‹ Ce qui ne fut pasChapitre 8 sur 22 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'insurrection de Moscou était écrasée; le conseil des délégués ouvriers arrêté; les mutineries militaires étaient noyées dans le sang. Le gouvernement avait vaincu. Mais la foi en la révolution était encore si forte, la méfiance envers le gouvernement si profonde, le pressentiment des événements futurs si aigu, que ni les membres du parti, ni les ministres, ni les révolutionnaires, n1 les ouvriers, ni les soldats, ni ceux qui avaient pris part à la lutte terrible et impitoyable, ne doutaient point que demain ne surgit la fameuse neuvième vague — la ‘révolte armée de tout le peuple russe.

La mort de Plehve, le dimanche sanglant, l'explosion du 4 février, la révolte du cuirassé Potemkine, la grève d'octobre, les barricades de Moscou, tout cela semblait être l'aube majestueuse, le prélude solennel du jour victorieux qui, fatalement, allait arriver. Le gouvernement élaborait en secret des mesures, concentrait des troupes, payait des espions, remplissait les prisons, dressait des potences; de leur côté, les révolutionnaires imprimaient ouvertement des brochures, préparaient des bombes, distribuaient des armes, ‘ organisaient ” l’armée paysanne et réclamaient la Constituante. Et personne ne remarquait que la révolution était déjà écrasée.

En automne, le comité avait rédigé et imprimé un appel et envoyé des agents dans toute la Russie, Ces agents — les révolutionnaires

militants — expliquaient dans les réunions l'importance d'un congrès général du parti, qui serait appelé à décider du sort de la révolution, et ils invitaient les camarades à choisir des délégués. Dans le parti, uni par le comité et par des liens sanglants, 1l n'y avait pas cette unité intérieure, qui donne sa force à une société secrète. Trois ‘” directions ” luttaient entre elles, et cette lutte était la source de discussions irritées. Certains, qui avaient étudié la question agraire et ouvrière et les rapports économiques de la Russie, exigeaient la socialisation de la terre. D’autres, s'appuyant sur les mêmes traités savants, exigeaient la socialisation des usines et des fabriques. Les autres n'exigeaient ni l’un ni l’autre, se contentant du rachat obligatoire des terres. Et ces discours paraissaient d'une importance décisive aux ‘ modérés ”, à ceux de la droite ”, à ceux de ‘la gauche ”, au comité, au parti, à Arsène [vanovitch, au D' Berg et à Véra Andréievna. Ils ne voyaient pas que la révolution était vaincue, et qu'il ne leur était point destiné de prendre le pouvoir. Ils ne voyaient pas, que si même ils eussent été au pouvoir l’organisation de la Russie aurait dépendu non seulement de leur volonté consciente mais encore de mille raisons inconnues, imprévues et inéluctables.

Ce congrès que convoquait le parti, au prix de dangers et d'efforts incalculables, devait résoudre la question éternelle, en Russie, de la terre. C'était comme si des hommes, naviguant pendant la tempête, abandonnaient le gouvernail, carguaient les voiles, éteignaient les feux et, oubliant la situation dangereuse de leur vaisseau fragile, se mettaient à discuter violemment vers quel port il faudra se diriger quand le vent s'apaisera et que les vagues deviendront moins fortes. Mais aucun des camarades ne comprenait l'inutilité de la discussion, et tous, avec espoir, attendaient impatiemment cet événement historique : la réunion du congrès.

Le congrès était convoqué ‘* par conspiration ” dans un hôtel du parti, à la campagne, près de Pétersbourg. Le bureau était installé dans une modeste chambre au papier rose, sale, qui gardait dans les coins une odeur âcre. Dans ce “* bureau ”, Zalkind et ses deux aides, des jeunes gens aux visages sévères, contrôlaient attentivement les mandats

des camarades qui arrivaient, Là, on faisait également les ” itinéraires ” pour le départ inaperçu au pays natal. Dans la cour, dans les bois, malgré le froid, la garde, armée de mausers, nuit et jour épiait la police. |

Quand Bolotov harassé, transi, vêtu de la pelisse déchirée dans laquelle 1l s'était battu à Moscou, entra dans le vestibule froid, malgré lui il s'arrêta et, de surprise, ferma les yeux. Quatre misérables lampes à pétrole pendues au plafond enfumé éclairaient une grande pièce pleine de gens. C'était une suspension de séance. Des dizaines de voix parlant à la fois emplissaient d'un bourdonnement l'air étouffant. À gauche, dans un coin, un monsieur phtisique, chauve, la barbiche frisée, discutait chaleureusement avec le D Berg. C'était l'agitateur bien connu dans le parti : Guénadi Guénadiévitch. A droite, devant le piano enroué, au couvercle brisé, un jeune homme blond, la tête rejetée en arrière, frappait avec sentiment les touches cassées, en levant très haut les mains :

Nous mettrons nous-mêmes les cartouches Et accrocherons les baïonnettes aux fusils.

hurlait faux, le chœur. Bolotoy remarqua une jeune fille pâle, mince, aux cheveux noirs tressés. Les yeux sombres, enthousiastes, fixés droit devant elle, elle ne chantait pas mais, de toute sa poitrine, criait les mots vieillis qui n'avaient pas encore perdu pour elle leur force VIVE :

Nous nous tracerons hardiment la route

Dans le royaume de la liberté!

Et le pianiste blond plaqua énergiquement un dernier accord, puis se leva.

Une sonnette tinta dans la chambre voisine : la séance reprenait. Aussitôt quelques dizaines d'hommes, délégués par quelques centaines de révolutionnaires comme eux, recommencèrent à résoudre des questions qui ne leur étaient pas accessibles et étaient sûrement insolubles. Ils oubliaient que le sacrifice, le don de sa vie, le dévouement à la révolution ne donnent pas encore le droit de diriger les destinées de la

Russie: de même que ne le donnent pas davantage les mitrailleuses, les messes et la fidélité à l'autocratie. Ils oubliaient que leurs résolutions, non soutenues par le peuple, resteraient inévitablement lettre morte, comme les résolutions des ministres non soutenues par les baïonnettes. Mais, le prinapal, ils oubliaient que ce n'était pas eux qui étaient appelés à guider la révolution, dont ils étaient non les maîtres, mais les serviteurs soumis et faibles. Cependant, accourus de centaines, de milliers de verstes, ils étaient naïvement convaincus que, de la majorité des voix données au congrès du parti, de la défaite de la gauche ou de la victoire de la droite, dépendrait le sort de la Russie. Et aucun d'eux ne se rendait compte qu'ils étaient pour cela aussi impuissants que le sont les paroles pour changer la vie.

À l’ordre du jour était la question de l'insurrection. Il était facile à chacun de voir l'inutilité de cette question, et que ni le congrès, m le parti, ni le comité ne pouvaient provoquer la révolution et, encore moins, lui assigner un terme: car chacun, dans son ‘ travail ” de fourmi, pouvait se rendre compte que le peuple ne voulait pas ou n'osait pas se révolter. Cependant, tous se mirent à discuter avec chaleur et, aussitôt, se formèrent deux opinions. Les camarades croyaient sincèrement qu'en argumentant, s’agitant, gesticulant et votant, ils étaient d'une grande utilité pour le parti et pour la Russie,

Guénadi Guénadiévitch parla le premier. Se dressant de toute sa petite taille, et devenant d'un coup plus svelte et plus grand, il commença son discours du ton ferme d'un homme qui connaît la valeur de ses paroles bien réfléchies.

— Camarades, ici, à cette réunion, nous sommes appelés à résoudre une question d'une importance capitale, Nous sommes obligés de nous demander quel sort serait réservé à la révolte armée si pareille révolte se produisait? Je pense que nous avons des chances de succès et des raisons de pessimisme... ÆExaminons la situation concrète de la bataille prête à éclater. La machine gouvernementale est complètement disloquée. La bourgeoisie, d'une part, n'est pas encore organisée, d'autre part elle est déjà désorganisée. Dans les larges couches de la population règne le mécontentement, Chez les paysans malheureux c'est le

BDs ccm.

désespoir et la famine. D'un côté la force de résistance faiblit, de l’autre on est prêt à l’action déasive et la force offensive est immense...

Guénadi Guénadiévitch fit une pause et, en scandant chaque mot, reprit :

— Camarades, on ne peut négliger le côté négatif de l'affaire. L’organisation du mouvement est la condition principale de l'entière réussite des problèmes posés par lui. Les paysans attendent l’explosion agraire et nous, la minorité consciente, nous avons le droit, nous sommes obligés d'appliquer notre travail créateur au terrain préparé par le mouvement élémentaire. Nous sommes obligés de nous attacher à une préparation pratique comme à l'organisation de la révolte armée de tout le peuple. C'est en cela, précisément, qu'est le problème urgent et de la plus haute importance.

Un délégué des régions de la Volga, jeune homme d’une vingtaine d'années, élève du séminaire, aux joues rouges et au visage rond, qui se trouvait à côté de Bolotov, applaudit vigoureusement ces dernières paroles.

— Bravo! Parfaitement! Tout de suite!

Guénadi Guénadiévitch toussota et, encouragé par les applaudissements, déja sûr du succès brillant dont il était coutumier, il clama en agitant les bras :

— Notre premier but pratique est l'acquisition des sciences militaires par le plus grand nombre de nos camarades. Notre deuxième but pratique est la formation des cadres militaires. La tâche de ces cadres, à leur tour, sera celle-ci : |° enseigner.

Guénadi Guénadiévitch parlait avec conviction et ce qu'il disait était bien accueil des congressistes. Bolotov croyait que Guénadi Guénadiévitch lui-même, Véra Andréievna, le D Berg, le séminariste aux joues rouges et tous ceux qui écoutaient les paroles graves de la révolte étaient prêts, à tout moment, à défendre les barricades les armes à la main et à mounir sur elles. Et cependant ce discours était ennuyeux. Cela rappelait les Hochhriegsrath autrichiens, et les savants raisonnements de Pfull : ” Die erste Kolonne marschiert… ” “* Est-ce que

Moscou a été écrasée parce que nous ne savions pas combattre? Est-ce qu'on nous à vaincus parce que je ne suis pas militaire? Est-ce que Pronka a été tué parce qu'il ignorait la tactique et la stratégie? Est-ce qu'il faut enseigner à Constantin des sciences spéciales? Est-ce qu'il s'agit de fabriquer ici, dans cet hôtel, le meilleur remède pour la révolution du peuple, de composer un guide pour le combat sur les barricades ? Nous nous sommes battus quelques centaines. Pourquoi Moscou tout entière ne s'est-elle pas révoltée? Est-ce parce qu'il n'y avait pas de cadres) ”

— … 4° Ces cadres doivent prendre l'initiative de la révolte et choisir dans leur sein un état-major révolutionnaire. Alors d’un côté...

” Die zwiete Kolonne marschiert ” pensait tristement Bolotov; et il sourit, Discrètement :l sortit dans le couloir poussiéreux et étroit, couvert d'un passage de laine, où allait et venait le membre du bureau Zalkind, un vieillard ridé au visage pustuleux mais très animé et joyeux.

— Eh bien! Qu'en dites-vous ? Voilà un congrès !.….

Bolotov, sans répondre, le regarda de haut en bas.

— Quoi? Que signifie? Est-ce que ce n’est pas bien? Et Guénadi Guénadiévitch ? Celui-là est un orateur: Danton!….

Zalkind entrebäilla la porte et y colla une oreille avide.

— Bravo! Bravo ! Très bien! approuva-t:il en se tournant vers Bolotov.

Celui-ci, d'un pas lourd, gagna la rue. La neige mate était argentée; les sapins laissaient pendre leurs branches chargées de neige. Près du perron somnolait un camarade fatigué, et sur le ciel clair et froid brillait indifférente la Grande Ourse.

À ce congrès du parti, André Bolotov éprouvait le même trouble que celui d'un membre d'une famille très unie qui sait que ses frères se sont égarés dans une nuit sombre. Les barricades de Moscou avaient

laissé en lui une impression large, profonde, indélébile. C'était comme si là-bas, dans l'école incendiée, parmi les cadavres étendus sur la neige, il avait perdu une partie de son moi, de sa vie double, Le sentiment jaloux de propriétaire qui le possédait à l'étranger, l'exigence puissante d'un homme qui a le droit de décider, l'économie d’un maître parcimonieux, tout cela avait disparu sans retour. Maintenant il lui était même étrange de se rappeler qu'il y avait un temps naïf quand le parti avec ses congrès, ses barricades, ses comités, ses exécutions et sa terreur lui semblait un domaine florissant. Il lui était étrange de penser qu'il se considérait comme le membre le plus fidèle, le plus utile, le plus dévoué parmi les innombrables affiliés du parti. Il lui était étrange de s’avouer qu'il jugeait, prenait des décisions et prononçait des arrêts. Il lui était étrange de croire que lui, comptant ses forces comme un avare, au nom de la cause ” ménageait soigneusement sa vie. Mais le plus étrange était ce quil voyait au congrès. Il voyait que les délégués, jeunes et vieux, ‘ militants ” et ‘‘ ouvriers obscurs ”, ‘* modérés ” et ” extrémistes ”, faisaient exactement ce que lui-même avait fait toute sa vie et qui lui paraissait à présent erroné et inutile. Il voyait qu'ils prenaient des décisions, jugeaient et grâciaient au nom du parti, et conservaient leurs forces, tâchant, au nom du peuple, à diriger la révolution. Il ne pouvait reconnaître la valeur de leur travail. Il avait comme la sensation que des mitrailleuses, des bombes et du sang lui couvraient les yeux de fumée.

De même que tous, il n'avait pas compris que le gouvernement était victorieux. De même que tous, il attendait pour demain l’'embrasement de l'incendie panrusse et l'ultime et glorieux combat, Mais, en partageant ces rêves roses, 1l ne se célait pas la dure vérité. Les barricades de Moscou lui avaient appris ce qu'il pressentait vaguement et que maintenant seulement 1] comprenait et sentait de toute son âme. Elles lui avaient appris ce que signifient le meurtre et la mort. Quand il était entré dans le parti, il avait réfléchi à la question de la violence. Le livre lui avait donné la réponse, et cette réponse, qui écartait tous les doutes, le satisfaisait comme elle satisfaisait Volodia, le D’ Berg, Arsène [vanovitch et Véra Andréievna. Il ne cherchait pas à définir la

terreur. Les journaux parlaient de la terreur, les proclamations y appelaient, le programme, adopté par le congrès du parti, la confirmait. En qualité de membre du parti révolutionnaire, il ne pouvait pas reviser la question depuis longtemps résolue et peut-être ne s'en reconnaissait-il pas le droit. C'est pourquoi le sens de la terreur, caché et terrible, le sens de la violence autorisée par les hommes, lui échappait. Mais maintenant 1l avait pitié de soi-même, pitié de ceux qui, ne comprenant pas le meurtre, appellent ‘ aux combats sanglants ”. Les barricades lui avaient appris, en outre, quon ne peut pas diriger la révolution, que ceux qui pensent la diriger, en réalité ne dirigent rien du tout et ne font qu'exécuter, docilement et timidement, les ordres inviolables du peuple. À donner des ordres ‘ conspirateurs ”, à voir le dévouement des camarades soumis, incontestablement prêts à mourir, peu à peu 1l

s'était habitué à la pensée que c'était précisément lui, André Bolotov, — et en sa personne le comité, et par le comité tout le parti — qui:

dirigeait la révolution russe. Il se croyait le constructeur du clair avenir, celui dont le peuple insurgé écouterait la voix, le suivant sur la route

était si profonde.

Physiquement changé, amaigri, moins soigné de sa personne, abandonnant faux-cols et veston, il avait aussi changé moralement. Tandis

qu'au congrès solennel il entendait les discours passionnés de Guénadi : Guénadiévitch, les froids raisonnements du D” Berg, les plaintes lar-! moyantes de Véra Andréievna, il savait déjà, avec certitude, que toutes! ces palabres ne mèneraient à rien. Et 1l se rappelait Volodia, mais ses: paroles, maintenant, ne lui semblaient pas dignes d'attention. “ Évi-: demment Volodia ne comprend pas la mort et n'en sent pas la lourde: responsabilité, et si Arsène Ivanovitch, le D Berg et Véra Andréievna se bornent aux paroles belliqueuses, Volodia qui méprise les conversations intellectuelles ” ne recule pas devant le sang. ” Ainsi pensait Bolotov et :l souffrait pour ses camarades mais, en même temps, il éprouvait un sentiment joyeux, un sentiment de paix claire, morale, comme s'il avait enfin trouvé la clé pour la solution d'un problème éternel et insoluble.

tracée par lui. Et maintenant il était triste à la pensée que son erreur :

Bolotoy couchait dans l'hôtel où se tenait le congrès. Il occupait une petite chambre, séparée de la pièce voisine par une simple cloison, qui sentait l’huile à brûler et quelque chose d'âcre, de renfermé, d'’indéfnissable. Par un jour, au bas de la porte, entrait un rayon jaune pâle. De la pièce voisine arrivait une lente conversation que, malgré lui, Bolotoy écoutait, Une voix monotone, ennuyée, disait sans se presser :

— Oui, voilà... Le moment des élections à la Douma approche... Oui..-qu'en penses-tu, Sanka, laissera-t-on choisir librement ou non ?

— Diable! répondit d'un ton de colère l'interpellé Sanka... On fera élire des portiers…

— Quoi? Des portiers 2...

— Pourquoi pas ?

Derrière la cloison un lit grinça. Quelqu'un soupira et se remua sur le lit. Une minute aprèsla même voix lente reprit :

— Il s'agit. Oui... Et moi, je pense. que les paysans choisiront des hommes de gauche.

— De gauche? Non mon ami. Flûte...

— Et moi, je pense... quand même...

— Pourquoi le penses-tu?

— Comme ça...

— Comme ça... En voilà un sage... Eh bien, si on choisit à gauche, on dissoudra la Douma.

— On dissoudra.. Oui... Vaut mieux qu'on fusille.. Tant c’est pire tant c'est mieux... Oui.

De nouveau quelqu'un soupira.

” De quoi parlent-ils? ” Bolotov paresseusement ouvrit les yeux. ” Qu'on fusille. Tant c’est pire tant c’est mieux... Quoi mieux > Mieux si l'on pend les députés, alors les paysans comprendront. Les paysans comprendront... mais moi, jai déjà compris... Oui... ”

Dans le couloir sonore, en causant et frappant du talon, passaient deux camarades. Bolotoy entendit des voix hautes dans le silence de la nuit :

| — Arsène [vanovitch sait. Je te dis... Écoute-moi.. Il dit : l'insur- | rection.…

Boris SAviINKov. 9

— Quand?

— Mais au printemps, sans doute.

— Au printemps ?

— Et toi, qu'en penses-tu ?

— Chez nous, mon cher, on n'attend que cela. Voilà ce que je te dirai Chez nous... Oui... Que le comité ordonne ét alors.

— Mais, est-ce que le comité ordonnera ?

— Arsène Ivanovitch l'a dit. Comment pourrait-il faire autrement ? Mais écoute. chez nous.

‘* L'insurrection au printemps... que le comité l'ordonne…. Ils attendent le papier du comité! ” Bolotov, malgré lui, sourit, Et si la révolte éclate 2... Les cadres révolutionnaires militaires! L'étatmajor ! Die erste Kolonne marschiert.… Si la révolte éclate, si c'est une révolution nationale, alors on n'aura pas besoin de nous, probablement. Nous appelons à verser le sang. Et nous, nous. Et moi ? ” La lumière du couloir s'était éteinte. Soulevé sur son lit dur, la couverture sale rejetée, Bolotov, longtemps, avec des yeux troublés, regarda dans le : noir. Soudain, les pensées audacieuses qui mürissaient en lui, par un ! pressentiment, et dont en secret il avait peur, se mirent à parler dans son âme avec une force irrésistible. Il lui devenait clair qu'il n'était point : appelé à diriger le parti, qu'il n'avait point le droit de ménager sa vie : et que, non seulement il était obligé de périr mais qu'il n'avait ni le : pouvoir ni la force de vivre. Il lui devenait clair que le sang répandu ! sur les barricades, le sang de Skedelsky, de Pronka, de Roman Alexéie- | vitch, de Slezkine, de l'officier de dragons, le sang de ces soldats ano- : nymes que Vania avait fait sauter avec sa bombe vengeresse, exigeait : un sacrifice non parcimonieux mais enthousiaste, total. Aussitôt que cela lui fut devenu clair, Bolotov se sentit allégé comme si un fardeau trop lourd était tombé de ses épaules, comme s'il avait acquis la liberté sainte. “* Qu'ils attendent l'insurrection, qu'il escomptent la dissolution de la Douma, moi, je sais ce qu'il faut faire, pensa-t-il tout heureux. Je ne puis et n'ai pas le droit de vivre. Que soit la terreur, que soit le meurtre, que soit le crime, que soit le sang, s'il y a la vérité sur terre, si dans la vie tout n'est pas folie et mensonge, alors la vision de la vérité,

l'ombre de la justice est dans ma mort librement consentie ”. Et se tournant vers la mince cloison, pénétrée de l’odeur de colle, il s’endormit d'un sommeil calme et joyeux.

A l'extrémité reculée du couloir, dans une chambre sale aux rideaux de mousseline, où se trouvait un lit de deux personnes, se tenait la séance ‘ plénière ” du comité à laquelle Arcade Rosenstern manquait seul. Par hasard il était en retard au congrès. Les derniers mois il “ travaillait ” sur la Volga, et ne faisait à Pétersbourg que de rares apparitions. Arsène Îvanovitch et le D” Berg se plaignaient hautement de son absence trop longue. Rosenstern, favori du parti, donnait du poids à leurs décisions et de l'importance à leurs paroles.

Après avoir examiné quelques affaires urgentes : achat d’armes, rapport au congrès international, ‘ expropriations ”, édition d’un nouveau journal et meurtre du gouverneur de Moscou, à une heure du matin les camarades abordèrent l'examen de la dernière question à l’ordre du jour: l'incident entre l'organisation militaire et l’union militaire. Cet

incident ” préoccupait les gros bonnets du parti et faisait le sujet de conversations sans fin. L'affaire consistait en ce que l’organisation militaire avait publié un appel sans l'avis de l'union, alors que le droit de diriger les ‘’ feuilles militaires ” appartenait, statutairement, à l'union seule. L'importance de principe de cette affaire résidait précisément dans son côté juridique : l'organisation militaire avait-elle le droit d’imprimer des tracts sans autorisation, sans censure ?

