‹ CécileChapitre 9 sur 12 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

Nous ne nous appesantirons pas sur la scène funèbre que nous n'avons fait qu'indiquer, et siir les doulouireuses cérémonies qui la suivirent ; d'ailleurs, à peiné là duchesse de Lorges et monsieur Duval eurent-ils appris la mort de la baronne, qu'ils partirent chacun de son Côté pour Hendon. Seulement, par une délicatesse que l'on s'expliquera facilement, la duchesse n'amena point Henri, et monsieur Duval n'amena point Edouard; Grâce à l'amitié de l'une, et grâce à l'iiltèirinédiaind de l'autte, Cécile sb trouva donc

avoir d'un côté les affectueuses consolatioDS dont elle avait besoin, et de l'autre Tappui si indispensable en pareille circonstance d'un homme d'affaires.

La baronne fut enterrée dans le cimetière du village. Depuis longtemps elle avait choisi la place qu'elle devait occuper ; elle l'avait fait bénir par le prêtre.

La douleur de la marquise fut vive. Elle aimait sa fille autant qu'elle était susceptible d'aimer; mais son caractère n'était pas de ceux que la douleur impressionne profondément : elle datait de cette époque où la sensibilité était encore une exception.

Avant de retourner à Londres, monsieur Duval fit toutes ses offres de service à Cécile^ mais sans lui dire un mot des anciens projets arrêtés entre lui et la baronne. Cécile répondit, avec cet accent de reconnaissance auquel il n'y a point à se méprendre, que si elle avait un siervice quelconque à réclamer^ elle ne s'adresserait point à d'autres qu'à lui.

La marquise et la duchesse avaient eu une longue conférence; la marquise avait exposé à la duchesse son intention bien positive de retourner en France. La ferme volonté de la baronne avait seule eu le pouvoir d'empêcher sa mère d'accomplir ce projet qu'elle nourrissait depuis longtemps. Elle n'avait jamais pu comprendre cette confiscation de biens dont elle avait cependant subi les conséquences, et elle croyait que son procureur lui trouverait quelque moyen de revenir sur les venteâ nationales qu'elle trouvait parfaitement illicites;

i60 CÉCILE.

Le surlendemain de l'enterrement de la baronne, elle fit donc appeler Cécile dans sa chambre, et lui annonça qu'elle eût à se tenir prête à partir pour la France.

Cette nouvelle frappa Cécile d'un profond étonnement. Elle n'avait jamais eu l'idée qu'il viendrait un jour où elle pourrait quitter le village qui était devenu pour elle une patrie ; ce cottage où elle avait été élevée, ce jardin où elle avait passé sa jeunesse, au milieu de ses anémones, de ses lis et de ses roses, cette chambre où sa mère, ange de douceur, de patience et de pureté, avait rendu le dernier soupir, et enfin le petit cimetière où elle dormait du dernier sommeil. Aussi fit-elle répéter deux fois à la marquise cette invitation de se préparer au départ, et lorsqu'elle fut bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, elle se retira dans sa petite chambre pour se préparera la révolution qui allait se faire dans sa vie ; car dans cette vie sL calme, si pure et si paisible, tout changement était une révolution.

D'abord il sembla à Cécile que ce qu'elle regrettait seulement, c'était ce village, ce cottage, ce jardin, cette chambre et ce cimetière ; mais en creusant plus profondément sa pensée, elle trouva que l'image de Henri était quelque peu mêlée à toutes les choses qu'elle regrettait.

Alors elle commença à se trouver bien malheureuse de quitter l'Angleterre.

Elle descendit d'abord dans son jardin.

On était, comme nous l'avons dit, arrivé à ces dernières belles journées d'automne, suprême sourire de

CECILE. . m

l'année qui s*en va : chaque fleur en s'inclinant semblait saluer Cécile ; chaque feuille en tombant semblait lui dire adieu. Les débris des douces matinées du printemps et des chaudes soirées de Tété avaient perdu tout leur mystère. L'œil pénétrait à travers les massifs, plongeait derrière les berceaux. L'oiseau ne chantait plus invisible et caché dans le feuillage, mais on le voyait sautillant inquiet sur la braiicne effeuillée, comme s'il eût cherché un abri contre les neiges de l'hiver. Or, il sembla pour la première fois à Cécile qu'elle était comme Toiseau. L'hiver aussi allait venir pour elle, et en quittant le cottage, elle perdait son refuge maternel, son abri accoutumé, sans qu'elle sût encore quel toit de chaume ou d'ardoise lui était réservé dans l'avenir.

