XVII
Le duc d'Eaghien.
La marquise et Cécile descendireiu à l'hôtel de Paris, et Henri prit une chambre dans le même hôtel.
Les premiers jours se passèrent à prendre lar,~ ' ; la marquise envoya chercher son •1. 6
procureur. Non seulement son procureur était mort, mais encore il n'y avait plus de procureurs. Elle fut obligée de se contenter d'un avocat, qui lui répéta mot pour mot ce que lui avait déjà dit l'avocat qu'elle avait envoyé chercher à Boulogne.
Au reste , pendant ces douze ans , que la marquise avail passés à l'étranger, Paris avait pris un visage si nouveau, qu'elle ne reconnaissait plus le peuple qu'elle avait quitté. Aspect, mode, langage, tout avait changé. Madame de la Roche-Bertaud s'était attendu à retrouver la capitale triste et sombre , de tous ces malheurs qu'elle avait vus en partie de ses yeux , et qu'en partie elle avait entendu raconter. îl n'en était point ainsi : Paris l'insouciant, Paris l'oublieux, avait repris son allure ordinaire , et de plus il avait une apparence d'orgueil et de fête que la marquise ne lui connaissait pas. Paris sen-
tait instinctivement qu'il allait devenir la capitale d'une France plus grande qu'elle n'avait jamais été, mais encore d'une foule d'autres royaumes qui s'inféodaient tout doucement à lui. Paris enfin, pour nous servir d'une expression de la marquise, se donnait des airs de parvenu.
Il en est ainsi des exilés : il semble qu'ils emportent avec eux une certaine quantité d'atmosphère personnelle qu'ils respirent à l'étranger et dans laquelle continuent de se mouvoir les événements qu'ils ont vus et qui les intéressent. Pour eux la patrie qu'ils quittent en reste toujours au point où ils l'ont quittée. Ils croient les esprits ardents aux mêmes choses qu'aux choses qui occupent leurs esprits ; le temps se passe sans les faire avancer d'un pas. Puis, l'heure de leur retour arrive ; car, Dieu merci , de nos jours, il n'y a plus d'exil éternel. Et ils se retrouvent, eux,
en arrière de tout le temps qu'ils ont passé hors du pays , où ils heurtent d'autres événements, d'autres hommes, d'autres idées qu'ils ne veulent pas reconnaître, et qui de leur côté ne les reconnaissent plus.
Comme on l'avait dit à madame la marquise de la Roche-Bertaud , la république tournait à la monarchie, et le premier consul était sur le point de passer empereur. Tout §e préparait pour ce grand événement, que subissait ce reste de républicains qui avaient échappé à l'action et à la réaction des partis, et contre lequel protestaient les royalistes de l'étranger. Aussi, tout royaliste consentant à prendre du service sous le drapeau consulaire, toute iémme de noblesse se décidant à faire partie de la maison de la future impératrice, éiaient-ils sûrs d'être bien accueillis , et étaient-ils reçus avec des avantages auxquels n'avaient pas droit de prc-
tendre les plus anciens et les plus fidèles serviteurs; c'était tout simple, on pouvait, à la rigueur, ne pas récompenser les anciens amis. Ce n'était que de l'ingratitude, tandis que de négliger de se réconcilier avec les ennemis c'était une faute.
Aussi, comme on en conviendra, la situation était bien tentante d'un côté pour une vieille femme qui n'a plus que quelques jours à vivre; et de l'autre, pour un jeune homme qui a tout un avenir devant lui. Henri rencontrait tous les jours des jeunes gens de son âge qui étaient déjà capitaines. Madame de la Roche-Bertaud voyait pas- '^ ser tous les jours, dans des voitures sur lesquelles des armoiries recommençaient à reparaître , des vieilles amies qui avaient retrouvé sous l'empire plus qu'elles n'avaient perdu dans la révolution. Peu à peu Henri se lia avec quelques jeunes gens. La mar-
quise reiiouvella ses liaisons avec quelques unes de ses anciennes connaissances. On fit des avances à Henri, on fit des ouvertures à la marquise. La séduction de la gloire d'un côté, l'attiait du bien-être de l'autre, tout cela travaillait souterrainement des croyances politiques bien jeunes chez Henri, bien vieilles chez madame de la Roche -Bertaud. Seulement ils n'osaient se dire mutuellement où ils en étaient. Le cœur de Tun était trop pur encore, le cœur de l'autre était trop blasé pour qu'ils ne comprissent pas tous deux que leur ralliement au gouvernement de Bonaparte était une apostasie. Seulement tous deux avaient au fond du cœnr un prétexte qu'ils regardaient comme plausible, et le prétexte commun qui servait à la fois d'excuse à l'ambition de Henri et àl'égoïsme de la marquise, c'était leur amour pour Cécile.
En effet, qu'allait devenir Cécile, pauvre
enfant placée entre un amant sans avenir et une aïeule sans lortune?
D'ailleurs, il va sans dire que Henri et la marquis*; avaient accueilli tous les deux ces raisons bonnes ou mauvaises que les fidélités lassées appellent toujours à leur aide.
Ainsion avait découvert que Bonaparte n'était pas, comme oîi l'avait dit, un Corse sans naissance, un soldat parvenu, un officier de fortune. Bonaparte apparlenait à une des plus vieilles l'amiiles de fUalie ; un de ses ancêtres avait été podestat de Florence en 1530; son nom était inscrit au livre d'or de Gênes depuis 400 ans, et son grand'-père, le marquis de Buoaaparié, comme continuaient de dire ks royalistes purs, avait écrit une relation (In siège de Rome p.>r le connétable de Bourbon.
Il y aurait eu une meilleure raison à don-
ner que toutes celles-là ; c'est que Napoléon était homme de génie, et que tout homme de génie mérite, pour lui, la place qu'un peuple lui laisse prendre ; quitte au peuple à la rendre, après lui, à ceux sur lesquels il a usurpé celte place.
Puis on disait, ce qui à cette époque était vrai encore , que Bonaparte, pur de tous les excès révolutionnaires , n'avait jamais trempé ses mains dans le sang d'un Bourbon.
Il n'avait jamais été questiondaucun projet d'avenir entre Cécile et Henri, et cependant, par cet attrait sympathique qui s'était emparé d'eux à la première vue et qui, depuis six mois qu'ils se voyaient, en Angleterre toutes les semaines et en France tous les jours, n'avait fait que s'accroître, les deux jeunes gens avaient compris qu'ils s'appartenaient l'un à l'autre : qu'avaienl-ilsdonc besoin de l'aire des projets et déchanger des
promesses ? Ils avaient , comme Roméo et Juliette , fait, en sapei cevant, au fond du cœur, un de ces serments dont la mort même ne saurait délier.
Quand ils parlaient de l'avenir, chacun disait nous au lieu de moi ; voilà tout.
Mais cet avenir , répétons-le , n'existait qu'à la condition que Henri et la marquise se rattacheraient au gouvernement. Henri , comme nous l'avons dit, n'avait d'autre fortune à attendre que celle de son oncle , fortune faite dans le commeree, de son oncle qui, par cela même que cette résolution plébéienne l'avait brouillé avec s^i famille, avait déclaré qu'il ne laisserait sa fortune qu'à celui de ses neveux qui, affrontant l'anaihême à son tour, se ferait commerçant comme lui. Henri, sans doute, avait une riche et belle éducation ; mais , à cette époque , il n'y avait que deux carrières ouvertes à toute
ambition un peu sérieuse; la carrière des armes, la carière de la diplomatie, et ces deux carrières relevaient du gouvernement.
Qaud à Cécile, sa renonciation aux principes paternels avait moins d'importance.
Une femme reçoit sa position des événements et des hommes 5 seulement elle comprenait la douce enfant qu'elle était , que si elle demeurait pure et chaste dans sa croyance, elle devenait un reproche vivant pour Henri.
Lorsque sa grand'-mère lui parla des propositions qu'on lui avait faites pour elle, d'entrer dans la maison de la future impératrice , elle se contenta donc de répondre qu'elle était trop jeune et trop ignorante en matière politique pour avoir une volonté: qu'elle se contentait en conséquence d'obéir à sa grand-mère.
Puis, comme elle savait les combats que se livrait à lui-môme Henri, depuis quelque temps, elle se hâta de lui dire le même jour et la demande que lui avait adressée sa grand'-mère et la réponse qu'elle lui avait faite, joyeuse qu'elle était de faire à son amant un sacriûce même de conscience.
Henri n'attendait que cela pour accepter : il courut donc porter son adhésion pleine et entière à l'ami qui s'était chargé delà négociation et le même soir, pour la première fois on parla hautement et devant la marquise d'un avenir qui promettait d'être doublement brillant par la double position des futurs : Henri suivant l'empereur à l'armée, Cécile demeurant près de l'impératrice aux Tuileries.
Lorsque Henri se fut retiré et que Cécile, comme d'habitude, alla embrasser sa grand'-
mère dans son lil, celle-ci l'arrêta par la main et la regardant avec un sourire.
— Eh bien! lui dit-elle, que penses-tu de cet avenir, comparé à celui que te réservait ta pauvre mère?
— Ah I répoudit Cécile , si seulement Edouard avait éié Henri !
Puis elle se retira en pleurant dans sa chambre^ car le nom de sa mère avait été prononcé avec un reproche et il lui sembla que nul n'avait le droit de rien reprocher à sa mère.
En effet, qui pouvait répondre de cet avenir? certes la carrière militaire était brillante; mais, à cette époque surtout, elle était dangereuse ; on arrivait vite sans doute, mais parce que la mort fauchait largement en déblayant la route à l'ambition. La guerre sefaisait par masse, et chaque champ de bataille engloutissait des milliers
d'hommes. Cécile connaissait Henri, il était brave, ardent, ambitieux ; il voudrait atteindre un but, parvenir à un résultat; pour loi, il n'y aurait pas d'obstacle sur le chemin de sa pensée. Si Henri allait se faire tuer, que deviendrait-elle? Elle avait donc raison de penser que l'obscurité avec Henri, l'obscurité dans une petite maison comme le cottage deHendon, c'eût été le bonheur, si cependant, comme elle l'avait dit à la mar- ' quise, Edouard eût été Henri.
Deux jours après, Henri entra avec un charmant uniforme ; c'était celui de brigadier dans les guides, ce qui lui donnait le grade de lieutenant dans toute autre arme ; c'était une grande faveur que Henri avait obtenue de commencer ainsi.
De son côté, Cécile avait été présentée à madame Louis Bonaparte : la jeune fille avait raconté tous les malheurs de si\ famille; on
gait quel excellent cœur avait celte gracieuse femme, restée populaire en France sous le nom de la reine Hortense, elle avait promis sa protection à la jeune flUe et il était convenu qu'au momeutoùTon l'ormerait la maison de l'impératrice, mademoiselle de Marsilly y trouverait sa place.
Tout semblait donc aller à merveille pouî" les deux jeunes gens, et l'on n'attendait plus que la réalisation do la promesse faite par la fille de Joséphine, li-rsqu'un matin une effroyable nouvelle se répandit dans les rues de Paris.
Le duc d'Engliien >enait d'être fusillé dans les fossés de Yincennes.
Le même jour, Henri de Sennonnes envoya sa démission et Cécile écrivit à madame Louis Bonaparte qu'elle lui rendait la parole donnée et qu'on pouvait disposer , en
faveur d'une autre, de la place qui lui avait été promise.
Les deux jeunes gens avaient tous deux accompli cet acte sans se consulter et , lorsque le soir , tous deux se racontèrent en hésitant ce que chacun avait fait, leur amour s'augmenta encore de cette conviction qu'ils étaient plus que jamais dignes l'un de l'autre.
Quelques jours après cet événement, la marquise reçut une lettre de M. Duval; selon ses instructions , il avait vendu le petit mobilier de la baronne , et il faisait passer à Cécile et h la marquise le prix de cette vente qui montait à 6,000 francs.
C'était, à cinq cents francs près, la somme que ce petit mobilier avait coûté neuf; aussi, la marquise, tout injuste qu'elle était pour
M. Duval, reconnut-elle au moins que, comme intendant , ce devait être un liomme d'une grande intelligence et d'une grande fidélité.
La résolution.
Mais à la place de cet avenir qui leur manquait, il fallait s'en créer un autre; on épuisa lour à tour toutes les combinaisons que l'imagination des deux jeunes gens et de la marquise put fournir ; puis , lorsque l'on eut
tout discuté , tout passé en revue , tout reconnu impossible, on en revint à la première idée qui s'était présentée à l'esprit de tous et qu'on avait écartée d'abord parce que c'était peut-être la seule raisonnable ; on en revint à subir les conditions imposées par l'oncle de la Guadeloupe, et Henri se décida à se faire commerçant.
Il est vrai qu'il y a dans ce monde deux genres de commerce : le commerce vulgaire et misérable du boutiquier qui, à l'ombre de son enseigne , attend le chaland , sur lequel au bout d'une heure de discussion , il gagnera un petit écu , et le commerce poétique et grandiose du marin qui lie un monde à l'autre avec le sillage de son vaisseau, qui,
au lieu de lutter de finesse avec l'acheteur, lutte de iorce avec l'ouragan, dont chaque
voyage nouveau est un nouveau combat
qu'il livre à la mer et au ciel , et qui rentre
dans le port pareil à un triomphateur , et abritant comme un roi sa tente , son navire avec son pavillon. Ce commerce-là c'est celui des Tjriens dans l'antiquité , celui des Pisans, des Génois et des Vénitiens au moyen • âge , et de tous les grands peuples du dixneuvième siècle. Ce commerce' là est compatible avec la noblesse ; car le gain est toujours soumis à une chance dévie et de mort, et toute entreprise entraînant un danger suprême , grandit l'homme au lieu de l'abaisser.
Mais ce que s'était dit Henri , pour s'encourager dans sa résolution, la pauvre Cécile se l'était dit aussi , et elle avait frissonné en se le disant. Voilà pourquoi on avait écarté d'abord cette malheureuse idée d'un voyage aux Antilles , à laquelle , faute de ressources meilleures , on avait été contraint de revenir. Henri , en réunissant une petite paco-
tille si médiocre qu'elle fût, était sûr , en arrivant à la Guadeloupe, d'être reçu h bras ouverts par son oncle qui doublerait , qui triplerait le chargement. Or , comme cet oncle était millionnaire , le moins qu'il pût faire pour son neveu c'était de lui offrir les chances d'un bénéfice de cent cinquante à deux cent mille francs ; ce bénéfice réalisé , ou Henri risquerait un nouveau voyage , ou satisfait de cette médiocrité dorée , il épouserait Cécile, se retirerait avec elle et la marquise dans quelque petit coin de terre où il n'aurait qu'à prendre la peine d'êlre heureux en attendant quelque retour dans les événements, quelque changement dans les hautes fortunes politiques qui lui permissent de se rattacher à un avenir de lumière et de bruit ; puis , si ce mouvement ne s'opérait pas, Henri en regardant Cécile et en sondant son cœur, sentait qu'il avait assez d'à-
mour pour une vie paisible et pour un bonheur caché.
