‹ Ce qui se passe au ConcileChapitre 27 sur 31 · ET EN FRANCE · texte numérisé non relu

ET EN FRANCE

Les évoques opposés à la définition de Tinfaillibilité «ont vaillamment soutenus au dehors par les principaux représentants de l'opinion libérait.

En Allemagne, où l'on a le goût des choses religieuses et des études savantes, les projets ultramontains ont été jugés dès le premier jour, et comme ils blessaient profondément les deux sentiments dominants du caractère germanique, l'amour de la science -et le respect des droits de la conscience, la résistance y a pris rapidement des proportions menaçantes.

Dès que le postulatum de l'infaillibilité est connu , ie célèbre doyen de la faculté de théologie de Munich, le D' Dœllinger entre pour la première . fois personnellement dans la lutte, et, avec une hardiesse inusitée de doctrine et de langage, il fait subir au projet des partisans de la définition le contrôle redoutable de sa prodigieuse érudition * . Il dénonce l'agitation organisée depuis plusieurs années par les Jésuites, en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, tandis que partout le silence est systématiquement imposé à leurs adversaires. Il montre la déclaration du nouveau dogme se résolvant en réalité dans le témoignage unique que le Pape se rend à lui-même de sa propre infaillibilité. Et, quand le corps municipal de Munich lui offre pour le remercier de son courage a le droit de cité honoraire », en refusant

* Gazette d'Augsbourg, 24 janvier \ 870.

cet honneur il révèle dans ces termes touchants et significatifs la pensée qui l'a inspiré : a J'ai parlé parce que , en qualité de professeur public et de senior des professeurs de théologie de T Allemagne , je me suis cru la mission de le faire dans un temps agité et dans une%ituation vraiment périlleuse. Je l'ai fait avec la conscience, qui me tranquillise, que la grande majorité des évêques d'Allemagne à laquelle appartient mon évêque est du même avis. Et poussé par le désir de confesser ouvertement ce qu'autrefois j'ai reçu comme professeur de l'Église, ce que j'ai enseigné comme tel pendant quarante-sept ans , j'ai voulu le faire, au soir de ma vie, dans un moment où l'obscurcissement et la défiguration (Verunstaltung) nous menacent ' .

Les nombreuses adresses que lui envoient les universités , les corps judiciaires , les notables de Bamberg, de Breslau, de Cologne, de Munster, de Prague, de Bonn, etc., lui prouvent qu'il a été un interprète fidèle des craintes de l'élite des catholiques allemands.

Ces manifestations, dont il est impossible de se dissimuler la gravité, ont causé une profonde émotion à Rome. Malgré tous les efforts de la Curie , pas un évêque allemand ne s'est levé pour condamner le vieux théologien de Munich; un seul prélat , l'évêque de Ratilsbonne, qui a signé le postulatum de l'infaillibilité , a défendu à ses jeunes clercs de suivre les cours du professeur *.

* Univers, 28 janvier, 7 février. — ^ Univers du 4 6 mars.

L'INFAILLIBIUTÉ. 409

L'évêquedeMayenceacru devoir, il est vrai, déclarer dans le Kalolisch^ tout en protestant de sa vénération pour (( le Dœllinger d'autrefois », qu'il n'avait « rien de commun avec le Dœllinger qui a inspiré Janus »; mais, peu de jours après, il a fait connaître également par la voix de la presse que sa démarche était toute personnelle et que « sa déclaration a été catégoriquement désapprouvée dans une conférence de Tépiscopat allemand par plusieurs de ses collègues , tandis que d'autre part on fit valoir l'opinion que, par suite de circonstances particulières, certains évoques pouvaient avoir des raisons pour se prononcer publiquement en ce sens * . »

Trois autres prélats sont encore intervenus pour recommander aux fidèles de leurs diocèses de « s'abstenir 4e ces manifestations tumultueuses qui semblent vouloir peser sur la conscience des évoques » . Il est permis de penser que leurs avis s'adressaient à la France au moins autant qu'à l'Allemagne.

Le docteur Dœllinger a depuis publié un second mémoire dans lequel il discute le nouveau règlement du concile*. Écrite avec plus de modération, cette œuvre puissante est restée sans réponse.