Quand Bolotov frappa à la porte, fermée à clé, le représentant de l'organisation militaire, un jeune et bel étudiant timide, à la moustache frisée, s'évertuait à démontrer à Arsène [vanovitch la légitimité de ses actes.

— Mais, permettez, Arsène Ivanovitch. Mais qu'est-ce donc 2... Permeitez-moi de vous expliquer Pourquoi n’avons-nous pas le droit

d'éditer des proclamations? Le bureau d'organisation a le droit... N'importe quel comité de district a le droit, et nous, non... Permettez-moi de vous expliquer. Est-ce qu'il y a dans notre appel quelque chose de contraire à l'esprit du parti? Soyez bon de regarder vous-même. Non, c'est très mal si les camarades chicanent sur les petites choses.

Hé, mon nourricier, quand on aime la groseille 1l faut aimer l'acidité, remarqua avec importance Arsène [vanovitch. C'est comme ça. Eh bien, qu'y al donc dans les statuts ?

— Mais, quoi, les statuts 2... Non... que font ici les statuts? Je vous dis, en conscience.

__ Excusez, Arsène Ivanovitch, intervint froidement le D" Berg, en arrangeant sa cravate jaune vert et sans regarder l'étudiant. Si vous invoquez les statuts, il est de mon devoir d'indiquer que ce paragraphe peut être interprété de deux façons. D'après le sens exact des remarques du paragraphe 7...

‘* Mon Dieu! Est-ce que tout cela est si important! ” pensait Bolotov, en regardant distraitement la chambre étroite, enfumée, pleine de camarades. Dans le coin, près de la fenêtre, il remarqua avec plaisir son ami Alexis Grouzdlev, venu du Midi. Membre du comité, il ” travaillait ” à la campagne, comme un obscur ouvrier du parti, ne négligeant aucune besogne, même la plus humble. Grand, les cheveux clairs, épais, un visage russe, franc, il évitait soigneusement les discussions violentes. Bolotov savait cela et l’aimait. Bolotov n'écoutait pas les interprétations du $ 7... Ayant remarqué cela, Arsène Îvanovitch sourit aimablement et s'adressant à l'étudiant dit :

__ Eh bien, Monsieur, nous examinerons cette affaire. Oui... Oui... nous l’examinerons.. on ne peut pas comme ça... d'un coup. Et après nous vous convoquerons. Îl faut, mon nourricier, de l'intelligence, ici. Nous avons de la besogne par-dessus la tête... On ne peut tout faire.

Depuis que Bolotov s'était battu sur les barricades le respect de ses camarades pour lui avait encore grandi. Même le D° Berg, qui s'était élevé ouvertement contre son départ pour Moscou, maintenant ne cachait pas sa joie. Le courage de Bolotov, sa témérité et cette circonstance extraordinaire qu'il avait frôlé la mort comme un simple membre

du parti, donnaient à ses camarades le droit légitime de se persuader et de persuader aux autres que si le comité n'avait pas dirigé l'insurrection de Moscou, du moins y avait-il pris part. Même, comme il arrive toujours, les membres du comité non seulement ne doutaient pas d’avoir autorisé le départ de Bolotoy pour Moscou, mais ils étaient convaincus de l'avoir mandaté à cet effet, au nom du parti, et si Bolotov leur avait rappelé quil était parti sans leur autorisation et même malgré leur désir, ils en eussent été sincèrement étonnés et ne l’eussent point cru.

— Eh bien, eh bien, mon nourricier, racontez-nous ce qui s'est passé là-bas, commença Arsène I[vanovitch en embrassant Bolotov sur ses joues non rasées. Nous vous avons attendu longtemps et, il ny a pas à se le dissimuler, nous étions inquiets. Que fait notre André Nicolaievitch ? disions-nous ; et 1] n y avait où demander et par qui savoir.

Bolotov serrait des mains, souriait, embrassait des barbes et des moustaches mais il ne pouvait oublier pour un moment ce quil avait résolu si audacieusement la nuit précédente. Dans cette chambre étouffante, après des discussions et des discours stériles, au milieu des camarades plongés dans leurs affaires, 1l était malaisé et difficile de parler de sa décision. À prononcer les paroles non exprimées 1l en eût diminué le sens solennel.

— Et voilà, nous cherchons et ne pouvons trouver comment faire avec messieurs les militaires De vrais polissons. disait maintenant Arsène Îvanovitch en tenant Bolotoy par les épaules.

Bolotov se retira près de la fenêtre. Derrière les doubles vitres gelées il regardait la nuit douce et sombre. Il semblait à Bolotov que ses pensées orgueilleuses étaient étrangères à Arsène [vanovitch, et à tous ses camarades non éprouvés par la mort, Il lui semblait qu'aucun d'eux ne saurait comprendre et que ses paroles seraient comme une offense, comme une tromperie. Tout d'un coup il comprenait que le meurtre de Slezkine, la défaite de la compagnie, le combat désespéré pour la possession de l'école — ces journées de vérité cruelle, inoubliable n'étaient, pour tous ceux qui n'avaient pas pris part à l'insurrection, qu'un récit intéressant sur les barricades, le court récit d'un témoin occasionnel. Il comprenait que les paroles ardentes lui manquaient pour raconter sa vie

bouleversée, pour faire sentir aux autres ce que lui-même sentait si fortement. Il voulait se taire, mais la vieille habitude de ne rien cacher au comité l’emporta sur son doute. Tous attendaient qu'il parlât. Un peu pâle, il commença d'une voix haute :

— Arsène [vanovitch….

— J'écoute. mon nourricier, j'écoute.

— Arsène [vanovitch. Je voudrais déclarer.

Arsène Ivanovitch se tourna de tout son corps vers lui et hocha approbativement la tête.

— Je voudrais déclarer. que je... J'ai décidé d'entrer dans la compagnie de combat...

Le D’ Berg leva ses sourcils étroits et, étonné, le regarda. Véra Andréievna plissa son front ; Zalkind clignota de ses paupières rouges. Il se fit un silence gêné qu Arsène [vanovitch rompit le premier.

— Fh bien... c'est une bonne chose... La terreur est nécessaire. et, dans la terreur, les hommes comme vous sont nécessaires. Je ne puis ne pas vous encourager. c'est-à-dire, ne pas encourager votre désir. Seulement... seulement, nourricier, qui de nous ne désire pas cela, n'en rêve pas? — [a voix d'Arsène Ivanovitch soudain chevrota et sa longue barbe blanche trembla. Mais voilà, nous n'allons pas. nous n'allons pas... Et pourquoi ? Parce que si l’on met trop de sel, on cessera de manger... Parce que nous avons endossé la responsabilité. que nous nous sommes chargés d'un lourd fardeau... — Arsène Ivanovitch soupira — Hé, mon cher André Nicolaievitch, votre désir est splendide. Mais seulement... seulement, écoutez un vieillard. ce n’est pas le moment. Il faut attendre, mon cher... Oui, attendre.

Il était tard ; les bougies achevaient de se consumer en répandant une odeur âcre ; dans les coins s’épaississait l'ombre où plongeaient les silhouettes des camarades. La fumée du tabac, chaude, bleuâtre, emplissait la chambre. Bolotoy ressentit du dépit. ‘ Est-ce que le comité a le droit de m'interdire.. Est-ce qu'il a le droit de dire : tu ne tueras point ? Est-ce quil a le droit de dire: meurs!” Lentement 1l se leva, et grand,

pâle, maigre, les yeux bleus brillants, il s’approcha de la table toute tachée de bougie.

— Moi, Arsène Ivanovitch, j'ai déjà résolu cette question.

— Non, non, permettez.. que dites-vous là ? s’agita Guénadi Guénadiévitch. — Comment, résolu ? Ici, mon cher, sont en jeu les intérêts les plus hauts du parti ; ici vous n'avez pas le droit de décider seul. Cette question doit être discutée. Comment est-ce possible, comme ça 2...

— Excusez-moi.

— Non, je n'excuse pas, mon cher, et il ne peut être de conversation sur ce sujet. Permettez... Les intérêts les plus hauts du parti sont en jeu, Caveant consules, et je vous le dis d'avance, je ne consens pas... Nous avons besoin de vous dans le comité... Que serait-ce donc ? Aujourd'hui, c'est vous qui partez ; demain ce sera Arsène Ivanovitch ; après demain, moi... Tout le monde désire travailler dans la terreur. Qui donc restera... Non, voyons, est-ce possible ainsi 2...

— Moi, je proposerais de mettre cette question aux voix, dit sèchement le D" Berg, en frottant ses mains fines. J'espère que vous vous soumettrez à la majorité? s'adressa-t-il à Bolotov.

Celui-ci ne répondit pas. ‘ Est-ce qu’en effet on votera? Votera quoi ? Si je dois vivre ou mourir? ‘ Cette idée Jui parut si drôle et si stupide qu'il ne se fâcha même pas. Déjà le D” Berg comptait les voix. Bolotov n’en croyait pas ses yeux : ‘* Alors, c’est bien vrai, le comité a le droit de permettre ou d'interdire? Alors, la mort et le meurtre sont décidés à la majorité des voix? ” Écartant le bras du D° Berg, 1l regarda fixement et avec colère Arsène Ivanovitch :

— Excusez-moi; je ferai ce que j'ai résolu.

— Des blagues, mon ami, des blagues.., rit Arsène I[vanovitch. Est-ce que vous désobéirez au comité?

— La violation de la discipline entraîne... commença avec importance le D° Berg. Mais Bolotov ne l'écoutait plus. Sans mot dire, à grands pas, il sortit de la chambre. Dans le couloir presque obscur Grouzdlev, tout confus, le rejoignit. Bolotov, rapidement, se retourna.

— Et vous aussi, Grouzdlev, vous avez voté?

— Sans doute, Eh quoi!

— Rien.

Et bien que Grouzdlev, qui s'était tu toute la soirée, ne fût pour rien

dans le vote, Bolotov, pris d'une colère soudaine, qui ne raisonne pas, déversant toute l'angoisse de ses Journées sombres, se mit à lui reprocher son hypocrisie.

— Oui, vous. Mais comprenez-vous ce que vous dites? Comprenez-vous ce que vous avez fait? Oui, ou non, le comprenez-vous? Pourquoi les camarades meurent-ils, et pourquoi vous, Grouzdlev, vivez-vous? Qui a besoin de votre vie? Et moi? Pourquoi est-ce que je vis? N'avons-nous pas de honte; pas de conscience? Comment n'avez-vous pas honte?

Grouzdlev, timidement, haussa les épaules. Son visage doux, franc, offensé, s'empourpra. Il sourit :

— Mais qu'avez-vous donc? Tout cela, c'est comme ça... Oui...

— Quoi, ow?

— Mais ‘la cause ” n'est pas toute dans la terreur. Est-ce donc si difficile de périr? — Il rougit encore davantage. Vous me croyez ?

Ou Eh bien, alors vous savez qu'il y a un autre travail qui est peut-être encore plus difficile : la propagande parmi les paysans, les ouvriers, les soldats, les masses. Est-ce que ce n'est pas nécessaire. Est-ce que le révolutionnaire est seulement celui qui sort une bombe à la main? Qui se bat sur la barricade? Est-ce que moi je ne sers pas la révolution ? Est-ce que mon travail n'est pas utile?

— Ah! Grouzdlev, je ne parle pas de cela!

— De quoi donc parlez-vous 2... Écoutez, Bolotov, je vous dirai. Eh bien, Arsène Ivanovitch est un vieillard; il ne faut pas se fâcher contre lu... Eh bien, le D' Berg... Eh! le D” Berg... Moi, vous me connaissez... Je ne puis vous comprendre. La terreur n'est qu'un moyen, un des quelques bons moyens. Gloire et honneur à celui qui marche dans cette voie! Mais ce n'est pas la mienne, je ne la suivrai pas. Consciemment je ne la suivrai pas. Parce qu'il ne s'agit pas de mourir ou non ; il s’agit d'être le plus utile possible. Nous sommes si peu nombreux... Il y a si peu d'hommes qui savent ce qu'ils veulent, qui le savent bien, pour lesquels la révolution n'est pas simplement une émeute mais un bouleversement profond des idées Et voilà, vous vous en allez... Écoutez... venez avec moi chez les paysans, à la cam-

pagne. Là, c’est un travail vivant, les mots seuls ne suffisent pas. Grouzdlev se tut et, avec un espoir timide, regarda Bolotov dans les yeux. Bolotov sourit :

— Vous ne me comprenez pas. Ce que vous faites est très utile,

toute ma vie je l'ai fait. seulement...

— Quoi, seulement ?

Bolotov ne répondit pas. Il fit un geste de la main et s'en alla dans sa chambre. Au comité, longtemps encore il fut question de lui.

A Tver, Volodia n'avait pas eu de chance. Pour rallumer l'insurrec-

tion qui s'éteignait et arrêter le régiment Sémionovsky, 1l avait résolu de faire sauter la voie ferrée. Mais 1l n'avait pu trouver de dynamite et, lui-même ne sachant pourquoi, il était retourné à Moscou. Sa compagnie était écrasée, la dernière barricade détruite. Sur la place Koudrino, près des büûchers, fumaient des poteaux à demi-consumés, des palissades arrachées, des tonneaux, des planches, des encadrements de fenêtres, misérables vestiges de l'insurrection vaincue. Presnia était occupé par les troupes. À Grouziny on entendait la canonnade et, près du couvent de la Passion, le portier montrait aux marchands les traces des balles. Comprenant que la bataille était perdue, Volodia, le même soir, partit pour Pétersbourg.

L'insuccès de Moscou le mettait hors de soi. Il en voyait la raison dans la timidité, Il s'indignait parce que Zalkind s'était montré avare d'argent, qu Arsène [vanovitch n'avait pas donné de cartouches et que le D° Berg n'avait pas ‘ organisé ” des compagnies. Il accusait le comité de honteuse inaction et le parti de négligence. Il croyait sincèrement que les ouvriers auraient pu s'emparer de Pétersbourg et que les camarades avaient eu peur. Il pensait que si l'on avait eu seulement cinq kilogrammes de dynamite, Moscou tombait aux mains de Serge. Il

pensait que si à la place d'Ârsène Ivanovitch, du D' Berg, de Véra Andréievna, il y avait eu d’autres personnes, voyant mieux et plus courageuses, le sort de la Russie eût été changé. Il ne comprenait pas, 1l ne pouvait comprendre, que le succès de l'insurrection ne dépendait point de leur volonté consciente, et que chaque membre du parti avait raison. Pronka avait raison en mourant sur la barricade; Vania avait raison en jetant la bombe; Berg avait raison en défendant le comité; Bolotov avait raison en défendant Moscou. Chacun faisait précisément ce qu'il pouvait et devait faire, dans la mesure de ses forces. Et si les forces étaient insuffisantes, si l'insurrection était écrasée, ce n’était ni Bolotov, n Berg, ni Arsène Ivanovitch — des individus isolés — qui en étaient coupables. Mais Volodia ne voyait pas cela. Révolté de la douloureuse défaite, convaincu que la faute en était au comité, irrité du sacrifice inutile, il se repentait amèrement de sa confiance. Il ne se rendit pas au congrès. Les congrès du parti, les conférences et les conseils lui paraissaient de simples divertissements d'’intellectuels oisifs. Depuis longtemps 1l avait résolu toutes les questions. Il pensait qu'il n’y a déjà plus à parler, à décider, qu'il n’y a point à hésiter, qu'il faut se venger etnon remuer la langue ”. Il pensait encore que dans la révolution il n'y a pas de commandement, que la terreur n’est pas un crime et qu’un

homme a le droit sur la vie d’un autre, comme lui a le pouvoir sur sa bande. Et, comme Bolotov, il sentait péniblement sa solitude. “* Poltrons!... Misérables poltrons!.. ” maugréait:il avec colère. entre ses dents, en suivant la Perspective Ismailovsky. Un vent frais soufflait de la mer; une poussière mouillée tombait; la neige humide fondait; dans un brouillard de pluie plongeait la colonne de la Victoire. Il était trois heures et déjà les feux électriques s’allumaient. Volodia, sa tête bouclée, noire, cachée dans son col relevé, marchait rapidement sur le trottoir glissant.

Dans la cinquième rue, dans l’appartement de ‘” conspiration ” qu'il avait installé, habitait Olga, sa camarade et son amie, et plus il approchait de la cinquième rue, plus ses pensées devenaient calmes. Maintenant 1l pensait à Olga, à ses yeux malicieux, à sa voix que tout de suite, dans dix minutes, il allait entendre, à sa main chérie qu'il serrerait. Il

était venu à Pétersbourg pour Serge, pour Vania, pour Constantin, mais pourquoi n'était-il pas allé de la gare droit au lieu de ralliement du parti, il n'aurait pu l'expliquer, et si on lui eût dit que c'était l'amour qui le tenait, il aurait ri.

Il arriva à la maison sombre de cinq étages et, ayant traversé la cour malpropre, il monta l'escalier. Olga, grande, les cheveux plats, en robe noire, simple, lui ouvrit la porte et bien que ne s'étant pas vus depuis un mois, pendant lequel elle l’attendait, tremblant et pleurant pour sa vie, ils se rencontrèrent comme s'ils s'étaient séparés la veille. Volodia, énorme, les épaules larges, sans dire bonjour ni ôter son pardessus, s’assit sur le divan.

— Olga!

— Quoi?

— Olga!

— Quoi, mon cher?

— Que faut-il faire maintenant?

Elle réfléchit. Lui, impatient, haussa les épaules.

— Que penses-tu, Olga?

— Ce que je pense? Oui?

— Ah, mon Dieu! ne traine pas comme ça...

Le visage rond d'Olga devint soudain froid et laid,

— Volodia, voici ce que je te dirai. Tu demandes ce qu'il faut faire? Je ne sais pas. Mais, écoute... Il y a des hommes... c'est l'immense majorité, qui ne peuvent rien, nosent rien, ne comprennent rien. l'insuccès les met au désespoir. Des enfants faibles.

— Eh bien?

— Eh bien. Il y en a d’autres... — Soudain elle se pencha vers lu À ct d'un mouvement félin enlaça son cou. — Ecoute, Volodia... dis, si

| un homme est décidé à tout, s'il a tout supporté, tout compris, tout | vécu, s'il a regardé jusqu’au fond l’abime noir, la terrible obscurité... Et si cela ne lui a pas paru trop effrayant. s'il a regardé et la tête ne lui a pas tourné... Dis, qu'en penses-tu... Est-ce qu'il est comme tous les autres? Est-il un enfant faible 2 ou a-t-il le pouvoir sur les hommes? Le pouvoir sur leur vie et leur mort?...

Volodia, étonné, ne comprenant pas ce qu'elle voulait dire, la regardait, Elle se serra contre lui, ses yeux gris, malicieux, proches des siens.

Il soupira.

— J]l ne faut pas avoir peur, mon chéri. À un homme pareil, tout est permis. Tu entends : tout. Pour lui il n’y a pas de péchés, pas d'’interdictions, pas de crimes. Il faut seulement oser. Les hommes disent : le mensonge, et en ont peur. Les hommes disent : le sang, et en ont | peur. Les hommes ont peur des mots... Que l’abime soit très profond... mais est-ce qu'il n'y a pas aussi l'abime, en haut? Heureux celui qui } connaît l’un et l’autre. Voilà ce que je pense. Nous nous sommes décidés | à une chose grande, terrible, effroyable... Nous nous sommes résolus à | la révolution, à la terreur, au meurtre, à la mort. Celui qui veut absorber | absorbera.. Il absorbera aussi le mensonge, le sang et la souffrance. Et | celui qui ne peut pas celui-là, sans doute, périra.… Et ce sera bien fait pour lui! termina-t-elle cruellement, avec mépris. |

Volodia l'écoutait à peine. Parce qu'elle était ici, à côté de lui, parce | que ses tresses étaient détachées, parce que, sous l’abat-jour la lampe || éclairait et qu'il faisait doux dans la chambre, il se sentait non plus le | grand, le fort, le célèbre Volodia, mais un petit garçon qu'on, réchauffe. Devinant ce sentiment secret, Olga lui murmura à | l'oreille : |

— Mon chéri, comme tu es fatigué. |

À peine eut-elle dit cela que Volodia, pour la première fois depns de longs mois, sentit combien profondément il était fatigué : fatigué par ! sa vie errante, par sa lutte cruelle et impitoyable. Il ferma les yeux et, !| baissant sa tête ébouriffée, oubliant le parti, la compagnie, la révolution, {| oubliant même Olga, avidement, comme un ivrogne, il s'abreuvait du : repos mérité et court. Il n'y avait plus de vie, de sang, de mort, de | barricades, de terreur, de gendarmes, de comité, 1l y avait seulement la | béatitude infinie du repos.

Olga, sans se détacher, le regardait en souriant. Avec ses cheveux en désordre, ses joues pâles tachées, sa longue barbe inculte, il lui paraissait encore plus beau. Mais bientôt, Volodia, comme endormi, secouant sa chevelure, répéta sa question :

ee

— Alors que faire maintenant ?

— Que faire? — Olga, mécontente, leva les sourcils, — Ce n’est pas à moi de décider, Volodia; c'est à toi.

…| Volodia, sans répondre, tournait entre ses doigts une cigarette

— Écoute, Olga, commença:t-il enfin; tout ça, des blagues. Je ne connais rien à la philosophie... mais je sais que je ne puis pas me récon- “ailier… Non je ne puis pas. Je les hais. comprends-tu je les hais. Il ïly a deux routes : l’une avec le parti, le D" Berg, la route des congrès, “des statuts, des programmes, des commissions et toutes les chancelleries, ilque le diable emporte! J'ai suivi cette route... A quoi at-elle mené? 1L'insurrection est écrasée ; la terreur n'est plus. Peut-être le parti gran- Ifdit-il, mais la révolution périt Il y a une autre route, Olga... Ecoute- 1]moi.. À la guerre comme à la guerre... Comprends-tu. J'ai décidé — que je sois seul aujourd'hui, demain nous serons nombreux... Je ne veux tlpas de mains blanches, de conseils raisonnables, je ne veux pas de

t{leurs menaces sur le papier. Je ne sais pas pardonner et ne pardone[nerai pas.

Il repoussa la main d'Olga et se leva. Déjà il ne sentait plus la fatigue. Il était empoigné par cette résolution tendue comme une corde, qui avait surgi en lui chez Slezkine et qui l'avait fait accourir à Tver, chercher de la dynamite. Îl lui semblait qu'il n'y avait ni supplices, ni sacrifices, n1 épreuves capables de l'arrêter. De plus, il lui semblait que Îtelle était la volonté suprême du peuple, et que ce n'était pas lui, le révolutionnaire Glébov, qui prononçait ces paroles enthousiastes, mais Îque le peuple parlait par sa bouche, le peuple miséreux, humilié, le {terrible peuple russe.