Cette résolution une t'ois prise , on arrêta que le départ aurait lieu au mois de novembre : c'étaient trois mois que les jeunes gens se réservaient encore avant la séparation ; trois mois, à l'âge de Cécile et de Henri, sont trois siècles. Tous deux avaient bien soutferl en se décidant, mais le délai fixé les avait consolés comme si ce délai ne devait jamais être épuisé : comme si ces trois mois étaient la vie d'un homme.
Cependant l'époque du départ, d'abord lente à venir pendant tout le premier mois, commença à s'avancer rapidement dès qu'on eut entamé le second , et sembla avoir des ailes quand on fut arrivé au troisième.
A mesure qu'ils voyaient avancer le moment de la séparation , les jeunes gens re-
— lOG —
tombaient dans leur tristesse première : tout cet avenir qu'ils avaient vu, à force de volonté, brillant et assuré, redevenait mouvant comme les Ilots auxquels il était soumis , et sombre comme les tempêtes dont il dépendait. De temps en temps, au milieu de leurs soupirs et de leurs larmes, se glissait bien quelque projet joyeux au retour : mais c'était presque tiîuidement et comme s'ils eussent craint que Dieu ne les punît de leur trop graille confiance.
Quant h la marquise, son caractère insoucieux ne la quittait pas ; sa vie , partagée entre son lit , sa toilette et ses lectures, passait aussi tranquille que si elle eût reposé sur les bases les plus solides. Les amours des deux jeunes gens s'écoulaient près d'elle chastes et purs, mais devant leur chasteté à eux-mêmes et non à la surveillance maternelle. Heureusement Henri aimait trop Ce-
cile, heureusement tous deux étaient sûrs de l'immuabilité réciproquedo leur volonté pour avoir besoin d'être surveillés par autre chose que par leur ange gardien.
Les derniers jours du troisième mois s'approchaient , Henri comptait s'embarquer à Plymouth; il avait dépensé à Paris le peu d'argent dont il pouvait disposer, et ce n'était qu'en Angleterre qu'il comptait, av^c l'aide de sa famille ou de ses amis , réaliser la somme dont il avait besoin pour faire sa petite pacotille.
Il n'y a rien de triste au monde, pour les esprits intelligents et pour les âmes élevées, comme devoir les chances de leur destinée dépendre uniquement d'un peu plus ou d'un pou moins de forlune. La dixième partie de la !îcien revenu dont jouissaient autrefois les familles des deux enfants eût suifi aujourd hui pour les rendre parfaitement heureux. A
tous moments, s'ils jetaient les yeux sur la rue , ils voyaient quelque idiot ou quelque intrigant mollement couché sur les coussins d'une somptueuse voiture, et ils se disaient qu'eux , gens d'un esprit distingué , d'une intelligence supérieure , d'une race privilégiée , ils seraient heureux de posséder en revenu ce que cet homme mettait par an à l'eniretien de cette voiture qui promenait sa nullité ou son impertinence. De cette misérable somme qu'ils ne possédaient pas, et qui lui tombait des mains sans qu'il songeât même à la regretter, dépendait tout leur avenir. C'était pour acquérir cette somme qu'ils allaient, pauvres cœurs aimants et déchirés , se séparer pour six mois , pour un an peut être; eux qui, depuis quatre mois, ne comprenaient pas qu'ils pussent vivre un jour séparés loin l'un de l'autre.
Puis, de temps en temps, quand ils s'aper-
çevaient que , depuis l'événement qui avait brisé tous leurs projets, les choses marchaient comme auparavant; quand ils Toyaient que tout continuait de réussir à cet homme de la fatalité, qui semblait tenir le monde à la laisse de sa puissante volonté ; quand ils songeaient qu'à part quelques cœurs fidèles et religieux comme les leurs, tous les cœurs semblaient avoir perdus le souvenir de la victime royale à laquelle, comme un holocausle funèbre, ils avaient sacrifié leur bonheur, ils se demandaient si mieux n'eût pas valu fermer les yeux et baisser la tète comme tout le monde. Mais alors la voix de leur conscience criait plus haut que leur égoïsme ; et , faibles devant leur malheur, ils redevenaient forts devant la certitude d'avoir accompli un devoir.
Puis , de temps en temps , ils se demandaient si le parti qu'ils avaient pris était bien
le seul qu'ils eussent à prendre ; s'il ne leur restait pas à chacun, dans l'éducation qu'ils avaient reçue , des ressources artistiques. Mais aucun point de cette éducation n'était réellement ni chez l'un ni chez l'autre poussé à un degré de supériorité tel qu'il en pût tirer une ressource : d'ailleurs, Henri voulait bien se plier à tout , mais il voulait que sa Cécile restât personnellement à l'abri de ces influences du destin.
Il y a des moments de la vie oii l'on se sent pris par la fatalité dans un réseau de fer. On cherche vainement une voie, il faut passer par celle qu'elle vous ouvre , qu'elle vous mène à votre perte ou à votre salut.
Les pauvres enfants en revenaient donc toujours à ce malheureux voyage de la Guadeloupe, qu'ils essayaient sans cesse de repousser comme Sysiphe son rocher, et qui sans cesse retombait sur leur tête.
Le jour qu'Henri avait fixé pour son départ arriva. Mais, comme rien ne le forçait à partir ce jour-là même que sa volonté, quoiqu'il fût venu dès le matin chez Cécile et qu'il eût passé toute la journée avec elle, les deux jeunes gens étaient arrivés au soir sans qu'un seul mot de cette cruelle séparation fût sorti de leur bouche. Enfin, au moment de se quitter , ils se regardèrent en souriant avec tristesse, comprenant, tous deux, les sentiments l'un de l'autre par celui que chacun éprouvait.
— Quand pirtirez-vous, Henri? demanda Cécile.
— Jamais, répondit Henri , jamais , je le sens, si une puissance plus forte que ma volonté ne m'y force pas.
— Vous resterez donc toujours ; car , en supposant que je sois , moi, cette puissance
plus forte que votre volonté, je n'aurai jamais le courage d'exiger de vous que vous me quittiez.
— Que faire alors? demanda Henri.
Cécile le prit par la main et le conduisit devant le petit crucifix qu'elle avait détaché de l'alcôve de sa mère et apporté avec elle. Henri comprit son intention.
— Je jure, dit-il, par celle qui est morte les yeux fixés sur ce crucifix, de partir d'aujourd'hui même en huit jours, et de n'avoir d'autre pensée pendant tout mon voyage que de revenir le plus tôt possible pour faire le bonheur de son enfant.
~ Et moi, dit Cécile, je jure d'attendre Henri, sans autre espoir que celui de son retour : et s'il ne revenait pas...
Henri mit sa main sur la bouche de Cécile et arrêta le reste de la phrase qu^elle allait
prononcer. Puis, en face de ce crucifix, tous deux scellèrent ce serment d'un baiser chaste et pur comme celui qu'un irère et une sœur échangent entre eux.
Le lendemain , Cécile et Henri entrèrent chez la marquise. Les deux jeunes gens n'en étaient plus à se rien cacher sur l'état de leur fortune. Henri avait demandé à connaître ce qui restait à Cécile afin que les deux femmes prissent, en son absence, des arrangements convenables. La marquise, qui détestait s'occuper d'affaires, voulut d'ïbord éluder la demande de Henri et de Cécile, mais tous deux insistèrent tellement, qu'elle prit un terme moyen pour se débarrasser de ce tracas, c'était de remettre à Cécile la clé du secrétaire et de lui dire de faire les comptes ellemême.
Il y avait dans le secrétaire huit raille
cinq cents francs : c'était tout ce qui restait de la fortune de la marquise et de la baronne.
C'était de quoi vivre un an et demi à peu près, en y mettant un peu d'économie, elle \oyage de Henri ne devait durer que six mois. De ce côté, les jeunes gens pouvaient donc demeurer assez tranquilles.
Cependant Henri donna un conseil dicté à la fois par sa sagesse et par son amour. 11 conseilla à Cécile et à la marquise, au lieu de resterdans l'hôtel où elles étrkient descendues, de prendre un petit logement garni qui leur coûterait infiniment meilleur marché. Puis, en prenant d'avance cette mesure à laquelle il eût fallu recourir un jour ou l'autre, tandis que Henri sérail à Paris encore, Henri, du moins, connaîtrait la chambre qu'habitait Cécile, et, pendant sa longue absence , il pourrait avec
les yeux du souvenir la suivre dans cette chambre à chaque heure du jour et de la nuit.
C'était une médiocre raison à faire valoir aux yeux de la marquise , qui ne connaissaili pas toutes ces petites délicatesses du cœur, mais on appuya surtout sur une nécessité d'économie, et elle se rendit.
Dès le lendemain, Henri se mit en quête et trouva quelque chose de convenable rue du Coq Saint-Honoré , 5.
La journée fut employée au déménagement. On régla les comptes de l'hôtel où l'on devait un peu plus de cinq cents francs, et le capital de Cécile se trouva donc réduit à un peu moins de huit mille francs.
Henri vit donc Cécile installée dans son nouvel appartement , il plaça avec elle chaque meuble à l'endroit où il devait rester,
il cloua le crucifix dans l'alcôve, il posa les albums sur les tables et il l'ut convenu que tout demeurerait ainsi.
Tous ces détails paraissaient bien futiles à la marquise ; mais pour les deux jeunes gens , ils étaient de la plus grave importance.
Les jours s'écoulèrent. Souvent Henri avait demandé à Cécile quelle serait son occupation favorite pendant son absence, et Cécile lui avait répondu en souriant : « Je broderai ma robe de noces. »
La veille de son départ , Henri apporta à Cécile une pièce de mousseline des Indes magnifique. C'était la robe de noces
Elle commença la première fleur devant lui, elle devait broder la dernière à son retour.
Les jeunes gens ne se quittèrent qu'à
trois heures du matin. C'était la dernière nuit qu'ils devaient passer l'un près de l'autre, et ils ne pouvaient prendre sur eux de se séparer.
A huit heures, ils étaient réunis de nouveau.
Cette journée avait pour eux quelque chose de solennel. Après le serment fait , Henri n'avaii pas eu un instant l'idée de demeurer encore. Il avait en conséquence retenu sa place à la malle-poste de Boulogne pour cinq heures du soir.
Nous n'entreprendrons pas de décrire les détails de celte dernière journée. Quoique l'histoire que nous écrivons soit une œuvre de sensations et non d'événements ; quoique nous ayons avant tout la prétention d'être simples et vrais, et surtout, parce que nous avons cette prétention , nous n'o-
sons fouiller les mystères de ces deux jeunes cœurs purs et endoloris. Dos larmes, des promesses, des serments, de longs et tendres baisers^ voilà l'hisloire de celfe dernière journée, l'une des plus douloureuses de la vie de Cécile, après celle où elle avait perdu sa mère.
Et avec tout cela , l'heure s'avançait , rapide , inflexible , impitoyable j les pau\ îs enfants reportaient à chaque instant leurs yeux d'eux-mêmes à la pendule et de la pendule à eux. Ils eussent offert des années de leur vie à venir pour un jour , puis , quand arriva le moment de partir, pour une heure.
Eniîn , la pendule marqua cinq heures moins un quart, cinq heures , moins dix minutes, puis cinq heures ; ils allèrent une dernière fois s'agenouiller devant le crucifix» Quand ils se iielevèrent , ils n'avaient plus le temps que d'échanger un dernier baiser.
- il9 —
Henri s'élança hors de la chambre, mais alors Cécile jeta un tel cri de douleur qu'il rentra. Un dernier mot, un dernier eerment, une dernière larme, un dernier baiser furent encore échangés, puis Henri se détacha d'elle et s'enfuit.
Cécile se pencha sur la rampe et le suivit des yeux , puis elle courut à sa fenêtre pour le voir monter en cabriolet ; Henri l'aperçut à sa fenêtre et la salua en agitant son chapeau.
Le cabriolet s'éloigna du côté de la rue Saint-Honoré. Un embarras de voitures l'arrêta une seconde , Henri sortit tout le haut du corps de la voiture et fit avec son mouêhoir un signe à Cécile.
Dans la nuit, il vit à la fenêtre une omb"e et un mouchoir qui lui répondaient.
Le cabriolet reprit sa course, mais Henri
resta toujours penché dehors et saluant jusqu'à ce qu'il ait tourné l'angle de la rue, alors }\ retomba assis et sanglotant.
Il était déjà aussi séparé de Cécile, que si tout l'Océan atlantique eût roulé entre eux deux.
Correspondance.
De son côté, quand elle eut -vu disparaître à l'angle de la rue Saint-Hoiioré le cabriolet qui emportait Henri , Cécile , presqu'évanouie, retomba sur une chaise.
Dix minutes après on frappa à la porte;
c'était un commissionnaire qui apportait un billet. Cécile jela les yeux sur l'adresse et reconnut l'écriture de Henri , elle poussa un cri de joie, mit dans la main de l'Auvergnat ce qu'elle avait de monnaie dans sa bourse et courut [dans sa chambre , toute tremblante de ce bonheur inattendu.
Oui , bonheur , car lorsqu'on aime de ce premier amour qui enfonce au plus profond de l'âme ces raciries de flamme qu'aucun autre amour ne peut arracher, les sentiments intermédiaires disparaissent, et tout est bonheur ou désespoir.
La jeune fille ouvrit donc toute tremblante îe billet qu'elle venait de recevoir et lut, moitié pleurant , moitié souriant , les quelques lignes suivantes ;
« Chère Cécile , j'arrive dans la cour de la poste, au moment où la malle va partir, cependant , un pied sur le marche-pied de la
voiture , je déchire une page de mon portefeuille et je vous écris ces quelques mots.
« Je vous aime , Cécile , comme jamais cœur mortel n'a aimé. Vous êtes tout pour moi , ma femme ici-bas , mon ange au ciel, ma joie et mon bonheur partout. Je vous aime! je vous aime !
