lui étaient délaissés du parti, délaissés de toute la Russie. Mais dès qu'il eut comprit cela un sentiment d’orgueil et de colère l’envahit, * Nous ne nous rendrons pas! ” pensatil, et HMaussitôt toutes ses pensées sur le meurtre, la mort de Slezkine et du dragon, lui parurent insignifiantes et vides. ‘* Est-ce que nous pouvons glsavoir ? ” se rappelait:l les paroles de Serge qui l'avaient frappé. Et tlquand, dix minutes après, Constantin, tout ému, revint et, d’une voix ]

basse, entrecoupée, raconta que la rue Povarskaia était pleine d’infanterie et d'artillerie, Bolotov l’écoutait déjà, sans émoi. ‘ Si tu vas, il faut aller jusqu'au bout ”, se rappelait:il encore. Et il ne sentait plus la peur; mais la certitude de cette fin prématurée, glorieuse, lui était douce.

Quand le soleil se leva et que ses rayons roses et froids brillèrent sur la neige blanche, Bolotov aperçut derrière les étangs de Presnia, à la place ou la veille se tenaient les dragons, deux canons. Le soleil se reflétait sur leurs tubes brillants et leurs roues cerclées d'acier. Dans la' rue Proudovaia il n’y avait personne ; tous les volets étaient fermés ; mais: dans la maison de plusieurs étages du marchand Tchijov, qui avait un: débit au rez-de-chaussée, aux fenêtres paraissaient des bonnets de sol-' dats et brillaient des baïonnettes. Bolotov comprit que cette fois il ny. aurait point de quartier. Nous ne nous rendrons pes! ” se répéta-t-il! en serrant les dents, et il regarda la compagnie en attente, troublée et silencieuse. Chez tous, même Pronka, les visages étaient mornes et sivères. Seul, Serge était comme toujours. À sa démarche mesurée, sa: voix calme, on pouvait penser qu'il avait tout prévu d'avance, qu'il ne pouvait arriver rien de terrible et que, sans aucun doute, les troupes seraient battues. ‘ Un vrai Kuroki! ” pensa Bolotoy avec admiration. Il ne regrettait plus que ce ne fût pas lui, membre du comité, révolutionnaire très connu, aimé de tout le parti, qui commandât sur la barricade mais cet adolescent déserteur, l'inconnu Serge, auquel obéissait la compagnie dévouée, à commencer par Pronka jusqu'à l'impénétrable Roman Alexéievitch.

Les servants se démenaient autour des pièces. Un artificier, engagé volontaire, éclairé des rayons obliques du matin, agitait la main en donnant des ordres. Il se tenait à droite, un peu en arrière des canons, près des portes barricadées du débit. À côté de lui brillaient au soleil

les boutons dorés d'un manteau d'officier. Un lieutenant de haute taille, élégant, examinait la bande des révolutionnaires à travers ses jumelles. Constantin, ajustant rapidement son mauser, tira. Un coup sec, isolé, traversa le silence du matin. Bolotov vit nettement la balle s’écraser sur le mur sans toucher l'artificier, faisant tomber des morceaux de brique rouge. Il vit aussi le lieutenant abaisser avec calme ses jumelles et aller examiner avec curiosité les débris, C'était étrange de voir ces hommes tranquillement occupés à leur besogne. On ne pouvait croire que cet élégant officier, ce volontaire au bon visage eussent le désir de tuer, et peut-être le tueraient, lui, Bolotov, et que leur tâche ne consistât qu à tirer le canon sur des gens presque sans armes. “ Tireront-ils ? ” Bolotov visa : Oui, sans doute, ils tueront ”. Sans le remarquer il pressa la gâchette, mais au choc violent qu'il ressentit à l'épaule, au son qui s’éloignait, il comprit qu'il avait tiré. L'artificier et l'officier étaient côte à côte comme auparavant.

— Ne discute pas avec Dieu, fit d'un ton moqueur Vania. Serge Vassihévitch, qu'est-ce que nous attendons ?

Serge hocha silencieusement la tête.

Dans l'air glacial éclatèrent des coups inégaux, des sons différents, grêles. Pronka tirait le dernier, à part des autres. Il trait les yeux fermés, et l'air effaré comme s'il devait plonger dans l’eau froide. Bolotoy sourit tant était méconnaissable son visage rond aux pommettes saillantes, toujours insouciant, maintenant transfiguré par la peur. Cette fois l’artificier tomba : mais la fumée n'était pas encore dissipée sur la barricade, qu'un nuage blanc, en vague, se soulevait du canon et restait immobile dans l'air glacé. Le premier shrapnell avertisseur siffla au-dessus de la tête de Bolotov. Ne comprenant pas la menace de ce son, qu'il n'avait encore Jamais entendu, Pronka, et après lui Vassili Grigoritch, comme au commandement, tombèrent sur la neige.

— Qu'est-ce que vous saluez ? Est-ce que ce sont vos connaissances ? dit rudement Constantin.

Ensuite il arriva quelque chose que Bolotov n'aurait jamais pu croire, s'il n'en avait été témoin. Ni un de ces chocs cruels avec les troupes, ni une de ces attaques de cavalerie, que la bande repoussait journelle-

Boris SAviINKkov. 7

ment, ne rappelaient même de loin ces minutes longues et lentes qui couraient rapidement. Bolotov était habitué à voir après les premières salves les troupes abandonner leurs morts et reculer en désordre vers leurs casernes. Il avait vu cela la veille encore. Sans doute il se rendait compte que le feu des revolvers était un jouet, que la bande était impuissante à lutter et que l'artillerie balayerait la barricade ; toutefois, au fond de son Âme, 1l pensait que les Semionovtzy reculeraient. Il ne pouvait croire que tous les efforts, tous les sacrifices, toutes les nuits sans sommeil fussent inutiles, que la révolte était écrasée, que Moscou était, de nouveau, aux mains de l'armée. Il ne pouvait croire que le parti ne viendrait pas à leur secours, que Pétersbourg, effectivement, les avait trahis. Et ce qui était clair la veille déjà, maintenant, dans ce matin d'hiver, devant la gueule hurlante des canons, lui paraissait une injustice et un formidable mensonge. ‘ Ils reculeront.. reculeront... ” se répétait-il avec conviction, en sentant la colère s’éveiller et, de nouveau, renaître l'espoir irréalisable.