Puis, elle partie, en quelles mains allait tomber son beau jardin; tous ces arbres, toutes ces plantes, toutes ces fleurs dont elle étudiait la vie, dont elle comprenait le langage, dont elle devinait la première pensée, qu'allaientils devenir quand elle ne serait plus là, comme un centre vivant, pour tout faire vivre de sa vie en attirant tout à elle? peut-être ce jardin serait-il livré à des enfants destructeurs et méchants, qui briseraient pour le plaisir de briser, ou à quelque locataire ignorant, qui ne saurait pas même le nom de ces amies dont elle savait l'âme. Sans doute elle retrouverait en France d'autres fleurs, d'autres arbres ; mais ce ne seraient pas les arbres qui l'auraient vue grandir sous leur ombre, ce ne seraient point les plantes qu'elle aurait arrosées de ses mains, ce ne se-

i&â ctebiLE. '

raient pas les tteui-s, si on t)eut le dire, qui, de générations en générations, Tauraient récompensée de ses soins maternels avec leurs plus suaves parfums. Non, ce seraient des étrangères , et la pauvre Cécile allait être pareille à ces jeunes filles qu'on tire du couvent où elles ont été élevées; qu'on ârraclie des bras de leurs conipàgnes chéries, pour les jeter dans une société du elles ne connaissent personne et où elleâ-mêmes sont inconnues.

Il y Savait dans ce petit jardin tout un moiide de pensées pour Cécile.

Elle le quitta cependant, mais ce fut pour monter dans la chambre de sa nière.

Là il y avait tout un monde de souvenirs.

La chambre avait été conservée telle qu'elle était du temps de la baronne. Chaque chose était à sa place; Cécile, qui avait cru passer sa vie à Hendon, avait voulu se faire illusion à elle-même, et en effet, une fois enfermée dans cette chambre où la vie avait imprimé tous ses souvenirs et où la mort n'avait laissé aucune trace, Cécile pouvait croire sa mère sortie pour un instant et prête à rentrer d'une minute a l'autre.

Aussi, depuis la mort de sa mère, Cécile était venue plus d'une fois s'enfermer dans cette chambre : le véritable soulageiiient de la douleur a été donné par le Seigneur à l'homme qu'il a créé pour la douleur : ce senties larmes; mais quelle que soit la douleur humaine, il y a cependant des instants où les larmes tarissent comme des soutbes desséchées ; alors la poitrine s'oppresse, alors

le cœur se gonfle, alors on demande des larmes, et les larmes épuisées ne veulent pas venir ; mais, dans ce moment, qu'un souvenir oublié se représente à l'esprit; qu'un son, rappelant l'accent habituel de la personne perdue, murmure à notre oreille; qu'un objet à son usage frappe nos yeux; aussitôt cette aridité du cœur disparaît, aussitôt les larmes jaillissent plus abondantes qu'auparavant, aussitôt les sanglots qui nous étouffaient s'élancent, et la douleur, par son excès, se vient en aide à elle-même.

Or, c'était cettt ressource des larmes q^ae Cécile trouvait à chaque pas dans la chambre de sa mère.

D'abord, en entrant et en face de la porte, le lit où elle avait expiré ; au pied de ce lit, le cruciûx qu'elle avait baisé en recevant les derniers sacrements ; entre les deux fenêlres, dans un vase de porcelaine, le lis qu'elle tenait dans sa main quand elle était morte, et qui, à son tour pâle et languissant, mourait comme elle ; sur la cheminée, la petite bourse en filet enfermant quelques pièces de monnaie et une pièce d'or; dans les coupes à côté, une ou deux bagues; entre les coupes, la pendule qui avait continué de marquer l'heure jusqu'au moment où, oubliée à son tour au milieu de la douleur générale, elle s'était arrêtée, comme un cœur qui cesse de battre ; puis enfin, dans les commodes et dans les armoires, le linge, le vêtement, les robes de la baronne, tout était là.

Et, conune nous l'avons dit, chacune de ces choses était un souvenir pour Cécile. Chaque objet lui rappelaitsa

mère, dans une situation particulière ou dans une attitude liabituelle. C'était dans cette chambre enfin, quand ses larmes étaient taries, qu'elle revenait chercher des larmes.