— Et l'argent?

— Quel argent? Le comité donnera l'argent.

Olga hocha pensivement la tête :

— Le comité ne donnera pas d'argent.

— ÎÏl ne donnera pas? Alors quil aille au diable! — Volodia frappa du poing sur la table. — Je trouverai l'argent, moi.

— Mais où, Volodia ?

— Où? S'il n'y a pas d'argent on tuera. Je trouverai des millions. J'ouvrirai les coffres des banques. Je prendrai l'argent les armes à la main, tu entends? Tu me crois? Je m'en moque du comité de Berg! Oh! ils s’en souviendront ! Les nids des gentilshommes flamberont. Oui...

Barbu, bouclé, noir, les yeux étincelants, Volodia se dressait devant elle de toute sa taille. Maintenant, avec un orgueil enthousiaste, elle le regardait droit dans les yeux. Elle était sûre qu'il tiendrait parole ; sûre que c'était sa volonté inébranlable et aussi sa volonté à elle. À bas les Bolotov, les Berg, les Zalkind, les vieillards! À bas le parti bourgeois et raisonneur! Tout est permis, tout. Au nom du peuple, pas d'hésitation. Il n'y a pas de crimes. Et lui, Volodia, son héros, est le chef royal. Il montrera au peuple le chemin de la liberté, il sauvera la Russie expirante! Et heureuse, une rougeur brillante sur les joues, sans mot | dire, elle se penchait vers lui.

Volodia se mit en quête du comité et lui communiqua sa décision. | Les prières, les supplications, les larmes mêmes d'Arsène [vanovitch ne l’ébranlèrent point. Volodia se rendit dans le Midi, de là sur la Volga, et, en deux mois, il se trouva à la tête d'une compagnie enrôlée par ! lui. Serge et Vania ne l'avaient pas suivi: ils avaient refusé nettement : de quitter le parti. Bolotov aussi n'avait pas répondu à l'appel de Volo- : dia. En revanche, Epstein, étudiant connu de tout Pétersbourg, chassé de l’université lors des désordres, s'était joint à lui.

Duc dis

Rouvim Epstein se tenait pour un savant. Passionnément et, comme il lui semblait, scientifiquement, il critiquait le programme approuvé par | le congrès général du parti, aux fautes et erreurs duquel il attribuait la déviation du sens de la révolution. Il prônait que la république démocratique était une demi-mesure surannée et que le parti devait aspirer

non au pouvoir mais à l'organisation libre des communes anarchistes. Il

prouvait qu'au nom de ce but supérieur les moyens les plus violents sont légitimes. Il conseillait de piller les boutiques, d'incendier les propriétés, d’ ‘“ exproprier ” au profit du peuple les biens des personnes privées. Il affirmait que l'ennemi le plus dangereux de la révolution était non le gouvernement mais la bourgeoisie et qu'il ne fallait point épargner le bourgeois méprisable. Avec ses lunettes bleu foncé et ses joues verdâtres, on le voyait dans toutes les réunions, dans tous les meetings et congrès. Îl parlait beaucoup, discutait avec chaleur et, invariablement, terminait ses discours par l'appel véhément aux armes.

Quand il apprit que le célèbre Volodia rompait avec le comité, tout joyeux il courut chez lui et longtemps, fougueusement, l’exhorta d’élargir le cadre de la compagnie et de créer un parti de combat, un parti véritablement révolutionnaire. Il exposait en détail le programme, vérifié scientifiquement, et le plan indéfectible, qu'il avait élaborés. Volodia, en baîllant, regardait ses bras faibles, sa poitrine rachitique ; il écoutait avec indifférence sa voix assurée et attendait patiemment la fin de son long discours. ‘ Le merle n'est pas gros mais il siffle très fort ” se disait-il à part soi. Mais comme Epstein exposait des idées banales et pouvait remuer la langue, c'est-à-dire, à l'occasion, défendre “ la plate-forme ” de la compagnie, Volodia l'accepta.

Epstein était heureux. Il pensait que Volodia partageait les opinions extrêmes et que dans l'histoire ancienne et profane de la révolution, dévoyée, allait s'ouvrir une page glorieuse: l'apparition d’un nouveau parti, indiscutablement victorieux, construit d'après sa théorie à lui, Epstein.

Volodia croyait en son étoile. Il sentait en soi une source abondante de forces non dépensées, de courage, de haine, d’admiration, de foi. Il ne doutait pas que la voie choisie par lui fût la seule raisonnable et inévitable. Mais après deux mois de travail pour créer une compagnie solide, tandis qu'il se préparait aux premiers pas — une expropriation importante et difcile — il pensait parfois avec crainte à ce qu'il adviendrait si cette première affaire ne réussissait pas. Alors qu'il était membre du parti il n'avait pas ce souci. Il savait qu'après lui marcheraient des centaines de camarades, qui termineraient ce que lui-même n'aurait pu

accomplir, et qu'avec ces camarades, fût-ce même le D” Berg, le grain semé ne périrait pas et le champ serait couvert d'épis.

Mais maintenant, en regardant les membres de sa compagnie de combat: Epstein, Constantin, le lycéen Mitia, le forgeron Prokhor, le garçon de bureau Elizar, tous ces hommes qu'il avait entraïnés par son courage, 1l se disait avec tristesse que si, demain, il était pendu, personne ne pourrait prendre sa place au gouvernail. Il chassait obstinément cette pensée. Il se répétait que l'insuccès était impossible. Il écoutait les paroles enflammées d'Olga, mais, malgré cela, 1l ne pouvait étouffer l'angoisse de son cœur.

On parlait à Odessa d’un révolutionnaire isolé, un matelot déserteur connu sous le nom de Moukha. Après une courte hésitation, Volodia résolut d’avoir une entrevue avec lui. Il espérait fortement trouver enfin un compagnon digne. Il lui fixa rendez-vous à Moscou. Ayant rassemblé à Tver la bande dispersée dans toute la Russie, il donna l'ordre d'attendre son retour et, sans prendre conseil d'Olga, partit pour Moscou, déjà paciñée.

A Sokolniki ça sentait le printemps. La neige blanche, gonflée, commençait à murmurer et, en plusieurs endroits, se montrait la terre mouillée, gluante, noire. Dans l'air encore froid mais déjà printanier les moineaux pépiaient. Moukha, un garçon d’une trentaine d'années, élancé, l'air brave, comme fondu d'un seul bloc d'acier, une boucle de plomb à l'oreille, marchait sans hâte en se balançant sur ses fortes jambes. Volodia, énorme, marchait près de lui; il paraissait encore plus gauche, et, l'air attentif, de côté examinait Moukha, qui racontait sa vie. Celui-ci parlait facilement, sans gêne, évidemment avec une indifférence feinte. Volodia était pour lui un brave ataman, un chasseur :

— D'abord j'ai vécu tranquille. J'avais une petite maison, une femme... Seulement, bientôt j'ai remarqué que ma femme, excusez-moi.. chuchotait avec M. l’Inspecteur de police ; et impossible de comprendre si c’est affaire entre eux de politique ou d'amour. Eh bien, je n'ai pas voulu attendre longtemps. À quoi bon trainer? C'était l'automne; la nuit était noire; on ne voyait rien... J'ai décroché mon fusil à double canon et je suis allé dans la rue. La rue était obscure ; 1l y avait de la

lumière aux fenêtres. Ma femme était assise et cousait à la machine, la lampe posée sur une table, à côté d'elle. On la voyait toute. Eh bien, j'ai épaulé mon fusil et tiré... une. deux... Voilà! La balle a frappé juste là, — il indiqua du doigt le haut de la tempe.

— Tu l'as tuée?

— Parfaitement, tuée.

Volodia fronça les sourcils.

— Et pourquoi es-tu allé dans le bataillon disciplinaire ? demanda-t-il sévèrement une minute après.

— Dans le bataillon disciplinaire ?

— Oui.

— Dans un moment d'emportement J'ai frappé un officier, dit négligemment Moukha, qui cracha et alluma une cigarette. Dans l’air bleu monta un filet mince de fumée.

— Eh bien?

— Quoi ?

— Mais parle.

— Que dire, Vladimir Ivanovitch?.. Eh bien, si vous voulez savoir, alors sachez que dans le bataillon disciplinaire le chef m'a fait fouetter.… On:

— On t'a fouetté ?

— Parfaitement; deux fois.

— Pourquoi ?

— Pour le tabac, parce que je fumais des cigarettes interdites.

— Et ton?

— Moi? Quoi, moi ? — Moukha sourit en montrant ses dents blanches comme du lait. Son visage aigu au nez aquilin paraissait encore plus aigu. Dans ses petits yeux étroits passaient des lueurs rapides. — C'est à supposer que Je leur ai revalu cela. Je pense que jusqu'aujourd'hui ils ne l'ont pas oublié...

— Tu as tué?

— Parfaitement. J'ai tué sa seigneurie, M. le chef de bataillon. — Moukha jeta sa cigarette, — Et alors j'ai commencé à vivre “illégalement”. Avec le comité je n'ai pas pu m'arranger : — "Tu es un bandit ” disent-

Boris SAVINKoOv. 10

ils. Oui, messieurs les nobles membres du comité, messieurs les étudiants s'expriment ainsi. — ‘ Parfaitement, un bandit ”. — ” Nous n'avons pas besoin de gens pareils”, disent-ils. Je réponds : — ” Comme il vous plaira. A moi aussi, de tels que vous ne conviennent pas. ” Je men suis allé, — Ï] sourit de nouveau. — Permettez, encore une cigarette...

Pendant qu'il l’allumait, Volodia le regardait avec curiosité: son bonnet de mouton sur les sourcils, sa veste de fourrure, les mouvements aisés, arrondis, de ses bras courts.

— Tu bois? demanda Volodia.

— Parfaitement, je bois, répondit Moukha, en levant les yeux.

Volodia se tut.

— Eh bien?

— Mais quoi, on ne peut pas raconter tout... Je m'en suis allé; j'ai vécu à Odessa… Là j'entends dire que le propriétaire du débit de tabac, Michel Efimovitch Jijine, est un mouchard. “ Ah, crapule? pensé-je, attends un peu!” Je choisis le moment, savez-vous, après le diner, quand le patron dort. J'arrive dans la boutique. La patronne paraît: —" Donnez-moi, lui dis-je, des cigarettes à la Colombe, dix pour cinq kopeks. ” — “ Nous n’en avons pas ”, me dit-elle, — * Comment, il n'y en a pas? C’est impossible. Tantôt j'en ai acheté. Cherchez bien. ” Elle se met à chercher. — “ Non, dit-elle, il n’y en a pas.” — ” Dans ce cas éveillez le patron ”. Elle passe derrière la cloison pour l’éveiller et moi je ferme à clé la porte. Le patron paraît. — ” Vous voulez des colombes? ” dit-il. — “* Oui, dis-je, des colombes. ” Il tourne le dos et cherche sur les rayons. Moi je prends mon revolver, un modèle de l'État, et une, deux. pan!

— Tué2

— Parfaitement, tué.

— Et après?

— Après? Après j'ai encore tué des fileurs...

— Des fleurs ?

— Précisément… ceux qui appartiennent à l'Okhrana.

— Et tu en as tué beaucoup?

— Pour dire vrai, une huitaine, peut-être davantage.

— Rien que des fileurs ?

Moukha cligna les yeux et tourna la tête.

— Oh! Il y avait de tout...

— Mais, parle!

— Eh, quoi! Vladimir [vanovitch, je ne fais pas ma confession. Pourquoi rappeler les vieilles histoires ? Est-ce que ce n’est pas tout égal à Nous sommes tous oints de la même huile... Un gendarme, un marchand, un propriétaire... C'est la même engeance, quoi! Voilà comment je comprends. Et vous? fit Moukha en fixant effrontément Volodia.

Celui-ci ne répondit pas. Moukha enfonça négligemment les mains dans ses poches et, après avoir attendu la réponse, 1l reprit comme se parlant à lui-même :

— [l'y a aussi le débit.

— Est-ce que tu étais seul ?

— Non. Pas seul. J'avais des copains. Mais, quoi, ça ne vaut pas la peine d'en parler. Ce ne sont pas des affaires. c'était comme ça, par ennui. Quand on joue avec la boue on se salit les mains.

— Et l'argent, où l'as-tu dépensé?

— L'argent? Pensez-vous donc qu'il y en avait beaucoup ? Et faut-il vivre ou non? Qu'en pensez-vous ? — demanda-t:il en ricanant. — J'ai donné aussi pour le parti.

Volodia était sûr que Moukha mentait et que jamais il n'avait sacrifié un sou pour le parti; mais, de nouveau, il se tut, Moukha le regarda à la dérobée,

— Asseyons-nous un moment, Vladimir Ivanovitch.

Ils s’assirent sur un tronc humide et froid, encore gelé. Moukha, nonchalamment, roula une cigarette. ” C’est un vrai brigand — pensait Volodia. — Bah! Ai-je le choix? Un brigand, soit, au moins il ne trahira pas. ”

Des branches nues des gouttes tombaient avec bruit ; le ciel printanier était bleu. Moukha leva la tête et longtemps, pensivement, les yeux miclos, regarda les nuages transparents. Soudain il poussa un profond soupir.

— [l fait bon, Vladimir Ivanovitch!

— Quoi, bon?

— Le printemps...

Quand, une heure après, ils se dirent adieu près de la Porte triomphale, rougie par le soleil couchant, Moukha, retenant dans sa main celle de Volodia et, comme en plaisantant, la serrant très fort, lui dit:

— Vladimir Ivanovitch!

— Quoi?

— Permettez-moi... avec vous.

— Avec moi! Volodia hésita, sans même se rendre compte pourquoi,

— Parfaitement Je voudrais entrer chez vous. J'en ai assez de rouler dans le monde... Soyez généreux... Acceptez….

Moukha, sans desserrer la main, fixait sur Volodia un regard hard, presque provocant, comme s'ileûtété sûr que celui-ci était heureux de sa proposition, et ne pouvait ou n'osait la rejeter. ‘ Tu es ataman, mais tu es un brigand comme moi ”, disaient les yeux moqueurs. Volodia le comprit. Le rouge de la colère lui monta aux joues. Il voulut arracher sa main, mais aussitôt réfléchit: ‘” Au diable, je m'en fous, à la guerre comme à la guerre. Il a raison. ”

Et Volodia, calmé, ordonna à Moukha de se rendre immédiatement à Tver.

À la fin de février, la compagnie de combat se trouvait renforcée, Volodia décida de tenter un coup. Deux ‘ entreprises ” s’offraient à son choix. Il avait été informé par un des siens, Mitia, un élève chassé du lycée, fils d’un garçon de recettes d'une banque, que le samedi 2 avril, 500.000 roubles du trésor seraient transportés de la banque à la gare de Varsovie. Mitia avait donné des détails précis : le nombre des cosaques convoyeurs et l'itinéraire que suivrait la voiture. Volodia était troublé par le plan audacieux. Il ne doutait point qu'une seule bombe, bien lancée, suffit pour s'emparer de l'argent, mais il fallait jeter cette bombe

au milieu de la chaussée, en plein jour, à Pétersbourg. Il était donc presque impossible de s'en tirer sans pertes.

L'autre entreprise était beaucoup plus simple, mais la somme n'était pas forte ; vingt mille roubles en tout, appartenant à des négociants de Moscou, les Voronine. C'était très faale d’ ” exproprier ” cet argent dans leur bureau, à Moscou, près de l'étang de Khapilov. Cette affaire mesquine avait été apportée à Volodia par un employé de bureau, Elizar, autrefois copiste dans la fabrique Voronine. Les ‘ sous ” de Khapilov séduisaient Volodia : dans la rue déserte du faubourg de Moscou, la bande pouvait se retirer sans perdre un seul homme. L'’ennui était qu'il fallait commencer — Volodia le comprenait — par un véritable pillage de bandits.

Depuis que Volodia était devenu chef d'une compagnie et se sentait le maître tout-puissant, un changement s'était fait en lui. Comme autrefois 1l croyait qu'au nom du peuple tout est permis ; comme autrefois :l était de l'avis d'Epstein qu'il faut piller les boutiques et :ncendier les propriétés, mais un instinct profond et caché, le sentiment vague de sa responsabilité, le retenait aux tentatives folles. [Il était devenu prudent, pesait chaque parole, contrôlait des dizaines de fois chaque plan et, parfois, regardant la face d’épervier de Moukha, tout au fond de son âme, il avait peur. in

Volodia avait changé également en ce qui concernait le comité du parti. [l comprenait maintenant que la sénilité d'Arsène Ivanovitch, le calcul froid du D' Berg, l'incapacité de Véra Andréievna étaient de petites choses et qu'en dépit de ces mesquineries les membres du comité avaient un mérite inappréciable : 1ls portaient la responsabilité devant le part. Auparavant, auand il se battait sur les barricades, ou tuait le colonel Slezkine, ou projetait de faire sauter le régiment Sémionovsky, Volodia se considérait naïvement comme un soldat, et la responsabilité pour le sang versé il ne la prenait pas sur soi mais la rejetait sur tout le parti, sur toute la révolution. Après qu'il eut rompu avec le comité, il remarqua avec étonnement que [ui incombait un nouveau souci : la conscience du devoir envers sa compagnie docile. Et lui qui n’avait jamais connu l'hésitation, hésitait maintenant, péniblement, et ne savait que résoudre,

Olga le tira de cette difficulté. Elle affirma que ce n'était pas une faute mais un honneur enviable de sacrifier des vies humaines dans une brillante affaire d’un demi-million, et qu'après avoir pillé le bureau des Voronine, le lendemain, malgré lui, il entreprendrait une grande ” expropriation ”. Ces paroles décidèrent Volodia. Il manda à Pétersbourg les membres de sa bande. Prokhor et Elizar achetèrent des chevaux et des voitures, et Volodia prépara l'attentat, Deux jours avant, 1l donna rendez-vous, chez Olga, à Epstein et à son camarade et aide, qu'il appelait en plaisantant son chef d'État-Major : Hermann Frézé, étudiant de l'École des Ponts-et-Chaussées.

Frézé, fils d’un propriétaire balte, était sur le point de terminer ses études quand, soudain, à la désolation de ses parents, 1l disparut de Pétersbourg. Il s'était rendu chez Volodia et l'avait prié de l’admettre dans sa compagnie de combat. Il était allé non au Comité, n1 chez Bolotov, ni chez Arsène Ivanovitch, mais précisément chez Vladimir Glébov, car il avait raisonné froidement qu’il ne vaut de risquer sa vie que pour quelque chose de grand et de véritablement utile à la révolution. Comme Epstein, il croyait aveuglément en la terreur et qu'on peut, avec des bombes, faire peur aux ‘bourgeois ”. Il connaissait par cœur Bakounine, mais n'aimait pas exprimer ses opinions, Lui-même n'aurait su dire par quel chemin, non frayé, il était arrivé à l'anarchisme, et comment lui, un homme indépendant, aisé, s'était mis à haïr la bourgeoisie. Et en effet,

il la haïssait, et en effet, il était prêt à mourir pour son credo. C'était un Allemand taciturne, élégamment vêtu, au visage pêle, long et étroit, avec le menton bien dessiné, comme sculpté. À en juger par son uniforme d'étudiant des Ponts-et-Chaussées, les bagues d’or de ses doigts, la raie de ses cheveux, personne n’eût soupçonné en lui un terroriste convaincu.

Frézé, toujours exact, était arrivé avec Epstein quand Volodia n'était pas encore rentré. Après avoir Ôté son pardessus et ses gants, sans paraître faire attention à Olga, il déploya un plan de Pétersbourg. Olga, les joues sur les poings, la poitrine appuyée contre la table, pendant quelques minutes, sans mot dire, regarda Frézé. Depuis longtemps déjà, dès le premier jour, entre elle et les membres de la compagnie s'étaient établis des rapports particuliers, mi-amicaux mi-amoureux, compliqués et

tendres. À Epstein, à Mitia, à Constantin, à Prokhor, à Elizar, même à Moukha, il était agréable de trouver parmi eux, dans la Compagnie de fer ”, une jeune femme au corps robuste, qui fût leur camarade et leur amie, En sa présence, même silencieuse, on se sentait plus gai, plus léger, et il ne semblait pas possible qu'on pût pendre. Et maintenant Frézé, en sentant son regard malicieux et, lui semblait:il, important, ressentait cette joie saine, émouvante,

— Petit Frézé, cela ne vous fait pas peur ? demanda Olga en souriant, sans cesser d'examiner son visage maigre,

Frézé leva les yeux et plissa son front blanc qui commençait à devenir chauve. Il voulait répondre en toute sincérité et précision, comme il répondait non seulement à Olga mais à quiconque l'interrogeait,

— Peur de quoi, Olga Vassilievna à dit-l avec un léger accent, et, sans hâte, se versa du thé. Si vous me demandez si j'ai peur pour ma vie, je vous répondrai: non, pas du tout. Mais si vous me demandez si je crains pour le succès de notre entreprise, je suis forcé de vous répondre:

oui, jai peur.

Olga soupira.

— Ah! Frézé! Frézé!…. Toujours avec les si... Tout est pesé... Tout à l’allemande... Et moi, je suis Russe et ne crains rien. — Ses yeux riaient. — Vous savez ; — elle baissa la voix — j'ai fait parler les cartes, aujourd'hui. Eh bien, tout ira à merveille. Vous ne croyez pas > Non?

— Je ne crois pas aux cartes, répondit très sérieusement Frézé, Et, bien que ce que disait Olga n'avait aucun sens, ce dont se rendaient parfaitement compte Frézé, Epstein et Olga elle-même, à tous trois ses paroles étaient agréables, tant ils voulaient croire au succès.

— Vous ne croyez pas, et moi, je crois, trainait Olga d'une voix chantante. Voilà, Frézé, je voulais vous demander quelque chose — son visage devint froid et laid comme quand elle parlait à Volodia: — Selon vous, peut-on entrer au service de l'Okhrana. Oui ou non?

Frézé, de nouveau, plissa son front, et, surpris, la regarda de ses yeux myopes, proéminents. O'étant convaincu quelle ne plaisantait pas il répéta lentement, comme pour se contrôler :

— Entrer au service de l'Okhrana?

— Eh bien, ou! Qu'est-ce qui vous effraye ?

