LE NOUVEAU RÈGLEMENT DU SO FÉVRIER
Les évoques réunis en congrégation générale, le 22 février, reçurent notification d'un décret en quatorze articles rendu deux jours auparavant ' par les légats au nom du Pape, et destiné à « développer l'ordre général précédemment institué », à restreindre (( l'étendue excessive des discussions » et à « permettre plus pleinemçnt et plus promptement l'examen et la délibération des questions proposées * » .
i Ce décret paraît avoir été rédigé avec la collaboration d'un Anglais prolestant, le docteur Urquard, rédacteur et., dit-on, seul lecteur de la Diplomatie Review^ qui joue un rôle au concile. Il est certain que le docteur Urquard a eu entre les mains dès le 20 février un exemplaire du décret, qui a été connu des évêques le 22 seulement. Il est vrai que M. Urquard se montre grand partisan de rinfaillibilité , adversaire opiniâtre des doctrines de Mgr Dupanloup et de l'autonomie des Églises orientales. Cet excentrique personnage, qui a exercé, paraît-il, des fonctions consulaires dans le Levant, a l'esprit banté par le spectre de la Russie ; après avoir inutilement cherché à intéresser à ses plans contre cette puissance les divers gouvernements du monde, en désespoir de cause il a pensé au Pape ; on s'explique maintenant sa campagne. Les exaltés, qui ne sont pas sévères dans le choix de leurs auxiliaires, ont accueilli celui-ci avec enthousiasme; on a reproduit ses articles, on l'a comblé de caresses à Rome , on lui a fait écrire des choses violentes contre l'évêque d'Orléans , jusqu'à accuser l'illustre défenseur de la Pologne de seconder les projets de la schismatique Russie ; enfin on l'a fait recevoir par le Pape, dont on n'a pas craint de compromettre la majesté dans cette aventure (î/htvers, 8, 9, 24 , 27 janvier; 11,19 février 1870). Le plaisant de l'affaire, c'est que, tout désireux qu'il paraisse de faire adopter par les catholiques le dogme de l'infaillibilité, M. Urquard, pour ce qui le concerne, est resté intraitable, et n'entend nullement abjurer l'anglicanisme ni les vieilles rancunes antipapistes de ses coreligionnaires.
2 Univers du 27 février.
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Le décret apporte, il est vrai, un peu d'ordre dans la, discussion des congrégations générales et obvie jusqu'à un certain point à la confusion que nous avons signalée. Mais il ne faut pas s'y méprendre : on
n'a pas voulu donner satisfaction aux réclamations
des évoques modérés ni augmenter la liberté conciliaire. II avait été sérieusement question de supprimer complètement les discours et de les remplacer par des notes sommaires dont les commissions se seraient servies pour remanier les schemata; le concile aurait ensuite enregistré les décrets par un vote muet ^ On a reculé devant la violation flagrante des canons, devant le scandale, et, dit«on, aussi devant les représentations énergiques d'un des légats. Mais c'est dans le même esprit qu'ont été rédigées les dispositions nouvelles ; elles sont exclusivement dirigées contre la minorité.
Trois innovations graves sont à signaler : une concerne le vote, nous y reviendrons; les deux autres compromettent le droit de discussion.
Jusqu'à présent les grandes commissions n'inter-* venaient qu'après un premier débat devant la Congrégation générale, et, pour justifier leur pouvoir exorbitant, on pouvait dire qu'elles s'inspiraient du sentiment de l'assemblée en comparant les discours *. Dorénavant elles seront saisies des schemata avant
* Les journaux ultramon tains, chargés de préparer Topinion, en ont parlé avec insistance.
2 Recueillis par la sténographie, et qui ne sont communiqués qu'aux commissaires.
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toute discussion; elles recevront les observations écrites, que les Pères auront la faculté de leur soumettre pendant un certain délai; elles remanieront le projet, s'il y a lieu, et feront un rapport sommaire.