Et voilà qu'il lui fallait quitter cette chambre comme /elle quittait son jardin, cette chambre où sa mère sur- ' vivait, par la mémoire que chaque objet semblait avoir gardée d'elle. En quittant cette chambre, elle se séparait une seconde fois de sa mère. Après que le corps était mort, c'était en quelque sorte la mémoire qui mourait à son tour.

Cependant il n'y avait point à réagir contre un ordre de la marquise : la marquise avait hérité du pouvoir maternel de la baronne ; c'était à la marquise à mener maintenant la vie de Cécile vers le but caché que l'avenir lui marquait.

Cécile alla chercher son album.

Puis, comme si, se défiant d'elle-même, elle eût voulu matérialiser sa douleur, elle fit un dessin du lit, de la cheminée, puis des meubles les plus importants de la chambre mortuaire.

Puis elle fit un dessin de la chambre elle-même.

Alors, comme la journée s'avançait, elle demanda à la marquise la permission d'aller dire adieu à la tombe de sa mère.

C'était, comme nous l'avons dit, un de ces cimetières protestants, sans croix et sans tombeaux, un champ commun, un asile général, un enclos où la poussière retournait en poussière, sans qu'une seule inscription indiquât

ni rindividualité du mort ni la piété des vivants. Le culte protestant est ainsi fait : culte raisonné, système algébrique qui a essayé de tout prouver, et dont le premier résultat a été de tuer la base de toute religion poétique, — la foi.

Seule, la tombe de la mère de Cécile se distinguait de toutes ces tombes, qui n'étaient que des monticules plus ou moins gazonneux, par une petite croix noire où, en lettres blanches, on lisait le nom de la baronne.

Mais cette tombe et cette croix étaient dans un angle du cimetière, sols des beaux arbres toujours verts, et présentaient un aspect pittoresque que n'avait aucune autre partie de ce triste champ de deuil.

Cécile vint s'agenouiller devant cette terre fraîchement remuée qu'elle baisa tendrement. Déjà, dans sa pensée, trop pauvre qu'elle était pour élever un monument à sa mère, elle avait transporté les plus belles roses et les plus beaux lis de son jardin sur cette tombe : au printemps prochain, elle devait venir là respirer l'âme de sa mère dans le parfum de ses fleurs. C'était encore une consolation à laquelle il lui fallait renoncer. Jardin, chambre, tombe, il lui fallait dire adieu à tout.

Cécile lit un dessin de la tombe de sa mère.

Puis, à mesure qu'elle faisait ce dessin, sans qu'elle sût comment ni pourquoi, ce fantôme de Henri, qui, pendant les jours qui venaient de s'écouler, était vaguement resté au fond de sa mémoire, devenait plus distinct, plus visible, plus présent pour ainsi dire. Il lui semblait qu'exilé

un instant de sa vie, par les événements qui venaient de la troubler, il y rentrait plus intime, plus nécessaire qu'auparavant ; sa pensée était comme un lac troublé par un orage, qui garde quelque temps son agitation, mais qui, à mesure que Torage se calme, reprend sa pureté et rélléchit de nouveau les objets qu'il réfléchissait auparavant.

Et à mesure que son dessin avançai^, il semblait à Cécile que non-seulement Henri vivait dans son souvenir, mais encore qu'il était là matériellement et en personne.

En ce moment elle entendit un léger bruit derrière elle ; elle se retourna et elle aperçut Henri.

Henri était si présent à sa pensée qu'elle ne s'étonna point de le voir.

Cela ne vous est-il point arrivé à vous , à moi , à tout le monde, de sentir par un instinct magnétique, de voir avec les yeux de l'âme, pour ainsi dire, une personne aimée s'approcher de nous, et sans avoir tourné le regard de son côté, de deviner qu'elle doit être là et de lui tendre la main?

Henri, qui n'avait pas pu venir trois jours auparavant avec sa tante, était venu seul, non pas pour se présenter chez la marquise, ce n'était pas son intention, mais pour visiter ce petit coin de terre qu'il sentait bien que Cécile avait dû visiter tant de fois.

Le hasard avait fait qu'il y avait rencontré Cécile.

Pourquoi l'idée de ce pieux pèlerinage n'était-elle pas môme venue à l'esprit d'Edouard ?