— Je ne comprends pas. c'est-à-dire... Entrer à l'Okhrana, comment ?

— Ah, mon Dieu! Mais comme ça. tout simplement. Voila, Epstein dit que pour être utile à la terreur on le peut...

Epstein, les sourcils froncés, fâché contre Olga, parce qu'elle ne causait pas avec lui, intervint d'une voix haute et irritée:

— On demandait à un Juif: Que fais-tu de ton argent? Il répondit: * J'en fais trois parts: j'enfouis l’une dans le sol: j’enferme l’autre dans mon coffre, et je mets la troisième en circulation. ” Eh bien, nous ne mettons en circulation qu'un tiers. Pourquoi peut-on nous tromper et nous, non? Pourquoi, nous, têtes de moutons, devons-nous permettre qu'on nous tonde ? Je vous le demande: au nom de la terreur tout est-il permis ? Etes-vous d'accord sur ce point? Peut-être admettez-vous aussi que tout ce qui est utile pour la révolution est bien et que tout ce qui peut lui nuire est mal? Ou peut-être non? Pour moi la question est seulement en ceci: être utile ou non. Est-ce utile d’enfouir l'argent dans la terre? Il n'y a même pas de quoi parler. Il est clair que si, par exemple, moi ou vous étions au service de l'Okhrana, nous saurions tout ce qui se fait làbas. Eh bien, alors? Est-ce clair? Hein? termina-t-il du ton d'un maître à un élève stupide et indolent auquel il faut rabâcher les choses les plus simples.

Frézé, long, sévère, dans son uniforme d'ingénieur, était assis droit, immobile et, étonné, n’en croyant pas ses oreilles, regardait tantôt Epstein, tantôt Olga. Le visage rond d'Olga était calme; elle souriait pensivement.

— Au nom de la révolution? se ressaisit enfin Frézé. Je n'ai jamais pensé à cela; mais il me semble que vous avez tort. Si l'on entre au service de l'Okhrana….

— De nouveau si! interrompit en plaisantant Olga. — Et selon moi, on peut Seulement pas chacun. Non, pas chacun. Vous, par exemple, vous ne pourriez pas. Mais il y a des gens qui peuvent, termina-t-elle en souriant et évitant le regard de Frézé.

— Qui peuvent quoi ?

Sur le seuil se tenait Volodia, énorme, noir, en pelisse, les botte

goudronnées. Frézé eut un soupir de soulagement: Volodia le sauvait d'un danger.

— Je disais, reprit Epstein un peu confus, que, dans l'utilité de la terreur, on peut entrer au service de l'Okhrana..

Volodia fronça les sourcils.

— Quoi?

— Je dis que, comme Klétotchnikov…….

— Ah! des blagues. Volodia fit un geste de la main, et, se tournant vers Frézé, demanda:

— Avez-vous vu Elizar ?

— Oui.

— Etles bombes?

— Prêtes.

— Et les mausers ?

— Tout le monde a le sien.

Volodia approuva de la tête. Maintenant 1l était sûr de la victoire. D'où était parue cette certitude joyeuse, 1} ne l’eût pu dire; mais en ces dernières journées angoissantes avait grandi le sentiment joyeux de l'impossibilité de la défaite. Jamais encore, n1 sur les barricades, à Moscou, ni pendant le travail dans le parti, ni après sa brouille avec le comité, jamais 1l ne s'était senti autant de force; c'était comme si tous les muscles de son énorme corps fussent devenus plus durs, plus pleins, plus élastiques. Il savait cependant qu'il n'y avait rien de changé; que les mêmes Constantin, Moukha, Mitia, Prokhor, Epstein sortiraient demain, les armes à la main; qu'il restait aussi difhale, presque impossible, d'enlever de l'argent dans les rues de Pétersbourg; qu'aussi facilement la bande et lui-même pouvaient périr sans utilité. Mais bien que sachant tout cela, il n’éprouvait nulle crainte. Il sourit avec reconnaissance à Frézé: ” Il a tout prévu, tout contrôlé ; il n'a rien oublié. C'est de l'or ce garçonlà ”, pensa-t-1l. Frézé, sa tête tendue penchée sur le plan, de nouveau, sans faire attention à Olga, prenait des mesures à l’aide d'un compas.

— La largeur de la rue Grande Podiatcheskaia est de quarante pas; celle de la Perspective Ismaïlovsky, quatre-vingt dix. Le plus court du canal de Krukov à la rue Podiatcheskaia c'est par la rue Sadovaia. Alors

Prokhor, avec sa voiture, doit se trouver rue Sadovaia; Elizar, rue N'kolskaia. Vous m'écoutez, Vladimir Ivanovitch 2... Le premier lanceur de bombes, Constantin, attendra la voiture du Trésor sur la Perspective d'Ekaterinhof; le second, Mitia, sera à dix pas de lui. N'est-ce pas, Vladimir Ivanovitch 3

Tous écoutaient attentivement; et c'était tellement silencieux et paisible, la pendule battait si régulièrement, Frézé parlait avec tant d'assurance, comme d’une chose si ordinaire, que ni d’après le large dos immobile de Volodia, ni d'après les lunettes sombres d’'Epstein, ni d’après le visage rond d'Olga, ni d’après l'éclat du compas manié rapidement, on ne pouvait penser que Volodia, Frézé Epstein et Olga tueraient demain, et que, peut-être, eux-mêmes périraient tous. Mais aucun d'eux ne pensait à la mort. Il leur semblait que tout était décidé, permis, et que la seule question était de savoir qui resterait vainqueur. Et, au nom de la victoire désirée, chacun d'eux, sans hésitation, était prêt à donnner sa vie.

Le 2 avril, Volodia sortit un peu après six heures du matin. Prokhor devait l’attendre à sept heures sur le quai de la Fontanka. Le jour se levait; les bateaux siflaient plaintivement sur la Néva; les premiers tramways faisaient retentir leurs sonneries; les trottoirs étaient vides, les magasins fermés. Volodia suivait l'élégante Newsky, encore déserte, et il lu semblait qu'il ny aurait pas d’attentat. Il lui semblait qu'on ne transporterait pas l'argent, que Constantin laisserait passer la voiture de la Trésorerie, que la bombe de Mitia n'éclaterait pas et que le plan minutieusement étudié n'était qu'un projet d'enfants. Ce sentiment angoissant, nouveau, était si fort, il croyait si peu que c'était précisément aujourd hui, ici, qu'allait se passer cette chose solennelle et terrible, qu'il avait si audacieusement voulue, qu'il marchait lentement, presque paresseusement, comme s'il eût fait une promenade matinale,

Îl arriva à la Fontanka sans remarquer comment :il avait tourné du

A ’ - oh. | “ 2 , . . L2 f côté de la rivière. Là, au brillant de l’eau, 1l comprit que la journée serait ensoleillée, printanière. I] faisait doux. Volodia déboutonna sa lourde pelisse et, avec indifférence, paresseusement, se mit à chercher des yeux la voiture. Quand enfin il l’aperçut, il eut peine à croire que L4 x L " x 4 L4 ? A

cet enorme cocher, à ia ceinture tres serrée, etait ce même Prokhor

, . , - FU / ‘ . qu'il avait connu dans l'Oural et avait amené à Pétersbourg. * Pourquoi est-il ici ? C'est inutile, il n y aura rien pensa-t-il superstitieusement.

Prokhor, en sa lévite bleue, le dos tourné du côté de Volodia, nettoyait avec une petite brosse le tablier de sa voiture. Son trotteur, un pur sang gris pommelé, s'ébrouait et, craintivement, dressait les oreilles. Volodia connaissait ce cheval ; il l'avait choisi avec Prokhor au marché aux chevaux : ce n'était qu'avec un trotteur de prix qu'on pouvait espérer emporter l'argent.

— Cocher!

— Voilà, monsieur, un beau cheval...

Volodia s’approcha de Prokhor et le regarda bien en face. Il vit les

yeux clairs du paysan et son sourire timide, et quand 1l aperçut ce sou-

rire et, à son trouble caché, comprit que Prokhor craignait et attendait, il se sentit calme et léger, comme cela lui arrivait chez Olga. Il comprit ’ . TOUR , . “117 .

que ses doutes étaient superflus ; que Frézé n'avait pas travaillé inutilement ; que Prokhor ne s'était pas en vain travesti en cocher ; que ce , . s . ’ n'était pas en vain, non plus, que les bombes avaient été chargées et

les mausers distribués, et que, maintenant, toute hésitation était intem-

pestive. Îl respira profondément, de toute sa poitrine.

— Olga viendra tout de suite. sois attentif.

Prokhor ne répondit rien. Volodia regarda l'heure à sa montre. Il était sept heures un quart. Ayant calculé son temps, il tourna sur le canal Krukov. Maintenant, après sa rencontre avec Prokhor, une décision froide, obstinée, le possédait joyeusement. [l connaissait ce sentiment. Îl savait et croyait qu'en de pareils moments personne ne lui fait peur et que le succès est certain. Craignant d’être en retard, 1] accéléra le pas et arriva rue Podiatcheskaia. Près du débit ouvert, sur le trottoir, à côté d'un réverbère, il remarqua un des lanceurs de bombes : Constantin.

Constantin, taché de son, roux, en manteau noir d'offcier, se tenait immobile, comme de garde au poste indiqué. Volodia, s'’avança rapidement, Mais, à peine avait-il fait cinq pas que, derrière lui, frappèrent avec netteté les sabots des chevaux et une voiture passa à grande allure, beaucoup avant l'heure indiquée. Volodia se la rappelait bien : des chevaux bai sombre ; le cocher avec une large barbe en éventail ; à côté de lui un garçon de recettes, maigre, au visage d'icone ; à droite et à gauche, contre les roues mêmes, se soulevant d'un même mouvement sur les étriers, galopaient les cosaques ; 1ls étaient six.

Volodia s'arrêta. Maintenant il ne voyait plus Constantin, que lui cachait la voiture ; mais il savait qu'il était là, à côté, dans la rue, près de la porte du débit, et qu'il tenait entre ses mains une bombe. Et, non par la conscience, ni la pensée, ni le sentiment, mais par un flair aigu, par tout son être tendu, Volodia comprit que tout de suite, dans quelques secondes, ici, rue Podiatcheskaia, allait s’accomplir ce à quoi il n’osait croire encore. Pendant une seconde, pendant un moment terriblement long, il eut peur. Il souhaitait que l'attentat n'eût pas lieu, que Constantin épargnât la voiture, qu'aujourd'hui fût comme hier.

Mais voilà qu'au milieu du calme de la rue, au milieu du bruit pacifique des sabots, puissamment, violant le silence du matin, un son plein

retentit, énorme, étourdissant, Quelque chose de sonore éclata lourde- :

ment, beaucoup plus lourdement que le canon ou quele roulement proche . du tonnerre, et, en grandissant et s'élargissant, comme une tache : immense enveloppée d'une odeur âcre de fumée, une haute colonne ! ] re’à la b él s its. C I tait si | Jaune, noire à la base, selança Jusqu aux toits. Lette colonne était s1

puissante, si soudaine, si grande, le bruit était si épouvantable, la fumée ! si chaude, le pavé tremblait si fortement, les vitreséclataient si plaintive- !

ment, que le souffle manqua à Volodia. Mais, se maîtrisant, en courant il se précipita vers Constantin. En même temps, il aperçut de l’autre côté, sur le trottoir vide, Epstein qui courait, non dans la direction de la voiture, mais du côté opposé, sans chapeau, sans lunettes, en long paletot déchiré. Il était pâle et agitait les bras.

Ayant peur que la voiture ne partit, que la garde ne défendit l'argent les armes à la main, et toujours ne croyant pas encore que

c'était commencé, Volodia, blanc comme un linge, s'arrêta sur le lieu de l'explosion. Deux chevaux ensanglantés, embarrassés dans leurs traits, se débattaient sur le pavé; un tout jeune cheval, presque un poulain, la croupe à demi arrachée, des morceaux de chair brûlés, la gueule vers la pierre et tremblant de tout son corps meurtri, respirait lourdement; un autre allongeait son long cou, tàchant de se soulever, de se dresser sur ses genoux, et retombait ; de son ventre le sang coulait en abondance. La voiture était intacte. Il n'y avait plus de cocher. À gauche, à dix pas, était couché un cosaque tué, en manteau gris et pantalon bleu rapiécé. Son visage bruni, fort, avec une petite barbe noire, était calme, comme s'il avait été surpris à l’improviste, sans avoir pu comprendre ce qui arrivait, À droite gisaient pêle-mêle des morceaux de manteaux, des éclats de vitres, un brancard arraché, une selle endommagée et encore quelque chose de grand et de mouillé. Volodia, sans regarder, ouvrit la porte de la voiture. Dans le coin, parmi les sacs de toile bien tassés, était assis, serré contre les coussins, un garçon de recettes, de vingt-cinq ans, pâle, la moustache brune. Il regarda Volodia avec des yeux horrifiés, ne comprenant rien. ‘ Voilà l'argent ” passa comme un éclair dans la tête de Volodia. Il saisit un des sacs et le jeta à terre. Âu même moment, près de sa Joue, éclata un coup sec. Volodia se retourna effrayé. Moukha, à la face vorace d'oiseau de proie, les lèvres minces serrées, venait de tuer à bout portant le jeune garçon de recettes. La voiture s'emplit de fumée. “* Pourquoi a:t-il fait cela 2” | pensa Volodia. Le garçon n'avait pas bougé; seulement sa tête en bonnet d’astrakan se pencha sur sa poitrine.

Volodia et Moukha, rapidement, sans mot dire, en poussant et accrochant gauchement le garçon de recettes, jetaient les sacs. [l y en avait dix. Quand ils eurent jeté le dernier sac, Volodia regarda alentour. Il n'y avait pas d'agents : le trotteur gris pommelé de Prokhor filait au grand trot rue Podiatcheskaia, et, dépassant la voiture, on apercevait un chapeau de femme. Volodia comprit que c'était Olga et qu'elle emportait l'argent. ” Grâce à Dieu ! Grâce à Dieu !” pensa-t-il. Dans la direction de la Fontanka, des hommes couraient. A leur démarche, Volodia reconnut Frézé et Mitia. Moukha, le visage déformé, m£chant, le prit par l'épaule :

— ]]l faut filer, Vladimir, Ivanovitch !

Volodia, passivement, se tourna vers lui ;: mais alors il remarqua ce qu'il n'avait pas encore vu : à trois pas du trottoir couvert de poussière, presque à la porte du débit, Constantin à demi couché, la nuque appuyée au réverbère. Son visage rond, taché de son, toujours rouge, maintenant était bleuâtre; ses yeux étaient vitreux ; son bonnet avait roulé par terre. Volodia comprit que Constantin avait été blessé par sa propre bombe,

— Allons-nous-en, répéta Moukha.

Volodia le repoussa vigoureusement et, à grands pas résolus, s'approcha de Constantin. Il se pencha sur lui et vit la poitrine nue blanche, ensanglantée et le regard vague de ses yeux morts. ” Tué! ” pensa Volodia. Mais Constantin, lentement, dans un grand effort, remua les cils et soupira profondément. Volodia se pencha encore davantage. Et soudain, ici, après l'attentat couronné de succès, parmi les corps déchiquetés et les chevaux blessés, près de Constantin expirant, soudain, pour la première fois de sa vie, il sentit sa gorge se contracter maladivement et ses yeux se mouiller de larmes. Il allait s'éloigner quand, derrière son dos, éclata une voix perçante : “ Tenez-le! Arrêtez-le ! ” En même temps des mains fortes saisirent Volodia. Il comprit que sa vie était en danger. Aussitôt, cette décision cruelle, qui ne connaît pas d'obstacles, s'empara de lui. Il savait, il avait la certitude qu'on ne pouvait pas, qu'on n'avait pas le droit, qu'on n’oserait pas l’arrêter, lui, Vladimir Glébov. Avec de larges mouvements rappelant ceux de l'ours, en jouant des épaules et tendant les muscles élastiques de ses bras, il se dégagea, sachant qu'il fallait se défendre, que de sa force dépendait le salut, dont, au fond de son âme, il ne doutait pas. Ne voyant plus ni Constantin, ni les cosaques, ni les chevaux qui râlaient sur le pavé, ne voyant que de jeunes garçons inconnus en pelisses courtes, en reculant vers le mur, il tira son revolver. Il ne doutait pas qu'il était seul, que Moukha n'était plus là et que l’aide ne viendrait de nulle part. Mais cette certitude ne l'effrayait point. Sans savoir pourquoi, l'un des hommes qui le traquaient l’intéressait particulièrement : c'était un gros épicier au visage effrayé, mou, la moustache taillée à l'ordonnance.

Mordillant sa lèvre inférieure, barbu, énorme, la tête baissée, il semblait un taureau en fureur. Volodia, presque sans viser, tira sur lui. L’épicier oscilla en avant puis en arrière et, comme une masse, tomba sur le sol. Mais déjà les agents de police accouraient, faisant retentir leurs sifflets. Une minute après un cercle d'acier entourait Volodia. Comment put-il sortir de ce cercle, lui-même après n'aurait su le dire. Il se rappelait seulement qu'il avait couru comme jamais de sa vie, et que les poursuiveurs l’allaient rejoindre. Il savait que rue Nikolskaia devait se trouver Elizar avec son trotteur, et, secrètement, sans oser se l'avouer, il espérait quil n'était pas encore parti. À sa rencontre, rue Sadovaia, un portier en casquette et tablier blanc, sorti d'une porte cochère ouverte, courait en écartant les bras. Volodia ne perdit pas la tête, Sans regarder le portier, traversant la chaussée, il tira deux fois de suite ; le portier tomba. Alors, comme en un rêve, Volodia aperçut le visage inquiet d'Elizar et son grand cheval noir. Il vit Elizar abaisser son browning et entendit le crépitement d'un coup. Ensuite les ressorts sautèrent : à la file passèrent les réverbères et les maisons. C'est seulement sur la Newsky, quand le trotteur, blanc d'écume, fouetté par Elizar, ralentit sa course folle, que Volodia comprit qu'Elizar lui avait sauvé la vie.

Sans attendre la clôture du congrès, Bolotov, faisant, par conspiration ”, un détour par Gatchina, partit pour Pétersbourg, où, par un télégramme conventionnel, 1l avait fixé un rendez-vous à Arcade Rosenstern, chez l'avocat Ikonnikov, qui demeurait rue Serguievskaia. Il attendait avec impatience cette rencontre. Il lui semblait que Rosenstern, qui autrefois avait ‘ travaillé ” dans la terreur, le comprendrait, l'approuverait et l'encouragerait de ses conseils.

L'avocat Ikonnikov, gros, chauve, le visage rasé, fané, les joues aux veines bleues, accueillit Bolotov comme une vieille connaissance.

— Très heureux... Tout à fait heureux... La santé est bonne ? Arcade Borisovitch n’est pas encore arrivé. J'espère, mon cher, que vous dinez chez moi, — disait-il de sa voix rauque en secouant les mains de Bolotov. — Le bruit court, continua-t-il en baïssant la voix, que sur les barricades vous fites des prodiges.… Vous auriez mérité la croix de Saint-Georges. Eh, là ! Ilse fâche déjà. Oh ! quel caractère ? Eh bien c'est fini, c'est fini, mon ange! Pardonnez, mon cher, ma curiosité ; qu'est-ce que le congrès a décidé 2... Pas encore terminé ? Nous vivons, savez-vous, comme des taupes : au tribunal, à la cour d'appel et chez M"° Doudou, à Krestovski.. C’est toute notre vie. Ah! ah !ah!... Un cigare ?

Bolotov fumait et écoutait avec plaisir. Après les journées tourmentées des barricades, après le bruit du congrès, après la boue et l'air suffocant des wagons, il était agréable de se sentir dans une chambre propre, de voir un homme proprement vêtu, qui fumait des cigares, buvait du vin et qui était loin du parti. Ikonnikov était buveur et joueur, mais il avait des relations et donnait beaucoup d'argent pour la terreur. Il était pour Bolotov un sujet d'étonnement : cet homme qui n'était plus jeune, alcoolique, atteint de toutes les maladies, vivait sous la menace perpétuelle de la déportation et, malgré cela, jamais ne refusait son aide. Sans répondre à la question indiscrète, Bolotov sourit et dit nonchalamment :

— Comment n'avez-vous pas peur ?

— Et qui vous dit que je n’ai pas peur ? rit Ikonnikov, en rajustant !

son pince-nez d'or. J'ai peur, mon cher. Je suis froussard. Et comment

ne pas l'être ? Si l’on me pince on ne regardera pas si je suis un membre

respecté du barreau et, bel et bien, on m'enverra en Sibérie, J'ai peur

de tout le monde : du concierge, du portier, de l'agent de police et même de vous. Ah! ah! ah ! Que faire 2...

— Alors pourquoi nous recevez-vous ? J — Pourquoi ? Quelle plaisanterie. Et que voulez-vous que je fasse ? Rester assis près du poêle ? Veiller à ma sécurité ? Plaider au tribunal pour un sixième vol? Faire protester des billets à ordre ou prononcer dans un banquet un discours qui ferait honneur à un Cadet ” 2 Nous

prononçons, mon cher, nous prononçons… Chez nous la langue est sans os... Oui... Nous discutons, nous faisons la révolution. au cercle... Vous vous rappelez, chez Gleb-Ouspensky, un marchand dit : ‘* Nous mentons du matin au soir ; tout notre travail est en cela... Toute la vie nous tournons autour de diable sait quoi. Alors, voilà, nous mentons... ” Eh! mon cher, je m'en moque et rien de plus. Qu'on m'arrête.. — Îl se tut et, de nouveau, assujettit son pince-nez. — Nous serons tous là-bas, sans doute. Ah, voila son Excellence Arcade Borisovitch !.…

Rosenstern était un homme de trente-deux ans, de taille moyenne ; il avait une barbe épaisse, raide, et des yeux noirs très jeunes. Vêtu de neuf, avec un goût douteux de commis voyageur, il portait un long veston gris clair et un pantalon de couleur. Son aspect était celui du juif ordinaire ; seulement, à son cou solide et court, à ses épaules larges et rondes, on sentait l’obstination et la force. Il tendit la main à Bolotov et, s'adressant à Ikonnikov, d'un ton plaisant, avec un accent affecté, il lui dit :

— Cher maître, laissez-nous.. Vous comprenez, rendez-vous d’amis après une longue séparation. Rien de particulier. Non.

Mais dès qu'Ikonnikov fut sorti, il cessa de sourire, et, allant à la porte la ferma à clé.