Après Dœllinger, le docteur. Michaëlis, le premier entre les professeurs de droit canon en Allemagne, accuse lepostulatumde l'infaillibilité d'être une œuvre de « subtilité » , de « passion » et de « mensonge » , « dont

^ Déclarations des 8 et 4 8 février. Univers du 4 8 février et du i**" mars.

^ Reproduit in extenso dans le Moniteur universel du 47 mars.

le SUCCES serait une déplorable victoire de V esprit du parti jésuite sur le véritable esprit de VÈglise^ une calamité pour la religion et pour V humanité * . »

En Angleterre, le D' Pusey, l'initiateur du mouvement ritualiste qui a conduit tant d'éminents esprits à la religion catholique, Pusey, dont on n'a jamais suspecté la loyale sincérité, publie, dès le début du concile, sous ce titre « Une saine réunion est-elle impossible? seconde lettre au docteur Newman » , un livre dans lequel il fait entendre ces graves paroles :

'( Je ne puis guère rien imaginer qui soit plus faial à la réunion qu'une déclaration de V infaillibilité papale..*

» Qu'on prenne au contraire pour point de départ les doctrines et les explications de Bossuet... Que les évêques réunis à Rome imitent la modération du concile de Trente que Bossuet nous montre « met- » tant un frein aux esprits téméraires qui auraient )) voulu , parmi les catholiques , se précipiter en des » nouveautés funestes et imposer leurs opinions à

» autrui », et alors le mur de séparation qui a

existé longtemps dans ce que nous croyons Tunique bercail de la chrétienté, serait abattu. Maintenant^ toutes les fois qu'on pense à V union y certains objets paraissent comme des spectres ^ et nous font signe de nous éloigner... ^

» Je n'écris au nom d'aucun parti. Mais j'écris avec

^ Débats, 34 janvier.

WNFAILUBILITÉ. 444

Vassurance d'exprimer les sentiments de milliers et de milliers de cœurs anglais ici et aux États-Unis... Je n'ai eu qu'un seul désir, hâter, s'il m'est possible, une paix solide, salutaire^ durable. »

Le plus considérable et le plus influent des catholiques d'Angleterre, auquel l'Eglise romaine doit d'avoir fait tomber bien des préjugés et des haines, Newman, l'illustre oratorien, vient à son tour, en face du danger, de rompre un long silence, pour déclarer publiquement les projets de décrets inadmissibles en eux-mêmes et impossibles à concilier avec les faits de l'histoire. Après avoir contemplé autour de lui tout ce que vingt années d'apostolat avaient fait gagner à la cause catholique , reportant ses regards vers l'avenir, il laisse échapper ce cri douloureux :

« Grâce aux organes accrédités de la cour de Rome^ le nom seul du concile oecuménique ne provoque plus que la crainte et V effroi. . .

)) Jusqu'à ce jour y les conciles étaient convoqués pour détourner de VÉglise quelque grave danger, et voilà que celui qui siège au Vatican a fait naître un sérieux péril! »

Après de semblables citations , que dire du postulatum inspiré par NN. SS. Manning et Deschamps : « La proclamation de l'infaillibilité ne pourra qu'attirer les hérétiques qui cherchent la vérité sincèrement » ?

En France, c'est le P. Gratry qui, au milieu d'une foule indifférente ou intimidée, assume presque spul

la part la plus lourde de la lutte, et brave, avec un courage auquel il est impossible de ne pas rendre hommage , « les cris aigus et farouches » d'un parti qui a organisé la terreur dans TÉglise, et dont les violences ont déjà fait fléchir plus d'une énergique résolution. Ses trois lettres, toutes brûlantes de foi et d'indignation, agitent la décisive question des papes condamnés comme hérétiques , et dénoncent les falsifications d'une école d'erreur et de mensonge qui a trompé les plus éminentiS esprits.

Dans un travail qui doit conserver l'impartialité d'un simple exposé des faits, il ne convient pas d'apprécier si dans cette circonstance l'ardeur de la polémique a dépassé la gravité du péril, ni si les réponses nombreuses qui ont surgi sont de péremptoires réfutations. Nous nous bornerons à préciser trois points qui intéressent la vérité de l'histoire.