« La voiture part, encore un adieu. »
C'était la première lettre que Cécile recevait de Henri. Elle la lut et la relut dix fois de suite , puis , comme pour remercier Dieu d'être aimée ainsi , elle alla s'agenouiller devant le crucifix et pria.
Le soir même , Cécile commença le dessin de sa robe. Il lui semblait que plus elle hâterait son travail , plus elle hâterait en même temps le retour de Henri. Ce fut un composé des plus belles fleurs qu'elle avait conservées
sur son album; c'étaient ses amies, c'étaient ses compagnes qu'elle conviait à son bonheur i'ulur.
De temps en temps , Cécile s'interrompait pour relire sa lettre.
La même nuit , le dessin fut fait.
Cécile se coucha , son petit billet de Henri dans sa main , et sa main sur son cœur.
En se réveillant , Cécile fut quelque temps sans pouvoir rassembler ses idées ; elle croyait avoir rêvé que Henri était parti, puis, la réalité se fit jour dans son esprit , et elle fut réduite comme la veille à son billet , sa seule consolation.
La journée se passa lente et triste. C'était la première fois depuis cinq mois que Cécile passait une journée sans voir Henri. Une carte de France à la main, elle le suivait sur
la roule , tâchant de deviner où il était à l'heure même où elle pensait à lui.
Quant à la marquise, elle était exactement la même, c'est-à-dire insouciante et égoïste. Comme Henri s'occupait beaucoup plus de Cécile que d'elle , elle ne le regrettait pas ; cependant, il faut le dire, elle rendait justice à Henri et elle l'aimait autant qu'elle pouvait aimer un étranger.
Il en résultait que la pauvre Cécile n'avait personne au monde à qui faire porter une portion du fardeau de l'absence; pas une bouche qui repondit , par une parole de consolation , à ses paroles de douleur , pas un cœur où verser le sien ; elle renfermait donc, comme d'habitude , tout en elle-même, puis, quand elle souffrait par trop , elle pensait à sa mère et versait des larmes , ou elle pensait à Dieu et priait.
Le lendemain, à neuf heures du matin, le facteur frappa à la porte, c'était une seconde lettre de Henri. Cécile reconnut l'écriture et la lui prit des mains avec tant de vivacité , que le brave homme sourit de l'empressement de la jeune fille.
Voici quelle était cette seconde lettre :
€ On s'arrête un instant, je vous écris.
« Je suis à Abbeville , dans la même chambre où nous avons déjeuné ensemble en allant à Paris. Chère Cécile, je me suis mis à la place oii vous étiez assise, peut-être sur la même chaise, et, tandis que les autres voyageurs se plaignent, tout en le mangeant, d'un assez mauvais dîner, moi je vous écris.
« Depuis que je vous ai quittée, je n'ai pas cessé un instant de penser à vous. Il est vrai que je parcours la même route que j'ai par-
courue avec vous, tout est donc pour moi plein de souvenir. Je reconnais chacun des relais où la voilure s'arrêtait et où je descendais pour vous demander de vos nouvelles. Hélas ! je n'ai plus, près de moi, personne qui m'intéresse, je suis avec deux voyageurs que je n'ai pas même regardés et avec lesquels je n'ai pas échangé une seule parole.
« Il est vrai que, pendant toute la route, je cause avec vous, Cécile; vous avez une voix dans mon cœur à qui je parle et qui me répond ; il me semble que j'ai emporté un écho de vous avec moi. Ne vous auraisje rien laissé de pareil, et de même que vous êtes en moi , ne suis-je pas aussi quelque peu en vous.
« Vous aurez cette lettre demain à neuf
heures du matin, à ce qu'on m'assure. Cécile, à neui' heures du matin, pensez à moi, fermez les yeux, rappelez-vous la plage de Boulogne, je serai au pied de la Falaise, sur le Galet, écoutant cette grande et puissante mer dont le grondement nous a si fort impressionnés quand nous l'avons entendue en* semble. Je ne vous dirai pas, moi, que je penserai à vous, je vous le répète, vous êtes en moi vous laites partie de mon existence, je vous aime comme je vis, on dirait que chaque battement de mon cœur dit une syllabe de votre nom.
« Adieu, Cécile, il n'y a que l'absence qui puisse donner la mesure de la tendresse.
« Je vous écrirai de Boulogne où je ne m'arrêterai que quelques heures ; plus je me
bâte de m'éloigner, plus je rapproche mon retour.
« Votre Henri. »
Cette lettre fut une grande joie pour Cécile ; d'abord elle ne l'attendait pas , puis elle contenait de ces éternelles vérités du cœur , que le cœur a besoin d'entendre répéter sans cesse; puis, enfin, elle prouvait à Cécile que Henri pensait sans cesse à elle , comme elle pensait sans cesse à lui.
La pauvre enfant compta les heures de la journée qui s'écoulait et les minutes de la journée suivante , on eût dit que toute sa vie était suspendue à cette lettre de Boulogne.
Puis elle brodait sa belle robe , mais elle s'apercevait avec terreur que sa broderie , telle qu'elle l'avait dessinée, devait lui prendre au moins sept ou huit mois d'exécution.
Or, les calculs les plus sévères que les jeunes gens eussent tait entre eux , mettaient ce retour à six mois seulement. Cécile serait donc en retard.
Quant à la marquise, on eût dit qu'il n'y avait pour elle ni espace , ni Océan , ni tempête ; elle parlait de l'avenir avec cette sécurité des vieillards, qui calculent sur des années et qui ont à peine des jours.
Le surlendemain , Cécile , réveillée dès cinq heures du matin, Cécile, poussant des yeux l'aiguille de la pendule , Cécile , tressaillant au moindre bruit , reçut , à neuf heures, la lettre suivante :
ff Je suis à Boulogne , chère Cécile.
« J'ai pris la petite chambre que vous avez occupée ; je suis donc encore avec vous.
« J'ai fait venir madame d'Ambron et j'ai parlé de vous.
» Nous nous tenons encore par des liens invisibles mais réels ; tant que je reverrai les lieux où je vous ai vue , il me semblera encore que vous êtes près de moi comme femme ; quand j'aurai quitté l'Angleterre pour l'Amérique , comme je vais quitter la France pour l'Angleterre, vous ne serez plus, près de moi , que comme ange.
« Ici, vous êtes encore visible à mes yeux : là , vous ne serez plus visible qu'à mon cœur ; mais , partout où je serai , je regarderai le ciel , bien sûr que le ciel fut votre patrie passée et sera votre pairie à venir.
« On entre et l'on me prévient qu'un petit bâtiment part dans deux heures pour l'Angleterre ; j'ai donc tout juste le temps de courir jusqu'à ce rivage qui sera un triple souvenir pour mon cœur ; ce rivage que vous aurez vu sans moi , que nous aurons vu ensemble et que j'aurai revu sans vous.
« Je vous quille donc de la main seulement , chère Cécile , et à mon retour , je reprends celte leilre.
« La grande cl belle chose que la mer, vue avec un profond sentiment dans le cœur! Comme cela correspond à loules les pensées supérieures ; comme cela vous élève de la terre au ciel ; comme cela vous fait comprendre la misère de l'homme et la grandeur de Dieu !
« Je crois que je serais resté éternellement assis sur ce rivage où nous avons erré ensemble et oà il me semblait qu'en cherchant bien je retrouverais encore la trace de vos pas. Mon cœur s'agrandissait du spectacle que j'avais sous les yeux. Je ne vous aimais plus de l'amour des hommes , je vous aimais, comme les fleurs, au retour du printemps , aiment le soleil ; comme , pendant les belles
nuits d'été, la mer aime le firmament ; comme, en tout temps, la terre aime Dieu.
« Oh ! dans ce moment, Cécile, le Seigneur me pardonne si c'est une orgueilleuse impiété , mais je défiais les événements de nous séparer , iût-ce par la mort. Comment, lorsque tout se mêle et se confond dans la nature : les parfums aux parfums , les nuages aux nuages, la vie à la vie, pourquoi la mort aussi ne se mêlerait-elle pas à la mort , et , puisque chaque chose en se mêlant se féconde , pourquoi la mort , qui est une des conditions de la nature , un des chaînons de l'éternité, un des jalons de l'infini , pourquoi la mort seule serait-elle stérile. Dieu ne l'eût pas faite , si elle ne dût être pour lui qu'une machine de destruction, et si, en désunissant les corps, elle n'eût pas dû unir les âmes.
«Ainsi donc Cécile, ainsi donc la mort elle- Biême n'aurait pas le pouvoir de nous séparer ; car l'Ecriture dit que le Seigneur a vaincu la mort.
« Ainsi donc , au revoir , Cécile , et non plus adieu , au revoir dans ce monde peutêtre, et dans l'autre certainement.
î» Pourquoi ces idées me viennent-elles aajourd'hui ? Je ne sais. Est-ce un souvenir , est-ce un pressentiment ?
« Au revoir 5 on vient me chercher; le bâtiment est prêt. Je confie cette lettre à madame d'Ambron qui la remettra elle-même à la poste.
» Votre Henri. »
Huit jours s'écoulèrent, puis une nouvelle îeîlre arriva. Nous avons intitulé ce chapitre :
correspondance. Que nos lecteurs nous permettent donc de justifier son titre , en mettant sous leurs yeux cette quatrième lettre :
« Vous veillez sur moi, Cécile ; votre souffle me pousse ; votre étoile m'éclaire.
« Ecoutez, et vous verrez comme tout nous réussit : c'est effrayant, mon Dieu! J'aimerais mieux quelques difficultés. Je voudrais avoir un ennemi à combattre, un obstacle à vaincre. Mon Dieu ! vous vous lasserez certainement de tant de bontés avant que je sois parvenu au bout de mon chemin.
«Je savais qu'en arrivant à Londres je ne trouverais plus ni madame de Lorges ni personne de ma famille. En effet , tout le monde était parti ; mais comme ce n'était pas sur mes parents, trop pauvres eux-mêmes pour m'aider , que je comptais , leur absence ne m'a
causé d'autre chagrin que celui de ne pas les voir.
« J'avais compté sur un brave et excellent homme , sur un ancien serviteur , je devrais dire sur un ami de notre famille, sur quelqu'un que vous connaissez et que vous aimez, Cécile , sur ce bon M. Du val.
« Vous savez que, comme vous, Cécile, je n'ai aucune fortune. Je ne pouvais donc compter que sur un prêt , garanti par ma loyaufé. Or , il n'y avait qu'un homme auquel je voulusse m'adresser pour réclamer de lui un pareil service. Cet homme c'était M. Duval.
.Au reste, je n'avais pas hésité un seul instant à m' adresser à lui, et j'étais parti de
Paris dans cette intention. Je ne doutais pas un instant de sa bonne volonté : je le connaissais.
<r Mais, Cécile, vous le savez, ou plutôt
yous ne le savez pas ; mais vous le devinez : il y a mille manières de rendre service, depuis le service qu'on arrache jusqu'au service qu'on vous offre.
« Pauvre monsieur Duval! A peine lui
eus-je dit, car je ne lui cachai rien, Cécile,
ni mon amour pour vous, ni notre position, ni nos espérances reposant tout entières sur
lui. A peine lui eus-je tout dit, que sa femme, se retournant vers lui, s'écria : « Eh bien! ne te l'avais-je pas vingt fois répété qu'ils s'aimaient. » Ainsi, Cécile, ces braves gens avaient pensé à nous, s'étaient occupés de nous , et quand nous n'osions pas nous avouer à nous-mêmes notre tendresse, notre amour n'était plus pour eux un secret*,
« Alors M. Duval est venu à moi les larmes aux yeux : oui, Cécile, cet excellent
homme était prêt à pleurer. Puis il m'a dit : Aimez-la bien, M. Henri, aimez-la profondément, car c'est une noble et bonne jeune fille ; et si des gens comme nous avaient jamais osé élever les yeux jusqu'à elle, c'est la femme que j'aurais voulu à mon Edouard. Puis, me tendant la main, ce qu'il n'avait jamais osé faire depuis qu'il me connaissait, et serrant la mienne avec force :
e — Encore une fois , dit-il , rendez-la heureuse.
« Et maintenant , continua-t-il en s' essuyant les yeux et en me conduisant dans son cabinet, parlons d'affaires.
« Ce fut chose vile faite et sans bourse déliée. Le commerce compris d'une certaine façon est, il faut en convenir, une grande
chose. J'avais toujours entendu dire que, pour remuer quelques misérables milliers de francs, il fallait du papier timbré, des écritures, des notaires, des receveurs d'enregistrement et une foule d'autres choses.
« M. Duval prit un chiffon de papier et écrivit :
« J'ai l'honneur de donner avis à messieurs Smith et ïhursen que je crédite M. le vicomte Henri de Senonnes pour une somme de cinquante mille francs.
« Puis il signa, me remit le papier et toy£ fut dit.
« Le même jour je me présentai chez ces Messieurs : je leur expliquai mon désir de passer à la Guadeloupe avec une pacotille.
lis avaient justement un bâtiment en charge pour les Antilles, ils me demandèrent quels étaient les objets sur lesquels je voulais spéculer. Je leur répondis que , parfaitement étranger au commerce, je les priais de s'entendre à ce sujet avec M. Duval ; ils me promirent de s'en occuper le lendemain.
« Je revins chez M. Duval. Il y avait une chose dont je voulais vous parler longuement, chère Cécile, et que, par conséquent, je désirais visiter : c'était votre petite maison de Hendon.
« Je m'informai donc à M. Duval quel était son nouveau propriétaire.
« C'est dans ce détail que vous allez apprécier le cœur de cet excellent homme.
« Le propriétaire, c'était lui. Comprenez-
VOUS, Cécile, dans sa religion pour votre mère et pour vous, il a acheté la maison et les meubles qui la meublaient, afln qu'elle demeurât toujours comme un monument du passage sur la terre de sa sainte et de son ange. C'est ainsi qu'il nomme votre mère, c'est ainsi qu'il vous nomme.
d II voulut venir avec moi, mais madame Duval l'en empêcha.
<r M. le vicomte aimera mieux aller seul à Hendon, lui dit-elle. Restez donc ici ; votre présence effaroucherait tous ses souvenirs.
« Il y a dans le cœur de la femme , à l'endroit des choses d'amour, un sentiment que l'homme le plus délicat ne retrouvera jamais dans le sien.
« M. Duval me remit donc la clef du cottage.
« Personne n'y va, pas même eux, seule votre ancienne femme de chambre anglaise qui est entre'e au service de madame Duval, est chargée de l'entretien de votre paradis.
c Le lendemain dès le matin je partis : en deux heures et demie je fus à Ilendon.