— Voici, Bolotov, commença:t-il ; j'ai entendu dire que vous ne vous arrangez pas avec le comité. Est-ce vrai à

— Oui, c'est vrai, répondit Bolotov, confus.

— Peut-on savoir pourquoi ?

— Je veux travailler dans la terreur.

— Hum! Dans la terreur... Rosenstern tortillait sa barbe en le regardant attentivement, — Et pourquoi précisément dans la terreur ?

Bolotov se leva. L'émotion, la même émotion pénible qu'il avait éprouvée au comité, le saisit. Il comprit qu'il ne saurait pas trouver les mots justes pour raconter ce qui l'avait troublé durant toute une année. Rosenstern était assis tranquillement dans le fauteuil, les jambes croisées, la tête inclinée de côté, et le regardait d’un œil fixe, pénétrant.

Boris SAVINKoOv. 11

— Vous demandez 2... prononça enfin Bolotov en s’agitant et rougissant. Bon... mais vous êtes-vous demandé si l'on peut être membre du comité et ne pas travailler dans la terreur à Avez-vous réfléchi à cela, oui ou non ? Dites à Le comité dispose de la vie des autres. Il envoie à la mort. Il signe des arrêts de mort. De quel droit ? Est-ce l’âge qui le donne à Arsène Ivanovitch? L'esprit au D' Berg? Les années de prison à Véra Andréievna ? Son travail à Grouzdiev ? Pourquoi David, Vania, Serge ou un ouvrier de l'usine Poutilov vont-ils avec une bombe à la main et meurent-ils, alors que moi, les bras croisés sur la poitrine, les bénis? C'est le devoir des prêtres de bénir. Nous autres nous ne sommes pas des prêtres. Dites, comment puis-je être du comité si je ne sacrifie pas ma vie, si Je nai pas versé mon sang ou si J ai peur de le verser ? Dites, comment puis-je regarder tranquillement les autres aller à la mort ? Eh bien, dites, où est mon droit ?

Il se tut ; les doigts tremblants 1l alluma une cigarette. Maintenant il était sûr que Rosenstern ne le comprendrait pas davantage que le D' Berg et Véra Andréievna.

— Voilà, on a tué mon frère, un enfant, sur les barricades, reprit-il une minute après d'une voix entrecoupée. Le parti construit l'avenir, l'avenir juste et glorieux du royaume de Dieu sur terre, n'est-ce pas? Chacun de nous le bâtit. En cela est le sens et la justification des victimes innombrables. Tandis que dans notre travail il y a un mensonge — un commandement ; des chefs et des sujets ; des soldats et des généraux. Les uns ordonnent et les autres meurent. Un avocat, Ikonnikov, même lui, cherche la vérité, et nous ? termina-t-1l avec indignation, étonné lui-même de la sévérité de ses paroles.

Rosenstern l'avait écouté en silence. Quand Bolotov se tut, il dit d'une voix posée :

— Eh bien, comment, selon vous, cela doit-il être ?

— Comment cela doit être ? Je ne sais pas. Je ne puis pas décider pour tout le parti. Je puis décider uniquement pour moi. Je ne veux pas faire et ne ferai pas ce qui, selon moi, est mal, et je n'enverrai pas les

hommes à la mort...

— Je ne ferai pas ce qui, selon moi, est mal... répéta lentement

Rosenstern, comme sl pesait cette grave parole. — Bon... Et tuer, estce bien ou mal ? demanda-t:il tout d'un coup, et sourit. De ce sourire son visage devint encore plus ferme et plus dur. Devant Bolotov était un autre homme, non plus l'employé mais le propriétaire lui-même, qui connait ses droits.

— Tuer ? Tuer c'est mal aussi.

— Ah, vraiment ! sourit Rosenstern. Cependant vous avez résolu de participer à la terreur, c'est-à-dire de tuer... Vous voyez, la question n'est pas tellement simple. C'est très facile de dire : ceci est mal, il ne faut pas le faire. Parfois, c'est mal, et cependant il faut le faire. Non seulement il le faut, mais c'est bien. Tuer, c'est mal, n'est-ce pas? Mais faire la terreur, c'est bien Pouvez-vous objecter à cela ? Sans doute, non. Alors quoi? Moi, vous le savez, j'ai travaillé autrefois dans la terreur. Je l'ai quittée et suis entré dans le comité... Alors, selon vous, j'ai agi mal 2...

— Vous, c'est autre chose... Vous avez été dans la terreur, vous avez le droit.

— Moi, autre chose ? Pourquoi ? Pourquoi pensez-vous que je sois prêt à mourir, sur l'heure ? Et si je ne suis pas prêt? Supposons que je ne sois pas prêt, alors, j'agis mal ? Ecoutez-moi un moment. Que faisons-nous ? Nous faisons la révolution, la grande révolution nationale russe. Eh bien, alors, quelqu'un doit écrire les livres, les imprimer, faire la propagande, l'agitation, organiser les masses? Le faut-il, oui ou non ? Hein ?

— Sans doute, il le faut.

— Bon... Et le parti? Faut-il le diriger ou non?

— Le parti?

— Oui, je dis le parti, je ne dis pas la révolution.

— Ah! mon Dieu. 1l le faut.

— Peut-être est-ce non seulement nécessaire, mais même bien > Vous dites : on ne peut pas diriger le parti si l’on ne peut tuer soi-même, ou si l'on n’a pas déja tué. Mais vous reconnaissez aussi qu'il est nécessaire de diriger le part. Qui donc le dirigera ? Les terroristes ? Mais la vie d’un terroriste c'est une semaine, et tout le monde n’est pas digne

de faire partie du comité... Mais, écoutez, je parle très sérieusement. Je gais : j'ai travaillé moi-même dans la terreur. C'est difhcile, personne ne sait combien c’est difficile de donner sa vie... Et encore plus difhcile de tuer. Mais croyez-moi, le plus difcile de tout, et de beaucoup... __ Rosenstern fit une pause et regarda Bolotov dans les yeux — c'est de disposer du sort des autres. Pour cela il faut avoir une force énorme, bien plus grande que pour la terreur. Il faut avoir le courage d'endosser la responsabilité pour le sang des camarades... Oui... Il faut voir les hommes aller à la mort et soi-même n'y pas aller... Vous dites, envoyer. Non. Qui peut envoyer ; qui ose envoyer un autre ? Est-ce que le terroriste va parce que vous l'envoyez, parce que le comité l'envoie ? Non. Il marche librement, en pleine conscience, parce qu'il ne peut pas faire autrement, parce qu'au nom du peuple, il doit aller... Demandez-vous maintenant pourquoi vous allez à la terreur ? Ce n'est pas par faiblesse ?... Peut-être parce que les forces vous manquent ?

Rosenstern, à peine souriant, regarda encore une fois Bolotov dans les yeux. Mais maintenant Bolotoy ne se troublait plus. Il savait où était le point faible.

__ Laissons la question du meurtre. Nous deux ne la résoudrons pas. Tuer, c’est un péché, mais dans le meurtre il n’y a pas de mensonge. Jetue et on me tuera. c'est clair et net... Tandis qu'ici, dans le parti, il y a un mensonge, une tromperie. Si tu es maître d'école, enseigne l'alphabet à l'école, mais n’exhorte pas à tirer l'épée du fourreau. Si tu n'as jamais vu la mort, ne bénis pas un autre pour le combat... Je ne parle pas de vous, ni d'Arsène Ivanovitch, ni du D' Berg, je parle de moi. Celui-là seul fait la révolution, sait la vérité, crée l'avenir, qui est prêt à perdre son âme pour son prochain. Entendez-vous, son âme... Tout ce que vous dites est peut-être très juste, très sage, mais ma conscience n'y peut souscrire. Comprenez-vous, la conscience. Îl faut donner tout, savoir donner tout. Ce n’est que dans la mort que le sacrifice est précieux.

__ Et nous donnons tout, dit doucement Rosenstern.

__ Vous, mais pas moi... Jusqu'ici je n'ai pas sacrifié ma vie...

Rosenstern, avec dépit, haussa les épaules.

__ Savez-vous, Bolotov, votre point de vue est faux. Oui, faux, c'est

le point de vue de ceux qui sont vaincus... je dirai que c’est le point de vue romantique.

— Romantique? Soit. Écoutez, Arcade Borisovitch; en somme, qu'est-ce que vous dites? Vous dites qu'au nom du parti tout est permis...

Rosenstern se leva et fit quelques pas dans la chambre:

— Oui, si vous voulez... cependant, pas tout...

— Pas tout? Et qu'est-ce qui n’est pas permis? Les ‘expropriations” particulières ?

— Oui, cela aussi, les expropriations particulières.

— Mais vous dites que ce n’est pas permis, non parce qu'il est mal de tuer des hommes, mais parce que les expropriations rabaissent la dignité du parti, parce que la discipline est violée, parce que l'argent est corrupteur, parce que, en un mot, exproprier ne peut que nuire à la révolution. C'est bien cela, n'est-ce pas)

Rosenstern s'arrêta court. Il pencha la tête; ce faisant son cou se tendait et ses larges épaules se soulevaient. Il était mécontent des objections obstinées de Bolotov et de ses paroles qu'il jugeait indignes d’un membre du parti. Les yeux fixés sur le tapis, avec une irnitation non dissimulée, 1il dit :

— Pas tout à fait cela. Sans doute...

Il fut interrompu par la voix rauque d'Ikonnikov, qui disait derrière la porte:

— À table, messieurs les conspirateurs! Le diner est servi.

Quand le soir Bolotov sortit sur le Quai du Palais, l'horloge de la forteresse achevait de jouer l'hymne. Il faisait froid et sombre.

Une semaine après son entretien avec Arcade Rosenstern, Bolotov apprit par Arsène Ivanovitch le lieu de ralliement des terroristes. Il se

rendit à Moscou, et dans là petite ruelle indiquée, sur la rive gauche de la Moscova, près de l’église de Paraskiva, 1l trouva le membre fameux de la compagnie de combat du parti, Hippolyte. Sur cet Hippolyte arculaient des légendes. On disait que, fils d’un sénateur, élève d'une école aristocratique de Droit, il avait donné au comité toute sa fortune, — plusieurs millions — et que seul Volodia l'égalait quant au sangfroid.

Élégant, mince, frêle comme une jeune fille, Hippolyte fit allusion, non sans réticences, à la préparation du meurtre du procureur militaire. Sans souffler mot de la compagnie, il demanda à Bolotov s'il ne pouvait pas, comme cocher, se charger de ” surveiller ”, à Pétersbourg ? Bolotov était offensé de cette ‘” conspiration ” exagérée. Néanmoins il acquiesça à cette proposition. Hippolyte lui fixa rendez-vous dans un mois, à l'angle des rues Gorokovaia et Sadovaia. Par le premier train qui partait, Bolotov quitta Moscou.

Quand, le matin, en pelisse courte et hautes bottes, 1l sortit de la gare Nicolas, et qu'il vit la Perspective Newsky pleine de monde, ensoleillée, seulement alors il comprit ce à quoi il s'était engagé. Pendant qu'il se disputait au comité, discutait avec Grouzdiev, objectait à Rosenstern, tant qu'il ‘‘ causait ” de la terreur, il ne pouvait s'imaginer au juste ce qui l’attendait. Il se croyait sincèrement, de toute son âme, prêt à sacrifier sa vie, et tout le reste lui semblait mesquin et indigne d'attention. L'’obsession de la mort inévitable était si forte, le possédait si jalousement, emplissait tellement sa pensée qu'il oubliait ” l'affaire ”, le travail quotidien nécessaire.

Mais ici, sur la Newsky pleine de bruit et de gens, de gens gais, rassasiés, indifférents à la terreur, il sentit de quel fardeau il s'était chargé et que personne ne lui viendrait en aide. Pour un moment il eut peur. À Moscou il s'était déjà habitué aux privations ; mais là-bas, sur les barricades, il savait qu'il n'était pas seul; qu'à côté de lui, se trouvaient Serge, Pronka, Roman Alexéievitch ; que, derrière eux, était la bande révolutionnaire, et derrière la bande tout Moscow éveillé par la révolte. Non seulement il le savait, mais 1l le voyait : 1] voyait comment tirait Pronka ; comment reculaient les dragons ; comment, avec bruit,

les boutiquiers fermaient leurs volets; comment, avec la neige, on construisait des barricades ; comment, le peuple, troublé, s’assemblait dans les rues. Peut-être le sentiment fraternel, la conscience que “ la mort en compagnie est agréable ”, le soutenaient-ils et lui donnaient-ils la force et le courage de défendre sans peur, jusqu'aux dernières cartouches, le drapeau du parti2 Ici, à Pétersbourg, perdu dans la foule, arraché à son travail habituel, ni monsieur, ni paysan, ni membre du comité, ni cocher, il ne sentait pas le lien qui soutient et même y croyait à peine. Autour il ny avait personne : ni camarades, ni amis, ni connaissances, et il ne devait compter que sur soi. Îl se disait bien que cela n'était pas, qu'il était membre de la compagnie de combat, ellemême fraction du parti, et que chaque camarade, chaque soldat de la révolution était de cœur avec lui et souffrait de ses malheurs. Mais ces aphorismes du parti ne le satisfaisaient point, comme si était réelle la transformation trompeuse, comme s'il n'était plus le révolutionnaire André Bolotov, mais, conformément à son passeport, le paysan Alexis : Maximov Iurkov, venu dans la capitale pour y chercher du travail.

Pendant quelques instants il resta là, sur la Newsky, réfléchissant et ne sachant où aller. Enfin, d'un pas indécis, 1l traversa la place et prit la rue Gontcharnaia. Au coin de la rue un vieux cocher, à demi-aveugle, les yeux larmoyants, somnolait. Bolotov s’approcha de son cheval et l’attira légèrement par le toupet. Le cheval tressaillit, Le vieux, sans se mouvoir, marmonna :

— Hé! ne le touche pas, pays!

— Grand-père ! dit Bolotoy ; et il ôta son chapeau.

— Quoi)

— Écoute, grand-père!

— Hein ?

— Voilà quoi, grand-père. Je suis arrivé... c'est-à-dire... à Pétersbourg.

Il s'arrêta, ne sachant comment continuer. Le vieux le regarda et, pensivement, mordilla ses lèvres.

— Je suis arrivé à Pétersbourg..

— Et pourquoi es-tu venu ? Hein 2

— Mais, précisément pour ça... Nous sommes cocher.

— Quoi ? J'entends mal. Parle plus haut. Hein 2

— Nous sommes cocher, dis-je.

— Cocher ?

— Oui.

— C'est ça... Bon...

— De sorte que nous sommes cocher... continua Bolotov hésitant. Oui... Mais je ne sais pas. [l n’y a personne de mon pays à Pétersbourg. Ceux qui étaient là sont partis Dieu sait où... Comment les trouver... Et je ne sais pas que faire 2. Aie pitié, grand-père... rends service.

Le cocher, de nouveau, mâchonna ses lèvres.

— C'est ça... Et toi-même, d’où viens-tu ?

— De Moscou... À Moscou, au restaurant Iakovlev, j'étais garçon. Bolotoy sentant qu'il lui fallait expliquer par quel heureux hasard lui, un garçon sans le sou, voulait devenir patron, s'arrêta un moment et, regardant de côté, dit prudemment :

— Mon père est mort... au village. Ïl m'a laissé une petite maison et différentes choses. Alors j'ai vendu tout et je me suis dit : Allons à : Pétersbourg.

Il prononça ces paroles et, malgré son habitude de conspiration, il rougit. Le vieux croyait si naïvement chacune de ses paroles, avec une telle confiance il était prêt, de tout son cœur, à héberger, conseiller, secourir, que Bolotov avait honte de son mensonge. Mais le cocher ne remarqua pas sa gène.

— Ton père est mort 2... C’est un malheur... Écoute, pays. Faut que Je rentre à mon dépôt... Il bâlla et clignota de ses yeux larmoyants. — Si tu veux, monte dans ma voiture. Au dépôt, Pavline Pétrovitch t'expliquera.. [l te renseignera... N'en doute pas. Pavline Pétrovitch boit, mais c'est un tel homme !.. T'es de Moscou ?

— Non, de Kalouga.

— Kalouga? Eh bien. Allons. Pourquoi ne pas rendre service à un brave homme... On peut toujours rendre service... Oh ! oh! ma vieille !.…

Il claqua des lèvres, tira les guides et, lentement, ils prirent le chemin

de retour par la Newsky. Le vieux soupirait, geignait et paraissait avoir oublié Bolotov. Ils allèrent longtemps et s’arrétèrent derrière la gare Baltique, dans une ruelle perdue, presque déserte. Dans la cour pleine d'eau, de poussière, de paille piétinée, une bande de pigeons bien nourris volait avec un bruit d'ailes; on sentait une odeur aigre de fumier de cheval et de cuir. A droite s’alignaient tristement les écuries et les boxes non fermées ; on entendait un bruit de sabots et les ébrouements réguliers. À gauche se trouvait un bâtiment non peint, moitié en pierre. Debout sur le seuil une femme en cheveux proférait des injures grossières. Dans un coin, près d’un hangar, un paysan aux cheveux embroussaillés, noirs comme le goudron, assis sur la pointe des pieds, lavait sa voiture. Sans faire attention à la femme, l'œil sombre, il passait soigneusement le torchon sur les roues.

— [vrogne ! Diable ! T'as encore vendu l'arc pour boire! Crève donc, maudit païen !...

— Quoi l'arc 2... Allons, tais-toi !.… Quels messieurs j'ai promenés. Tu ne comprendras pas cela, imbécile !.… Bonjour Porhritch ! dit:il, se tournant vers le vieux et jetant son torchon dans le seau.

— Voilà, Pavline Pétrovitch, je vous ai amené un pays... Il veut auss être cocher...

Le vieux, en geignant, descendit de son siège et, de ses mains tremblantes, se mit à dételer son cheval fatigué. La femme cessa d'injurier. De l'écurie arrivait toujours un bruit de sabots. Pavline Pétrovitch, avec curiosité, regarda en dessous Bolotov.

— Cocher ? Bon... Alors allons Au rendez-vous des amis, décida-t-il sévèrement, sans regarder la femme, et il se leva. — Eh bien, allons, pays, veux-tu ?

Bolotoy sourit et le suivit.

Malgré l'heure matinale, le débit à l'enseigne Au rendez-vous des amis était plein de monde. Il était sale et bruyant : un orchestrion jouait, Pavline Pétrovitch, en se frappant du poing la poitrine, disait avec conviction :

— Fais pas attention à elle... C'est une brave femme... Eh bien, j'ai bu, quoi ? Est-ce qu'on ne peut plus boire 2... Un pauvre homme est comme

une mouche : où il y a la haie, là est sa cour, où il y a une fente c'est un lit. Et ton affaire nous l’arrangerons, sois tranquille... Si je le dis, moi, Pavline Pétrovitch Strielov, alors c'est sûr, c'est comme écrit. Nous achèterons un cheval, une voiture, un traineau, tu seras un cocher de première classe. Demain on ira au marché aux chevaux... Oui, tout de suite nous irons. n'est-ce pas > Oh! j'ai eu une jument, quelle jument !… Et quels messieurs j'ai promenés !.…. — “” Cocher ! aux Iles !... Combien ? ” — ” Ce que vous voudrez ”.… Et vingt-cinq roubles dans la poche! Tu ne le crois pas ? Je te le jure ! Buvons, Aliocha! Hein ! Que Domma Vassilievna crie si elle veut ! Quoi, ne suis-je pas un homme ?.. On ne peut plus boire ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

Avec dégoût, Bolotov buvait l'eau-de-vie et écoutait le bavardage d'ivrogne de Strielov. Mais il était heureux d’avoir si rapidement trouvé un asile et que, dès demain, il irait au marché acheter un cheval et commencerait la vie batailleuse de cocher. Mais le sentiment de sa culpabilité ne le quittait pas. Il avait beau dire qu'il était forcé de tromper, de mentir, qu'un seul mot de vérité le perdrait inutilement, néanmoins 1l ne pouvait se calmer. Pavline Pétrovitch, rouge, en sueur, se tenant à peine sur ses jambes, les lèvres mouillées, voulait l'embrasser.

— Embrasse-moi, mon ami Alexis... Embrasse-moi. Eh, Alexis ! je vois quel homme tu es. Et toi, compte sur moi... Nous arrangerons tout. Eh bien, buvons, Alexis ! Hein 2

Il laissa tomber sa tête sur son bras et s’endormit aussitôt, Bolotov regarda autour de lui. À travers la fumée il était difficile de distinguer quelque chose. Il lui semblait si étrange de se voir, lui, le révolutionnaire André Bolotov, assis dans ce débit puant, conversant avec cet ivrogne, qui maintenant ronflait, et de penser que la nuit venue il irait non pas . à l'hôtel mais dans la cour des cochers. Et quand le soir il se coucha sur une planche dure pleine d'insectes et entendit le vieux Porfritch prier en se prosternant dans le coin, devant la veilleuse, et, derrière la cloison, éructer Strielov ;: quand 1l vit, couché près de lui, un paysan endormi, qu'il ne connaissait pas, de nouveau il sentit qu'il était abandonné à ses propres forces. Mais il n'avait pas peur. Il lui était même

agréable que personne ne pût l’aider. Et quand, enfin, il s’endormit, 1l vit en rêve le débit Au rendez-vous des amis, les écuries penchées et la bande de pigeons au vol bruyant.

Deux mois s'écoulèrent. Bolotov s'était habitué à sa vie de cocher. Il ne faisait plus attention ni à l'ivrognerie, ni à la saleté, ni à la grossièreté et ne se plaignait pas du travail fatigant. Il était content d'être comme tout le monde, d’avoir les mains abimées, de n'avoir pas peur du travail, de ne pas vivre dans l'oisiveté et l'opulence, mais de partager avec le peuple sa peine éternelle. Il se levait à quatre heures du matin, et, en baïllant et se recroquevillant de froid, dans l'obscurité il allait à l'écurie. Le vieux trotteur noir, encore beau et fort, que lui avait choisi Strieloy au marché aux chevaux, Bouillane, hennissait gaiment au bruit de ses pas et, en piaffant, secouait son cou. Bolotov lui donnait à manger, caressait son dos lisse puis, en courant sur la neige gelée, retournait à la maison. Dans le pavillon où il logeait, l'air était suffocant. Les cochers, couchés côte-à-côte, ronflaient; une veilleuse vacillante fumait. Bolotov s’allongeait tout habillé sur les planches, entre Porfritch et le jeune ouvrier Sienka, et restait là jusqu'au jour. Il sortait de bonne heure, allait Au rendez-vous des amis où, en silence, lentement, gravement, il buvait le thé chaud. Dans la cour il était maintenant tout à fait comme chez lui. Cocher aisé, puisque patron, ponctuel et ne buvant pas, Domma Vassilievna le donnait en exemple aux ‘ assassins ‘ et aux ivrognes ‘. Oienka, de loin, lui ôtait son bonnet ; Porfiritch lui parlait des choses religieuses, et Pavline Pétrovitch, à l'insu de sa femme, lui empruntait un billet de trois roubles ; enfin le portier lui-même, le gros, gras Souprytkine, lui tendait cordialement sa main velue et le questionnait sur les gains et les ” affaires ”.