Un quart d'heure déjà s'était écoulé et c'étaient encore les mêmes déclics des fusils, les mêmes sifflements des obus, les mêmes éclatements des shrapnels. Le second coup frappa à moins de dix pas. Son explosion souleva la glace ; le toit d'un wagon renversé fut arraché, et les feuilles de tôle, jetées en travers de la barricade, furent tordues. Au troisième coup, un des révolutionnaires, qui se tenait en sentinelle, l'ouvrier Leizer, un juif aux cheveux noirs bouclés, que Bolotoy avait remarqué chez Slezkine, poussa un Oh! jeta son revolver, se prit la poitrine à deux mains, s'éloigna lentement de ses compagnons, puis s'arrêta, comme s'il réfléchissait à quelque chose et 1l ne tomba pas mais se coucha, le visage dans la neige. De sa bouche sortait un sang rouge, épais. Bientôt toute la rue, la barricade, la compagnie, les étangs de Presnia, le débit, les canons, tout était enveloppé d'une fumée d'un blanc sale,

Bolotoy, entendant le bruit ininterrompu des balles, voyant devant lui le rideau de fumée Âcre, tirait déjà sans viser, stupidement, et ne sentait même pas la fatigue. Il lui passa en tête qu'il serait tué, et, aussitôt, une indifférence morne et pénible l'envahit, Il ne pensait plus à la révo-

lution. C'était sans importance que Pétersbourg se révoltât ou non. C'était sans importance que Moscou fût prise par les troupes ou non. Une seule chose était importante : il savait qu'il était obligé de tirer, de ne pas quitter la barricade, de défendre jusqu'au bout, jusqu’à la dernière minute, le drapeau du parti. Mais il n'osait pas regarder autour de lui. Les chutes sourdes des corps, les gémissements étouffés et sanglotants, lui révélaient qu'il y avait beaucoup de blessés et de tués dans la compagnie, et 1l avait peur, s'il regardait, de ne pouvoir supporter ce spectacle et de s'enfuir sans se retourner. Son mauser s’échauffait et l'acier lui brülait la main. Mais il ne sentait pas le mal, et, sans pitié, tirait ses dernières cartouches. Soudain. au déclic court et fréquent des fusils, à l'éclatement sonore des coups de canons, s’ajouta un son nouveau, également court et fréquent, mais plus net et plus rapide.

— Mes aïeux! La mitrailleuse!” s’écria d’une voix désespérée Pronka, et, rejetant loin de lui son revolver, il tomba de tout son long dans la neige. Bolotov le regardait tmidement de côté. Il était allongé, le visage enfoui dans la neige, son bonnet sur ses sourcils. En dessous de son bonnet saillait sa nuque forte, rasée. Bolotov se dit que Pronka avait été tué net. Mais Pronka remua et le tirant par sa ceinture:

— Couchez-vous.. dit:l, en un murmure étranglé.

— Tues blessé? demanda Bolotov.

Pronka souleva sa tête ébouriffée et la remua. Ses lèvres tremblaient. A sa droite Vania, les sourcils froncés, couvert de fumée, appuyé contre la barricade, tirait. Il se détourna aux paroles de Bolotoy et, ayant examiné attentivement Pronka, le poussa d’un coup de pied dans le côté.

— Il n'est pas blessé... Ah, fils de chien! Mais lève-toi, lève-toi donc, crapule !

Pronka, prudemment, se leva, se mit à genoux et, de son doigt sale, calleux, sans mot dire indiqua à Bolotov, un tas noir, mouillé, informe, qui gisait à côté de lui. Bolotov se pencha. Il vit des morceaux de vêtements, des jambes ensanglantées, des souliers noirs, à lacets, et, sur la neige fondue, une flaque grise. Au bonnet d’astrakan et au lorgnon d'écaille brisé 1l comprit que c'était Vassill Grigoritch. Il n’en fut ni effrayé ni même étonné. Maintenant il lui semblait que cela devait être

ainsi, qu'il n'y avait rien de terrible dans le fait qu'un membre de la compagnie était tué.

Vania s'était remis à tirer. Bolotov, contournant Pronka, s’approcha de lui. À travers les nuages de fumée qui se dispersaient, 1l aperçut la rue qu'il connaissait et, sur l'emplacement connu, près du débit de la maison Tchijov, les mêmes canons, et à côté, le même officier élégant. Bolotov visa rapidement l'officier, mais quelqu'un, par derrière, le frappa sur l'épaule.

— Bolotov, vous n’entendez pas? La retraite. criait à son oreille Serge.

Entre l’école et la barricade détruite, il y avait de quinze à vingt sagènes. Sur cet espace la neige était labourée profondément par les shrapnels et sillonnée par les balles des soldats. Il fallait traverser cet espace. Pronka, toujours sur les genoux, se protégeant par un débris de rempart, regarda alentour, puis le premier, le corps courbé, la tête jusqu'aux pieds, en zigzaguant, 1l courut vers le perron; mais 1l était loin de l’atteindre quand, agitant faiblement le bras, il tomba sur le dos dans la neige. La bande qui, sans mot dire, suivait sa course, hésitait. Après Pronka, ce fut Constantin qui se décida à courir et atteignit neureusement la porte, derrière laquelle il disparut; puis Vania y arriva en rampant. Bolotov et Serge continuaient à tirer. Se comprenant sans paroles ils avaient résolu de ne pas partir avant que toute la bande ne {ät réunie dans l’école. Quand le dernier révolutionnaire eut franchi le perron, Bolotov, sentant tous les yeux fixés sur lui, se redressa et, lentement, exprès, se mit en route. Son cœur battait. Ces quinze sagènes lui paraissaient plus longues que quinze verstes ; mais pas une fois il n'eut l'envie de fuir, comme si, en effet il ne tenait point à la vie.