« Je me rappelai la première fois que je vins accompagnant madame de Lorges, avec quelle indifférence , je dirai presque avec quel mépris, j'abordai ce charmant cottage, pardonnez-moi, Cécile, je ne vous avais pas vue, je ne vous connaissais pas. Du moment où je vous vis, du moment où je vous connus, la petite maison fut un temple dont vous devîntes la divinité et dont votre chambre fut le sanctuaire.
« Je vous le dis, Cécile, jamais je n'avais
éprouvé une émotion pareille à celle que je ressentis en m'approcliant de cette maison. J'avais envie de m'agenouiller devant sa porte et de baiser son seuil.
« J'entrai cependant, mais ma main tremblait en poussant la clef dans la serrure, mais mes jambes manquaient sous moi lorsqu'après avoir repoussé la porte je me trouvai dans le corridor.
« Je visitai d'abord le jardin : plus de fleurs, plus de feuilles, plus d'ombre, tout était au reste triste et désolé comme lorsque vous l'avez quitté il y a dix mois.
« Je m'assis sur le banc du berceau. Vos amis les oiseaux sautillaient en chantant sur les branches dépouillées. Ces oiseaux, vous les aviez vus, Cécile, le chant qu'ils chantaient, vous l'aviez entendu.
<r Je restai à les écouter, les yeux fixés sur votre fenêtre fermée, m' attendant à chaque nstant à vous voir paraître derrière les vitraux ; car, ainsi que je vous l'ai dit, tout est demeuré comme de votre temps.
« Puis, j'ai monté le petit escalier tournant, je suis entré dans la chambre de votre mère. Je me suis agenouillé devant la place où était le crucifix et j'ai prié pour nous.
« Puis, j'ai entr'ouvert la porte de votre chambre. Rassurez-vous, chère Cécile, je n'y suis pas même entré ; j'ai tout respecté.
G Enfin, je me suis arraché à cette petite maison où je laissais si bonne part de ma vie passée, pour aller rendre une visite plus sainte que toutes les autres encore. Vous devinez, Cécile, que je veux parler du tombeau de votre mère.
« Comme dans votre jardin, comme dans votre chambre, comme partout, enfin, on voit qu'une main amie a passé par là : au printemps, il a dû être couvert de fleurs, et, à leurs tiges flétries, à leurs feuilles desséchées, j'ai reconnu les mêmes fleurs que celles de votre jardin. J'y ai cueilli quelques feuilles d'un rosier et d'un héliotrope , ce sont deux plantes qui ont le mieux survécu aux atteintes de l'hiver, et je vous les envoie. Ce sont celles que vous trouverez dans cette lettre. C'est à peine si j'ose vous dire que, certain que vous les porterez h vos lèvres, j'ai déposé sur chacune d'elles un baiser.
« Il fallait partir. Cinq ou six heures s'étaient écoulées dans ce saint pèlerinage. J'avais rendez-vous dans la soifée chez
M. Duval, avec MM. Smilh et ThiM-sen. J'étais de retour à huit heures.
c Ces messieurs arrivèrent avec la rigoureuse ponctualité commerciale, ils connaissent parfaitement mon oncle qui est immensément riche à ce qu'il paraît et, sauf quelques singularités , excellent homme à ce qu'ils disent.
« Tout a été réglé dans la soirée; un charmant brick tout chargé se trouve dans le port ; l'armateur est des amis de ces messieurs ; il me donne un intérêt de cinquante mille francs dans sa cargaison, et voyez, chère Cécile, comme je vous le disais, quel étrange bonheur me poursuit, ce bâtiment part demain !
« Ah ! j'oubliais de vous dire... Mon na-
vire s'appelle l'Anna Bell; c'est un presqu'aussi joli nom que Cécile !
« Je vous quitte donc pour jusqu'à demain au moment de partir, je ferai remettre cette lettre à la poste. »
« 11 Heures du matin ,
<r Toute la matinée , chère Cécile , a été prise par mes préparatifs de départ ; heureusement que tout, dans ce voyage, se rapporte à vous et que, par conséquent, aucune chose ne m'écarte un instantde votre pensée.
« Le temps est incroyablement beau pour une journée d'automne. M. Duval et Edouard sont là; madame Duval m'a envoyé ses souhaits de bonheur par son mari et par son fils;
tous deux m'accompagneront jusqu'à bord du bâtiment.
» Il paraît qu'une grande nouvelle est arrivée hier dans cette bonne famille ; j'ai cru deviner qu'Edouard était en quelque ""sorte fiancé à une femme pour laquelle il n'avait que les sentiments d'une sœur, tandis qu'au contraire il en aimait une autre. Mais M. et Madame Duval, esclaves de la parole engagée, ne voulaient pas permettre cette union, avant d'être dégages de leur ancienne promesse. La nouvelle qu'ils étaient libres leur est, comme je vous l'ai dit , arrivée hier ou avant-hier ; de sorte que, selon toute probalité, le pauvre Edouard va épouser , d'ici à quelque temps, celle qu'il aime.
« Il est bien heureux. »
« Midi, abord de l'Anna-Bell.
(X Comme vous le voyez, chère Cécile , j'ai été forcé de vous quitter. Je ne pouvais vraiment laisser Edouard et son père sans leur faire compagnie. Tous deux , savez-vous bien, ont abandonné leurbureau pourm'accompagner. C'est tout au pluss'ils en feraient autant pour le roi Georges.
« Le petit brick me paraît vraiment digne de son nom , c'est une espèce de paquebot construit à la ibis pour le passage et pour le commerce, et dans lequel, ce qui est rare, les hommes sont presqu'aussi soignés que les marchandises. Le capitaine est un Irlandais nommé John Diîdns. Il ma donné une excellente chambre,n- 5. C'est le même numéro, remarquez-vous, que celui deja maison que vous habitez.
« Ah ! voilà que je ne puis plus vous écrire, le bâtiment commence à a})p;neiller, et comme on lève l'ancre, il se fait un grand mouvement qui m'empecho de continu^r.
« Au revoir donc, chère Cécile, ou plutôt adieu, car pour moi le mot adieu n'a pas la signification qu'on lui prête, c'est une recommandation au Seigneur de veiller sur vous ; adieu donc, je vous laisse sous le regard de Dieu.
« Nous partons sous les meilleures auspices, tout le monde nous présage une heureuse traversée. Cécile, Cécile, je voudrais bien être fort, je voudrais bien vous donner de ma force , mais il m'est impossible de faire du stoïcisme on face de vous. Cécile, je souffre bien de vous quitter : àBo.Jogne, je
n'abandonnais que la France ; en quitlanft Londres, j'abandonneVEurope.
«Adieu, Cécile, adieu, mon amour, adi€£ mon bon ange, priez pour moi, je n'espè?^ plus qu'en vos prières, jusqu'au dernier moment je vous écris, mais voilà qu'on force M. Duval et son fils de descendre dans la chaloupe, moi seul retarde le départ. Un m«^ encore et je ferme ma lettre : je vous aim«, adieu, Cécile, Cécile, adieu.
« Adieu.
«Votre Henri. »
L'oncle de la Guadeloupe.
Cécile reçut cette lettre quatre jours après qu'elle avait été écrite; depuis deux jours déjîi Henri avait perdu la vue des côtes de France et d'Angleterre.
On comprend la double impression que
eelte lettre produisit sur la pauvre enfant. Ce pèlerinage de Henri au cottage et au tomfteau, lui rappelait toutes ses joies et toutes ses douleurs du passé. Le départ de Henri, départ retardé tant qu'il avait pu , et dont îa plume du jeune homme lui exprimait les dernières angoisses , lui rappelait toutes ses craintes et toutes ses espérances pour l'ave-
Bir.
Henri voguait, à cette heure, entre le ciel si la mer. Elle tomba à genoux en achevant sa lettre et pria longuement Dieu pour lui.
Puis , elle songea aux autres parties de sa lettre; à celle bonne famille Duval, à qui Henri avait été demander un appui ; sans savoir que cette femme , pour laquelle il allait lui avouer son amour , devait être la femme d'Edou ird , d'Edouard qui , avec un
Uu matin, que Cécile travaillait comme d'habitude, on sonne à la porte; mais cette l'ois , elle tressaillit plus vivement encore que d'habitude, reconnaissant la manière de sonner du facteur. Elle courut ouvrir elle-même, c'était lui ; il lui tenditune lettre. Elle poussa un cri de joie. L'adresse de cette lettre était de l'écriture deHenri. Elle jeta les yeux sur le timbre ; elle était timbrée du Havre.
Elle manqua de s'évanouir. Qu'était-il arrivé ? Comment , après six semaines de départ , à peine recevait-elle de Henri une lettre datée du Havre. Etait -il revenu en France ?
Elle tenait la lettre à la main , et toute tremblante elle n'osait l'ouvrir.
Elle s'aperçut que le facteur était-là atten-
dant ; elle le paya , et elle courut dans sa chambre.
Comme elle aimait la figure souriante de cet homme !
Elle décacheta la lettre ; elle portait cette date : En mer.
Henri avait trouvé une occasion de lui écrire. Voilà tout.
Elle lut ce qui suit :
« Chère Cécile !
« Voyez si véritablement vos prières ne me portent pas bonheur ; voici que, contre toute attente , je trouve une occasion de vous dire que je vous aime.
t Ce matin , le matelot en vigie a signalé
une Toile. Comme on est toujours sur le quivive à cause de la guerre , le capitaine et les passagers sont aussitôt montés sur le pont. Mais , au bout de quelques minutes , on a reconnu que le navire en vue était un navire marchand ; de plus , ce navire avait mis le cap sur nous en faisant des signaux de détresse.
« Ne vous attendez donc pas à une grande aventure bien triste et bien dramatique. Chère Cécile, non, Dieu n'a pas même voulu que votre bon cœur pût s'attrister sur le sort de ceux à qui vous devrez cette lettre. Le navire, qui était un bâtiment français du Havre, avait été retenu, quelques jours après son départ de New-York , par un calme de trois semaines, et craignait de manquerd'eau avant de toucher la France Le capitaine lui
en fit envoyer une douzaine de tonneaux, et moi je me mis à écrire pour vous redire , Cécile, que je vous aime, qu'à chaque heure du jour et de la nuit Je pense à vous , et que sans cesse vous êtes près de moi , autour de moi , en moi.
« Savez-vous à quoi je pense , Cécile, en voyant ces deux navires en panne, à cent pas l'un de l'autre, et dont l'un vogue vers la Pointe-à-Pitre et l'autre vers le Havre? c'est que si h l'aide d'une de ces chaloupes qui vont de l'un à l'autre, je passais de l'un sur l'autre, dans quinze jours je serais au Havre, et le lendemain soir à vos pieds.
«Et pour cela, je n'aurais qu'à vouloir. Je vous reverrais, je vous re verrais , Cécile. Comprenez-vous? Seulement, ce serait ce
que les hommes appellent une folie, et cela nous perdrait.
« 0 mon Dieu! comment donc n'avonsnous pas trouvé quelque projet d'avenir qui ne m'éloignât point de vous. Il me semble qu'encouragé par un mot , par un regard devons, j'aurais réussi dans tout ce que j'aurais entrepris. Vous voyez bien, Cécile, que, protégé par vous, je réussis même loin de vous.
« Oh ! je vous le répète, ce bonheur étrange m'effraie ; j'ai peur que nous n'ayons quitté la terre, Cécile, et que nous ne soyons déjà, toi.sdeux sur la route du ciel.
« Pardon de mes funestes précsges ; mais l'homme est si peu né ici-bas pour le bonheur, qu'il y a un doute au fond de chacune
de ses joies qui empoche celte joie d'être une pariai te félicité.
« Savez-Yous à quoi se^passeiit mes journées Cécile, à vous écrire. Je vous rapporterai un long journal où vous retrouverez , heure par heure, toutes mes pensées. Vous verrez ainsi que mon esprit n'a pas été un seul ins- ' tant éloigné de vous.
« Puis, quand la nuit vient, comme il est défendu de conserver de la lumière dans le bâtiment, je monte sur le pont , j'examine ce magniflque spectacle du soleil qui se couche dans la mer; je suis, l'une après l'autre toutes les étoiles qui s'allument au ciel, et, chose étrange , la reconnaissance et l'adoralionde Dieu me conduisent à la tristesse, car je me demandes! Dieu, qui a tous ces mondes à faire mouvoir, occupé qu'il doit être à suivre
des yeux cet éternel ensemble , peut avoir un regard pour chaque individu qui lève les mains vers lui.
« Si le Seigneur était le Dieu des mondes, et si le hasard était celui des individus ?
« Et, en effet, qu'importe à la haute puissance et à la suprême majesté de Dieu ces détails de notre misérable vie ; que lui font , à ce grand tout, les événements heureux ou malheureux de notre existence ; que lui importe, à ce riche moissonneur, que quelques épis, de l'un de ses millions de champs, dont chacun s'appelle un monde, soit courbé par la grêle ou déraciné par l'ouragan ?
c Mon Dieu ! mon Dieu ? si vous ne m'écoaliez pas quand je vous parle, si vous ne m'en-
T. 11. il
tendiez pas quand je vous supplie de me ramener près de Cécile qui m'attend.
« Eh bien! chère Cécile, dans quelles pensées vais-jeencore me perdre, quand chacune de mes lettres devrait vous porter la force ? Comment se fait-il qu'elles ne vous portent que le découragement? Pardonnezmoi ! pardonnez-moi.
« Je me suis fait un ami à bord : c'est le pilote. Le pauvre garçon ! lui aussi a laissé , à Gravesend, une femme qu'il aimait. A la manière dont il regardait le ciel en soupirant , j'ai reconnu un frère d'infortune. Peu à peu je me suis lié avec lui ; il m'a parlé de sa chère Jenny. Et moi, Cécile , pardonnez-moi, moi, je lui ai parlé de vous,
« J'ai donc quelqu'un h qui dire votre nom,
j'aidonc quelqu'un à qui répéter que je vous aimej 'ai donc un cœur qui comprend le mien.
« Le cœur d'un matelot ? me dira-t-on. Malheureux ceux qui me diront cela.
« Ce bon jeune homme, avec qui je parle de vous toutes les nuits, s'appelle Samuel.
a Je veux, moi aussi, que vous sachiez son nom.
« Dites un mot de lui dans vos prières, afin qu'il revoie sa Jenny. Je lui ai promis que vous le feriez.
a Adieu, Cécile, adieu, mon amour! La chaloupe du bâtiment français retourne \ son bord. Je remets cette lettre au contremaître, qui me promet, sur son honneur, de la jeter lui-même à la poste en arrivant au
Havre. Adieu encore une fois, ma Cécile bien aimée ; dans vingt ou \ingt-cinq jours , si le temps continue de nous être favorable, je serai à la Guadeloupe.