Comme il avait été convenu, Bolotov s'était rencontré avec Hippolyte

à l'angle des rues Gorokovaia et Sadovaia. Négligeant enfin la “ conspiration ”, Hippolyte lui apprit qu'ils étaient dans la compagnie quatre cochers : Bolotov, Ivan, Serge, et un tanneur de Vilna, Abram. Hippolyte lui communiqua aussi l'itinéraire de son Excellence, Monsieur le Procureur, qui, chaque semaine se rendait à la gare de Tsarskoié- Selo, où un train spécial l’'amenait à cette ville. Mais Bolotov eut beau surveiller la rue Fontanka et la Perspective Zagorodny, pas une seule fois il n’aperçut le procureur. Un jour, cependant, il lui sembla reconnaître, sur la plate-forme d’un tramway, le visage long et sec, étudié sur la photographie. Mais Hippolyte décida que Bolotov s'était trompé : son Excellence sortait toujours en voiture fermée.

Bolotov ne pouvait s’habituer à la surveillance. Il n'avait pas peur d'être arrêté. Par n'importe quel temps, pluie, gelée, brouillard, 1l stationnait avec sa voiture dans les endroits indiqués par Hippolyte et surveillait la gare de Tsarskoié-Sélo. C'était là son occupation. Le “travail ” de combat et de terreur auquel il aspirait si passionnément, qu'il appréciait si haut, n’était donc ainsi que le service ordinaire d'un mouchard. Souvent, assis longtemps sur son siège, il se reprochait de vivre ainsi; mais chaque fois il se disait que c'était nécessaire, qu'on ne peut obtenir le succès, accomplir un ‘ acte historique ” que par un travail souterrain. Alors, étouffant sa conscience, sentant que c'est indigne et honteux de “ filer ”, sachant qu'il est encore plus indigne et honteux d'abandonner sa compagnie, il se rappelait avec angoisse sa famille: Michel aux joues rouges, tué; Sacha en uniforme de marin; son père, Nicolas Stépanovitch, et surtout sa mère... ” Que dirait-elle ? — pensait-il, alors que, sous la pluie, il examinait attentivement la rue. — Comprendraitelle?” A de pareils moments, il désirait ardemment voir le bon visage de sa mère, ses yeux bleus aimants, son fichu de soie ; il désirait l'embrasser bien fort et lui dire à l'oreille, pour que nul ne l'entende, la confession de sa vie. Mais il savait que c'étaient là des rêves et, tête baissée, retenant son cheval fatigué d’être trop longtemps à la même place, au grand trot il retournait dans sa cour, saluait plaisamment Sienka et allait avec Striélov dans le débit écouter la ” machine ”.

À la fin de mars, quand le portier eut brisé la glace de la cour et

que, parmi la paille pourrie, parurent les flaques du printemps et que l'odeur du fumier devint encore plus forte, Bolotov eut un rendez-vous avec Serge. Îls se voyaient rarement, en cachette, et toujours au su d'Hippolyte.

Il était sept heures passées, mais le soleil vespéral brillait encore audessus du fleuve. Bolotov traversa rapidement le quartier Ismaïlovsky, tourna la Fontanka et, non loin de l’église Notre-Dame, s’arrêta près d’un débit de cochers. Ayant rangé son Bouillane, auquel il ôta le mors, il entra dans la grande salle, où, dans le bruit et le brouhaha, il eut peine à trouver Serge. Blond, grand, les cheveux coupés en fer à cheval, vêtu d'un armiak bleu taché de graisse, Serge ne ressemblait plus à ce combattant qui ignorait la peur, auquel Bolotov obéissait sur les barricades. Maintenant, 1l avait l'air d'un villageois, presque un gamin, venu du fond de sa province à Pétersbourg.

— L'avez-vous vu? demanda Bolotov à mi-voix, en s’asseyant devant

la table couverte d'une nappe trouée. Moi je ne l’ai pas vu une seule fois.

— Moi aussi, j'ai pas vu.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Je ne sais pas...

— Peut-être ne savons-nous pas surveiller.

Serge haussa les épaules. Bolotoy se pencha vers lui, et, presque chuchotant, lui dit:

— Écoutez. Rappelez-vous ce que nous avons dit une nuit, à Moscou... Vous vous rappelez?... Oui? Voilà, maintenant, de nouveau, nous nous occupons de la terreur. du moins nous voulons tuer... Moi je vis pour le meurtre, exclusivement pour le meurtre... J'attends, je guette s1l ne passera point, si je ne le verrai pas! Pourquoi? Avec cette pensée nous nous levons et avec elle nous nous couchons. Dans la cour des cochers j'ai un ami, un cocher, Striélov, un ivrogne, un coquin, 1l bat sa femme, mais peut-être vit1l plus proprement que nous... Que faisons-nous? Nous mentons... Vous dites: un révolutionnaire ment toujours, ce mensonge est sacré... Mais quand même c’est le mensonge. Et surtout avez-vous remarqué comme il est difficile de mentir

avec un Striélov?.. C’est un ivrogne, une canaille, soit, mais son cœur est ouvert, et il croit chaque fable. Et encore quoi ? Nous ‘ surveillons ”.. Ce sont les mouchards qui surveillent… Nous disons: c'est honteux d’espionner, les ” fleurs ” sont des crapules ?... Vous direz de nouveau: les ‘ fleurs ” se vendent, tandis que nous autres nous agissons par conviction révolutionnaire. Sans doute, par conviction. mais quand même... quand même... nous ‘ surveillons ”.. Ce n'est pas grave que cela me soit pénible... ce qui est grave voici: Nous luttons pour la liberté, pour la justice, pour la vérité... et nous mentons, mentons, à chaque pas. Quand je suis entré dans le parti, je croyais avoir tout résolu... Presque tous pensent ainsi... La violence? Au nom du peuple elle est permise. Le mensonge? Au nom de la révolution, 1l est permis. La tromperie? Au nom du parti elle est permise. Et maintenant, je vois que tout cela n'est pas si simple... Quoi... Oui, en effet, la fin justifie les moyens, et tout est permis? Je pensais ainsi, tous parlent ainsi. Vous connaissez Rosenstern ?... Eh bien, lui aussi parle ainsi. Mais c’est faux. Peut-être est-on obligé de mentir, de tromper, de tuer, mais il ne faut pas dire que c'est permis, juste et bon. Il ne faut pas penser qu'en mentant on fait un sacnifice, que par le meurtre on sauve son Âme. Non, il faut avoir le courage de dire: c'est mal, c’est cruel, mais inévitable... Les /Varodovolizy' nous ont légué une légende: Jéliabov, Pérovskaia, Mikhaïlov, des héros... Sans doute, des héros. Mais pourquoi les Narodovoltzy nous ont-ils caché que la terreur est non seulement le sacrifice mais encore le mensonge, le sang, la honte? J'ai parlé un jour de cela avec Hippolyte; il ne veut même pas écouter.

Bolotov, ému, se tut. Serge alluma une cigarette et dit:

— Avec Hippolyte? Eh bien, si même Hippolyte pensait cela 1l ne le dirait jamais.

— Jl ne le dirait pas? C’est bien quand la conscience est tranquille. C'est bien quand on a décidé fermement que la terreur est nécessaire ;

1. Nom sous lequel on désignait les membres de la société révolutionnaire Varodnaia Volia (La volonté du peuple).

alors le meurtre est permis, le meurtre est nécessaire. Eh bien, et si cela me répugne de mentir? Si ” surveiller me donne la nausée ? Vous me demanderez pourquoi, alors, je travaille dans la terreur? Ah, mon Dieu! Voici précisément; je ne puis ne pas travailler dans la terreur. Je ne puis men laver les mains. Je n’ai pas le droit de dire: Toi, faisle... Pour qui a tué une fois il n'y a pas de salut: il doit donner sa vie...

Serge réfléchit :

— Pourquoi le doit-il 2

— Ah! Serge, vous le demandez! Voyons, qu’en pensez-vous ? Quoi, faut-il aller jusqu'au bout? Est-ce que vous n'êtes pas honteux de surveiller? N'est-ce pas vous qui disiez : “ Il ne faut pas savoir. ” Pourquoi vous taisez-vous ?

Serge, hésitant, craignant que Bolotov ne le comprit pas, répondit posément, doucement :

— Même maintenant je dirai: Il ne faut pas savoir. ” Oui, je pense comme vous. Oui, nous mentons, nous tuons, nous mouchardons.… Oui, c'est un péché... Mais vous, vous tâchez d'expliquer pourquoi nous faisons cela... Oui, c'est un péché... mais vous tâchez d'expliquer pourquoi l'on peut tuer. pourquoi, non seulement on le peut mais on le doit. Et moi je dis: ‘ Il ne faut pas savoir ”. Au nom de l’amour Il faut sacrifier sa vie, même davantage... Mais ce n’est pas une justification. Eh bien, où est la justification? Sans doute pas dans le programme... Je vous dirai quelque chose qui vous paraîtra étrange, mais, ne vous fâchez pas. Voici ce que je pense: Je pense que ce n'est pas vous qui pouvez décider, que personne ne peut décider... Comment décider ce qu'on doit et ne doit pas Comment dire “ tue ”? Comment tuera-t-on ? Et comment peut-on dire: non, il ne faut pas lutter: il ne faut pas verser de sang! Pourquoi ne faut-il pas? Au nom de quoi ? Et n'est-ce pas peut-être un péché plus grand? Je pense que celui qui croit ne prend pas l'épée, et que celui qui prend l'épée ne croit pas, ne peut croire profondément, et 1l lutte par faiblesse.

— Et vous, vous croyez? l'interrompit vivement Bolotov.

— Moi? Mais moi aussi je prends l'épée...

— Mon Dieu! Mais que fait ici la foi La foi en Dieu, sans doute ?

— Oui, la foi en Dieu.

— En Dieu chrétien?

— Oui, en Dieu chrétien.

— En Christ?

— Oui, en Christ.

Bolotov, étonné, regarda Serge. Les paroles sur Dieu, sur Christ, paraissaient si vieilles, si dénuées de sens, rappelaient tant de sermons hypocrites, qu'il était disposé à croire que Serge plaisantait. Mais Serge ne souriait pas. À côté d'eux, devant la tablé mouillée, salie, un cocher ivre, la joue appuyée sur son bras, hurlait une chanson à boire. Ça sentait la bière et l'alcool.

— Eh bien, même si c'est ainsi, dit Bolotov, Christ ne justifie pas le meurtre, Ce n'est pas l'évangile qui bénit la terreur. Pourquoi, de nouveau, vous talsez-Vous ?

Serge, fatigué, leva les yeux.

— Le Christ a dit: Tu ne tueras point... mais les hommes tuent quand même... Le Christ a dit : Aimez-vous les uns les autres, et, est-ce que dans le monde il y a l'amour ? Le Christ a dit: Je suis venu non

pour juger mais pour sauver, et qui de nous est sauvé ? Vous pouvez .

. . . «6 . , penser autrement mais moi je dis: Îlne faut pas savoir ”.… Vous

demandez si j'ai la foi? Rappelez-vous Saint-Luc : ‘* L'un des malfaiteurs :

 . . , . . . . : | qui étaient crucifiés, l'outrageait aussi, en disant : Si tu es le Christ, |

. . . . 12 . . ‘ sauve-toi toi-même, et nous aussi. Mais l’autre, le reprenant, lui dit : :

Ne crains-tu point Dieu, puisque tu es condamné au même supplice ?

Et pour nous ? nous le sommes avec justice, car nous souffrons ce que: nos crimes méritent; mais celui-ci na fait aucun mal, Puis il disait à

Jésus : Seigneur ! souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton règne ”. Vous n’avez pas compris ? Non?

Le jour baissait, Dans le débit on alluma. Serge, pensif, se taisait. Bolotov paya et, lentement, alla reprendre son cheval. Dans la cour, un coq d'Inde, redressant ses plumes, étalait sa queue en éventail ; une vieille femme lavait du linge dans l’auge ; un va-nu-pieds, Pavloukha, en

jurant, pansait un cheval. ” Christ. l’évangile... Tu ne tueras point... ” se répétait Bolotov en remontant sur son siège et roulant son armiak. ” Quel brouillard. Cependant, Serge a raison : on ne doit pas: mais c'est nécessaire, nécessaire, Mais où est la justification, je l’ignore et tous l'ignorent.. ” Il prit les guides et partit dans la direction de Fontanka. Quelque part grinçait un accordéon ; la nuit blanche de Pétersbourg venait.

Au commencement d'avril, deux semaines avant l'ouverture de la Douma d'Empire, Hippolyte fixa rendez-vous à Bolotov, à l’Imatra. Bolotov partit pour Viborg, la nuit, de façon à pouvoir être de retour dans la même journée. À la gare de Viborg, au buffet des troisièmes, il rencontra, par hasard, Vania, et, avec lui, un homme d’une trentaine d'années, grand, large d'épaules. Bolotov devina que c'était Abram.

Vania, aux cheveux noirs, aux pommettes saillantes, en pardessus jauni, acheté chez le fripier, sourit de ses yeux étroits comme des fentes et fit un signe de tête. Quand le train roula et que, dans l'obscurité matinale parurent les forêts argentées par la neige, il regarda avec circonspection les voyageurs et prononça à voix basse :

— Où va l'aiguille va le fil. Vous allez chez Hippolyte, André Nicolaievitch 2

— Oui, chez Hippolyte... Eh quoi ?

— Rien... Il y en a des affaires! Son Excellence, M. le Procureur, ne veut pas absolument qu'on le voie. Il s'est caché dans son appartement etnen bouge plus : le chat sait de quelle viande il a mangé...

— Attendez... [| ne s'échappera pas. Ha! Ha! prononça tranquillement Abram et baïlla.

— Cés jours-ci, Serge l’a enfin aperçu. Il menait sa voiture vide, rue Liteïny ; tout à coup, il regarde : une voiture fermée... et, à l’intérieur,

Boris Savinkov. 12

notre seigneur en personne. Et, savez-vous, André Nicolaievitch, Hippolyte nous grondera...

— Pourquoi ?

— Parce que nous voyageons dans le même wagon... Nous agissons contrairement à la ‘ conspiration ”. Ah! cette ‘” conspiration ” je ne puis my habituer. Toute la journée, mentir, mentir... On na pas de repos. L'autre jour, un cocher de notre cour me demande : ” Jeune homme, d’où es-tu ? ” Et j'avoue que j'en ai par-dessus la tête de ces questions. Chacun veut savoir : qui, d'où, pourquoi? Alors, je lui réponds : — * De Port-Arthur. J'étais l’aide de camp de Stoessel ! ” Il

me regarde : — ‘* Du général Stoessel ?” — ‘ T'en ouvres une gueule, eh bien, oui, du général Stoessel ”. Il se met à tortiller sa barbe et dit : — ‘Eh bien, mon cher, tu n'es qu'un polisson ! ” — “” Et toi, un

imbéaile ! ” que je lui réponds.

Vania rit et alluma une cigarette. Alors lui aussi souffre du mensonge ”, pensa Bolotov, et il regarda Vania d'un œil scrutateur. I] voulait lui demander ce qu'il pensait de la ‘* surveillance ”, mais Abram tira de sa poche un journal.

— Avez-vous lu, camarades > Une expropriation rue Podiatcheskaia…

La veille encore, Au rendez-vous des amis, Bolotov avait eu la nouvelle de cette “ brillante affaire ”. Quand Striélov, tout sens dessus dessous, à moitié ivre, raconta, en se frappant du poing la poitrine, qu'on avait volé ‘ un million et tué cinq cents hommes ”, Bolotov éprouva un sentiment amer fait d'envie, d'indignation et de colère. Le même sentiment complexe le saisissait maintenant. [l enviait le succès de Volodia, il était révolté du meurtre ” criminel ” et s’en voulait de sa colère. Ayant lu jusqu’au bout, 1l froissa le journal et se tourna vers la portière. Vania lui toucha doucement l'épaule.

— André Nicolaievitch !

— Quoi ?

— Eh bien, qu'en dites-vous ?

— Ce que j'en dis 2... C'est du brigandage de grand chemin.

— Tout à fait... du brigandage... Je le pense aussi... Ça fera du tort au parti...

— Du tort? demanda sombrement Abram. Qu'est-ce que cela veut dire, du tort ? Est-ce qu'avec cet argent on achètera des bonbons ? C'est étrange ! Si nous nous gênons, qu'arrivera-t-il, hein ?... Du brigandage !.. Mais, est-ce qu'on ne nous rançonne pas ?.. Les mères pleurent ; les filles font le trottoir. Et les pogroms ? Vous oubliez les pogroms ? Pas moi... Pourquoi dites-vous brigandage > Sommes-nous les juges ? Comment n'avez-vous pas honte de juger 2 Est-ce qu'on peut marcher sans argent ? Hein? dites un peu...

Bolotov ne répondit pas. Vania aussi rougit et se tut.

— Et rappelez-vous, Vania, vous disiez : ‘* C’est un grand péché ! ”

— Vous parlez des cosaques ?

— Oui, des cosaques.

— C'est vrai, c'est un péché... Hé, André Nicolaievitch, est-ce que nous ne prenons pas beaucoup de péchés sur notre âme? On n'en peut même plus faire le compte ! Mais quoi ? Ce n'est pas pour nous. c'est pour le parti... Pour la terre et la hiberté... Pour nous, personnellement, il ne faut rien...

“ Et voilà comment parle Vania aussi! pensa Bolotov. — Me trompè-je ? Mes doutes ne sont-ils que pensées oisives d'intellectuel ? Est-ce qu'au nom du peuple tout est permis ? Hippolyte, Rosenstern, Vania sont-ils dans le vrai, alors que la vérité ne se trouve n1 dans les paroles de Serge ni dans les commandements de l'Évangile ? ”

A l'Orient, solennellement paraissait l'aube. La sphère rouge vif dorait les sommets des arbres et des rayons roses brillaient sur la neige. Bolotov abaissa la glace de la portière. L’haleine humide et saine de la forêt arriva jusqu'à eux. La locomotive poussa un sifflement aigu ; les maisonnettes finnoises défilèrent, puis le quai, le sémaphore... ” Imatra! ” cria le conducteur.

S'enfonçant dans la neige, Vania, Bolotov et Abram, par un sentier étroit se dirigèrent vers la cataracte. Encore de loin on entendait le sourd grondement rappelant le bruit de la marée. Bolotov, en glissant sur les pierres mouillées et s’accrochant aux branches des sapins, prudemment descendit jusqu’au torrent. Cramponné aux rocs, avec angoisse, il regardait en bas. L'eau était d’un jaune fumé trouble et si rapide

qu'elle semblait de métal fondu. Inondé par l'écume glaciale, oubliant sa ** surveillance ”, l'écurie de Striélov, le dépôt des cochers, Bolotov écouta longtemps le fracas étourdissant, le discours de révolte sans paroles de l’Imatra, Même pour un instant il perdit toute conscience : il n'y avait plus ni Imatra, ni sapins, ni gouttes de diamant ; il n'y avait ni troubles, ni malheurs, ni souffrances ; 1l n'y avait même plus ni lui, ni ses compagnons, ni Hippolyte ; il y avait un tout, puissant; une seule vie éternelle, indestructible, bénie.. ‘ Et nous tuons ! Pourquoi ? ” pensa-t-1l enfin avec tristesse,

Près du Petit Imatra, à l'endroit où le torrent bouillonnant se calme et devient plus égal, Bolotov aperçut Hippolyte, Serge et une jeune fille inconnue, en toque d’astrakan. La jeune fille était assise près de l'eau même, le dos tourné au sentier, et elle ne les entendit pas approcher. Ce ne fut que quand Abram l'appela que, mécontente, elle se détourna. Bolotov était étonné. Il ne savait rien de la présence d’une femme dans la compagnie, et il en voulait à Hippolyte de le lui avoir caché. Après les premières paroles de rencontre tous se turent. Vania leva ses yeux étroits et rusés:

— Eh bien, Hippolyte Alexéievitch, parlons affaires.

— Oui, répondit pensivement Hippolyte. Il est nécessaire de résoudre une question importante. Anna, vous écoutez ? Le comité a posé comme condition que le procureur soit tué, en tout cas, avant l'ouverture de la Douma. Le comité a-t-1l raison ou tort, nous n'en sommes pas juges. Nous sommes obligés de nous soumettre à sa décision. Ainsi, nous avons deux semaines devant nous. Notre travail n'a pas donné de résultats. J'avais eu également l'intention de commettre le meurtre dans la rue... Mais c’est impossible.. Qui peut garantir qu'il ny aura pas erreur? En outre, il faut compter aussi avec la dernière expropriation.. La police est sur le qui-vive,et maintenant il est plus difhaile de travailler. C'est pourquoi je me demande si nous.ne pourrions pas, en changeant notre plan, tuer le procureur dès maintenant et nous conformer ainsi à l'ordre du comité.

Plus Hippolyte parlait plus sa voix devenait saccadée et raide. À son visage pâle aux traits fins, à ses yeux rouges, très enfoncés, on voyait

qu'il n'avait pas dormi de la nuit et que ses paroles précises, bien pesées, étaient le résultat de longues réflexions. Bolotov écoutait, et il lui sembla qu’il commençait à comprendre Hippolyte, sa ” conspiration ” exagérée, sa haine des conversations, sa sévérité et son isolement glacial, Sans doute il n’y a pour lui ni amour, ni joie, ni doute; il est tout pour la cause, pour la terreur: il est amoureux, oui, amoureux de la terreur”, pensa Bolotov, et il eut honte d’avoir pu se fâcher contre lui. Rompant le silence, Serge dit doucement :

— [|] me semble qu'il y a une possibilité...

— [Laquelle 2

— Le procureur vient chaque vendredi à Tsarskoiïé-Sélo. [l me semble qu'on pourrait le tuer à la gare...