Beaucoup plus tard, quand il se rappelait cette minute, 1l ne pouvait s'expliquer si c'était du courage, le mépris tranquille du danger, ou cette indifférence naïve, quand la mort n'est pas terrible uniquement parce qu'inévitable. En haut du perron il se retourna. La fumée épaisse, maintenant bleuâtre, voilait encore la rue. Sur les débris de la barricade détruite flottait au bout d'un bâton un lambeau d'étoffe rouge. Près de là se démenait un homme long, voûté, Bolotoy reconnut Roman

Alexéievitch. Ayant saisi le drapeau, Roman Alexéievitch, gauchement, comme un vieillard, sauta en bas. Mais aussitôt, comme Pronka, il leva étrangement le bras et tomba de tout son long sur la neige. Le lambeau d’étoffe rouge restait couché sur la neige blanche.

Soudain, de la bande morne, ramassée en tas, diminuée des deux tiers, se détacha Constantin. Agitant les épaules, comme s'il était sous la pluie, et enjambant les corps couchés sur la route, il courut vers Roman Alexéievitch. Bolotov le vit se pencher sur le drapeau et le lever haut, au-dessus de sa tête. “Il n’arrivera pas ”, pensa avec indifférence Bolotov. Mais Constantin, serrant l'étoffe rouge contre sa poitrine, déjà gravissait le perron.

Un vent froid soufflait et la fumée commençait à se dissiper. A l'autre extrémité de la rue les capotes grises des soldats se traînaient entre les maisons et, lentement, comme une chaîne ininterrompue, s’avançaient vers la barricade abandonnée. Dépassant la barricade, avant d'arriver à l'école, subitement ils s'arrêtèrent. Bolotoy leva son mauser et visa.

— Ne tirez pas!

Serge lui retint la main. Bolotov vit alors Vania, le visage enthousiaste et colère, de l'effroi dans ses yeux de Kalmouk, le corps projeté très en avant, hors de la fenêtre, soulever au-dessus de sa tête une boîte qui brillait au soleil, et la lancer avec force sur la troupe. Aussitôt couvrant le tonnerre des canons, un bruit assourdissant éclata. Une colonne étroite et haute de fumée jaunâtre s’éleva du sol. Quand cette fumée disparut, sur le sol gisaient épars des fusils, des capotes, des bonnets, des corps humains déchiquetés, méconnaissables. Sur les pierres émiettées coulaient des taches rouge sombre. Trois dizaines de soldats fuyaient en désordre dans la rue. Les révolutionnaires se taisaient. Les coups de revolver étaient encore plus fréquents.

Bolotoy n'aurait pu dire la durée de cette fusillade: il avait perdu la notion du temps. Toujours la même pensée aiguë, toujours le même désir obstiné, étrangers à sa volonté et à sa raison, le possédaient tout entier, [| ne se demandait pas s'il fallait fuir ou non, si loin de lui était l'idée du salut, jusqu'à tel point était clair pour lui qu'il mourrait ici,

dans cette école, sous ce drapeau rouge déchiqueté. Comme dans un brouillard il se rappelait ensuite qu'il avait tiré tant qu'il avait eu des cartouches, que les balles, sans interruption, frappaient avec bruit les tables, les murs, les portes: qu'il y avait une odeur de poudre et qu'il était difcile de respirer. Il se rappelait aussi que, caché dans l'embrasure d'une fenêtre, il avait visé encore une fois l'officier d'artillerie; que derrière son dos, quelque chose avait fait: Hou! avait tremblé et d'un coup, l'avait jeté à terre. Quand :ïl se releva la chambre était remplie d'ondes d’un blanc bleuâtre, et il comprit qu'un shrapnell avait éclaté. Il se rappelait encore l’embrasement de l’école, la difficulté qu'on avait à respirer et les vigoureuses langues jaunes qui couraient sur les murs. Enfin il se rappelait comment Serge l'avait saisi par le bras, et comment ensemble avec Constantin et Vania, blancs comme la neige et des rigoles rouges sur les joues, ils avaient couru, enjambant les marches de l'escalier en feu, plein de fumée âcre. En bas, la cour de l'école, déserte et paisible, était inondée de soleil. Mais Bolotov ne pouvait se rappeler comment ils avaient escaladé le mur de pierre et avaient gagné les rues lointaines, ni comment le soir ils se trouvèrent hors de Moscou,

dans le bois de Sokolniki.

Michel passa l'été à la campagne. A la fin d'août, quand les jeunes bouleaux, touchés par les premiers froids du matin, se mirent à jaunir, et que les champs de sarrazin devinrent rouges, il commença ses préparatifs pour aller à Pétersbourg, à l'Université.

Depuis deux semaines, une petite pluie fine d'automne tombait sans répit. Quand elle cessait et qu'à travers les nuages se montrait le soleil chaud, l'air s'imprégnait tout à coup d'une fraicheur transparente et humide, et sur les champs nus s’argentaient les cheveux fins des toiles d'araignées. La forêt avait changé d'aspect depuis longtemps. Sur les

talus et entre les arbres, se fanaient les feuilles mortes pourries et parfumées. Les oiseaux s'étaient tu. Parfois le vent se soulevait, ployant les branches nues et détachant les feuilles jaunies. Dans le verger et le potager, au rouge des pommes se mêlaient le vert clair des choux et le jaune des concombres. Ça sentait le houblon, le fenouil et la menthe. Les chemins étaient noyés dans un jus noir, profond, et les chevaux patients, en soufflant, tiraient avec effort le lourd tarentass du grandpère. C'était l'automne prévu mais qui, déjà entamé, disait son adieu.

Michel s'était ennuyé tout l'été. Il s’imaginait que son devoir l'appelait à Pétersbourg, que sa présence était nécessaire à André, qu'il arriverait trop tard pour se battre sur les barricades, et que chaque jour passé ici, dans ce trou lointain, était perdu pour lui sans rémission. Il éprouvait le sentiment triste de l'oisiveté forcée. Chaque jour son impatience grandissait. Il évitait maintenant les interrogatoires ennuyeux de sa mère, les conversations avec sa sœur, les discussions agaçantes et inutiles avec son père. Mais ce fut seulement dans les premiers jours de septembre que Nicolas Stépanovitch donna son consentement à son départ pour Pétersbourg.