<r Adieu pour la millièm;^ l'^jg^ j^ yQ^g aime.
* Votre Henri. »
« p. S. Un mot dans vos prières pour Samuel et Jenny. »
Il est impossible de faire comprendre à nos lecteurs quelle impression profonde cette lettre produisit sur Cécile ; cette impression était d'autant plus grande que la lettre était plus inattendue. Cécile tomba à genoux, des larmes de reconnaissance , plein les yeux. Ce ne fut point une prière qu'elle dit, ce furent des noms qu'elle murmura , et parmi ces
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noms, comme le lui avait demandé Henri , e'taient ceux de Samuel et de Jenny.
Puis, elle se remit, plus courageuse et plus confiante que jamais, à sa robe de noces.
Les jours continuèrent de s'écouler , se succédantavec leurmonotone régularité, sans rien apporter de nouveau. Cette lettre inattendue , cette bienheureuse lettre avait donné à Cécile l'espoir que quelque événement pareil au premier lui apporterait des nouvelles de son amant; mais , comme l'avait dit Henri, cet événement était un de ces accidents amenés par un heureux hasard et qui n'avait pas de chance de se renouveler.
Pendant ce temps, de grands événements s'étaient écoulés : la république s'était fait empire} Bonaparte était devenu Napoléon ;
l'Europe effrayée avait assisté à cet étrange spectacle sans même élever la voix pour protester ; tout semblait assurer à la dynastie naissante une longue durée; ceux qui entouraient les nouveaux élus étaient riches , brillantSj heureux. Lorsque quelquefois Cécile voyait passer sous ses fenêtres ces brillants cavaliers et cette élégante noblesse, moitié ralliée, moitié créée à nouveau , elle se disait bien avec un soupir : Voilà pourtant comme serait Henri , voilà pourtant comme je serais, moi , si nous eussions laissé les événements suivre leur cours. Mais tout à coup elle pensait à ce sang liquide encore aux fossés de Vincennes, et elle se répondait avec un soupir encore : La conscience ne trompe pas, nous avons bien fait.
Un mois s'écoula encore. Alors Cécile commença à attendre avec plus d'impatience; puis une semaine, puis quatre jours passèrent
chaque jour plus lent que l'autre; enfin, le matin du cinquième, ce coup de sonnette si longtemps attendu et connu si parfaitement retentit. Cécile se précipita vers la porte : c'était une lettre de Henri.
Mettons cette nouvelle lettre sous les yeux du lecteur.
« Cliére Cécile ,
« D'abord et avant toute chose, notre bonheur est le même. Je suis arrivé h la Guadeloupe après une traversée un peu longue, mais retardée seulement par le défaut de vent et non par des orages. J'ai trouvé mon oncle, qui est le plus brave et le plus excellent homme du monde, et qui a été si heureux de me voir engagé dans ce qu'il appelle son régiment à lui, qu'il m'adéclaré à l'instant mêmequeje pouvais me regarder comme son héritier.
« Or , soit dit en passant, mon oncle , chère Cécile, est immensément riche.
cf Maintenant, comme toute bonne chose a son mauvais côté, le brave homme m'a déclaré qu'il s'était, en me voyant, senti pris pour moi d'un si violent amour, que sous aucun prétexte il ne me laisserait partir avant deux mois. J'ai d'abord eu grande envie de lui déclarer qu'à ce prix je renonçais à sa succession. Mais j'ai réfléchi , mon cher amour, que ces deux mois étaient à peu près nécessaires h la vente de ma petite pacotille. Puis, le capitaine de VAnna-Bell, m'a assuré qu'il lui fallait ce trmps au moins pour faire un nouveau chargement, de sorte, que force m'a été de me résigner. Me voilà donc cloué, à la Pointe- à- Pitre, pour deux mois au moins. Heureusement un navire appareille
demain dans la matinée et vous portera des nouvelles de votre pauvre exilé qui vous aime, Cécile, plus qu'aucune parole humaine ne peut le dire, plus qu'aucune pensée terrestre ne peut l'exprimer.
« J'ai tout dit, tout raconté à mon oncle ; il a d'abord fait la grimace quand je lui ai appris que vous n'étiez pas d'une famille commerçante; mais, enfin, quand il a su combien vous étiez parfaite, quand je lui ai eu affirmé que vous l'aimerez un peu pour Tamour de moi, il s'est consolé de ce que vous étiez de belle, bonne et vieille noblesse. Ce cher oncle, il .faut vous dire, Cécile, qu'avec sa manie d'être un homme de comptoir , c'est l'aristocratie en personne, que malgré lui la particule lui vient sur les lèvres, et que, tout en ôtant leur titre aux
gens qui l'ont, il ajoute le de aux gens qui ne l'ont pas.
« Quelle magniOque et grandiose nature, chère Cécile, et comme je serais heureux de l'admirer avec vous ; comme notre pensée se perdrait dans l'étendue de cette mer infinie ; comme notre œil plongerait dans ce ciel si pur et si limpide, que le regard croit toujours qu'il arrivera à pénétrer jusqu'à Dieu!
ft Malheureusement toute cette nature vous est étrangère, Cécile. Vous ne connaissez pas ces plantes, vous ne connaissez pas ces fleurs, vous ne connaissez pas ces fruits et ils ne vous connaissent pas. L'autre jour, j'ai bondi de joie en apercevant une rose épanouie, cela m'a rappelé l'Angleterre,
Hendon, votre cottage, votre jardinet notre tomueau .
« Quel terrible et précieux don du ciel que la mémoire : en une seconde j'ai franchi dix-huit cents lieues et je me suis trouvé assis, avec vous, sous le berceau de votre jardin, l'embrassant dans ses moindres détails, depuis vos magnifiques compagnes , les ro- ^ ses, les lys, les tulipes , les anémones et les violettes, jusqu'à votre humble gazon vert dans lequel sautillaient, en cherchant joyeusement le grain que vous y semiez tous les jours, les joyeux pinsons, les brillants chardonnerets et les insolents moineaux francs.
c Je ne sais d'où cela vient, chère Cécile, mais aujourd'hui j'ai le cœur plein d'espérance et de joie; tout est si beau ici, tout est si puissant, les arbres de végétation et les
hommes d'existence, que mon doute éternel commence h s'en aller et que mon cœur, si longtemps serré, se dilate et respire plus librement.
« 11 y a bien des lignes que je ne vous ai dit que je vous aimais , Cécile, mais je crains de vous le répéter trop souvent; si je vous le disais de bouche, il me semble que l'exprès- • sion de mes yeux, que le son de ma voix plaideraient si bien pour les éternelles répétitions, que vous me les pardonneriez.
« Voilà mon oncle qui entre et qui veut absolument m'emmener voir ses plantations. Je résiste. Mais il me dit que ce seront un jour les vôtres, et cette raison me décide à vous quitter pour une heure ou deux. Au revoir, Cécile.
« Savez- vous, Cécile, ce que nous ferons?
si VOUS venez jamais habiter la Guadeloupe. Nous prendrons un dessin du petit cottage, un plan du petit jardin, nous emporterons des graines de toutes vos fleurs ; puis, au milieu de l'habitation de mon oncle, nous ressusciterons le petit paradis de Hendon.
« Je passe ma vie à faire des projets, à bâtir des châteaux de cartes; puis, je prie Dieu de ne pas souffler sur mes rêves et de leur donner le temps de devenir des rdalite's.
« Heureusement je suis presque toujours seul, c'est-à-dire, avec vous, Cécile; vous marchez à mes côtés, je cause avec vous, je vous parle, je vous souris; souvent l'illusion est si grande, que j'étends la main pour prendre la vôtre, c'est alors que vous disparaissez comme une vapeur, que vous vous évanouissez comme une ombre.
« Le vaisseau qui vous portera cette lettre, une l'ois parti, je n'aurai probablement plus d'occasion de vous écrire avant un mois ou six semaines ; les départs sont rares en ce moment-ci; puis, dans deux mois, c'est moi qui partirai h mon tour. Cécile, Cécile, comprenez-vous quel moment pour moi quand je verrai les côtes de France, quand je verrai Paris, quand je verrai la rue du Coq, quand je monterai ces cinq étages, quand je sonnerai à votre porte, quand je tomberai à vos genoux. Mon Dieu', comment supporterai-je un pareil bonheur sans devenir fou.
« Adieu, Cécile, je vous écrirais ainsi éteui» nellement, et pourquoi faire ? pour vous dire et pour vous redire cent fois les même choses. Adieu, Cécile, je ne vous dis pas de penser à moi : il est impossible que je sois le seul à aimer comme j'aime. Adieu, Cécile,
priez, priez pour mon retour, car c'est a. votre prière, j'en suis certain, que je dois, jusqu'à présent, cette combinaison d'événements si constamment heureux que, pour la centième fois je vous le répète, je m'épouvante de tant de bonheur.
<r Adieu, Cécile, je charge un beau nuage doré, si brillant qu'il a l'air du char d'un ange, de vous porter tous mes souvenirs; il vogue doucement vers la France à travers ce ciel limpide dont on n'a pas idée dans nos climats, et, tenez, le voilà qui s'écarte et qui prend la forme d'un aigle aux ailes déployées pour aller plus vite ; merci, mon beau nuage, merci ; salue-la en passant et dis-lui que je l'aime.
« Adieu , je ne vous quitterais pas si je m'en croyais, et Dieu sait à quoi je m'exposerais, c'est que vous redoutiez, à l'avenir,
autant l'arrivée de mes interminables lettres que je désirerais, moi, une ligne, un mot, une syllabe de vous.
« Adieu encore une fois, une fois encore, je vous aime ; adieu, adieu.
« Votre Henri. »
Si longue que fût cette lettre, elle parut bien courte à Cécile ; elle la lut et la relut toute la journée, puis enfin, elle la sut par cœur. De cette façon et tout en travaillant à sa belle robe de noces, la pauvre enfant se redisait tout bas les phrases de son fiancé; puis, de temps en temps, comme ces phrases ne suffisaient pas encore, elle allait prendre les lettres elles-mêmes, afin de se ralï'ermir plus complètement par le contact du papier et par la vue de l'écriture.
Pendant ce temps, la robe avançait ; c'é-
tait, comme nous Tavons dit, une magnifique guirlande de broderies qui en faisait le tour et qui devait remonter par devant jusqu'à la ceinture , et là , se diviser en rameaux dont les uns continuaient d'accompagner cette portion du corsage qu'on appelle le poignet, tandis que les autres s'égaraient capricieusement autour des manches; quant au fonds de la robe , il devait rester uni.
Or, la robe était déjà plus qu'à moitié faite ci , comme selon toute probabilité , Henri
devait être encore trois ou quatre mois sans revenir , la robe serait complètement achevée à son retour.
De temps en temps la marquise demandait des nouvelles du voyageur, mais du ton dont elle se serait informée d'un étranger.
La marquise n'avait point rêvé ce mariage par amitié pour Henri , mais par antipathie pour Edouard. Elle ne voulait pas voir sa pelite-fille la femme d'un commis de banque , voilà tout.
Et cepi)ndant les jours succédaient aux jours : Cécile savait qu'aucun bâtiment ne devait partir de la Guadeloupe avant six semaines. Henri le lui avait dit, on se le rappelle. Elle attendait doue assez patiemment tout le temps indiqué ; puis elle commença à s inquiéter lorsque les deux mois furent écoulés. Enfin , avep. les mçmes tressaillements de bonheur , avec les mêmes élans de joie , elle reçut un matin cette nouvelle lettre :
» Je pars , chère Cécile; je pars.
» Le navire que je charge de cel?e lettre
ne me précédera que de huit jours, et peutêtre même , comme VAnna-Beil passe pour une excelleiile voilière, arriverai-jeen même temps que ma lettre ou avant elle.
» Comprenez-vous, Cécile, je pars; je pars riche. J'ai gagné cent pour cent sur ma petite pacotil'e : j'ai remboursé à l'instant môme les 50,000 francs de M. Duval. Il m'en reste 50,000 autres , et mon oncle me fait un chargement qui peut valoir 100,000 écus. De plus il me remet 100,000 francs comme cadeau de noces.
» Ma Cécile bien-aimée , comprenez-vous dans quelle ivresse je suis. Je ne cesse de demander au capitaine s'il est bien vrai que son voyage soit arrêté pour le 8 mars; car c'est le S mars que nous parlons.
» Il me répond que oui et qu'à moins que les vents ne deviennent contraires, son dé-
part est irrévocablement fixé pour cette époque ; mais dans ce moment-ci les vents soutllent avec une pariaile régularité, rien ne nous retardera donc , je l'espère.
« Mon Dieu , mon Dieu , il est donc vrai que je vais la revoir, revoir ma Cécile bienaimée, mon ange chéri. Il est donc vrai que toutes mes craintes étaient insensées ; il est donc vrai que votre bonté ne se lasse pas , et que le bonheur qui m'a accompagné jusqu'ici n'était que le présage du bonheur qui devait encore m'accompagner jusqu'en France.
» Mon Dieu , vous êtes bon , vous êtes grand, vous êtes miséricordieux ; je vous remercie.
» Ou plutôt, mon Dieu, n'est-ce pas, c'est elle qui prie , c'est elle qui veille , c est elle qui mérite pour elle et pour moi.
i Au reste , j'ai un compagnon de joie et de bonheur : Samuel, le pauvre Samuel, vous savez, Cécile, le pilote dont je vous ai parlé; le malheureux , il lui manquait quelques centaines de francs pour être heureux, comme à nous quelques milliers. Comprenez-vous qu'avec mille écus j'ai fait le bonheur d'un homme. Je les lui ai donnés en votre nom , ces mille écus , Cécile. A son retour il va épouser Jenny , et si son premier enfant est un garçon, il l'appelleraHenri; si c'est une fille, il l'appellera Cécile.
)) 11 en résulte que le pauvre Samuel est maintenant aussi pressé que moi de partir.
* Huit jours! comme c'est long huit jours ; huit jours à attendre sans me rapprocher encore de vous. Au moins, sur un bâtiment ou dans une voiture , qu'on soit poussé par l'aile du vent ou traîné par de bons chevaux,
on sent que Ton se ment, que l'on avance, qu'on approche, i) y a dans le mouvement une consolation . Noire mère nous berce quand nous sommes petts; l'espérance quand nous sommes grands. En vérité, je crois que j'aimerais mieux passer quinze jours de plus en mer et me mettre en route à l'instant môme.
