DIEU DISPOSE
Lorsque^ madame de Lorges et Henri de Sennones furent partis, lorsque la marquise fut rentrée dans sa chambre et la baronne dans la sienne, lorsque Cécile se trouva seule enfin, il lui sembla qu'il venait de se faire un grand changement dans sa vie.
£t cependant, en cherchant ce changement, elle ne le trouvait pas ; elle n'aurait pu l'indiquer.
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Hélas I le premier seDtiment de l'amour venait d'entrer dans le cœur de la pauvre enfant, et, comme fait le premier rayon du soleil, il rendait visible à ses yeux une foule de choses perdues jusque-là dans la nuit de son indifférence.
D'abord il lui sembla qu'elle avait besoin d'air ; elle descendit au jardin. Le temps était à l'orage; ses fleurs s'inclinaient sur leurs tiges comme si l'air aussi était trop pesant pour elles. Autrefois, Cécile les consolait; aujourd'hui, Cécile penchait à son tour sa tête sur sa poitrine, sans doute par pressentiment de quelque orage à venir.
Elle fit deux fois le tour de son petit monde; eUe alla s'asseoir sous son berceau; elle essaya de suivre le chant d'une fauvette qui gazouillait dans un massif de lilas ; mais il y avait une espèce de voile entre son esprit et les objets dont elle était entourée; elle n'était plus la mâttresse de sa pensée; il y avait quelque chose d'inconna en elle qui pensait malgré elle ; son pouls battait tout à coup si rapidement qu'elle tressaillait comme si elle avait eu la fièvre.
Quelques larges gouttes de pluie tombèrent et un éclat
de tonnerre se fit entendre ; Cécile n'entendit point le
tonnerre et ne sentit point la pluie. Sa mère, inquiète,
' l'appela ; mais ce ne fut qu'au second appel qu'eUe re*
connut la voix de sa mère.
En repassant par le salon , elle vit son album sur la table et son piano encore ouvert ; elle se mit à regarder ses fleurs, s'arrêtant aux mômes pages où elle s'était ar-
iié Gthlt.
rétëé avec HènH, fépa^sàilt Mi sa Mmif& tôtit ce qu'elle àVait dit àii jeune homme et tout te que lé jeune Mdttmië lui avait répondu.
Mi elle alla È'àssétiiv dèVântl^cIn t>ianb; ses Boigts retombèrent sur les mêmes touches, et la mélodieuse fantaisie rëcomtnèhçà, êeuieniènt plds i)rdtbnde; pfds faiéiâncblique encore que h t)i*ëmièrè,
A là deriliëi-e Vibration dé âa voix, âli dëi^iéf èbû Û6 sèû inètrùihëilt, tlécile sentit iihë main §ë poâëi* fedr ëoh épdùle J c'était celle dé sàl Wèrè.
Là bàrohilë était éticorë plu^ pSifê qUe â^hâbitUdë et éDiirlàit plus tHstemént ^lie de coutiitoë.
técilë tressaillit i ëîié criit qdë ià Mté âliàtt lui pàrlëf de Henri;
Dé Henri f dd réàté, dâh^ ce môuVéthetit dé ërâinte, c'était là première fois qdë le honi du jëdde hômrtlé se ^rëàeritâit si përsohdëllëfnéht à son esprit ; ]tisqtie-là, il ^ avait quelque chose de liit rét^âhdu dan^ tout Se qiiî l'ëtltourait \ tnàié ce 4t(ël(j[iië &hoâê était iinmatérjèi éoibmë une vapeur, insaisissable comme un parfum.
Elle crut dôilé (tué §a mère allâii lui parler dé tiéhri.
Elle Èe ti*on)pâit : là baronne ne lui parla qiië dé ce qûé lui âVîiit dit k dubhessé ; cette dernière savait positivëitièht qu'il h'y lavait poiir îé roi Louis JtVIIÎ aîicuii espoir Axs retour en France. Là puissance de Bonaparte êê consolidait de jour ëh jour davantage pour son propre compte. La duchesse, attachée comme elle était k là maison dé madame là cënitessë d'Artois, avait dbhc à pèii
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ptès pris son puif dé rester à l'étratigei* ) c'était aasd 1« parti auquel il Mail que la baronne s'arrêtât.