Ce jour-là, Michel se leva à l'aube, et aussitôt courut à l'écurie rappeler à Tikhone qu'il était temps d'atteler. La nuit il avait plu: des morceaux de nuages déchirés couraient sur le ciel; les bouleaux demi-nus penchaient sans force leurs branches mouillées.! Michel, en pataugeant dans la boue liquide, et sautant à travers les flaques, passa dans la cour des écuries. Tikhone n'était pas la; ça sentait fort le fumier de cheval, la sciure et la paille. Au bruit de ses pas légers, Goloubka tourna sa tête sculpturale et jeta de côté son œil noir brillant, intelligent. Dans le box voisin, Zolotoï, sentant Michel, se mit à piaffer. Michel embrassa Goloubka et, d'un coup, toute sa joie disparut : il devint triste; le départ prochain ne lui paraissait plus désirable. Goloubka, en frappant du sabot, se tenait contre la cloison de bois et, le cou incliné, agitait ses jambes élégantes. Michel le quitta et courut au seuil de l'écurie. Sur la terre mouillée, noire, traînaient un tas de paille et un fer à cheval rouillé, jeté là par quelqu'un. Michel, par habitude, le prit comme portebonheur, De l’autre côté de la cour se trouvaient les dépendances, cou-

vertes de tuiles rouges ; derrière on voyait les sapins verts. Michel, pensif, en agitant une branche arrachée, retourna à la maison. Maintenant il lui semblait qu'il n'y avait pas de raison de partir.

À la maison, dans le vestibule sombre et humide, Nicolas Stépanovitch fumait une cigarette en causant avec le gérant Alexis Antonovitch, un homme âgé que Michel connaissait de l'enfance. Alexis Antonovitch, la tète chauve penchée de côté, son énorme ventre projeté en avant, ses mains grasses derrière son dos, écoutait son maître avec un sourire à peine perceptible, et, de temps en temps, jetait comme incidemment une observation brève.

— Lebois de Kourbatovo n'a en tout que vingt-cinq décialtines, disait Nicolas Stépanovitch en se fâchant. Alors qu'est-ce que je gagne si je le donne à quatre cents2 Juge toi-même. Dis-lui que ce n'est pas un prix.

— Mais c'est du tremble, votre Excellence, objecta Alexis Antonovitch, et levant les yeux au plafond il soupira.

— Eh quoi! du tremble 2. Les Mojarov ont vendu le leur à quatre cent cinquante la dciatine. Pourquoi devons-nous perdre ?

— Parfaitement, soupira de nouveau Alexis Antonovitch.

— Eh bien, tu vois. Alors dis-lui que le général ne consent pas.

— Dire, on peut; pourquoi ne pas dire. Seulement.

— Ah! Micha! fit Nicolas Stépanovitch se tournant vers son fils. Passe dans la salle de billard, il y a une lettre d'Alexandre.

Michel fronça les sourcils. Les lettres de son frère provoquaient des querelles violentes et indignes. Il lui sembla que, dans la maison, tout devenait soudain morne, froid, et que cette conversation sur le bois, le prix, les Mojarov, était inopportune et mesquine. Le désir de partir le saisit de nouveau. Il traversa la haute salle à colonnes, se jeta sur le divan et, sans faire attention à sa mère et à sa sœur, sombre, il attendit son père. Une minute après Nicolas Stépanovitch entra. Il s’assit dans son fauteuil préféré, un fauteuil moelleux à dossier sculpté, et, tirant la lettre, d'une voix solennelle, se mit à la lire. La lettre était datée de Kioto, et Sacha, avec l'exactitude d’un soldat, sans commentaires, citait le discours du général japonais aux prisonniers russes,

” Réunis ic, lisait Nicolas Stépanovitch, vous devez vous traiter mutuellement en amis et être très réservés dans votre conduite, car une conduite exemplaire rehausse la dignité du soldat. Vous devez vous rappeler que l'observation de cette règle par les prisonniers est un service rendu à la patrie. Et maintenant vous devez attendre la conclusion de

la paix. ”

Nicolas Stépanovitch baissa la tête et tout tremblant:

— Comment! Comment !.. Comment! Un Japonais !.. répétait-l, tout rouge et suffocant. Un Japonais ose faire la leçon aux officiers de la flotte russe. Il ose... Oh! Seigneur Dieu!

Michel n'était point touché du discours du général japonais. C'était désagréable et ennuyeux que le père s’agitât ainsi. ‘ Pourquoi cette solennité, cette colère? Sacha est prisonnier, eh bien2... Sans doute ce n'est pas agréable la captivité... Les Japonais ne respectent pas les prisonniers. Mais les prisonniers sont eux-mêmes coupables. Ils devaient savoir où on les menait, pourquoi, et pour qui ils allaient se battre. Et enfin, pourquoi les Japonais n'ont-ils pas le droit de faire des admonestations 2 Est-ce que notre flotte n'a pas prouvé à Port-Arthur et à Tsousima qu'elle ne valait rien? Est-ce que les Japonais ne sont pas plus intelligents, plus instruits, plus civilisés que nous ? Est-ce qu'au Japon il se passe des choses semblables à ce que nous voyons chaque jour en Russie? Et pourquoi papa ne s’apitoie-tl pas sur ceux qui périssent pour la révolution ? ” Ainsi raisonnait Michel en écoutant avec irritation son père; et il se répétait qu'il était resté trop longtemps à la campagne, mais quil part aujourd'hui et qu'a Pétersbourg, à tout prix, il trouvera André.

— Mon Dieu! quelle humiliation! sanglota tout à coup Nicolas Stépanovitch.

C’en était trop pour Michel.

— Humiliation? En quoi l'humiliation? Est-ce que nos officiers ne l'ont pas méritée? dit-il.