C'est un pouvoir propre qui leur est conféré par le Pape en dehors de toute intervention des évoques; il n'y â rien de commun entre cette organisation et les commissions spéciales, temporaires, élues en connaissance de cause, pour chaque projet, que nous avons signalées comme préparant si utilement les délibérations des assemblées. Aussi, quoique cette innovation paraisse avoir l'avantage pratique de faciliter le travail en introduisant un rouage avant la discussion de la congrégation générale, elle est véritablement déplorable, parce qu'elle accroît l'autorité déjà si énorme des grandes commissions dont nous avons constaté l'origine, la composition et l'immobilité; elle annule ainsi complètement le concile.
La seconde innovation est plus grave encore.
Jusqu'à présent il était de règle dans les conciles • que la discussion ne fût close qu'après avoir été épui-
sée faute d'orateur; chaque membre opinait en donnant à sa pensée tout le développement qu'il jugeait convenable.
D'après l'article H du nouveau règlement, la clôture sera prononcée à la simple majorité , si elle est réclamée par dix membres. D'après l'article 1 0, si un orateur sort de son sujet, il pourra être rappelé à la question, et, comme sanction, les légats s'attribuent le droit de lui interdire la parole; deux éloquents
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prélats allemands, NN. SS. Haynald et Strossmayer, ont été ainsi frappés sous cette forme peu parlementaire : TaceaSj taceas * /
Si la clôture , le rappel à la question , et même le retrait de la parole, qui n'est jamais d'ailleurs prononcé par le président seul , sont pratiqués par les parlements auxquels on a emprunté ces dispositions, ils ont pour contrepoids le caractère essentiellement
* Univers, tl février, 28 et 29 mars. Les é^èques ultramontàins ont pu au contraire , dit-on , se livrer impunément à toutes espèces deHigressions en faveur de Tinfaillibilité. On assure mémo que plusieurs ont essayé d'enlever une acclamation , sans s'attirer une observation.
Voici quelques détails puisés dans les récits comparés des journaux de diverses nuances, qui peuvent donner une idée de la passion qui agile les esprits à Rome. Dans la congrégation générale du 23 mars, Mgr Strossmayer demandait qu'on adoucît certaines expressions violentes du schéma De fide qui rend les protestants responsables de Talhéisme, du matérialisme et du rationalisme. A l'appui de sa thèse, il cita Leibnitz au dix-septième siècle, M. Guizot au dix-neuvième, qui ont été pour FËglise môme d'utiles auxiliaires. A ce^ mots, des interpellations ardentes, des murmures terribles ont éclaté ; ils ont redoublé quand l'crateur :i dit qu'il pouvait y avoir des protestants de bonne foi. Mais le tumulte est arrivé à son comble quand Mgr Strossmayer a demandé que les questions dogmatiques ne fussent décidées qu'à l'unanimité morale.
Le président, qui l'avait déjà interrompu, l'a rappelé à l'ordre, eh lui interdisant de continuer.
Des cris confus éclatent de toutes parts : Descendat ab ambone! Descendat ! Hœreticus! Hcereticus ! Damnamus eum ! Damnamus !
Un évêque ayant dit : Et ego non damno! on a répété avec plus de violence : Damnamus! Damnamus! Mgr Strossmayer a été forcé de descendre de la tribune sans achever sa pensée, mais en répétant à trois reprises avec énergie : Protestor! protestor! pro^ testor! Les bruits du tumulte étaient parvenus jusque dans l'intérieur de Saint-Pierre; quelques personnes, croyant que la question roulait sur l'infaillibilité, ont crié : « Vive le Pape infaillible ! » d'autres : a Vive le Pape, mais non infaillible ! »
révocable du vote, réleclion du président, la publicité des débats, la liberté de la presse, l'opinion publique enfin qui juge et condamne souverainement les abus du pouvoir et les violences.
Mais, avec les conditions qui sont actuellement faites au concile du Vatican, si ces mesures sont appliquées, c'est le droit de discussion mis à la merci d'une majorité ardente et passionnée, c'est la liberté de la parole étouffée, c'est l'écras/ement de la minorité. Pour trouver quelque chose d'analogue, nous le disons avec tristesse, il faut évoquer les plus mauvais souvenirs de nos assemblées révolutionnaires.
Nous arrivons au vote.