G|ËQf^. 167

Cécile, qui ordinairement osait à peine regarder Henri, lai tendit la main comme à un frère.

Henri prit la main de Cécile, la serra et lui dit :

— Oh ! j'ai bien pleuré sur vous, ne pouvant pas pleurer avec vous I

— Monsieur Henri, dit Cécile, je suis bien heureuse de vous voir.

Henri s'inclina.

— Oui, continua Cécile, car j*ai pensé k vous 5 j*ai un grand service à vous demander.

— Oh î mon Dieu I à quoi puis-je vous être bon, mademoiselle ? s'écria Henri. Disposez de moi, je vous en supplie.

— Monsieur Henri, nous parlons ; nous quittons l'Angleterre peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours.

La voix de Cécile faiblit, et de grosses lanpes roulèrent sur ses joues ; mais elle fit un effort sur elle-même et continua.

— Monsieur Henri, je vous recommande la tombe, de ma mère.

— Mademoiselle, dit Henri, Dieu m'est ténqoinque cette tombe m'est aussi chère qu'elle vous l'est à vous-m^rne ; mais, moi aussi, je quitte l'Angleterre peut-êtr^ppur Iqu^^lemps, peut-être pour toujours.

— Vous aussi ?

— Oui, mademoiselle.

— Mais où allez-vous donc ?

168 GÊaLE.

— Je vais... je vais en France répondit Henri en rougissant.

— En France ! murmura Cécile en regardant le jeune homme ; puis, comme elle sentit qu'elle rougissait à son tour, elle laissa retomber sa tête sur sa main, en murmurant :

— En France I

Cette parole venait de changer toute la destinée de Cécile : cette parole venait d'éclairer tout son avenir.

Henri venait en France I Dès lors elle comprenait la possibilité de vivre en France, qu'elle n'avait pas comprise jusque-là.

Elle pensa que la France était sa terre natale, tandis que l'Angleterre n'était que sa patrie d'adoption.

Elle pensa que c'était en France seulement qu'on parlait cette langue maternelle, qui était sa langue à elle, la langue de sa mère, la langue de Henri.

Elle pensa que son séjour, si doux qu'il fût à l'étranger, n'était toujours qu'un exil. Elle pensa que sa mère lui avait dit avant de mourir : — a J'aurais cependant bien voulu mourir en France. »

Étrange puissance d'un mot qui soulève le rideau qui nous cachait tout un horizon.

Cécile ne demanda rien autre chose à Henri, et comme sa femme de chambre lui faisait observer qu'il était tard et que la nuit allait venir, elle salua Henri et s'éloigna.

Au moment de quitter le cimetière, elle jeta un regard en arrière, et elle vit Henri assis à la même place où elle s'était assise.

A la porte, un domestique attendait, monté sur un cheval et tenant un autre cheval en main.

Henri , comme il Pavait dit, était donc venu exprès pour (aire cette visite à la tombe de la baronne, et il allait s'en retourner après l'avoir faite.

ut DÉPART.

En rentrant, Cécile trouva M. Duval chez la marquise, et quoique le banquier et sa grand'mère ne parlassent aucunement d'affaires devant elle, il fut visible pour la jeune fille que M. Duval était venu apporter de l'argent à madame de La Roche-Bertaud.

Au moment de quitter le petit cottage, M. Duval mit, pour son passage à Londres, sa maison à la disposition de la marquise ; mais la marquise le remercia en disant que si elle descendait chez quelqu'un, ce serait chez la duchesse de Lorges, qui le lui avait offert ; mais que, comme elle ne comptait passer qu'un jour ou deux à Londres, ce serait selon toute probabilité à l'hôtel qu'elle et sa fille s'arrêteraient.

Cécile remarqua qu'en prenant congé d'elle et de sa

170 CPOLE,

grand'mèr^^ monsieur Duval était fort triste » mais que cette tristesse paraissait encore plutôt un sentiment de pitié sympathique qu'un sentiinent d'inquiétude personnelle.

La marquise avait fixé son départ au surlendemain. Elle pria donc Cécile de faire un choix parmi les choses qui lui étaient du les plus nécessaires ou les plus précieuses, monsieur Duval étant chargé de faire vendre tout ce qui resterait.