Tatiana Mikhaïlovna regarda Michel avec reproche. Ces discussions l'avaient attristée tout l'été; le désaccord familial, loin de diminuer, n'avait fait que croître. Tatiana Mikhaïlovna ne se demandait pas qui

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avait tort ou raison ; elle plaignait son mari et avait peur pour son fils. Pressentant que ce jour, le dernier, serait également assombri par les discussions, elle dit timidement :

— Micha, ne jugez pas et vous ne serez pas jugé.

Mais Nicolas Stépanovitch se leva de son fauteuil.

— Non, non, non. C’est impossible! Je n'en puis plus... Toi, petite mère, ne te mêle pas de cela ; quant à toi, mon ami, tu as encore du lait à la bouche... En quoi l'humiliation ? Alors tu ne peux pas comprendre? Prends garde, Michel...

Natacha s’approcha de son père et l'embrassa, serrant sa tête contre sa Joue non rasée.

— Voilà, avec l’aide de Dieu, bientôt Sacha reviendra! dit-elle avec tendresse.

— Oui, Sacha viendra, viendra, murmura en se calmant Nicolas Stépanovitch. Honte! Honte!

L'heure du départ était venue. Un vent violent soufflait dans le jardin, secouant avec bruit les cimes des tilleuls et balayant les feuilles mortes recroquevillées. Des nuages couleur de plomb, effrangés au bord, couvraient le ciel. Il faisait froid. Avant le départ, selon la coutume, tous s’assirent, et Michel, pour la dernière fois, vit la pointe de dentelle de sa mère et son visage en larmes, les yeux bleus de Natacha, la rougeur sénile de son père, les portraits noircis appendus aux murs, le divan turc moelleux recouvert d’étoffe à damiers. Quand, pour la dernière fois, 1l entendit la voix grommelante mais affectueuse de Nicolas Stépanovitch, qui le suppliait de ne pas “ se lier avec les chevelus et de bien travailler afin de pouvoir servir honnêtement la patrie ”, quand il surprit les regards furtifs, pleins d'angoisse contenue de sa sœur, de nouveau il regretta de partir. Il regretta de se séparer de ce qui, longtemps, lui avait paru ennuyeux : de sa mère, de son père, de Natacha, du jardin, des bois, de la rivière, de l'écurie et de toute cette vie simple de la campagne. Il eut pitié de son vieux père attristé, de sa mère soumise, résignée, Pour une seconde il pensa que ce qu'il faisait n'était pas bien, que personne ne l'attendait à Pétersbourg. Mais cette pensée s'éteignit aussitôt. ‘ Si je suis socialiste et révolutionnaire — se dit-il,

convaincu d'être, en effet, l’un et l’autre, — je n'ai pas le droit d'avoir pitié. Mon devoir est de donner ma vie hardiment et sans regrets. ”

Il se leva et s’approcha de sa mère. Tatiana Mikhaïlovna prit dans ses mains tremblantes sa tête bouclée, et longtemps regarda ses yeux d'enfant. Ensuite, détachant ses mains, elle fit un rapide signe de croix. Nicolas Stépanovitch se détourna et, des sanglots dans la voix, dit :

— Eh bien, Michel! Que Dieu soit avec toi. Au revoir. Ce n’est pas pour toujours que nous nous séparons.…

Le vent s'était calmé. La troïka agitait ses clochettes près du perron. Tikhone en armiak brun était assis droit sur le siège. La femme de chambre Dacha, sa jupe d’indienne retroussée, en contournant soigneusement les flaques pour ne pas se mouiller les pieds, s’approcha de la voiture et attacha le tablier. Michel agita son mouchoir. L'attelage s'ébranla.

Voici que défilent les mares, les bornes kilométriques, les bois, les champs noirs labourés. On a tourné la route d'Orel et l'on entre maintenant dans le bois de Mojarov. Sur les feuilles de noisetiers, encore vertes, brillent de larges gouttes froides. Le hameau des Bolotoy a disparu. Et aussitôt Michel, avec la légèreté d'esprit de la jeunesse, oublie ceux qu'il a laissés là-bas. Avec un soupir de soulagement, insouciant, il commence à penser qu'il est étudiant, indépendant, qu'il va à Pétersbourg, où il verra bientôt André, et que beaucoup de choses belles et imprévues l'attendent.

Et quand la troïka s'arrêta à la station Mitlevo, il ne regrettait déjà rien ni personne,

Au commencement de décembre, seulement, Michel découvrit enfin le lieu de ralliement du parti, Durant les journées enfiévrées de la grève,

dans l'ivresse joyeuse et brève de la liberté, 1l courait les meetings, applaudissait frénétiquement les orateurs, chantait : ” Lève-toi peuple ouvrier! ”, criait hourrah! et réclamait la Constituante. Il avait appris les mots des livres et maintenant parlait couramment de ” programme minimum ” et de ‘‘ programme maximum ”, de ‘ la république du travail ”, de “la socialisation de la terre ”. Cependant, au fond de son âme, il ne croyait pas que cette agitation fébrile était la révolution. Seuls André et le mystérieux comité étaient, à ses yeux, les ” vrais révolutionnaires ”, c'est-à-dire ces élus qui, par leur volonté, organiseraient un monde clair et juste. Mais comment les trouver, il ne le savait pas : et quand enfin un ami de hasard, un élève de l'École polytechnique, barbu et chevelu, lui promit de lui indiquer le lieu de ralliement, il lui en sut infiniment gré, comme si se fût agi pour lui du désir sacré de toute sa vie. Le polytechnicien tint parole. Michel depuis une semaine se préparait à cet événement solennel. ” Et si, tout d'un coup, ils allaient dire que je ne suis pas bon? S'ils disent que je suis trop jeune? ” ‘se demandait-il terrifié. Mais cette supposition lui paraissait si offensante, si imméritée, si cruelle, qu'il n y pouvait croire et, se calmant, il se reprenait à rêver de cette minute ineffable, quand il verrait André et le comité. ‘ J'entrerai et je dirai tout net : Camarades, je suis prêt à mourir pour la révolution. Rien de plus. Îls m'examineront et me demanderont mon nom et mon âge. Alors je dirai que l’âge ne signifie rien, puisque, de toute façon, je suis résolu à mourir... Ou bien j'entrerai et dirai : Prenez-moi dans la compagnie de combat. Ou mieux, je puis leur dire: Je suis jeune, mais ma jeunesse ne m'empêchera pas de mourir pour la terre et la liberté! Et je ne dirai pas qu' André est mon frère. André sera en ce moment dans la pièce voisine. On lui annoncera un jeune étudiant. Il voudra faire sa connaissance, viendra pour lui serrer la main et... me verra. ”