» Aussi j'hésite presque à vous envoyer cette lettre , Céc:le. Si vous m* imez comme je vous aime , ce (|iii , j'en ai bien peur, est impossible , et jix' notre bâtiment, par vent contraire ou par un accident quelconque , tarde d'une seman.e, de quinze jours, d'un mois, quel suppiico va devenir votre vie sans cesse suspendue à l'attente. Oh! vous attendra, moi, Cécile; savoir que vous venez me rejoindre et ne pouvoir aller au devant de vous , et ne pouvoir abréger la distance qui nous sépi^re e^) m'élançant à voire rencontre; oh! je sens que ce serait pour moi
un malheur affreux, impossible, inoui;je sens que ce serait pis encore que de n'avoir point de vos nouvelles, et cependant je n'ai pas le courage de m'empêcher de crier : J'arrive, Cécile, j'arrive; attendez-moi!
)iOui, attendez-moi, ma Cécile adorée; oui, je viens, j'accours; attendez-moi, me voilà, je suis près de vous, je suis à vos pieds. Dites-moi que vous m'aimez, Cécile, je vous aime tant , moi.
j) Plus d'adieu , Cécile ; dans huit jours je pars. Au revoir, Cécile, au revoir. Attendezmoi d'un moment à l'autre. Encore une fois,
Cécile , j'arrive.
> Votre Henri. »
La robe de noces.
On comprend quelle impression une pareille lettre produisit sur la jeune fille. Elle alla tomber à genoux devant le crucifix: puis sa prière faite, ses actions de grâces rendues , elle courut vers la marquise pour lui
annoncer cette bonne nouvelle ; mais la marquise était en train de lire un nouveau roman dont les amours factices Tintéressaient bien autrement que les amours réelles de sa peiite-ûlle : elle n'en fit pas moins ses compliments bien sincères à Cécile, en la baisant au front.
— Eh bien! mon enfant, lui dit-elle, tu vois bien que ta pauvre mère n'avait pas le sens commun quand elle avait arrêté ce projet d'alliance avec les Duval , et que moi seule j'avais raison. C'est donc à moi seule que tu devras ton bonheur ; mon enfant , ne l'oublie jamais.
Cécile rentra chez elle le cœur serré. Ce reproche fait à sa pauvre mère, en ce moment où elle était si heureuse, vibra jusqu'au fond de son cœur. Elle s'était agenouillée d'abord pour remercier Dieu; elle s'age-
nouilia une seconde fois pour demander pardon à sa mère.
Puis elle relut et relut dix fois sa lettre ; puis enfin , elle se remit à sa robe de noces.
On eût dit que la pauvre enfant avait calculé la broderie pour le retour, et qu'elle devait finir la robe et revoir Henri tout en même temps ; car à peine lui restait-il pour huit jours de travail. Près de neuf mois se seraient écoulés , au reste , entre la première et la dernière fleur de ce splendide dessin.
Mais avec quelle âme , quelle joie , quel bonheur elle travaillait maintenant! Comme ces fleurs s'animaient sous ses doigts ! corn'* me elles semblaient , rivales des filles du printemps, être elles, filles de l'amour! Et, confidente d'abord de sa tristesse , comme cette broderie, près de s'achever, était maintenant confidente de sa félicité !
Oh! oui, Henri l'avait bien dit, les heures parurent longues à la pauvre Cécile , et cependant elles s'écoulèrent: puis vint le soir, puis la nuit : à peine Cécile put-elle dormir. Chaque voiture qui passait la faisait bondir. Henri n'écrivait-il pas que VAnna-Bell était bonne voilière , et que peut-être il arriverait en même temps que sa lettre; il est vrai que c'était trop demander : Henri l'avait prévu , un retard pouvait arriver. Il fallait donner huit jours au moins à l'attente : ce n'était pas raisonnable que d'espérer ainsi. Cécile se répétait à elle-même qu'elle était folle d'espérer , et cependant elle espérait.
Et cependant à chaque bruit dans la maison , elle courait à l'escalier ; à chaque bruit dans la rue, elle courait à la fenêtre.
La journée du lendemain se passa encore ainsi, puis celle du surlendemain, puis les
journées suivantes : seulement , la huitième, r; que Cécile avait fixée comme un terme de convention à son attente , lut un véritable supplice.
Dès la veille au soir , Cécile avait fini sa robe de noces ; la dernière fleur s'était épanouie brillante et joyeuse sous ses doigts.
La huitième journée s'écoula comme les autres. Depuis deux heures jusqu'à la nuit , Cécile demeura à sa lenêlre , les yeux fixés sur l'angle de la rue Saint-Honoré , se figurant voir tout à coup apparaître le cabriolet qui lui ramènerait Henri , comme elle avait vu disparaître le cabriolet qui l'emportait.
Puis, par un de ces mystères étranges qui prouvent que le temps n'existe pas et n'est qu'un vain mot, tout cet intervalle qu'elle avait passé à attendre Henri disparaissait effacé ; il lui semblait que c'était la veille
seulement qu'il était parti, et que, durant la nuit, un songe était venu, pendant lequel elle avait rêvé ce long voyage.
La nuit arriva , l'obscurité devint plus épaisse. Cependant, comme il faisait beau , Cécile passa toute la nuit à sa fenêlre. Aux premiers rayons du jour, brisée de fatigue, le cœur oppressé, prêle à fondre en larmes , elle se décida à se coiiclier.
Son sommeil fut court et agité , à chaque instant elle s'éveillait en sursaut, croyant entendre le bruit de la sonnette. La journée se passa dans les mêmes transes, que la veille.
Alors elle essaya de raisonner avec son amour, de se persuader à elle même que les deux bâtiments n'avaient pas pu se suivre avec cette méthodique régularité, VAnna- Beli pouvait avoir été retardée au moment^
de son départ de quelques jours , et peutêtre d'une semaine; un de ces calmes si, fréquents sous les tropiques pouvait l'avoir retenu , elle s'imposa, à elle-même trois jours encore , pendant lesquels elle n'avait pas le droit d'altendre; mais que faire pendant ces ' trois jours ?
La pauvre Cécile reprit sa robe de noces, et se mit à broder un nouveau bouquet dans chaque angle de la broderie.
Les trois jours s'écoulèrent, puis quatre autres , puis une semaine , les quatre bouquets furent achevés.
Henri avait déjà dépassé de quinze jours le terme probable de son arrivée; Cécile n'était plus seulement impatiente , elle était inquiète.
Alors tous les rêves que fait éclore une
imagination troublée germèrent dans son esprit : cette vaste mer dont le sourd grondement l'avait si fort impressionnée à Boulogne , cette mer mugissante , avec ses caprices , ses tempêtes , ses ouragans , qu'avaitelle fait de VAnna-Bell et de Henri ?
Les journées de Cécile étaient terribles d'inquiétude et d'attente , mais ses nuits devinrent plus terribles encore que ses journées ; cette pensée incessante qni demeurait dans son esprit , mais que, pendant la veille,
la raison combattait , grandissait la nuit comme un fantôme , et , cessant d'être continue par le sens moral, oppressait son sommeil d'une éternelle et fantastique apparition ; à peine s'endormait-eile que tantôt sa mère , tantôt Henri, lui apparaissaient; puis commençait tout un poème insensé de douleurs inouïes qui la conduisaient à un réveil plein de terreurs, de sanglots et de larmes.
Henri était de plus d'un mois en relard.
Cécile , pour se distraire, eut recours à sa pauvre robe de noces , elle résolut d'en parsemer le fonds de bouquets pareils à ceux qu'elle avait déjà brodés aux quatre angles.
Puis une autre idée qui commençait à poindre dans son esprit la tourmentait encore : la marquise continuait de vivre dans son imprévoyant égoïsme. Un jour Cécile ouvrit le secrétaire où était tout ce que su grand'-mère et elle possédaient , il y restait quinze cents francs.
Elle courut cbez la marquise , et avec tous les ménagements possibles elle lui dit la cause de ses craintes,
— Eh bien! lui dit la marquise, d'ici au moment où ces quinze cents francs seront
épuisés ;, c'est-à-dire d'ici à trois ou quatre mois, Henri ne sera-t-il point revenu?
Cécile ouvrit la bouche pour dire :
— Oui , mais s'il ne l'est pas?
Les paroles expirèrent sur ses lèvres , il lui semblait que ce n'était pas à elle de douter ainsi de la miséricorde de Dieu, il lui semblait qu'en doutant elle méritait son sort. Elle rentra dans sa chambre un peu ranimée par la conviction de sa grand'mère.
Et, en effet, pourquoi Henri ne reviendrait-il pas ; un assez longtemps n'était pas écoulé pour désespérer encore. Henri était de quelques semaines en retard , voila tout. Ce qu'il craignait pouvait être arrivé : sans doute : VAnna-Bell n'avait pas mis à la voile au jour indiqué, Henri était en route , Henri
touchait peut-être l'Angleterre, Henri en^ trait peut-être en France , Henri arriverait avant que ce nouveau travail entrepris ne fût achevé; et Cécile, pleine d'un courage momentané et d'une espérance éphémère , se remettait à sa robe , et de nouvelles broderies naissaient, sous son aiguille, comme sous celle d'une fée.
Trois mois s'écoulèrent ainsi. Tous les bouquets étaient achevés ; la robe devenait une merveille. Ceux qui la voyaient disaient que c'était trop beau pour une femme, et qu'elle était digne d'être offerte à Notre- Dame-de-Liesse, de Lorette ou du Mont- Carmel.
Cécile commença un semis de fleurs entre les gros bouquets,
Un matin, mademoiselle Aspasle entra
dans la chambre de la jeune fllle , ce qui ne lui arrivait jamais.
— Que voulez-vous , Aspasie ? s'écria Cécile. Est-il arrivé quelqu'accident à ma bonne iLcman?
— Non , Dieu merci , mademoiselle ; mais il n'y a plus d'argent dans le secrétaire , et je venais demander à mademoiselle où il fallait aller en chercher ?
Une l'roide sueur passa sur le front de Cécile. Le moment qu'elle craignait était venu.
— C'est bien , dit-elle , je vais aller causer de cela avec madame la marquise.
Cécile entra dans la chambre de s^grand'mère.
i — Eh bien ! bonne maman, dit^elle , ce que j'avais prévu est arrivé?
— Quoi ! ma mignonne , demamla la marquise.
— Notre petite fortune est épuisée et Henri n'est pas encore revenu.
— Oh! il reviendra, mon enfant 5 il reviendra.
— Mais en attendant , ma bonne mère , comment ferons-nous?...
La marquise porta les yeux sur sa main. Elle avait, au petit doigt, un médaillon ovale, entouré de diamants.
— Hélas , dit-elle en poussant un soupir, cela me fera bien de la peine de me séparer de cette bague; mais, enfin, puisqu'il le faut.
— Ma mère, dit Cécile, vous ne vous séparez que des diamants, que vous pourrez remplacer par un cercle d'or ; la bague vous restera toujours.
La marquise poussa un second soupir, qui prouvait qu'elle tenait au moins autant aux diamants qu'au médaillon, et donna la bague à Cécile.
La jeune fille ne pouvait confier à personne le soin de vendre le bijou que la marquise venait de lui remettre. C'était dénoncer sa misère prochaine à sa confidente, et c'était un secret dans lequel elle se souciait de mettre mademoiselle Aspasie moins que personne.
Cécile alla donc elle-même chez un joaillier et rapporta huit cents francs , prix au-
quel l'entourage lut estimé par le marchand. Celui-ci reçut en même temps commission de remplacer le cercle de diamants par un cefcle d'or.
Dès ce moment, Cécile comprit que, près du malheur de ne pas voir revenir Henri , il existait un autre malheur; aussi impuissante contre l'un , elle voulut se prémunir contre l'autre. Le troisième jour, eu allant chercher la bague de la marquise, elle prit ses dessins de broderie, et comme le bijoutier lui avait par son air loyal inspiré de la confiance, elle lui montra ses tracés en lui dem uidant s'il ne connaissait pas quelque dessinateur en broderies chez lequel elle pût tirer parti de son talent. Le bijoutier appela sa femme, laquelle après avoir a Imiré les dessins , lui promit d'en parler à un marchand. Trois
jours après, Cécile avait une ressource, elle pouvait gagner de six à huit francs par jour.
A partir de ce moment, la pauvre jeune fille, plus tranquille, en revint à penser entièrement à Henri. Lps jours s'écoulaient pousjsant les jours et l'on ne recevait aucune nouvelle; Henri était de près de quatre mois en retard. Cécile ne souriait plus , Cécile ne pleurait plus, Cécile semblait devenir de plus en plus froide et impassible; toute sa douleur s'était concentrée en elle et s'agglomérait autour du cœur. De temps en temps encore, elle tressaillait quand on sonnait aux heures où autrefois sonnait le facteur ; mais au coup ée sonnette, elle reconnaissait que ce n'était pas lui et retombait sur le fauteuil dont elle s'était à demi soulevée. Son éternelle occupation, occupation devenue presque machi-
nale , était sa robe ; l'étoffe toute entière se couvrait de broderie. Chaque jour Cécile remplissait un nouvel intervalle , chaque jour, une fleur nouvelle naissait sous l'aiguille merveilleuse ; trois mois encore s'écoulèrent ainsi , et aucune nouvelle ne vint rendre la joie ou les larmes à la pauvre enfant.
Pendant ces trois mois , l'argent produit par la vente de la bague de la marquise s'était épuisé , mais grâce h la ressource que s'était créée Cécile, personne ne s'en aperçut. Toutes les semaines, la jeune fille allait porter ses dessins au marchand , et toutes le semaines, il lui remettait de quarante à cinquante francs. A la rigueur , cette somme suffisait au petit ménage, et comme le nou*; veau travail de Cécile lui laissait encore du temps pour sa broderie, — deux ou trois
heures par jour , elle continuait de travailler à sa robe, car il lui semblait que tant qu elle pourrait y travailler, elle se rattacherait encore par quelque chose au passé et que tout espoir de revoir Henri n'était pas perdu.
Enfin, il arriva un moment où toute adjonction nouvelle devenait impossible , les moindres interstices étaient remplis, la robe de noces de Cécile était achevée.
Elle la tenait un matin sur ses genoux , secouant tristement la tête et cherchant vainement une place où introduire quelque mince fleur , quelque frêle arabesque, lorsque tout à coup la sonnette retentit. Cécile bonditsur sa chaise, elle avait reconnu le coup de sonnette du facteur.