A ce mot de vente, une impression douloureuse serra le cœur de Cécile ; il lui sembla que c'était une horrible profanation que de laisser vendre les choses qui avaient appartenu à sa mère. Elle en fit l'observation à sa grandmère, qui lui répondit qu'il était impossible d'emporter en France leur petit mobilier, si mince qu'il fût, attenda que le transport de ce mobilier dépasserait le double de sa valeur.

C'était une réponse si matériellement juste qu'elle ne pouvait être attaquée que par les raisons du cœur. QTi comme on sait, ce sont de bien saintes, mais de bien msM^ valses raisons que celles-là. Cécile fut donc forcée 4d Sp rendre ; mais elle se rabattit sur les objets à l'usage personnel de sa mère, comme son linge et ses robeSt par exemple, faisant observer que le tout pouvait s'enfermer dans deux malles, et qu'elle, Cécile, dans sa douleur, trouverait un charme infini à porter les objets qui avaient appartenu à sa mère.

La marquise répondit à Cécile qu'elle ferait sur ce

GËGILE. 471

point ce que bon loi semblerait; mais qu'elle lui faisait seulement observer que dans les grandes familles d'autrefois, il était d'habitude de brûler tous les vêtements qui avaient appartenu aux personnes mortes d'une maladie de poitrine, attendu que cette maladie, passant pour contagieuse, ces vêtements exposaient la personne quj les portait à contracter la même maladie et à mourir de la même mort.

Cédlé sourit tristelaieût, remercia sa grand'mére de la permission qu'elle lui accordait et sortit.

Elle avait déjà fdit quelques pas dans le corHdor lorsque la marquise la rappela.

C'était pour lui dire cjii'elle veillât bieii à ce qu'aucun objet ayant servi à la baronne ne se glissât dans ses effets à elle.

A soixante ans^ la marquise craignait plus la mort que sa petite-fille ne la craignait à seize.

Cécile se fit apjiorter dans i'appartetîient de sa mère les caisses dont elle avait besoin, puis elle s'enferma religieusement, ne voulant pas même qiie sa femrile de chambre l'aidât dans le pieux devoir qu'elle avait à accomplir.

Ce fut à la fois lihé douce et triste nuit pour Cécile que cette nuit qu'elle passa tout entière dans là chambre de sa ïtiërè; et avec les souvenirs de sa ihère.

A deux heures du matin, Cécile, peu habituée à la veillé; èbhtit ihalgté elle venir le sommeil; elle se jeta tout habillée sur lé lit, mais auparavant elle se mit à genoux devant le crû Jflk, et comme tous les objets dont

elle était entourée avaient porté son amour filial au plus haut degré d'exaltation, elle demanda à Dieu s'il était vrai, comme elle l'avait entendu raconter parfois, que les morts visitassent encore les vivants, de permettre à sa mère de venir lui dire un dernier adieu dans cette môme chambre où elle l'avait si souvent serrée sur son cœur.

Et Cécile s'endormit les bras étendus, mais Dieu ne permit point que pour elle les lois de la mort se relâchassent de leur rigueur, et si elle revit sa mère, ce ne fut qu'en rêve.

La journée du lendemain se passa à poursuivre la t&cbe du départ; de l'appartem^t de sa mère, Cécile passa dans le sien : alors ce fut le tour de tous ses souvenirs d'enfance à elle, parmi lesquels ses albums tenaient une si grande place. Le soir tout était prêt.

C'était le lendemain, dans la journée, que Cécile et sa grand'mère quittaient la petite maison hospitalière qu'elles avaient habitée douze ans. Dès le matin, Cécile se leva pour descendre une dernière fois dans son jardin; la pluie tombait par torrents.

Cécile se mit à la fenêtre, le jardin était triste et désolé, les dernières feuilles s'envolaient des arbres, les dernières fleurs trempaient leurs têtes recourbées dans l'eau boueuse des plates-bandes. Cécile se prit à pleurer; il lui semblait que si elle eût quitté ses amies pendant une belle journée de printemps, elle les eût moins regrettées en leur voyant tout l'avenir de l'été, tandis qu'en les quittant à cette heure» elle les quittait à l'agonie et pen-

chées vers cette tombe de la nature qu'on appelle hivor.

Toute la journée Cécile attendit une éclaircie du ciel pour aller jusqu'au cimetière ; mais toute la journée le ciel versa des torrents de pluie ; il lui fut donc impossible de sortir.

Vers trois heures, la voiture et le cocher de madame de Lorges arrivèrent; on chargea les caisses, le moment suprême était venu.