Le P. Gratry a pris la plume le jour où le refus de Y imprimatur pontifical a enlevé à l'évêque d'Orléans le droit de répondre, à Rome, à la lettre écrite par Mgr Deschamps, archevêque de Malines, pour combattre les (c Observations * » .

* La lettre de l'archevêque de Malines, datée du 30 novembre 4869, n'a été connue et publiée que le 10 décembre, deux jours après l'ouverture du concile. Cette lettre exigeait une réponse; mais, le concile ouvert, il répugnait à l'évoque d'Orléans de discuter dans les journaux avec un collègue; le savant prélat aurait voulu seulement communiquer ses explications aux Pères de l'assemblée œcuménique. En présence du refus de Vimprimatur, il s'est retiré de la lutte , et il n'a repris dernièrement la parole que parce qu'il avait été de nouveau attaqué par l'archevêque de Malines dans une* de ses réponses au Père Gratry. (Réponse de l'évêque d'Or-

Sur quatre-^ingt 'douze évêques français ^ seize se sont prononcés contre lui y à la suite d'une résolution prise en commun ' ; dix ont formellement condamné ses « lettres », dont ils ont interdit la lecture aux prêtres et aux fidèles de leurs diocèses ; six les ont seulement désapprouvées, soit dans leurs mandements, soit dans des lettr.es de félicitations à Tévéque de Strasbourg, qui avait pris l'initiative; la plupart de ces vénérables prélats font partie du comité qui a signé le postulatum de l'infaillibilité, et dont nous avons plusieurs fois constaté l'intervention dans le mouvement suscité en France en faveur des doctrines ultramontaines. Vingt autres adhésions ont encore été publiées au nom de divers évèques étrangers, au nombre desquels se trouvent plusieurs vicaires apostoliques , des Arméniens et des Chaldéens dont nous ferons connaître la situation à Rome.

En présence de ces condamnations, le P. Gratry a cru devoir déclarer publiquement « qu'on avait tiré de ses paroles des conséquences éloignées et illégitimes..., et qu'il était en tout soumis à l'autorité de l'Église... »

(c Puisqu'au sujet de ma foi catholique , dit-il en terminant sa réponse, on se permet les plus lâches calomnies, je répète que, par la grâce de Dieu, j'ai le bobheur d'une foi croissante. Je n'admets pas qu'il

léans à Tarchevêque de Malines. — Voir ci-dessus, p. 38.) La première résolution de Mgr Dupanloup, qui était de garder le silence, a été connue le 47 janvier, et le P. Gratry a écrit sa « Première lettre à Mgr Deschamps » le 4 8.

^ Circulaire de Févèque de Saint-Dié. [Univers du 4 mars.)

m CHAPITRE QUATRIÈME.

y ait aujourd'hui dans le monde un seul homme vivant qui soit plus que je ne le suis convaincu de la vérité magnifique et divine du christianisme et du catholicisme^! »

En parlant de la lutte soutenue par le P. Gratry , comment ne pas rappeler le suprême n salut de la plus reconnaissante admiration^ » que le comte de Montalembert , à la veille de sa mort , envoyait « au prêtre éloquent et intrépide », ainsi qu'au « grand et généreux évêque d'Orléans, qui ont eu le courage -de se mettre en travers du torrent d'adulation, d'imposture et de servilité où nous risquons d'être engloutis » ? La dernière parole de l'illustre catholique a été une protestation contre « des doctrines outrées et outrageantes pour le bon sens comme pour l'honneur du genre humain ..., contre ces théologiens laïques de l'absolutisme, qui immolent la justice, la vérité, la raison et l'histoire en holocauste à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican ! »

Pouvons-nous terminer ce tableau sans parler de la dernière lettre que Mgr Tévéque d'Orléans vient d'adresser à l'archevêque de Malines* ? Nous avions la volonté de citer plusieurs passages , mais lesquels choisir ? Nous avons repris une à une chacune de ces

* Gazette de France du 42 mars. — Une lettre du P. Pétetot, qui révèle une douloureuse contrainte, a annoncé le 5 avril que le P. Gratry a cessé de faire partie de TOratoire.