— À Ja gare! l'interrompit Hippolyte.

— Oui. À la gare de Tsarskoié-Sélo.

— Et la garde)

— Quoi? L'Okhrana? L'Okhrana est partout...

— Écoutez, Serge. Nous avons établi la surveillance... Nous avons travaillé trois mois. Est-ce pour risquer? Et risquer quoi? Non pas nous, mais la terreur... Je suis presque sûr que, si même 1l nous était possible d'accéder à la gare, l'Okhrana ne laisserait pas jeter la bombe. Alors, l'affaire serait ratée. ratée par notre faute... comprenez-vous: par notre faute.

— Si on a peur mieux vaut rester chez soi, dit avec humeur Abram.

Loin, dans la forêt, craqua une branche pourrie. Quelque part un écureuil bondit sur un arbre. Presque au-dessus d'eux, dans le ciel pâle, bleu, sans nuages, le soleil brillait d’un éclat merveilleux, et bien que Serge et Hippolyte parlassent de meurtre et de mort, Bolotov ne ressentait aucune crainte,

— Celui qui a peur du loup ne doit pas aller dans la forêt, répéta après Abram, Vania — Il faut en finir, Hippolyte Alexéievitch.

Hippolyte, frêle, mince, le visage pâle, les cheveux dorés, regardait attentivement Serge comme pour deviner par lui si l'attentat réussirait ou non.

— Qui, sans doute, dit-il sourdement. Mais comment ?

— Ayez confiance en moi, Hippolyte, dit Serge à voix basse.

— Vous 1irez 2

— Oui, moi.

— Seul ?

— Oui, seul.

— Non, je ne puis pas admettre cela !

— Eh! Hippolyte Alexéievitch, fit Vania révolté ; ily a la cuiller et il n'y a pas de quoi manger... Nous passerons toute notre vie comme ça, à attendre le beau temps près de la mer... Je suis prêt à aller à la gare. Si l’on ne peut faire autrement alors il faut se casser la tête. Oui.

Abram l'écoutait, l'air approbateur. Quand Vania termina, il dit sombrement :

— [Le comité décide. Eh bien, c'est son affaire... Ha! Et moi, voici ce que je vous dirai: mettez-moi dans la gueule d'un canon et tirez. J'endosse mon pardessus et je suis prêt... Mais, nous ne sommes pas ici pour bavarder.. Camarade Hippolyte, qu'arrivera-t-1l ? Avant la Douma nous ne réussirons pas et, après, le comité nous licenciera. Alors 1l faut marcher. Qu'on le veuille ou non, il le faut ! Si Serge ne marche pas, moi j'irai, quoi! Nous devons en finir !

Après une longue hésitation, Hippolyte donna enfin son consentement. Il fut décidé que Serge irait à la gare de Tsarskoïé-Sélo. Bolotov écouta cette décision sans y croire. Il était si habitué de penser que c'était lui, André Bolotov, qui tuerait le procureur : il était si bien préparé à la mort ; il y pensait si tranquillement que les paroles des camarades ne l'émurent même pas. C'est seulement plus tard, le soir, en retournant à la gare, qu'il comprit que ce n’était pas lui, mais ce jeune homme blond, grand, fort, au visage calme, qui marchait à son côté, qui, certainement, dans une semaine, périrait.

Le soleil s’abaissait derrière la forêt. L’Imatra rugissait et, sur les sentiers, en murmurant fondait la neige. Bolotov regarda du côté Serge. ” Nous avons combattu ensemble sur les barricades.. et maintenant il mourra. Seigneur rappelle-moi quand tu voudras dans ton royaume...” Et, obéissant à un sentiment ardent, il s'arrêta soudain et, fortement, avec amour, 1l enlaça Serge et l'embrassa sur la bouche,

Les bruits concernant Hippolyte n'étaient pas mensongers. En effet, il était fils d'un conseiller à la Cour, avait fait ses études dans l’aristocratique École de Droit, et avait donné pour la terreur tout ce que lui avait laissé son père. Élancé, maigre, les mains fines, toujours vêtu avec élégance, il gardait les marques d'une bonne éducation : des manières mondaines et l'usage du français, qui révoltaient Arsène Ivanovitch. Il avait adhéré au parti, alors qu'adolescent il quittait les bancs de l’école, et 1l avait insisté pour être admis dans la compagnie de combat. À ce moment on projetait le meurtre du gouverneur: général de Pétersbourg et, comme il ny avait pas beaucoup de terroristes dans le parti, 1l avait été admis sans difficulté et même sans enquête vexatoire. Au cours de deux années de ‘travail ” presque tous les membres de la compagnie de combat avaient été pendus. Ces morts avaient contribué à l'isolement d'Hippolyte et à son irritabilité. Leur souvenir le poussait à ” travailler” avec une ardeur redoublée, sans se fier aux promesses faciles et aux paroles oisives. C'est pourquoi, bien que Bolotov eût été membre du comité, 1l le traita avec la même méfiance que Serge et Vania. Il fallut des mois pour que sans réserve, de toute son âme, il eût confiance en lui.

Hippolyte ne connaissait pas les doutes qui torturaient Bolotov. En rentrant dans le parti, il avait décidé sans retour que son devoir était de mourir et de tuer, et jamais plus il ne se posa la question tentatrice. La perte des camarades, les bombes, les potences, le sang l'avaient rendu insensible à toutes les angoisses du cœur. Le ” travail ” du combat avait forgé en lui un terroriste ‘de fer”. L'excitation avait fait place au calme, l'élan au courage, l'amour de la discussion à l'indifférence pour l'opinion d'autrui. Mais il continuait de croire au parti, aussi aveuglément que durant les deux années précédentes, Il croyait que seul son programme

était raisonnable et juste, que tous ses membres étaient honnêtes, courageux et prêts au sacrifice, Îl avait pour le comité un amour pieux : il ne distinguait pas entre le D' Berg, Arsène Ivanovitch, Rosenstern, Alexis Grouzdiev. Pour lui, ils personnifaient la volonté du parti, son âme, son cerveau. Cependant, les derniers temps, son dévouement commençait à chanceler. Il ne pouvait s'adapter à la “ directive” du comité touchant la limitation de la terreur. Cela lui semblait une atteinte aux droits imprescriptibles de la compagnie de combat, au bon sens et à la dignité de la révolution. Cependant, reconnaissant la soumission absolue comme un devoir envers le parti, le cœur serré, il acceptait cette directive. Le comité savait son mécontentement et appréciait hautement son obéissance de soldat. Ni Arsène Ivanovitch, ni le D' Berg, ni Véra Andréievna ne se demandaient jamais quelle vie menait Hippolyte. Ils étaient si habitués à sa modestie, à sa patience, à sa soumission, à sa fermeté, à son acceptation de la mort qu'il ne leur venait jamais en tête de réfléchir aux conditions épouvantables dans lesquelles ‘travaillait ” cet homme frêle, pudique comme une jeune fille et modeste. Ils oubliaient qu’un mois ne se passait pas sans qu'il n’eût à déplorer la perte de camarades, d'amis, et que chaque nouveau membre de la compagnie était à ses yeux une victime sacrifiée à laquelle 1l devrait survivre. Ils oubliaient que, de jour en jour, de minute en minute, ses pensées étaient empoisonnées de meurtre et de sang et qu'un attentat, même réussi, était pour lui la source d'une souffrance atroce. Sa vie en marge ne leur semblait pas plus pénible que la leur. Ils croyaient sincèrement qu'eux, les chefs, avaient le droit de lui donner des conseils, des indications, de le guider, le blâmer ou l'encourager. Et Hippolyte leur reconnaissait ce droit suprême. Personne ne voyait la cruauté de ces rapports de chef à subordonné. D'Imatra, Hippolyte partit fatigué et bouleversé. Pour la première fois 1l renonçait à son principe : “ Se hâter lentement et ne pas risquer”. Ce n'était pas par la raison mais par le flair, par l'expérience d’un long travail qu'il pressentait ce que ne pouvaient s'expliquer ni Serge, ni Bolotov, ni aucun des camarades qui discutaient avec lui : que le procureur ne serait pas tué ; que l'attentat serait infructueux. Cependant, sil] y avait consenti, ce n'était pas parce qu Abram ou Vania l'en pressaient,

mais exclusivement parce que Rosernstern lui avait dit que toute la Russie, tout le parti, tout le peuple avaient besoin de ce meurtre et qu'il devait être commis avant l'ouverture de la Douma. Il avait cédé, mais au fond de son âme, il redoutait la faute. Il lui semblait que de ses propres mains il tuait Serge, ce Serge qu'il tenait pour le plus fort, le plus hardi de tous les camarades. Son sang-froid habituel l'abandonnait. Assis dans le wagon qui, d’'Imatra, le ramenait à Pétersbourg, 1l décida — ce qu'il n'avait encore jamais fait — de trouver immédiatement le siège du comité et de tâcher de convaincre Rosenstern de la nécessité d’ajourner le meurtre du procureur.

De la gare de Finlande, sans passer à l'hôtel Belvédère qu'il habitait, il prit un fiacre et se rendit au lieu de ralliement du comité. C'était chez Valabouiev, dans un hôtel isolé, Perspective Kamenno Ostrovsky. En montant l'escalier de marbre, couvert d'un tapis violet, Hippolyte s'arrêta pensif. Sa visite inattendue lui semblait d'une audace révoltante, Le comité avait ordonné de tuer le procureur militaire ; sa tâche, à lui, Hippolyte, consistait uniquement à exécuter cet ordre sans raisonner, et non à prouver, dissuader, prier. Mais, se rappelant que Serge périrait, sans plus. hésiter il ouvrit la porte de chêne. Dans la même pièce, ornée de tableaux de maïîtres et d'une Vénus de Milo en plâtre, où Volodia s'était querellé avec le D' Berg, Arsène Ivanovitch et Rosenstern étaient assis dans des fauteuils de cuir. Valabouiev n'était pas là. Arsène Ivanovitch, de sa voix basse, sèche, cassée, discourait sur les élections à la Douma.

— Eh! mon cher, c'est peut-être une faute que la résolution du partide la boycotter ? Boycotter, c’est bien ; mais regardez quels seront les élus : les travaillistes et les cadets. Et pourtant je les ai prévenus au congrès. Ils ne m'ont pas écouté... Ah! Hippolyte ! Quelles nouvelles) Hein ?

Contenant son émotion, Hippolyte raconta brièvement l'entretien d'Imatra. Rosenstern, en tortillant sa barbiche, écoutait, l'air concentré et sombre. Arsène [vanovitch hochait sa tête blanche.

— Ça va mal, mon nourricier, ça va mal... En voilà des affaires ! Quel malheur !... Vous ne vous offensez pas, mon cher, hein ? Et pourquoi la ‘surveillance ” n'a-t-elle pas donné de résultats 2

Hippolyte devint confus. Ses joues pâles pâlirent encore davantage. Dans la question d’Arsène Ivanovitch il percevait un reproche qu'il crut juste et mérité. Îl avait pris la responsabilité pour la compagnie de combat et celle-ci, au moment décisif, quand toute la Russie espérait en elle, avouait, par sa bouche, son impuissance impardonnable. Dans les yeux jeunes, brillants et tristes de Rosenstern, il lisait le même reproche.

— Je ne sais pas, Arsène Ivanovitch. Je ne sais pas. Je ne m'explique pas Est-ce qu'on ne pourrait pas remettre à un mois. peut-être alors nous arrangerions-nous. Du moins, je ne perds pas espoir...

— Nenni..…. nenni…… réfuta Arsène Ivanovitch, en agitant la main. C'est absolument impossible... On ne peut même pas penser à cela.

— Mais à la gare, l'attentat ne sera pas couronné de succès.

— Pourquoi pas? Pourquoi? Hein ?

— L'Okhrana, Arsène [vanovitch, dit timidement Hippolyte, sentant d'avance qu'Arsène Ivanovitch répondrait comme l'avaient fait Serge et Vania et quil n'aurait rien à objecter.

— Eh bien, quoi, l'Okhrana? L'Okhrana, mon cher, est partout. Comprenez donc. — Arsène Ivanovitch se leva de son fauteuil en ahanant, et prit Hippolyte sous le bras — … Nécessité politique... Comprenez-vous ? À présent, aujourd'hui, 1l le faut. Mais une fois la Douma ouverte, fin. Ou. S'il y a la moindre chance il faut la tenter... Vous me connaissez... Je suis toujours pour l'extrême prudence. Celui qui se garde, Dieu le garde. Mais aujourd'hui je vous dis: Osez! D'ailleurs. — Il s'arrêta et, sans lâcher le bras d'Hippolyte, hocha pensivement la tête.

— D'ailleurs, quoi ? intervint sèchement Rosenstern. Écoutez, Hippolyte…. Comprenez ceci : Nous ne pouvons ni autoriser, ni défendre... Ce n'est pas en notre pouvoir. Comprenez seulement, qu'après l'ouverture de la Douma. la terreur sera politiquement nuisible. Oui, nuisible... Et ce nest pas seulement mon opinion. C'est l'opinion du congrès, du parti, de toute la Russie... Et vous vous adressez au comité ! Que puisje dire. Il faut tuer le procureur tout de suite... Est-ce possible à ce n'est pas à moi de décider. c'est à vous,

— Je dis que c’est impossible, prononça Hippolyte d'une voix à peine perceptible.

— C'est encore à voir. Si impossible avec un seul lanceur de bombes, on pourrait avec deux... On arrêtera l'un, l’autre lancera la bombe... Bien entendu, je donne cela comme exemple... Je pense ainsi... Mais, sans doute, je ne puis décider.

Hippolyte cacha son visage dans ses mains. Il sentit que ses paroles ne comptaient pas, car Arsène [vanovitch et Rosenstern et le comité et le parti, coûte que coûte, jugeaient nécessaire la réussite de l'attentat. Il comprit que l'attentat aurait lieu, qu'il ne pouvait ne point avoir lieu, que telle était la volonté de Serge, de Vania, de Bolotov, du comité et de tous les innombrables camarades inconnus, et qu'il ne pouvait aller à l'encontre de cette volonté. Déjà gagné, avec une prière soumise 1l s’adressa à Arsène Ivanovitch :

— Arsène [vanovitch

— Quoi, mon nourricier?

— Alors, on ne peut ajourner?

— Nenni.. Que Dieu vous garde.

Valabouiev, gras, les cheveux coupés court, la nuque rouge, habillé à la mode, entra et annonça avec déférence que le D" Berg et Véra Andréievna étaient arrivés.

Hippolyte prit congé hâtivement et sortit, Arsène Ivanovitch sourit et, se penchant vers Rosenstern, lui dit :

— Ce n’est rien. s’arrangera.. Tout de même, un brave garçon... Le cheval a quatre pieds, néanmoins il trébuche.

Cette inquiétude jalouse de propriétaire qui possédait Arsène Ivanovitch, le D' Berg, Véra Andréievna, Volodia, Arcade Rosenstern et tous les camarades qui tâchaient à guider la révolution demeurait incom-

préhensible et étrangère à Serge. Il était entré dans le parti non parce qu'il croyait au programme approuvé par le congrès, ni pour conduire ” le peuple, mais parce que la vie quotidienne ordinaire, avec sa cruauté, son hypocrisie et son mensonge, l’offensait et le révoltait, et qu'il lui semblait que seulement dans le parti socialiste, dans la lutte désintéressée et le sacrifice étaient cachés la vérité éternelle, les commandements inviolables du Christ. Lui-même se considérait comme un soldat, un de ces soldats anonymes qui n'ont pas le droit de douter et qui ont le devoir de mourir sans murmurer. Îl croyait fermement en la révolution ; 1l croyait que Dieu ne l'abandonnerait pas, et, religieusement, il osait la violence la plus terrible, permise par les hommes.

A la mi-avril, sans marchandage, il vendit à moitié prix sa voiture, son cheval, Ôta son armiak et revêtit le costume européen. En chapeau mou et pardessus à la mode, bien peigné, bien lavé, les moustaches en croc, il était méconnaissable et n'avait plus rien d'un paysan. Il se rendit à Moscou, changea son passeport de cocher, et, de cocher patron, se transforma en gentilhomme propriétaire. Bolotov, l'ayant rencontré par hasard, n'en crut pas ses yeux.

Le samedi, quelques jours avant l'ouverture de la Douma, on attendait, le matin, le départ habituel du procureur militaire. Le vendredi soir, Serge s'était rencontré dans le passage avec Hippolyte. Avant cette rencontre décisive 1] lui semblait certain que le procureur serait tué. Mais quand, au coin de la rue Karavannaia, il resta seul, 1l ressentit de l'angoisse. Il voulait rejoindre Hippolyte, lui serrer la-main encore une fois, écouter sa voix émue, entendre de lui que la Russie bénit la terreur. Mais Hippolyte avait disparu dans la foule. Serge tressaillit, et d'un pas fatigué il prit la Newsky, ne sachant lui-même où il allait, Il déboucha sur le quai de la Néva et, penchant sa tête blonde, regarda l'eau couleur de plomb. Le fleuve coulait avec un bruit sonore; un bateau soufflait près du ponton. Au loin, à l'Orient, pâlissait la nuit. On pressentait une matinée d'avril. Serge secoua les épaules,

— Cocher!

— Voilà, Monsieur... s'il vous plaît?..

— Aux Îles!

— À Chrestovski, s’il vous plait?

— Oui, à Chrestovski, dit Serge sans réfléchir, et lui-même étonné : * Pourquoi à Chrestovski? Pourquoi? ”

Aux îles, ça sentait la fraicheur, l'herbe, l'odeur humide de la mer. À travers les branches nues, dans les ténèbres d'avant l'aube, brillaient froidement des feux verts, jaunes, rouges. Le cocher s'arrêta près de ces feux. Serge entra dans une grande salle claire, pleine de monde. Les sons perçants de l'orchestre, le bruit des conversations, des cris et des

nires l’étourdirent pour un moment. Sur la scène, une femme, pas jeune, en jupe rose, les bras et le cou nus, lestement levait en mesure ses jambes nues et, d'un soprano aigu, chantait un motif très gai. Des fonctionnaires et des marchands bien nourris, des officiers aux éperons sonores, riaient et applaudissaient frénétiquement.

Quand Serge vit cette femme demi-nue, au visage fardé, ces garçons obséquieux, cette foule débauchée, insouciante, enivrée de plaisir, il ressentit encore plus vivement sa solitude. Il voulut s’en aller, mais il se rappela sa chambre d'hôtel, le lit dur, la couverture de coton, et les heures ennuyeuses sans sommeil. Il fronça !les sourcils et s’assit À une table, près de la porte. Un trouble angoissant, qu'il ne pouvait s'expliquer, grandissait en lui. “ Hippolyte? Mais si même il a raison, si c'est un insuccès, J'aurai rempli mon devoir. Ma conscience est tranquille... Mourir? Est-ce que J'ai peur?” se demanda-t:l, et avec joie, émotion, il se répondit : ‘ Non, je n'ai pas peur... ce n'est pas cela. Alors d’où vient mon doute? ” D'un œil las il regarda la scène. Maintenant, sur les planches éclairées de feux de bengale, un homme moustachu, en blouse brodée, sifflotait et dansait le frépak. Il agitait en rond ses bras, frappait du pied et tournoyait en tapant de son talon ferré. La salle croulait d'applaudissements. Une basse ivre, éructante, sans arrêt criait bravo : ‘ Oui, oui, je tuerai! ” pensa Serge presque à haute voix. ” Oui, je tuerai! ” Et aussitôt, avec une clarté extraordinaire, pressentant le sort inexorable, 1l comprit qu'il devait tuer, que cela ne dépendait pas de sa volonté, qu'il n'était pas en son pouvoir de décider, que quelqu'un d'autre l'avait fait pour lui. C'était ce sentiment d'oppression que lui, Vania et Bolotov avaient éprouvé pour la première fois chez

Slezkine: et maintenant, dans le restaurant de nuit de Pétersbourg, parmi les rires des filles et le brouhaha, ce sentiment l'empoignait de nouveau. Îl le faut ainsi. Il le faut ”, répétait-il avec angoisse, sans mème remarquer la scène. ‘ Mon Dieu, est-ce possible 2 Et pourquoi précisément moi? Mais je ne veux pas tuer!” Il était assis devant la table, penché, et remuait son thé avec une cuiller d'argent. De loin on pouvait croire qu'il regardait attentivement la scène. Îl se rappelait Slezkine, les barricades glacées, l'officier de dragons tué, et le sourire moqueur de Vania. Il se rappelait Bolotov, ses doutes, et la réponse vague qu'il lui avait faite : ‘* On n’a pas le droit de savoir... ” ‘* Dieu, conseille-moi... Demain je dois tuer. Le dois-je vraiment? YŸ suis-je obligé ou peut-être n'est-ce que mon propre désir? ” Fatigué, il ferma les yeux et, tout d'un coup, aux sons de la musique et du bruit des voix, il se représenta nettement, clairement, ce qui, il le savait, s’accomplhirait demain. Il voyait le visage ridé d’un vieillard déjà sans vie, un filet de sang sur ses joues rasées, le corps ensanglanté, et lui-même auprès du cadavre déchiqueté. Dans sa mémoire se gravait le texte évangélique : ” Mon Père, si c’est possible, que ce calice s'éloigne de moi... Que ta volonté soit faite... ” ” Mais c’est un sacrilège! se ressaisit-il. Est-ce que je n'ai pas tué sur les barricades?.. Oui, j'ai tué... Et demain je tuerai aussi... ” Îl ne pouvait penser plus loin. Il lui semblait qu'il n'aurait pas la force de tuer, qu'il n'oserait pas, que le meurtre est un péché impardonnable et qu'il perdra son âme immortelle, Lui, qui toujours courageux et ferme croyait indubitablement en l'équité de sa vie, 1l se sentait un petit enfant qui, en effet, n’a pas le droit de savoir et il se disait que la mort nest pas la rédemption. ‘ En vérité, en vérité, je vous le dis, murmura-t-1l les paroles divines.. si le grain de froment tombe dans la terre et ne meurt pas, alors il restera seul; mais s’il meurt il produira beaucoup de grain... Celui qui aime son âme la fera périr, et celui qui hait son âme dans ce monde la conservera pour la vie éternelle... ”

— Vous vous ennuyez, jeune homme?