La marquise était rayoïmante de partir; pendant douze ans qu'elle avait passés dans ce charmant cottage, elle ne s'était pas créé, ni avec les gens, ni avec les choses, un seul souvenir qu'elle regrettât.

Cécile était comme une folle, elle touchait les meubles, elle les embrassait, elle pleurait ; une partie de son âme allait rester à Hendon.

Au moment de monter en voiture, elle faillit s'évanouir; il fallut presque la porter.

Elle voulut se charger de la clef de la petite maison que l'on devait, en passant à Londres, remettre à monsieur Duval. Cette clef, elle la mit sur son cœur.

Cette clef, c'était celle de son passé ; Dieu seul avait la clef de l'avenir.

Elle pria le cocher de faire un détour et de s'arrêter devant la porte du cimetière. Comme nous Tavons^ dit, la pluie tombait si furieusement qu'il lui fut de toute impossibilité de descendre ; mais en plongeant ses regards à travers les barreaux de la porte, elle put encore voir la tombe, la petite croix et les grands arbres qui l'abritaient.

474 CËGILE.

Mais la marquise la pria de ne pas la tenir trop longtemps dans un pareil endroit; attendu que le voisinage des cimetières lui causait une impression des plus désagréables.

Cécile cria une dernière fois : « Adieu, ma mère! adieu, ma mère I » et se rejeta dans le fond de la voiture.

Puis elle s'enveloppa la tête de son voile noir, et elle n'ouvrit les yeux que lorsque la voiture s'arrêta.

On était à la porte de l'hôtel du Roi Georges.

Une autre voiture était toute prête et tout attelée dans la cour. Madame de Lorges attendait la marquise dans l'appartement qui lui était préparé à l'hôtel. Son neveu Henri, qu'elle avait envoyé à Douvres pour s'informer des navires qui partaient pour la France, lui écrivait qu'un bâtiment était en partance et devait mettre à la voile le lendemain matin.

Si l'on voulait profiter de ce bâtiment, il fallait se reposer quelques instants seulement et partir.

Cécile demanda à aller chez madame Duval ; mais madame Duval demeurait dans k Cité, et rien que pour aller chez elle et revenir, il fallait plus d'une heure. La marquise s'opposa donc à cette visite en invitant sa petitefille à lui écrire seulement. La pauvre enfant sentait que ce n'était point par une lettre qu'elle aurait dû prendre congé des bons vieux amis de sa mère. Mais que pouvaitelle contre la volonté de la marquise? Il lui fallut obéir?

Elle écrivit donc.

Tout ce qu'un billet peut contenir de tendres excuses

CECILE. i75

et de profonds r^;rets, la lettre de Cécile le renfermait. Il y avait des adieux pour tout le monde, pour monsieur Duval, pour tnadame Duval, et môme pour Edouard. Elle envoyait à monsieur Duval la clef de la petite maison en lui disant que, si elle était riche, quoiqu'en s'éloignant d'elle, quoiqu'en quittant l'Angleterre pour toujours, elle conserverait cette petite maison comme le sanctuaire de ^ jeunesse ; mais elle était pauvre, et elle renouvelait à monsieur Duval, au nom de la marquise, la prière de vendre les meubles qu'elle renfermait et d'en faire passer le montant à sa grand'mère.

On remit cette tettre et la clef de la maison à madame la duchesse de Lorges, qui se chargea de les faire passer te lendemain à son ancien intendant.

Avant de quitter soii amie, madame de Lorges fit à la

ioaarquîse toutes ces offres d'argent qiii, entre gens comme il faut, ne sont pas môme regardées, lorsqu'on les accepte, comme services rendus ; mais, grâce à la vente du reste de ses diamants, la marquise avait, du moins elle le pensait ainsi, plus qu'il ne lui fallait pour attendre la restitution de ses biens.

Enfin, le moment vint de monter en voiture. Cécile eût donné tout au monde pour pouvoir embrasser monsieùl* et madame Duval et serrer la main à Edouard. Elle sentait dans le fond de son cœur qu'il y avait presque de l'ingratitude à agir ainsi ; mais comtne nous l'avons dit, elle n'était pas la maîtresse de suivre les inspirations de son cteuh Elle s'agenouilla, demanda pardon à sa hiëre, et.

lorsqu'on vint la prévenir que la voiture attendait, elle se contenta de répondre qu'elle était prête.