2 Le P. Gratry a reçu de nombreuses félicitations. Plusieurs ont donné lieu à des poléaiiques dont le défaut d'espace ne nous permet pas de parler.

3 l®"" mars 1870.

L'INFAILLIBILITÉ. Ub

admirables pages, et nous renonçons à notre dessein. Il faudrait tout reproduire.

D'ailleurs à quoi bon ? Qui donc ne les a pas lues? Qui n'en a pas gardé un souvenir ineffaçable * ?

LE TIEBS PÀBTI.

Dans les parlements, lorsque deux opinions extrêmes divisent l'assemblée, il se forme presque toujours un parti moyen composé d'esprits conciliants, qui cherche et réussit parfois à réunir les avis dans une transaction satisfaisante pour tous.

Cette œuvre difficile , mais non sans utilité ni sans honneur , devait séduire le zèle de plus d'un prélat qu'affligeaient les dissensions intérieures du concile.

On dit qu'elle a été tentée; est-elle réalisable ?

Il est permis d'en douter.

POURQUOI UN TimtS PARTI NE PEUT PAS SE FORMER AU CONCILE SUR UNE QUESTION DE DOGME. DANGER D*UNB SEMBLABLE TENTATIVE.

En politique, une semblable entreprise a beaucoup de chances de succès, parce que l'extrême variété des circonstances , leur continuelle mobilité , ne permettent jamais d'appliquer les principes absolus ; ce qui fait que pour de bons esprits la pratique du terme

* Il faut citer encore deux lettres fort dignes écrites, Tune par

révoque de Montpellier au Français (numéro du 27 février), pour

protester contre les violences auxquelles s'était laissé entraîner

l'évoque de Laval à l'égard de l'évêque d'Orléans; l'autre par

l'évêque de Saint-Brieuc à VUnivers (numéro du 8 mars), pour

repousser de calomnieuses attaques.

Me CHAPITRE QUATRIÈME.

moyen est la loi fondamentale d'un sage gouvernement. Mais comment pourrait-elle espérer la même fortune en matière de foi ?

La vérité est une^ elle n'admet pas le plus ou le moins : elle est ou elle n'est pas. Le concile peut en ajourner l'expression pour une raison d'inopportunité ; mais s'il la proclame j il le fait pour toujours , sans considération de temps ni de lieu , et il doit l'affirmer telle qu'il la voit , dans des termes précis qui ne se prêtent à aucune amphibologie.

Les Pères peuvent évidemment abandonner leur première conviction, si dans le cours de la discussion ils se trouvent éclairés par des lumières nouvelles; mais céder sur un point quelconque de ce qu'ils persistent à considérer comme le domaine de la vérité , par transaction et pour donner satisfaction à leurs collègues , ce serait trahir la foi et déserter la mission redoutable que Jésus-Christ leur a confiée.

Il n'est pas plus admissible qu'ils consentent à se réunir dans l'équivoque d'une formule captieuse dont les termes élastiques contiendraient des thèses contradictoires.

Un tiers parti peut donc difficilement trouver sa place au concile , du moins dans les questions de dogme.

Mais la tentative n'aurait pas pour seul inconvénient de demeurer stérile; dans certaines circonstances elle pourrait devenir la source du plus sérieux péril.

Qu'on suppose, en effet, l'assemblée partagée sur

une question qui passionne les esprits : les membres du tiers parti, pour se placer sur le terrain de la transaction j ont été obligés de faire des concessions à chacune des opinions , et comme finalement ils doivent se rallier à l'un ou à l'autre des termes proposés, la seule base solide sur laquelle ils pouvaient s'appuyer une fois perdue , la résistance leur devient impossible, et ils sont entraînés peu à peu sur ce terrain glissant jusqu'à ce qu'ils soient complètement absorbés par le parti qui a le plus de force et d'audace. De telle sorte que , bien loin d'intervenir dans la lutte pour modérer et apaiser, ils sont amenés à cette extrémité, douloureuse pour des cœurs généreux, d'affaiblir encore par leurs tentatives la partie de l'assemblée qui aurait le plus besoin d'être protégée, et de précipiter l'emportement des entreprises auxquelles ils sont précisément le plus contraires et dont ils espéraient prévenir les excès.

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