Devant lui, le poing sur la hanche, se tenait debout une femme fardée, en robe bleue décolletée. Avec un sourire provocant, mi-tendre mi-méprisant, elle le regardait droit dans les yeux. Serge fronça les

me”

sourcils et, hâtivement, sortit du restaurant. Le lendemain, samedk, il séveilla à sept heures. L'inquiétude de la veille s'était dissipée. Le matin, à la lumière du jour, le meurtre ne lui apparaissait plus comme un péché mortel et il lui semblait qu'un péché plus grand serait de ne pas tuer, de se taire, de s’accommoder du mensonge démasqué. Sans émotion, d'un pas ferme et assuré, aussi calme qu'en se rendant à la caserne du régiment, il chercha Hippolyte dans le jardin Alexandrovsky. Hippolyte lui remit la bombe et, lui jetant un regard rapide, lui dit :

— Vous n'avez pas dormi, Serge?

Serge sourit :

— Non. J'ai dormi.

— Moi, je n'ai pu fermer l'œil. Savez-vous, Serge 2...

— Quoi?

— Ne vaudrait-il pas mieux renoncer 2...

— Renoncer?

— Oui... Remettre l'attentatd

— Pourquoi?

— J'ai peur... Je ne suis pas habitué à travailler ainsi...

Serge réfléchit :

— Et le comité?

— Quoi, le comité? fit Hippolyte avec chaleur. Ce n’est pas le comité qui est responsable, mais moi. Entendez-vous, j'ai peur...

— De quoi avez-vous peur?

— J'ai peur pour vous, Serge. Et pour notre compagnie, ajouta-t-il sourdement.

Serge hésita une seconde, puis, secouant résolument la tête, d’une façon tranchante qui n’admettait pas d'objection, dit :

— Notre affaire est de ne pas raisonner...

— Ne pas raisonner?

— Ou... Notre affaire est d'exécuter.

— Vous pensez ainsi?

— Oui, je pense ainsi.

Hippolyte baissa les yeux.

— Eh bien, adieu, Serge.

— Adieu.

Serge voulut le retenir et l'embrasser, mais Hippolyte était déjà loin. ‘ Et pourtant je ne le reverrai plus; jamais... ” Il soupira et, à

grands pas, se rendit à la gare.

La journée était sombre. Des nuages épais s’amassaient et, de temps en temps, comme furtivement, tombait une pluie fine et triste. Ce n'était pas commode à porter une lourde bombe et Serge avait peur de ja laisser tomber. À l'angle des rues Gorokovaia et Fontanka il aperçut Bolotov avec sa voiture. Il remarqua les yeux bleus qu'il connaissait, maintenant si proches et si chers pour lui, et le cheval noir aux sabots clairs. Sans s'arrêter, il toucha légèrement son feutre mou.

Près de la gare, sur la Perspective Zagorodny, un commissaire de police, très imposant, les mains derrière le dos, se promenait avec importance. À côté de lui se tenait un agent de service. S’appliquant à ne pas les regarder, Serge, sans se retourner, traversa la chaussée et gagna le perron. À peine était-il sur le quai, bien balayé, qu'un énorme officier de gendarmerie, à aiguillettes, prit l'attitude militaire, et, d'une porte latérale, gardée par une sentinelle, parut un vieillard voûté, maigre, en manteau de général. Il marchait d'un pas rapide en traînant légèrement la jambe gauche. Vingt pas seulement le séparaient de Serge et entre eux se tenaient deux agents de la sûreté et un gendarme, la main à la visière. Mais, craignant que le vieillard ne lui échappât, Serge, en courant, s’approcha de lui. Il n'avait pas parcouru la moitié du chemin que le vieillard, s’arrêtant soudain, saisit la portière du wagon et, tournant son visage ridé, regarda Serge droit en face, Comme en un rêve Serge, dont les yeux étaient obscurcis, aperçut le regard effrayé du vieillard, et il comprit qu'on ne le laisserait pas approcher. Sachant déjà que l’attentat était manqué, mais espérant en un miracle, rapidementil leva les bras et, de toutes ses forces, jusqu’à en avoir mal à l'épaule, il lança la lourde bombe sphérique. Il n’entendit pas l'explosion.

Quand la fumée se fut dissipée, sur le quai, près du réverbère, à côté du gendarme tué, Serge gisait immobile, les bras en avant; sur sa poitrine et son visage le sang coulait à flots. Le vieillard en manteau de général était près du wagon; sa lèvre inférieure tremblait.

À la fin d'avril eut lieu l'ouverture de la Douma d'Empire. Le comité, après de longs conciliabules, décida de renoncer provisoirement à la terreur. Le D’ Berg insistait sur le licenciement complet de la compagnie ; 1l prouvait que le € travail parlementaire » n'était pas compatible, dans le parti, avec le ( travail de combat ». Mais ses paroles n'eurent pas de succès. La majorité décida de € maintenir sous les armes les membres de la compagnie », ce qui signifiait que tous les terroristes, de Pétersbourg, de Moscou, de la province, étaient forcés de risquer inutilement leur vie.

Tout le printemps et l'été, qui était chaud, Bolotoy ne descendit pas de son siège. La mort de Serge l'avait exaspéré. Comme autrefois il ne ressentait que du dégoût pour le travail » policier et était honteux du métier double quil faisait. En outre, maintenant il se surprenait à écouter des pensées cachées, vengeresses. Souvent la nuit, sur sa planche, quand autour de lui ronflaient les cochers, et que les veilleuses brillaient à peine dans l'obscurité de la chambre, il ne pouvait s'endormir avant l'aube et pensait au procureur. En regardant avec des prunelles élargies le plafond bas, enfumé, mangé de rouille, il se rappelait ce jour pénible où, pour la dernière fois, il avait vu Serge, et, insidieusement, un nouveau sentiment s'éveillait en lui: le désir de tuer. Il avait peur de ces pensées dépravantes. Avec indignation il se reprochait sa colère de sauvage qui veut venger, mais il ne pouvait se dominer. Îl était devenu sombre, ne causait plus avec Porfritch dans la cour, n'écoutait plus les confidences d'ivrogne de Striélov et, quand il apercevait Soupryikine, s'éloignait hâtivement, La cour creusée par les roues, les femmes en cheveux, les poux, l'odeur de fumier, le bruit des sabots dans les boxes, le peinaient. Il avait peur qu'il n’y eût pas de fin à ces journées inactives et que le procureur restât vivant, Dans la rue,

Boris SAVINKOV. 13

ce sentiment de colère l'émotionnait avec plus d’acuité encore. Quand il passait par la Fontanka et la rue Sadovaia, ou devant l’église de Notre-Dame, s'il entrait dans le débit des cochers, il se rappelait ses brèves rencontres avec Serge, ses paroles pénétrées d'amour, alors étrangères et maintenant inoubliables, et,. bien que la terreur fût provisoirement suspendue, lui, sans demander conseil à personne, à ses risques et périls, continuait sa ( surveillance ». Des heures entières 1l stationnait près des palais d'État — ministère de la Guerre, conseil d'Empire, palais de Tauride, l'État-major — et, avec zèle, il observait si ne se montrait pas le vieillard voûté, boiteux, en manteau de général. Il estimait que le devoir suprême envers le parti était, par un labeur pénible, d'atteindre la victoire. Cette foi l'inspirait et justifiait le meurtre projeté. Après la mort de Serge, Bolotov avait compris de quoi vivait Hippolyte. Il avait compris que c'était la haine, la colère irritée qui possédaient cet homme fatigué d'une lutte inégale, isolé et sans forces. Hippolyte était convaincu qu'il n’était pas seul, qu' Arsène [vanovitch, le D' Berg, Véra Andréievna, le comité, le parti, la Russie, les millions d'hommes du peuple russe attendaient les meurtres promis ; que s'il est en tête de la compagnie de combat c’est par hasard et que chaque membre du parti, chaque paysan affamé, chaque étudiant miséreux le remplacerait et donnerait sa vie avec joie. Il ne comprenait pas qu'il était une exception, que la Russie se taisait, que la révolution était écrasée et que ses bombes n'étaient que des feux follets. Mais si même il eût compris que le gouvernement avait vaincu, que le parti, non soutenu par le peuple, était sans force pour lutter, il n'eût pu abandonner le travail. Il pensait que la mort seule couronne l'œuvre sanglante et 1l attendait la mort comme sa récompense et sa délivrance.

Il trouvait la compassion et le soutien en son ami le tanneur Abram. Abram, un homme bonasse, au large visage enfantin, de taille énorme, avait laissé sa famille à Vilna. Ce n'étaient ni les leadingarticles ni les discours des orateurs qui l'avaient convaincu de la nécessité de la terreur € systématique >». Par l'expérience, les pogroms, les maisons incendiées, les enfants assassinés, 1l avait appris la cruauté de la vie ( bien organisée » et ne doutait plus de la légitimité du « feu et du fer ».

Cependant sur un point ils n'étaient pas d'accord: Abram parlait avec un sourire négligent, en se raillant, des ( messieurs » et des ( étudiants », et n'aimait pas le comité. Aux exhortations ardentes qu’il a tort, que le comité ne fait pas de différence entre le soldat et le général, le propriétaire et l'ouvrier, 1l répondait obstinément et avec méfiance: ( Je sais! Ha !... n'essayez pas de me tromper... C'est la même exploitation... ». Il était entré dans la bande de Volodia mais, par un concours heureux de cireonstances, Hippolyte l'avait trouvé et Abram s'était attaché à lui, € exploiteur et étudiant », corps et âme. Bolotov aimait ses yeux juifs riants, la pureté naïve de son âme.

Anna, une fille de trente ans, aux joues creuses, pâles, les yeux gris, saillants, brillants, préparait les bombes et gardait chez elle la dynamite. Ancienne infirmière de village, elle apportait de la campagne l'amour profond, vivant, sincère pour le peuple. Cet amour, non puisé dans les livres et les programmes, l'avait amenée à la terreur. Elle ne connaissait ni haine ni colère et, comme Serge, était peinée du meurtre : mais elle pensait, qu'en exterminant les fonctionnaires et les princes, elle apportait un concours inestimable, qu'elle hâtait le jour de la révolution, ce jour quand € il n'y aura ni riches ni pauvres, ni maîtres mi esclaves, ni potentats n1 sujets ». Elle s’habillait n'importe comment, fumait de grosses cigarettes et parlait avec l'accent de Nijni-Novgorod. Bolotov s'était attaché à elle. I] aimait sa modestie, son mépris de la mort, ses récits . enthousiastes sur la campagne et les paysans, sa simplicité, sa sincérité, sa voix rude presque masculine. Elle respectait le comité et croyait qu’au parti était réservé de vaincre le monde.

Le procureur militaire habitait, Perspective Liteïny, un hôtel sombre, à l'aspect de caserne. À la fin d'avril on avait appris enfin, par les € observations », qu'il sortait chaque jour et que, tous les jeudis, il se rendait au ministère de la Guerre. Bolotov étudia non seulement son visage, ses moustaches, ses cheveux, ses décorations, ses épaulettes, mais aussi son cocher, ses chevaux, sa voiture, ses lanternes, ses guides, ses portières. Îl reconnaissait le procureur à cinquante pas et prédisait sans erreur s'il sortirait ou non: les Jours de sortie, des agents surveillaient le | perron et le portier à longue barbe, la porte-cochère.

C'était le commencement de l'automne ; les journées étaient claires, mi-transparentes. Dans le parc de Pétrovsk les feuilles dorées des bouleaux tombaient ; les oiseaux ne chantaient plus et, le soir, au delà de la Néva, la mer s'empourprait des rayons de feu. Les nuits étaient froides, les étoiles argentées et, le matin, il y avait de la gelée blanche.

Dans les premiers jours de septembre, un lundi, Bolotov ayant rencontré le procureur, sur la Perspective Newsky, rentra à son dépôt le soir, détela son cheval en sueur et le plaça dans sa box. Cela fait, sans ranger sa voiture, il mit une casquette de drap et, en contournant les flaques puantes, sortit dehors. Sur un banc, près de la porte, étaient assis Striélov, noir comme le goudron, et le gros portier Souprytkine.

— L'inspecteur de police t’a demandé, dit Souprytkine sans regarder Bolotov, en lui tendant sa main grasse ; et 1] baïlla.

Bolotov leva les sourcils.

— L'inspecteur de police ?

— Oui, Krisanf Valérianovitch…

— Que veut-il ?

— Ce qu'il veut ! fit Striélov en clignant les yeux. Ne le sais-tu pas ? Quel enfant !.… Pour ses gosses. du lait.

Souprytkine soupira :

— ]l a dit que tu passes au commissariat.

— Au commissariat ? Pourquoi ?

— Pourquoi ? Pour quelque affaire. Les autorités ordonnent. une amende ou autre chose. nous l'ignorons.

Bolotov, pour la première fois, regarda avec curiosité Souprytkine, son gros cou de taureau, ses yeux boursouflés, sa barbe rousse, ses bottes brillantes comme un miroir, son visage stupide et gras. € Nous luttons, nous donnons notre vie... et voilà celui-cr.….. ce Souprytkine. Des Souprytkine et des Striélov viendront et nous vaincront. Ils vaincront par leur magnifique sottise, leurs ventres gras, leur stupide contentement, leurs bottes, leurs accordéons et leur confiance en soi », pensa-t-il, agité et cachant l'émotion traîtresse. Striéloy toussota et dit

prudemment :

EE

— L'autre jour on a amené Au Rendez-vous des amis un gramophone... c'est juste le moment...

— Quoi, juste le moment ?

— Je dis que c’est juste le moment d'aller Au Rendez-vous des amis.

Souprytkine le regarda sévèremment.

— Toi, aller au débit, tu ne connais que ça... Alors, tu 1ras au commissariat ? s'adressa-t-il à Bolotov, sans tourner sa tête graissée et se signant sur la bouche.

— J'irai.

« Pourquoi l'inspecteur de police ? Une amende ?.. Mais pour cela on ne m'appellerait pas au commissariat... Les passeports? Mais ils sont en règle. Es-ce qu'on me surveillerait ? » pensait Bolotov tout en suivant la Perspective Zabalkenski. « On me surveillerait, maintenant que tout est prêt, quand la Douma est dissoute et que le comité a autorisé ; quand je connais la voiture 2... Non, ce n'est pas possible... ». Il

| était si connu au cabaret et dans la cour : dans la rue il marchandaiït si

bien, jusqu'à extinction de voix, avec les clients ; il donnait si bien, sans

| rougir, les pots-de-vin aux agents; il attelait, nettoyait, lavait, portait

l’avoine si habilement ; il était si entraîné à cette vie de cocher, qu'il lui

: semblait incroyable qu'on püt le suspecter. Mais quand, tournant sur la | Fontanka, il vit le débit où, parfois, il s'était rencontré avec Serge, il | éprouva de l'inquiétude. € Et si l'on me surveille ? L'’attentat ne réussira

pas ; le procureur ne sera pas tué, et Serge aura péri en vain. Et je serai, moi, le coupable. ». Il se retourna. Il n'y avait personne derrière lui ; le quai était désert ; loin sur le pont se tenait un agent de police, seul. © Il faut prévenir Hippolyte. Il décidera. Est-ce que la compagnie périra ? ». [l ne pensait plus à lui. Ce n’est qu'en approchant du restaurant Au Cerf, lieu ordinaire de rendez-vous, qu'il comprit que lui aussi mourrait, ( Je périrai inutilement, sans tuer. Oui, je mourraï.. Non. Ce n'est pas possible. »,

Le même jour, Hippolyte conseilla à Bolotov de ne pas retourner à son dépôt, d'abandonner sa voiture, et, en attendant, d'aller à Moscou. En partant, Bolotov était persuadé qu'il tuerait le procureur.

DB

Craignant que la compagnie ne fût surveillée, et, en tout cas, ayant prévenu le comité, Hippolyte décida de hâter l'attentat, presque prêt.

Le jeudi, 10 septembre, Vania, muni d'une bombe, devait attendre à la Fontanka; Abram près du pont Tziepnoï et Bolotov rue Liteïny. Le procureur se rendait au ministère de la Guerre par l’une de ces voies. On avait l'espoir, non exprimé, que cette fois il serait tué.

Bolotov arriva à Pétersbourg par le premier train et, malgré l'heure matinale, pour ne pas errer dans les rues de Pétersbourg, il alla dans un débit. Maintenant, quelques heures avant le meurtre, il retrouvait cette froide indifférence qui le possédait à Moscou, sur les barricades. Sur la vitre couverte de buée la pluie frappait avec persévérance ; des parapluies et des galoches passaient; un cocher, recroquevillé sur son siège, somnolait. De l’autre côté de la rue, près des portes fermées d’un débit, une foule se pressait. Bolotov remarqua surtout un vagabond, dépenaillé, sale, le visage maladif, verdâtre, avec des yeux qui coulaient ; il était sans paletot, couvert seulement d'un caraco de femme, et pieds nus. Ses doigts gelés serrés contre sa poitrine, son corps faible ployé, 1l sautillait rapidement, tremblant de froid. Quand Bolotoy vit cet homme, ce ciel pleurant, l'agent en manteau, le débit d'État, les murs mouillés des maisons, toute cette vie banale de la capitale, le meurtre lui parut inutile. Quoi, il se préparait à tuer, 1l tuerait sans doute et sûrement serait pendu, et toujours la pluie ennuyeuse continuera à tomber, l'agent sera là à se mouiller et toujours continueront à sautiller et trembler de fièvre les ivrognes et les affamés. ” Je mourrai ? ” se demanda:t:il en retenant son souffle. * Oui, sans doute, je mourrai.. Pour eux? Oui, pour eux... et pour tous. Et pour tout! ” se répondit-il avec une joie orgueilleuse. Mais aussitôt il comprit, sans erreur possible, qu'il avait droit à la vie ; que ni le procureur, ni Serge, ni le parti, ni la compagnie de combat, ni même la Russie ne

pouvaient l’obliger de mourir, n'avaient le droit d'exiger sa mort violente. Des yeux il parcourut le débit. Cette ambiance de cabaret, odieuse et hospitalière, — la vaisselle, les garçons, le patron, les clients, les tables

sales — lui parut intime et charmante; et son désir était de ne pas s'en aller, Mais neuf heures arrivèrent. Bolotov frappa sur la table avec une pièce de monnaie, enfonça sa casquette sur son front et, sans entrain, sortit dans la rue. Le vagabond affamé toujours sautillait sous la pluie et, d'un œil triste et avide, regardait les portes inaccessibles. Bolotov tourna sur la Fontanka, passa devant le cirque et entra dans le jardin d'été. Dans le jardin il faisait froid ; la pluie ne cessait de tomber; les pieds enfonçaient dans le sable mouillé ; les déesses et les nymphes nues, pas encore enveloppées de paille, se dressaient mélancoliquement parmi les massifs. Les nuages glissaient tristement,

Dans une allée isolée, près de la grille forgée, Bolotov trouva Hippolyte et Anna. Tous deux étaient mouillés, pâles. Anna tenait un carton carré noir sur lequel était gravé, en lettres dorées, le mot “ Musique ”. Sans rien dire, Bolotov prit la bombe et l'enveloppa soigneusement dans un mouchoir d'indienne.

— Plus de prudence, dit Anna à haute voix.

Bolotov serra fortement le nœud. Il entendait les battements forts et saccadés de son cœur et le mécanisme régulier de la fusée. Je mourrai ? ” De nouveau se posait la question, mais cette fois il n'en comprit pas l'importance. Maintenant il lui semblait qu'il ne pourrait se résoudre à mourir et que tout ce qui se passait n'était qu'un rêve. [| ny pouvait croire. C'était insensé et terrible que tout de suite, dans dix minutes, 1l quitterait ce jardin, ces gens proches et déjà lointains, qu'il rencontrerait une voiture, jetterait la bombe et, sûrement, serait tué. Il se rappelait clairement la cour, les écuries penchées, Souprytkine, Striélov, le débit Au rendez-vous des amis, son Bouillane aux sabots blancs, à l'ébrouement égulier. Et cette vie de travail dur, misérable, et le froid, la faim, la saleté, les mots orduriers, l’ivrognerie, ‘la surveillance ” et Serge et le comité, tout cela lui semblait maintenant le bonheur serein, inacces-

sible.

— Et Vania? demanda Bolotov timidement,

— Vania? Vania est déjà sur place et Abram aussi. Si le procureur ne passe pas, venez à midi.

Bolotov, tête penchée, sortit du jardin. Prudemment, craignant de faire un faux pas et ne comprenant pas où il allait, il se dirigea vers Liteïny. La bombe faisait son tic-tac régulier. Tic-tac.… Tic-tac… Et il savait qu'il suffisait d'un choc pour que le tube éclate et que la mélinite explose. ‘ Eh bien, quoi? Tant mieux... Moi, en tout cas, je ne l’entendrai pas. ” sourit-il tristement, et 1! serra plus fortement la bombe. Craintivement, en secouant les épaules, il monta sur le pont Sémionovsky. Sur la Fontanka, près du pont même, à côté d'un réservoir de poissons, se tenait Vania, en hautes bottes et pardessus, un lourd paquet à la main. Ses yeux étroits, intelligents, brillaient, Vania lui chuchota affectueusement et gravement:

— L'homme marche et Dieu le mène... Bonjour André Nicolaïevitch…

Bolotov ne répondit pas aussitôt. Le rouge lui monta aux joues: il avait honte de penser à soi, de s’attendrir sur son sort, de marchander son courage le jour où l'on en avait besoin. ‘ Suis-je un poltron? ” se demanda-t-il en pâlissant, avec haine. ” Et Serge? Et le parti, et la compagnie de combat ? ” Alors. avec un soulagement joyeux, la conscience heureuse d’être voué à la mort et de n'en pas avoir peur, se tournant vers Vania il lui dit:

— Pour la terre et la liberté !

Il était neuf heures ; la pluie avait cessé : à travers les nuages opaques, comme une tache jaune, montait le soleil. Bolotov tourna sur la Perspective Liteïny et s'arrêta près d'un débit de tabac. Sa tête était à peine un peu obscurcie et, comme auparavant, son cœur battait fort. Il regardait sans voir la devanture remplie de marchandises diverses et lut un nom de cigarettes : ‘ Petite gosse, prix, un rouble ”. ‘Que signifie gosse ? Petite gosse 2 Et pourquoi un rouble 2 ”

Ressentant de la fatigue dans les épaules, comme si quelqu'un l'eût tiré par le cou, Bolotov, indifférent, sans but, se retourna vers la maison du procureur : l'agent faisait son service près du perron ; le portier gardait l'entrée de la porte cochère et des agents de la sûreté arpentaient la rue. Bolotov ne croyait pas, ne pouvait pas croire que tout à l'heure, à

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