Ce fut une chose encore bien triste pour Cécile que ce départ de Londres pendant une nuit pluvieuse, sans autre adieu que celui de la duchesse^ qu'elle connaissait à peine.

On traversa Londres, que Cécile n'avait jamais vu, sans que la jeune ûlle mît seulement la tête à la portière; puis elle sentit, à l'air plus pur et au changement de pavé, que l'on entrait dans la campagne.

Comme la voiture allait en poste et qu'on ne s'arrêtait que' pour relayer, la route fut rapidement faite, à cinq heures du matin l'on était arrivé à Douvres.

La voiture s'arrêta dans la cour d'un hôtel ; la lueur de deux ou trois flambeaux vint frapper les paupières de Cécile ; elle ouvrit les yeux, encore toute étourdie du mouvement de la voiture, encore en proie à la somnolence qui en est la suite, et son premier regard rencontra Henri.

Henri, qui attendait leur arrivée.

Cécile se sentait rougir si violemment qu'elle abaissa son voile sur sa figure.

Henri donna la main à la marquise pour l'aider à descendre de voiture, puis à Cécile : c'était la première fois que la main de la jeune fille rencontrait la main de Henri, et le jeune homme la sentit si frémissante dans la sienne qu'il n'osa pas même la serrer.

Des chambres étaient préparées dans l'hôtel et attendaient l'arrivée des voyageurs ; on voyait qu'une prévoyante intelligence avait tout ordonné d'avance. Le bâ-

timentne partant qu'à dix heures du matin, les deux voyageurs avaient du moins quelques heures pour se reposer.

Henri, au reste, les pria de ne s'inquiéter de rien que de se tenir prêtes pour l'heure dite, son valet de chambre devant s'occuper de l'embarquement des effets ; c'était chose d'autant plus facile que la voiture étant toute chargée, on n'avait qu'à prendre les malles sur la voiture et les transporter sur le bâtiment.

Puis il salua la marquise et Cécile et se retira en leur demandant si elles avaient quelques ordres à lui donner.

Cécile s'enferma dans sa chambre ; mais quelle que fût sa fatigue, elle essaya vainement de s'endormir ; cette apparition inattendue de Henri avait jeté trop de trouble dans son pauvre cœur pour que le sommeil pût approcher d'elle.

Maintenant, il lui restait un dernier doute, car elle n'avait osé adresser à ce sujet aucune question à Henri. Henri lui avait dit que lui aussi allait en France : partaitil par le même bâtiment qu'elle?

Ce doute, comme on le comprend bien, était suffisant pour empêcher Cécile de dormir.

Mais cette insomnie ne fut pas sans charmes; pour la première fois, depuis la mort de sa mère, Cécile sentait que quelqu'un veillait sur elle.

Ces domestiques qui attendaient son arrivée, ces cham- Dres toutes prêtes à la recevoir, ses effets qu'on transportait à cette heure sur le bâtiment sans qu'elle eût à s'en inquiéter ; tout cela était l'effet d'une puissance amie qui l'enveloppait de soins et de prévoyances.

Ce quelque chose qui veillait sur elle, cette puissance amie qui prévenait ses désirs, c'était l'amour de Henri. , Henri Taimait donc réellement, sincèrement, ptx)foQdément?

Comme il fait bon de se sentir aimé !

Et cette idée qui berçait Cécile était ai douces que M jeune fille luttait contre le sommeil^ de peur quô le sommeil ne lui enlevât le sentiment de cette protection qui lï rendait si heureuse.

Elle vit venir le jour; elle compta les heures; elle ^ leva sans qu'on eût besoin de la réveiller ; elle était levée lorsque Ton vint pour frapper à sa porte.

Elle passa chez sa grand'mère et la trouva prenant^ comme d'habitude , son chocolat dans son lit ; elle avait bien envie de lui demander si Henri partait en même temps qu'elle ; elle ouvrit deux ou trois fois la bouche pouf commencer la phrase interrogative ; mais à chaque fois seâ lèvres se refermèrent sans avoir pu prononcer une parole;

Cependant l'heure s'avançait : Cécile retourna dans sa chambre pour laisser la marquise libre de s'habiller. Là marquise avait conservé ses anciennes habitudes i elle mettait tous les matins son rouge, et mademoiselle Âspasie seule assistait à sa toilette, qui n'eût pas été à son avis une toilette, sans ce complément aristocratique.