Cécile courut à la porte, c'était bien lui. 11
tenait une lettre à la main, mais cette lettre
n'était point de son écriture , c'était une
grande lettre carrée avec un cachet ministériel. Cécile prit en tremblant la lettre.
— Qu'est-ce que cela , dil-clle, d'une voix presque éteinte.
— Je ne sais, mademoiselle, répondit le facteur , mais je sais qu'hier on nous a rassemblés pour nous demander, de la part du préfet de police, si nous connaissions une demoiselle Cécile de Marsilly. J'ai répondu que j'avais porté, il y avait longtemps, plusieurs lettres à une personne de ce nom, qui demeurait rue du Coq-Saint-Honoré, n" 5. On a pris note de ma déclaration, et ce matin mon chef m'a remis cette lettre en me disant de vous l'apporter , elle vient du ministère de la marine.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu, murmura Cécile, qu'est-ce que cela veut dire.
— Je souhaite que ce soit une bonne nouvelle, mademoiselle, dit le facteur en se retirant.
— Hélas, dit Cécile en secouant la tête , je n'attends de bonnes nouvelles que d'une seule écriture, et ce n'est point de celle là.
Le facteur ouvrit la porte pour s'en aller.
— Attendez que je vous paie, dit Cécile.
— Merci, mademoiselle, répondit le facteur la lettre est franche de port.
Et il se retira : Cécile rentra dans sa chambre.
Elle tenait la lettre h la main, elle n'osait l'ouvrir.
Enfin elle brisa le cachet et lut ce qui suit :
<r A bord du brick de commerce VAnna- Bell, commandé par le capitaine John Dickins.
» Cejourd'hui 28 du mois de mars, de l'année 1805 , à trois heures de l'après-midi , étant à la hauteur des Açores , par le 32" degré de latitude , et le 42" degré de longitude ,
j» Nous Edward Thomson, second du brick \ Anna-Bell ^ étant de quart à bord dudit bâtiment, averti par le pilote Samuel que le vicomte Charles-Henri de Sennones, inscrit sur le registre des passagers, sous le n' 9, venait de mourir,
» Nous sommés transporté , accompagné du susnommé et de M. Williams Smith, élu-
dianten médecine, dans la chambre n" 5, où nous avons trouvé un cadavre que nous avons parfaitement reconnu pour être celui du vicomte Henri <le Sennones.
» Le témoin Samuel, nous a alors déclaré qu'à trois heures moins cinq minutes , le vicomte Charles-Henri de Sennones était expiré entre ses bras ; qu'il lui avait alors, pour s'assurer de toute cessation d'existence passé devant la bouche un miroir ; mais que voyant que la glace restait pure, et que par conséquent la respiration était éteinte , il n'avait plus douté de la mort et était venu nous prévenir de cet accident.
» Examen fait du cadavre , M. Williams Smith , étudiant en médecine , passager à bord, et qui avait donnédes soins au malade, adit :
» Nous déclarons sur notre âme et cons-
cience,que le vicomte Charles-Henri deSennones, estmortde la fièvre jaune, dont il avait sans doute emporté le germe en quittant la Guadeloupe ; quil y a trois jours les premiers symptômes se sont déclarés, et que la maladie a fait de si rapides et de si terribles progrès, que malgré tous les secours de l'art , il est mort aujourd'hui à trois heures moins cinq minutes.
» En foi de quoi nous avons dressé le présent procès- verbal qui, après lecture faite a été signé par nous, par le médecin qui a donné des soins au défunt, et par le témoin ci-dessus dénommé.
» Fait à bord, en mer, les jour, mois et an que dessus.
» Signé : John Dickins , capitaine, Edward Thomson, second, et villiams Smith, étudiant en médecine ; quant au pilote Sa-
niucl , il a déclaré ne savoir signer et a fait sa croix.
En achevant cette lettre, Cécile jeta un cri et s'évanouit.
Les malheurs vont par troupe.
Lorsqu'elle revint à elle , mademoiselle Aspasie lui faisait respirer des sels. Le cri qu'avait jeté la pauvre enfant avait éié entendu jusque dans la chambre de la marquise, qui avait envoyé sa demoiselle de T. n. >I4
compagnie s'informer de ce qui venait d'arriver,
Un instant après, la marquise voyant que mademoiselle Aspasie ne venait pas, entra elle-même.
Malgré le peu de sympathie qu'il y avait entre les deux femmes, Cécile se jeta dans
les bras de sa grand'-mère, lui montrant le terrible procès- verbal, dont la lecture glacée venait de trancher d'un seul coup toutes ses illusions, toutes ses espérances.
Ce procès-verbal, c'était l'apparition de la mort elle-même, de la mort froide, impassible, inexorable, de la mort dépouillée de toutes ces précautions dont l'accompagne la bonté de Dieu ou la prévoyance d'un ami.
Aussi Cécile ne pouvait-elle que répéter éternellement ce mot : mort ! mort ! mort !
Quant à la marquise, elle était attérée; elle avait envisagé d'un seul coup d'œil tout ce que cette catastrophe avait de terrible pour elle et ^a pelite-fille.
Toutes ces espérances de repos, de b'îènêtre, et de luxe à venir reposaient sur Henri de Sennones. La lettre qu'il avait écrite huit jours avant son départ de la Guadeloupe, et dans laquelle il doniiait à sa fiancée l'état de sa petite fortune, avait servi de base aux calculs de la marquise. Maintenant, tout était fini : Henri était mort, les diamants vendus, les ressources de la malheureuse famille épuisées, et il ne lui restait rien, absolument rien, aux yeux de la marquise surtout, car celle-ci ignorait que depuis trois ou quatre mois déjà tout le monde ne vivait plus que du travail de Cécile. Mademoiselle Aspasie
seule s'en était aperçae, car déjà deux ou trois fois elle avait manifesté à la marquise le désir de se retirer à la campagne , appuyant sa demande sur ce que sa santé affaiblie avait maintenant besoin de beaucoup de repoSc
la douleur de la marquise fut donc plus grande que ne l'avait prévue Cécile, car Cécile ne pouvait pas lire au fond du cœur de sa grand'-maman les véritables causes de cette douleur.
Celafut un bien pour la pauvre enfant, car un instant, en voyant chanceler sa mère , elle redevint forte pour la soutenir. La marquise était descendue de son lit en peignoir; on la reconduisit à sa chambre et elle se remit au lit.
Cependant Cécile ne pouvait s'en tenir à cette froide annonce de la mort de son amant;
elle voulait avoir quelques détails, elle voulait savoir comment celte lettre était parvenue. Bref, la pauvre enfant, comme tout malheureux frappé d'un coup inattendu, doutait encore et avait besoin de la certitude de sa douleur.
La lettre était timbrée du ministère de la marine. L'idée lui vint tout naturellement de s'adresser au ministère de la marine pour avoir les renseignements qu'elle désirait.
Elle recommanda sa grand'-maman aux soins de mademoiselle Aspasie, jeta un voile sur son chapeau, prit la lettre fatale, la remit dans son enveloppe, descendit, se jeta dans un fiacre et se fit conduire au ministère de la marine.
En arrivant à la porte elle montra sa lettre au concierge, et s'enquit de quel
bureau venait cette lettre, le ccipcierge répondit qu'elle venait dn secrétariat.
Cécile moîîta au secrétariat et demanda à parler à l'employé qui avait écrit cette lettre
Il n'était pas encore arrivé, elle l'attendit.
"1 vint enfui ; chose étrange , depuis ^ qu'elle était revenue à .elle,, Cécile, n'avait pas versé une larme.
L'employé lui expliqua que ce procès-verbal élait arrivé de Plyraouth, où l'Anna-Beli avait jeté l'ancre, à son retour de la Guadeloupe, qu'elle était accompagnée de ce seul renseignement :
c Le vicomte Charles-Henri de Sennones étant mort à bord de l'Anna-Bell, le 28 mars 1805, et n'ayant aucun parent connu en ce moment en Angleterre, nous prions le
gouvernement français de l'aire notifier sa mort à mademoiselle Cécile de Marsilly, dont il avait souvent parlé au pilote Samuel comme de sa fiancée. Selon toute probabilité, cette demoiselle Cécile de Marsilly est en France.
c Ci-joint le procès- verbal qui constate cette mort.»
Cécile écouta tous ces détails le cœur brisé, mais les yeux secs; on eût dit que la source des larmes était tarie, ou plutôt que ses larmes coulaient en dedans.
Elle demanda seulement si on pouvait lui dire où le corps avait été rapporté.
L'employé lui répondit que lorsqu'un passager ou un matelot mourait à bord d'un bâtiment, on ne ra= pporiait pas son corps , mais qu'on le jetait purement et simplement à la mer.
Cécile revit alors , comme à travers un éclair, ce grand Océan tumultueux et mugissant qui était venu baigner ses pieds le jour où elle se promenait au bras de Henri , sur le galet de Boulogne.
Elle remercia l'employé de ses renseignements et sortit.
Tout était clair maintenant pour Cécile , ce long temps qui s'était écoulé depuis la mort de Henri, et qu'elle avait passé à l'attendre, avait été perdu à cberclier où elle demeurait; d'ailleurs, ces recherches avaient été faites, comme les gouvernements en général font les recherches auxquelles il n'ont point d'intérêt ; on avait annoncé la nouvelle dans les journaux, mais Cécile ne lisait point les journaux; enOn on s'était avisé un jour de rassembler les facteurs et de s'adresser à eux, c'est alors qu'un de ces braves gens
avait déclaré avoir porté, dix -huit mois auparavant, des lettres à une demoiselle Cécile de Marsilly, qui demeurait rue du Coqn*'5.
Cécile rentra, monta ses cinq étages et s'apprêla à sonner, mais elle s'aperçut que la porte était ouverte , et, supposant que mademoiselle Aspasie était entrée chez quelque voisine , elle la laissa comme elle l'avait trouvée.
Son premier soin fut d'entrer chez la marquise; la marquise était couchée, la tête appuyée à ses deux oreillers, et dormait.
Cécile rentra dans sa chambre.
Elle alla droit au secrétaire qui renfermait son trésor à elle , c'est-à-dire les lettres de Henri.
Parmi ces lettres elle chercha celle qu'
lui avait écrite de Boulogne, et elle relut ces lignes :
» La grande et belle chose que la mer, Yue avec un profond sentiment dans le cœur ; comme cela correspond à toutes les pensées supérieures ; comme à la fois cela console et attriste; comme cela vous élève delà terre au ciel; comme cela vous fait comprendre la misère de l'homme et la grandeur de Dieu.
» Je crois que je serais éternellement resté assis sur ce rivage où nous avons erré ensemble, et où il me semblait qu'en cherchant bien je retrouverais encore la trace de vos pas. Mon cœur s'agrandissait du spectacle que j'avais sous les yeux ; je ne vous aimais plus de l'amour des hommes, je vous aimais
comme les fleurs au retour du printemps aiment le soleil; comme, pendant les belles nuits d'été, la mer aime le firmament, comme en tout temps la terre aime Dieu.
» Oh! dans ce moment, Cécile; le Seigneur me pardonne si c'est une orgueilleuse impiété, mais je défiais les événements de nous séparer, fût-ce par la mort ! Comment, lorsque tout se mêle et se confond dans la nature, les parfums aux parfums, les nuages aux nuages, la vie à la vie, pourquoi la mort aussi ne se mêlerait elle pas à la mort? Et puisque chaque chose en se mêlant se féconde, pourquoi la mort, qui est une des conditions de la nature, un des chaînons de l'éternité, un des jalons de l'infini, pourquoi la mort seule serait-elle stérile? Dieu ne l'eût pas faite si elle n'eût dû être pour lui
qu'une machine de destruction , et si, en désunissant les corps, elle n'eût pas dû unir les âmes.
» Ainsi, donc, Cécile, ainsi donc la mort elle-même n'aurait pas le pouvoir de nous séparer 5 car l'Ecriture dit : le Seigneur a vaincu la mort !
» Adieu donc, ou plutôt au revoir, Cécile , et non plus adieu ; au revoir, dans ce monde peut-être, ei dans l'autre certainement. >
— Oui, oui, pauvre Henri, murmura Cécile; oui, lu avals bien raison; oui, au revoir, certainement !
En ce moment, Cécile entendit à son tour un cri dans la chambre de la marquise.
Elle courut et heurta dans le corridor ma-
demoiselle Aspasie, qui, pâle et sans voix^ accourait chez elle.
— Qu'y a-t-il donc et qu'est-il donc arrivé? s'écria Cécile.
Et voyant que la demoiselle de compagnie ne lui répondait rien, elle s'élança dans la chambre de sa grand' -mère.
La tête de la marquise avait glissé le long des oreillers et était tombée sur le traversin, tandis que son bras pendait hors du lit.
— Ma bonne mère ! cria Cécile en saisissant cette main... ma bonne mère !
La main de la marquise était froide.
Cécile prit la tête de sa grand'-maman dans ses bras, et la reposant sur l'oreiller,
elle l'embrassa à plusieurs reprises en la conjurant de lui répondre ; mais tout était inutile, la marquise resta muette comme elle était restée froide ; la marquise avait cessé d'exister.
Pendant que mademoiselle Aspasie était sortie poui un instant, elle avait été frappée d'apoplexie foudroyante.
Tout était déjà Cni quand Cécile était rentrée et qu'elle l'avait vue.
Cécile avait cru qu'elle dormait ; elle était morte.
Mais morte sans aucune douleur, sans prononcer une plainte , sans faire un mouvement; morte comme elle avait vécu, sans plus songer à la mort qu'elle n'avait songé à la vie ; morte au moment où l'existence al-
lait pour la première lois lui devenir difficile ^ et peut-être amère.
Une chose étrange, c'est que lorsque deux grandes douleurs frappent à la fois la même personne, l'une défend l'âme contre l'autre; une de ces deux douleurs eût écrasé Cécile. Elle se releva forte contre toutes deux.
Puis, peut-être la mort de Henri lui avaitelle inspiré quelque projet fatal dont la mort de sa grand'mère hâtait l'exécution.
A la vue de la marquise morte, mademoiselle Aspasie déclara que sa peine était si grande qu'elle ne voulait pas rester un instant de plus dans la maison.
Cécile se releva du pied du lit de sa grand'mère où elle priait, fit les comptes de mademoiselle Aspasie et la paya en la remerciant
de ce dont aucun argent ne paie, c'est-àdire des attentions qu'elle avait données à la marquise.