Au jour fixé, Michel, comme un écolier, s’habilla avec soin. Avec une brosse humide il lissa ses cheveux bruns, qui couvraient son front. D'abord il avait pensé endosser l'uniforme d'étudiant à boutons dorés. Ensuite il eut peur que dans cet accoutrement on le prit non pour un révolutionnaire mais pour un fils à maman ”. Après une longue hési-

tation, il mit une blouse bleue, brodée par Natacha, et, par-dessus, le veston d'étudiant. [Il avait remarqué, aux cours, que beaucoup de ses condisciples avaient le cou nu, et maintenant, en se regardant dans la glace, il trouvait ce costume élégant, simple et démocratique. Le rendezvous était pour le soir, mais dès six heures, 1l était sur la Newsky et, lentement, comme à la procession, il se dirigea vers le quartier de Peski, où se tenait la réunion.

À la timide sonnette de Michel, une fille d’un certain âge, à lunettes, la poitrine plate, ouvrit rapidement la porte et, sans lui rien demander, J'invita à entrer. Dans une petite chambre, rappelant la salle d'attente d'un médecin, se trouvaient quelques personnes. Michel s’assit dans un coin et, timidement, en dessous, se mit à examiner ses camarades de parti. Devant la table ronde, couverte d'un tapis de peluche, était assis un monsieur maigre, morne, le visage couleur citron, les cheveux longs, raides. En bâillant, il feuilletait une revue illustrée. Deux autres personnes : un garçon trapu, Jeune — un ouvrier, à en juger à sa blouse et ses bottes — et un vieillard tout ridé, au visage fatigué, se morfondaient sur le divan de velours très râpé. Le vieillard, la tête appuyée sur ses mains, somnolait pacifiquement. Le silence régnait dans la chambre: on n’entendait que le bruit sec des pages feuilletées. Michel avait envie de fumer mais n'osait allumer une cigareite. Au bout de vingt minutes, la | porte, fermée par un rideau, s'ouvrit et sur le seuil parut un camarade . rasé, élégamment habillé, avec un col très haut, Derrière lui sortit, en mettant ses gants, un élégant étudiant en uniforme. Michel regretta de ne pas avoir mis le sien.

— Alors je compte sur vous, dit le camarade rasé en tendant la main à l'étudiant, et, jetant un regard rapide dans la chambre, de cette voix trainante d'un docteur en consultation, il demanda avec indifférence :

— Camarades, à qui le tour?

Le monsieur morne se leva et, en se boutonnant, passa dans la pièce voisine. Le jeune garçon alluma une cigarette et jeta l’allumette sur le parquet. Ses mains calleuses, son bonnet usé, ses cheveux en désordre inspiraient à Michel un respect craintif, Il aurait bien voulu lier conver-

sation avec lui, mais l’ouvrier semblait ignorer sa présence. * Ce vieillard, pensait Michel en écoutant le ronflement bienheureux, est probablement un célèbre révolutionnaire, un terroriste, peut-être un ancien détenu de Schlusselbourg.. Si on leur disait, à tous deux, pourquoi Je suis venu, sans doute seraient-ils étonnés et voudraient-ils faire plus ample connaissance avec moi...

Loin, dans le fond de l'appartement, quelqu'un jouait du piano avec fougue. Ces sons bruyants paraissaient àa Michel offensants et déplacés ici, comme les conversations à haute voix dans une église. Le vieux se remua mécontent et grommela quelque chose entre ses dents. Le jeune garçon s'étira, bâilla et cracha par terre.

— Qu'ils nous laissent partir plus vite. Qu'ont-ils à trainer comme cas:

Quand enfin, après plusieurs heures d'attente, on invita Michel à entrer, il vit, devant une grande table à écrire, le même camarade au col haut, le D’ Berg. Une lampe à abat-jour éclarrait parcimonieusement le tapis vert de la table. Sur le tapis moelleux, qui étouffait les pas, allait et venait Véra Andréievna.

Michel, en voyant ce cabinet ministériel imposant, le visage froid du D' Berg, et la maigre Véra Andréievna, en robe modeste presque monacale, se sentit confus. Il oublia les phrases préparées avec tant d'amour et ne sut par où commencer. Volontiers, il aurait rebroussé chemin: mais il était déjà tard. Le D” Berg, qui était mécontent du départ de Bolotov pour Moscou, qui avait mal dormi après la séance de nuit chez Valabouiev, et qu'avait agacé également une longue réception, regarda Michel paresseusement et, la mine sombre, lui demanda :

— Que désirez-vous, camarade ?

Michel n’était pas encore remis. Troublé, les yeux effarés, 1l regardait le D' Berg. Maintenant il lui semblait d'une audace impardonnable, presque un crime, d’avoir osé déranger des hommes plongés dans les soucis d'État et les responsabilités de la révolution. Le D” Berg, en jouant avec un porte-mine d'argent, répéta :

— Que désirez-vous, camarade?

Michel sentant que, cette fois, on ne pouvait plus se taire, rougit

Re

et, comme en pressant goutte à goutte les mots, balbutia sans regarder le D' Berg :

— Je. Je. À proprement dire, je. je voudrais travailler.

— Bon. Et alors?

— Je... je voudrais.

— Eh bien?

— Je voudrais. dans un poste de combat...