La fenêtre de la chambre de Cécile donnait sur la rue; au bout de la rue on apercevait le port ; puis, au-dessus des maisons, le haut des banderoles qui flottaient ati vent. Cécile se mit à là fenêtre.

CÉCILE. i79

Plusieurs voitures passaient et repassaient dans la rue ; mais au milieu de toutes ces voitures, Cécile en remarqua une qui venait du port : elle la suivit des yeux. La voiture s'arrêta devant la porte ; son cœur battit ; la porte s'ouvrit ; Henri s'élança par la portière; son cœur battit plus vite encore. Elle se retira vivement de la fenêtre.

Mais pas si vivement, qu'en levant la tête Henri ne pût l'apercevoir.

Cécile demeura debout, rougissante et confuse à l'endroit même ou elle était , une de ses mains appuyée sur son cœur , dont elle essayait de comprimer les mouvements, l'autre cramponnée à l'espagnolette de la fenêtre.

Elle entendit les pas de Henri entrant dans le salon qui séparait sa chambre de la chambre de la marquise ; mais là les pas s'arrêtèrent. Henri n'osait pas entrer dans la chambre de Cécile, Cécile n-osait point passer au salon.

Gela dura dix mimites ainsi.

Au bout de dix minutes, Henri sonna ; une femme de chanabre monta.

— Mademoiselle, dit Henri, faites-moi le plaisir de dire à ces dames qu'elles aient la complaisance de se hâter ; dans une demi-heure le bâtiment mettra à la voile.

— Me voilà, monsieur ^ — dit Cécile en sortant, oubliant que sa réponse indiquait qu'elle avait entendu la demande , — me voilà , et je vais prévenir ma grand'maman que vous attendez.

Puis, saluantHehri, elle traversa rapidement le salon et entra chez la marquise.

La marquise était à peu près disposée. Cinq minutes après, elle sortit donc suivie de sa petite-fille. Henri oiTrit son bras à la marquise, Cécile descendit derrière eux, accompagnée de mademoiselle Aspasie, dont la marquise n'avait point voulu se séparer. '

Une seule et même idée obsédait éternellement l'esprit de Cécile. Henri les accompagnait-il seulement jusqu'au navire, ou partait-il avec elles ?

Pendant toute la route, eHe n'osa faire aucune question à Henri, et Henri ne prononça point une parole qui eût rapport à ce sujet ; seulement, ses yeux rencontrèrent plusieurs fois ceux de la jeune fille : tous deux évidemment s'interrogeaient du regard.

Henri avait un costume élégant qui pouvait ausâ bien être un costume de campagne qu'un costume de voyage; il était donc impossible de rien deviner.

On arriva au port. On descendit de la voiture ; une barque était prête : les trois femmes y entrèrent, Henri les y suivit, et les rameurs se dirigèrent vers le bâtiment

Henri donna la main à la marquise pour monter à bord ; puis à Cécile. Cette fois, si tremblante que fût la main de la jeune fille, Henri ne put se retenir de la serrer doucement. Un nuage passa sur les yeux de Cécile ; il lui sembla qu'elle allait s'évanouir. C'était la première fois qu'autrement que par son regard Henri lui disait qu'il l'aimait

Mais ce serrement -n'était-il pas un adieu?

En mettant le pied sur le pont, Cécile chancelait telle-

ment, qu'elle alla demander un appui à une pyramide de coffres, de malles et de caisses entassés au pied du màt d'artimon^ et que les matelots allaient, de peur du mauvais temps, recouvrir d'une toile cirée. Mais si rapide et surtout si vague que fût le regard de Cécile, il découvrit cependant un nom sur lequel il s'arrêta à l'instant même.

Ge nom était inscrit sur une malle ; c'était une adresse. Cette adresse disait à Cécile tout ce qu'elle désirait savoir^ car elle était ainsi conçue :

a Monsieur le vicomte Henri de Sennones , bureau restant. Paris. France. »

Cécile respira en levant les yeux au ciel. Ses yeux, en se levant, rencontrèrent ceux du jeune homme.

Il paradt que tout ce qui se passait dans le cœur de la jeune iille était visiblement écrit sur son visage, car Henri la regarda d'un air de reproche; puis, après un instant de silence :

— Oh! Cécile, dit-il en secouant la tête, comment avez vous cru un instant que je pourrais vous quitter ?

Page 1