Puis, la jeune fille appela la bonne femme qui avait le soin de son petit ménage, et la pria de se charger, avec la propriétaire de l'appartement, de toutes les démarches funèbres quî restaient à faire. Comme Cécile était fort aimée dans la maison, où cependant elle ne parlait jamais à personne, mais où elle passait pour un modèle d'amour filial et de chasteté, chacun s'empressa de lui rendre service autant qu'il était en soi.
Alors Cécile rentra dans sa chambre et ouvrit un tiroir.
Puis elle en tira sa robe de noce.
A celte vue ses larmes , si longtemps retenues, éclatèrent enfin. Il était temps, une
plus longue compression lui eût brisé le cœur.
Puis, lorsqu'elle eut longuement pleuré en tenant sa belle robe sur ses genoux. Lorsqu'elle eût baisé chaque bouquet, chaque fleur, chaque arabesque, lorsqu'elle l'eût élevée sur ses deux bras en regardant le ciel^t en criant : <r Henri, Henri, » elle jeta une seconde fois un voile sur sa tête et sortit.
La demande de mademoiselle Aspasie avait épuisé les dernières ressources de Cécile, et il ne lui restait plus, pour faire enterrer sa grand'-mère , et pour accomplir le projet qu'elle ava t conçu, d'auîre moyen que de vendre sa robe de noces.
Elle courut chez le marchand de broderies qui lui achetait ses dessins, et déploya sous ses yeux celle merveille de travail, de goût et de patience, sur laquelle elle était restée inclinée près de trois ans ; mais du premier
coup le marchand lui déclara qu'il ne pouvait en donner le prix que la chose valait, et se contenta de lui indiquer des adresses.
Le même jour, Cécile fit quelques courses, mais tou'es furent infructueuses.
La journée du lendemain fut consacrée h l'enterrement de la marquise. Comme on croyait que, sans être riche, la marquise avait quelque fortune, la propriétaire fit toutes les avances et tous les frais du service et de l'inhumation.
Le lendemain, Cécile se remit en course. Nous avons vu comment, après avoir encore essuyé de nouveaux refus, la pauvre enfant entra chez Fernande, et comment le prince, touché tout ensemble des pleurs de la pauvre jeune fille et désirant satisfaire aux désirs de Fernande, acheta la robe merveilleuse et en envoya le prix le même jour.
Aussitôt ses trois mille francs reçus, Ce-
cile appela la propriétaire de son appartement, lui remboursa les avances qu'elle avait faites, lui paya le terme courant et lui déclara qu'elle partait le lendemain.
Mais quelques instances que lui fît celleci, Cécile refusa constamment de lui dire où elle allait.
Le lendemain, effectivement, la pauvre fille quitta la maison emportant son secret avec elle.
Pendant quelque temps, ceux qui avaient connu Cécile se préoccupèrent de celte disparition et continuèrent à en parler. Puis, peu à peu, son nom revint moins fréquemment dans les conversations; puis, enfin, comme elle ne reparut plus, on l'oublia tout à fait.
CoDclusion.
Trois mois après les événements que nous venons de raconter , un joli brick de commerce cinglait vers les Antilles, cherchant les vents alises qui soufflent entre les tropiques.
Ce brick n'était rien autre chose que VAnnU' Bell y notre ancienne connaissance.
Il était parti depuis quatorze jours de Londres , où il avait l'ait un chargement pour la Guadeloupe, lorsque, vers les cinq heures de l'après-midi , le matelot en vigie fit entendre ce mot dont l'impression est toujours si profonde sur l'esprit des passagers et même sur celui des marins :
— Terre !
A ce cri, qui retentit jusque dans les profondeurs du bâtiment , tout ce qu'il y avait de passagers à bord monta sur le pont.
Au nombre de ceux-ci était une jeune fille de dix-neuf à vingt ans.
Elle s'avança vers le pilote, qui. en la voyant venir , ôla respectueusement son bonnet.
— Est-ce que je n'ai pas entendu crier terre! mon bon Samuel! demanda-t-elle.
— Oui , mademoiselle Cécile , répondit celui-ci.
— Et quelle est cette terre?
— Les îles Açores.
— Enfin! dit la jeune fille... Et un mélancolique sourire pas a sur ses lèvres; puis, ramenant sur le pilote son regard un instant égaré dans l'espace : Vous m'avez promis de m'indiquer l'endroit où le corps de M. Henri fut jeté à la mer?
— Oui , mademoiselle , et je vous tiendrai ma parole quand le moment en sera venu.
— Sommes-nous encore bien éloignés de cet endroit?
— Nous pouvons en être à quarante mille à peu près.
— Alors dans quatre heures nous y passerons.
— A l'endroit même , mademoiselle ; on croirait que le bâtiment sait son chemin et ne veut pas s'en écarter de dix pas.
— Et vous êtes sûr de ne pas vous tromper?
— Oh! non, mademoiselle; la première île faisait angle à la seconde , et , comme la nuit est belle , vous pouvez être parfaitement tranquille , je reconnaîtrai certainement l'endroit.
— C'est bien alors, Samuel, dit la jeune fille : une demi -heure avant d'y être ar.rivés , vous m'appellerez.
— Je vous le promets , répondit le matelot.
La jeune ûUe salua Samuel d'une inclination de télé, redescendit par l'escalier de l'arrière , et rentra dans la chambre numéro 5 , où elle s'enferma.
Une heure après que la jeune fille eut quitté le pont, la cloche du dîner sonna : tous les passagers alors descendirent à leur tour dans la salle à manger , mais Cécile ne parut point. Comme rarement , au reste , elle se mettait à table , on ne remarqua point son absence; seulement, le capitaine lui fit demander si elle voulait qu'on lui servît son dîner dans sa chambre , mais elle répondit qu elle ne mangerait point.
Le bâtiment continuait de marcher vent arrière , filant à peu près dix nœuds à l'heure, de sorte qu'on approchait rapidement des Açores : les passagers étaient remontés sur le pont et jouissaient de la fraîcheur de la soirée : les yeux fixés sur l'archi-
pel d'îles qui restait encore à quatre ou cinq lieues parle travers du bâiimenl, le capitaine John Dickins, le lieutenant Williams Thomson causaient ensemble el le timonnier Samuel songeait ; de temps en. temps les deux officiers jetaient les yeux sur lui ; enfin , tout en causant, ils se rapprochèrent, ets'arrêtant en face de lui :
— N'est-ce pas Samuel , dit le capitaine , que c'est-elle ?
— Celle dont M. Henri parlait toujours avec moi ?
— Oui , et qu'il appelait Cécile.
— C'est elle-même , capitaine.
— Voyez-Yous , Williams , dit le capitaine, c'est elle-même , je l'avais deviné.
— Et que va-t-eile faire à la Guadeloupe?
— Dam! dit Samuel , vous savez que M.
Henri avait-là un oncle qui est millionnaire? elle va probablement le rejoindre.
Et les deux officiers reprirent leur promenade, continuant leur conversation qu'ils avaient interrompue pour adresser à Samuel la question que nous avons rapportée.
Cependant la nuit s'avançait , on apporta le thé sur le pont et Ton fit denianJer à Cécile si elle désirait monter , mais, comme au dîner , elle refusa en disant qu'elle ne voulait rien prendre.
La nuit vint avec la rapidité habituelle à ces latitudes ; à huit heures Tobscurité était complète : à neuf heures chacun était rentré dans sa cabine ; il ne restait plus sur le pont que le timonnier et le lieutenant en second, le brick marchait sous sa grande voile et sous ses voiles de grands huniers.
A neuf heures et demie la lune se leva derrière les Açores , éclairant la nuit comme le soleil éclaire une de nos brumeuses journées du nord ; les îles se dessinèrent parfaitement distinctes à l'horizon.
On approchait de Tendroit où le corps de Henri avait été jeté à la mer. Samuel, fidèle à sa promesse , fit appeler Cécile
Cécile monta aussitôt; elle avait change de toilette, était toute vêtue de blanc et avait un voile comme une flancée.
Elle prit une chaise et vint s'asseoir près du timonnier.
Samuel la regarda avec étonnement ; cette robe blanche , cette parure inutile et cependant à laquelle on voyait que la jeune fille avait donné tous ses soins, semblaient étrange au bon matelot.
ff — Nous approchons donc, Samuel? demanda Cécile.
— Oui , mademoiselle, répondit Samuel , et dans une demi-heure nous y serons.
— Et tu reconnaîtras l'endroit?
— Oh ! ça , j'en réponds , comme si je prenais hauteur avec les instruments du capitaine.
— Je ne t'ai jamais demandé de détails sur ses derniers moments , Samuel , mais maintenant , mais ce soir , je voudrais bien savoir comment il est mort?
— Pourquoi parler toujours de choses qui vous font de la peine? mademoiselle Cécile , vous finirez par me détester.
— Si Jenny était morte , Samuel , et morte
loin de toi , ne désirerais-tu pas connaître tous les détails de cette mort, et ne serais-tu pas au contraire reconnaissant à celui ou à celle qui te les donnerait ?
— Oh ! si fait, Mademoiselle, si fait ; il me semble au contraire que ce serait une grande consolation pour moi.
— Tu vois donc, Samuel, qu'il serait cruel à toi de ne pas faire ce que jeté demande.
— Aussi je ne m'y refuse pas, Mademoiselle ; je l'aimais tant ce pauvre M. Henri , dam , c'était bien juste aussi , car , outre qu'il était tout à fait aimable et gentil , il m'avait, en partant de la Guadeloupe, donné les 3,000 francs qui me manquaient pour épouser Jenny, de sorte que si je suis heureux dans ce moment-ci , c'est à lui que je le dois.
— Pauvre Henri, murmura Cécile, il était si bon.
— Aussi quand M. Smith, l'étudiant en médecine, vint me dire qu'il était malade , je mis un matelot à ma place et je descendis tout de suite : pauvre jeune homme ! ce que c'est que de nous, la veille il s'était senti indisposé seulement, la nuit la fièvre était venue, et au moment ou je descendis il avait déjà le délire ; mais au milieu de son délire il me reconnut cependant. Mademoiselle, mais sa seule pensée, voyez-vous, ce qn'on sentait vivant au milieu de son souvenir troublé, c'était vous, mademoiselle Cécile, c'était vous seule.
— Mon Dieu , mon Dieu , murmura Cécile en retrouvant des larmes.
— Oui, et puis il parlait d'une petite maison en Angleterre, de fleurs dans un jardin,
de Boulogne, d'une robe de noces, puis d'un linceul que vous brodiez pour vous ensevelir tous deux.
— Hélas ! hélas ! dit Cécile, c'était la vérité.
— Du premier moment , vous comprenez... je vis bien qu'il était perdu ; j'en avais vu tant passer de la même maladie... La fièvrejaune, ça ne pardonne pas. Avec ça , personne ne voulait le soigner ; on aurait dit qu'il avait la peste, pauvre garçon ! Allons , allons, me suis-je dit alors. Samuel, mon garçon, c'est dans le danger qu'on reconnaît les amis , s'est toi que la chose regarde. J'allai trouver le capitaine, et je lui dis : Capitaine , faut mettre quelqu'un à ma place au gouvernail ; mon poste à moi, de ce moment, c'est au lit de M. Henri ; et je resterai là jusqu'à ce qu'il meure, pauvre garçon !
— Bon Samuel ! s'écria Cécile en prenan dans les siennes une des grossss mains du matelot, tandis que l'autre continuait de peser sur le gouvernail.
Le capitaine fit quelques difficultés, parce que, ça se gagne, voyez-vous, la fièvre jaune, et il avait peur pour moi. 11 a confiance en moi comme pilote ; maisje lui dis : Bah ! capitaine, nous avons passé le tropique, maintenant un enfant vous conduirait les yeux bandés à Plymouih ; seulement, si j'attrape la chose et que je meure à mon tour, vous trouverez dans mon s^c 3,000 fr. que M. Henri m'a donnés : vous en remellrez la moitié à ma vieille mère , l'autre à Jenny. C'est bien, mon garçon, a-t-il dit alors, va : tu crois devoir faire ce que tu fais : sois tranquille, il y a un bon Dieu là-haut.
Cécile poussa un soupir en regardant le ciel.
— Je ne l'avais quitté qu'une demiheure et le mal avait encore fait des progrès. Celte fois là, c'est à peine s'il me reconnut ; il avait une fièvre! à chaque instant il disait — je respire du feu, pourquoi donc me donne-t-on du feu à respirer, et il demandait à boire. Puis, il parlait de vous, toujours de vous, mademoiselle, Cécile par-ci, Cécile par-là. Il disait qu'on voulait vous séparer l'un de l'autre, mais que vous étiez sa femme et que vous sauriez bien le rejoindre partout où il serait.
— Il avait raison, Samuel, murmura Cécile.
— La nuit se passa comme cela ; lui, toujours brûlant de fièvre, moi, lui parlant de
TOUS pour le consoler ; car je voyais bien , quoiqu'il ne me reconnût pas , que chaque fois que je prononçais votre nom, il tressaillait. Alors, il demandait une plume, de l'encre, du papier : il voulait écrire, à vous certainement. J'essayai , pour lui faire plaisir , de lui donner un crayon , mais tout ce qu'il put faire, ce fut d'écrire les trois premières lettres de votre nom. Puis , il repoussa crayon et papier en criant : du feu ! du feu ! tu m'as donné du feu!
— Il a donc bien souffert, demanda Ctcile.
— Dam , on ne sait pas, répondit Samuel ; quand la raison n'y est plus, il y a en qui disent qu'on a cessé de souffrir, et que la douleur n'existe que quand le jugement est là pour l'apprécier ; mais moi , je n'en crois rien., A ce compte là, les pauvres animaux
«jui n'ont pas de jugement, ne souffriraient donc point. EiiOn, tant il y a que la nuit toute entière se passa ainsi. D'heure en heure, ie médecin venait; il le saignait , il lui mettait des sinapismes , mais tout cela en secouant la tête ; on voyait bien qu'il faisait son état pour l'acquit de sa conscience et qu'il n'y comptait plus. En effet , le matin du troisième jour, moi aussi je commençais à de'sespérer ; la fièvre s'en allait, mais la vie avec elle. Quand il avait la fièvre, j'avais toutes les peines du monde à l'empêcher de se lever pour aller vous rejoindre ; quand la fièvre fut passée, je l'aurais maintenu dans son lit, rien qu'avec le petit doigt. Oh ! voyez-vous, mademoiselle Cécile, c'est que ce n'était pas lui qui était faible, ce n'était plus moi qui étais fort, c'était la mort qui était là.