Véra Andréieyna cessa de marcher. Le D° Berg, qui continuait à Jouer avec son porte-mine et se tenait comme sil s'agissait d’une chose ordinaire, journalière, banale jusqu'a l'ennui, demanda sèchement :

— Pourquoi précisément un poste de combat ?

On frappa à la porte. Un camarade à la mine sombre, aux cheveux droits comme ceux d'un diacre, que Michel avait vu dans la salle d’attente, entra. Sans rien dire, il appela de la mainle D° Berg. Celui-ci, avec dépit, haussa les épaules.

— Je viens tout de suite. Excusez, camarade...

Michel resta en tête-à-tête avec Véra Andréievna. Il sentait qu’elle l'observait. Toute cette histoire lui paraissait non criminelle ou audacieuse, mais ridicule. [l ne comprenait pas comment il avait pu oser se croire digne de servir la révolution, comment il n'avait pas vu quil

| était ridicule de penser qu'on accepterait dans la compagnie de combat un gamin de dix-huit ans. En outre, il se sentait gêné. Il avait honte de

sa blouse brodée et craignait que Véra Andréievna ne la trouvât inconvenante,

— Vous êtes étudiant? demanda Véra Andréievna, après un silence.

— Oui, balbutia Michel.

— Quel âge avez-vous ?

” Fauché! ” pensa Michel, qui répondit d’une voix à peine percep-

tble :

— Dix-huit ans passés.

Véra Andréieyna regardait Michel avec pitié. Son visage frais, rose, était si enfantin, ses yeux bleus si purs, toute sa personne était si pleine

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de force juvénile, qu’elle en était émue. Avec une tendresse inaccoutumée, quasi maternelle, elle s’assit sur une chaise, près de lui et, doucement, lui dit :

— Écoutez. Pourquoi voulez-vous travailler précisément dans un poste de combat? Est-ce qu'il n'y a pas d'autre travail? Vous pouvez être utile partout, puisque partout règnent l'oppression et la violence, soupira-t-elle ; puisqu'il y a partout la misère. Instruisez les ouvriers: allez parmi les paysans, travaillez, et une affaire de combat ne vous échappera pas...

Michel, touché, était prêt à pleurer d'émotion. Il regarda avec reconnaissance le visage émacié de Véra Andréievna.

— Moi... à proprement dire... moi. comme décidera le comité.

Le D' Berg rentra rapidement dans le cabinet.

— Diable sait quoi! À Moscou, il y a des barricades.. Quelqu'un doit y aller, s’adressa-tl, irrité, à Véra Andréievna, comme si elle eût été : coupable de l'insurrection de Moscou. Et soudain, 1l se rappela Michel. :

— Oui, oui. Bien. Nous prendrons des renseignements... On na pas le temps aujourd'hui... Revenez samedi...

D'un signe de tête il fit comprendre que l'audience était terminée. | Michel se leva : ‘* Les barricades à Moscou !... c'est la révolution! ” Ce fut dans son esprit comme un éclair. ‘Il dit que quelqu'un doit partir. Mon Dieu! Mon Dieu! Si c'était moi... Et pourquoi pas moi? ” Et d'un air confus, coupable, craignant le plus au monde un refus, d’une voix suppliante il dit : ;

— Excusez.. Je voudrais.

— Quoi ?

— Je. peut-être puis-je. aller à Moscou?

Le D' Berg le regarda attentivement et réfléchit.

— Vous? Hum! Votre nom?

— Michel Bolotov.

— Bolotov ? Seriez-vous le frère d'André Nicolaievitch ?

— Oui, oui, sans doute... Je suis son frère; répondit hâtivement Michel.

Berg et Véra Andréievna échangèrent un regard.

— Quand pouvez-vous partir ?

— Partir? Comment, quand? Tout de suite, immédiatement.

Véra Andréievna soupira et dit évasivement :

— Mais pourquoi précisément lui? André Nicolaievitch sera-t-il content? On trouvera quelqu'un d'autre...

— Non, non, je vous en prie... André sera très content. Non, je vous en prie, Jirai….. l'interrompit Michel en balbutiant.

Quand, une heure plus tard, après avoir reçu le mot d'ordre du parti et une mission conspiratrice ” pour son frère, Michel sortit dans la rue, il faisait déjà nuit. Sur la Newsky, pleine de monde, brillante, les feux bleus des phares électriques éclairaient d'une façon aveuglante. Le ciel était noir comme de l'encre et sans étoiles. * À Moscou, les barricades! — se répétait enthousiaste Michel — À Moscou, André! Et je vais à Moscou avec une mission du comité... Oui, une mission du comité! C'est magnifique! La voilà la grande révolution! ”

Il regarda l'heure et courut à la gare Nicolas.

Sur le conseil du D’ Berg, Michel, “* par conspiration ”, descendit à la station Laikhoslav et prit le train de Viazma. Après cinq longues heures d'attente dans cette gare, la nuit il partit pour Moscou. Le

matin, de très bonne heure, le train stoppa soudain à Golitzyno.

— Messieurs, le train ne va pas plus loin. Veuillez descendre! prévint le conducteur, tout couvert de neige, circulant d’une voiture à l’autre.

— Comment? Pourquoi ? l'interpella Michel, glacé à la pensée qu'il ne serait pas aujourd hui à Moscou.

— Comme ça. Îl ne marche pas, répondit le conducteur, en prenant ‘a poignée de la portière.

— Non. Je vous en supplie, au nom du ciel. je vous jure qu’il m'est nécessaire... suppha Michel.

Boris SAviNkov. 8

Le conducteur jeta autour de lui un regard furtif.

— Le comité des grèves ne permet pas...

Les voyageurs, peu nombreux, à moitié endormis, sortirent du wagon sombre en maugréant et proférant des injures. À Golitzyno tout était calme comme d'habitude ; on n'eût pas dit qu'il y avait des barricades à Moscou. Au buffet, la vaisseile résonnait bruyamment. Derrière la vitre, le télégraphiste, penché sur son appareil, frappait en mesure. Le chef de gare, jeune, marchait sur le quai, en tortillant sa moustache.

— Monsieur le chef! Monsieur le chef! l'interpella Michel. Comment puis-je aller à Moscou ?

Le chef de gare fit un geste impatient de la main.

Le sais-je moi! Foutez-moi la paix! Est-ce ma faute? On a un télégramme... Toute la ligne fait grève.

‘ Que faire! ” pensait désespéré Michel, en se poussant dans le buffet, non chauffé, et avalant un thé sans goût qui lui brûlait le gosier. ‘“ I] me faut aller à Moscou... Je ne puis pas retourner. Ce serait honteux... Les camarades, André se battent à Moscou, et moi je dois rester dans ce maudit Golitzyno. Non; c'est impossible. Il faut que je parte! Mais comment partir? Je ne puis pas aller à pied? Si on pouvait louer des chevaux ? ” |

— Monsieur le chef! cria-t:il, après avoir ii en hâte, et courant de nouveau au froid.

— Que me voulez-vous ? Je vous ai déjà dit.

— Monsieur le chef... c’est absolument impossible... Au nom du ciel, aidez-moi. Ne pourrait-on pas louer des chevaux ? Je paierai..

Le chef de gare étonné écarta les bras. Il avait pitié :

— Des chevaux ? jusqu'a Moscou ? Je ne sais pas. Attendez... Sur la voie de garage il y a une locomotive. elle va à Moscou... Demandez, peut-être qu'on vous prendra. mais j'en doute.

Michel, en enjambant les rails et laissant ses traces dans la neige, courut jusqu'à la voie de garage. Un lourde locomotive de train rapide, à dix roues, avec son tender, sans wagons, était sous pression, Deu’ hommes noirs de charbon travaillaient sur la plate-forme, Mon Dieu!

/ Is ne voudront pas me prendre! ” pensa Michel avec crainte,

— Qu'est-ce qu'il te faut? demanda d'un ton bourru le chauffeur, | noir comme un nègre, quand Michel, tout essoufflé, s'arrêta près de la | Jocomotive,

— Messieurs. cette locomotive va à Moscou?

— Si tu sais trop de choses tu seras bientôt vieux...

| — Comment? On ma dit. reprit timidement Michel, d'une voix | pleine de larmes. son visage rouge et ému levé vers la locomotive. Et | il ajouta rapidement : J'ai absolument besoin d’être à Moscou... absolument Tout mon espoir est en vous.

— Et quelle affaire as-tu là-bas, à Moscou?

Michel se troubla. Il n'osait pas confier à un étranger que, membre du parti, il est chargé d'une mission révolutionnaire ; et 1l était difhaile d'inventer un prétexte innocent. Le chauffeur, sans mot dire, le regardait fixement, hostilement, attendant sa réponse. Ah qu'importe! Pénir, c'est la même chose! ” Et, secouant sa tête bouclée, d'une voix

entrecoupée :1l dit :

— À Moscou, la révolte.

— Et tu as là-bas une commère?

— Au nom du Christ, prenez-moi..

— Te prendre ? Tu es trop naïf. Allons, va-t'en, pendant que t'es ‘encore intact.

La locomotive siffla. Michel comprit que, tout de suite, elle allait s'ébranler, et, sentant s'échapper son unique espoir, ayant peur même de penser retourner à la gare, il s’accrocha fortement à la rampe de la locomotive,

— Au nom du Christ !... Je. Je suis. de la compagnie de combat.

Le mécanicien, un homme âgé, aux moustaches grises, se pencha et regarda avec curiosité Michel, de la tête aux pieds.

— Tu es de la compagnie de combat ?

— Oui, ou. de la compagnie...

— Toi? Et tu as un revolver 2...

= Un revolver? demanda Michel confus.

— Eh bien, oui, un revolver...

— Non, je n'ai pas de revolver.

Le mécanicien eut un sourire moqueur.

— Ah! toi, révolutionnaire de malheur... Eh bien, Dieu soit avec toi, grimpe, dit-il tout à coup doucement, et il tendit la main à Michel.

Michel, n’en croyant pas ses oreilles, tout heureux, grimpa sur la machine et s’assit sur un tas de charbon. Il ne doutait déjà plus que la locomotive appartint au comité et que le mécanicien, son aide, le chef de gare et le conducteur ne fussent des hommes admirables, des révolutionnaires, peut-être même des terroristes. ‘ [ls verront que je ne suis pas pire que les autres. Îls verront que moi aussi je suis un membre dévoué du parti. ” pensa-t-il, attendant en tremblant le sifflet.

Le chauffeur mit la main sur le levier brillant, à poignée polie.

— Eh bien, Egor Kouzmitch, faut-il partir ?

— Eh quoi... faut:l semer les choux...

Un second sifflement aigu et lentement, majestueusement, la locomotive s’ébranla. Et voilà que passent Golitzyno, le képi rouge du chef de gare, le quai, le buffet, et le télégraphiste penché sur son appareil.! Devant, entre les talus de neige blanche jusqu'au bleu, serpentent les rails étroits. L'’odeur de fumée chaude ; le vent glacial souffle sur les, joues, Michel avait froid, mais 1l s'efforçait de n'en rien laisser paraître, '

craignant d'’indisposer le mécanicien. ‘* Comme André sera étonné quand je lui raconterai mon voyage, et qu'il sera content de la grève des. chemins de fer !... Comme c’est beau! Et comme il est bon ce brave: Egor Kouzmitch !.. ” pensait-il en battant des bras pour se réchauffer.

— Tu as froid? lui sourit le chauffeur.

— Non... Rien. répondit courageusement Micha en claquant des! dents.

— Assieds-toi plus près de la chaudière ; nous autres nous n'avons pas froid.

Michel se rapprocha de la chaudière. Il sentit la chaleur, Un LE d'heure après, sous le fracas des roues de fer et les sifflets incessants de la locomotive, Michel racontait tous les secrets du parti qu'il connaissait et pourquoi il allait à Moscou où 1l retrouverait son frère et le conuté. — Ce n’est rien que je n’aie pas derevolver, expliquait-1l d'un air sérieux. Je serai tout de même sur la barricade, parce que je l'ai résolu; et ce

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