Feudant tbute bette conversation^ il he fut pas dit ud seul mot de Henrii et cependant il semblait h Cécile que chaque parole que prenon^t sa mère avait rapport àluii
C'est que chaque parole ^d'elle disait se rapportât k Edouard^
Èa efifëti dire à Ûéoile que les ëvénements pdliliques ccttitinuaiént à condamner k Teail sa mère et sa grand'mêre$ c'était lui dire que leis projets d'utiion aVee la ffmaillé Dtival étaient plus arrêtés que jathaisi puisque eédle ècmnaissait la situation pécuniàir ë dàna laquelle la Bardîme et la marquise se treuVaiéuti
Fais ttiodàilie dé Marsiiiy ajouta quelques mots sur sa propre eahtë i alors cSdle sie i^tourhà vef^ M rnère^ la ï^garda et oublia touti
m ëflët, hm résuMt dé se^ trueiies pfëoeeupatioiiiii
êàt qUe M maladie fût arHvëë à ôetté période 0& M pr0^ ^9M mûï plus rapided; la Bai'dhhèj tbtnim tlOUS Vhiùm
dit, êtàii asireusêiiieât changée j elle S'aperçut de reflet
qye sa vtie prdddisait nui* sâ ûllé et elle sourit tristement;
Céëllë fippûya sa tète sur l'épaule de sa mère et se prft
à fsléureri murhiuram dads son co&ur^ hiais sans avoir là
Mbè de dire des lèvrêS i
— Oh I oui, oui, soyea ti»àflqùillëi ftiâ mèfi, j'épouse- M ÉdbUardi
C'était UU grand eflbH que faisait stir elle la pauvre etl^
fant; car, il faut le dire, la comparaison que, presque à son insu, son cœur avait faite entre le neveu de madame de Lorges et le fils de monsieur Duval, n'était point à ravantige dece dernier ; tous deux étaient du môme âge, c'est vrai ; tous deux avaient reçu une éducation distin* guée ; tous deux étaient beaux même ; mais quelle différence entre eux cependant ! Edouard, à vingt ans, était encore un écolier timide et presque gauche , tandis que Henri était un jeune homme élégant et fait au grand monde. Tous deux avaient reçu une éducation distinguée, seulement Edouard n'avait, si l'on peut le dire, conservé que la partie matérielle de son éducation ; il savait ce qu'il avait appriSy voilà tout ; mais son organisation individuelle, son propre esprit n'avait rien ajouté à cette science acquise ; ce que Henri savait, au contraire, et en quelques mots il avait été facile à Cécile de ^oir qu'il savait beaucoup, on eût dit qu'il l'avait toujours su et que chaque chose, revue et corrigée par^son propre esprit, avait reçu une valeur nouvelle de l'heureuse organisation qui le mettait en œuvre. Mais Edouard était beau de cette beauté insignifiante qui s'allie à merveille avec la vulgarité de la physionomie, tandis que Henri était beau de cette beauté distinguée et fine que la race seule donne et que l'éducation physique développe ; bref, pour tout expliquer en deux mots, l'un avait des manières vulgaires, l'autre celles d'un parfait gentilhomme.
Mais ce fut surtout lorsque, le dimanche suivant, Edouard vint avec ses parents, que la différence fut sensible pour
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Cécile, d'autant plus sensible que, cette fois, contre son habitude, la marquise était descendue, et que, soit basard« soit calcul, elle profita du moment où monsieur Duval faisait une course dans le village et oii madame D aval et la baronne se promenaient au jardin, pour essayer de renouveler la scène qui avait eu lieu avec Henri. Instinctivement, Cécile avait toujours caché ses talents à Edouard; mais cette fois, sur l'invitation de la marquise, il fallut bien tirer Talbum du pupitre et mettre au jour les belles fleurs qu'il, renfermait ; mais Edouard^ tout en faisant à Cécile les compliments que méritait son élégante exécution, ne saisit pas, malgré les noms inscrits au bas de chaque page, la pensée qui avait fait éclore ces fleurs. De son côté, Cécile, comprenant que toute explication de ce genre serait inutile, n'essaya pas même de faire remarquer au jeune homme ce sens caché et intime dont elle avait voulu lui parler quand il était enfant et dont il avait tant ri. Toutes ces fleurs, qui passèrent successivement sous les yeux d'Edouard, ne furent donc qu'une suite d'images plus ou moins bien enluminées : ce n'était pas ainsi que les avait regardées Henri.
La marquise, qui ne perdait pas les deux jeunes gens de vue, s'aperçut de l'impression que produisait sur sa petite-fille le prosaïsme d'Edouard; quoiqu'elle ne comprît pas beaucoup, de son côté, toutes les délicatesses poétiques que Cécile regrettait de ne pas trouver dans le jeune homme qui lui était destiné, elle vit que ce prosaïsme lui faisait tort ; elle résolut donc de le développer
lao GËGILE.
Jusqu'au bout, et lorsque Palbum fut f^mé, elle pria G^ tild de 66 mettre au piano.
Pour la première fois, Cécile résista : elle n'avait jamais chanté devant Edouard, et quoique Edouard, à chaque voyage, eôt vu le piano et sur le piano force cahiers de musique, il n'avait jamais fait & la jeune fiUe une seule question à ce sujet. Cependant, quand la proposition fut émise par la marquise, il Tappuya fort galamment, $i bien que Cécile ne put f^re autrement que de céder à cette double instance. **
Il en fut de même pour le chant que pour la peinture : Edouard applaudit -et loua fort Cécile, mais il applaudit et loua en homme qui n'avait pas compris. 1} en résulta que ses louanges à ïaux et ses applaudissements intempestîfe lui firent plus de tort daùs l'espf it de Cécile qu§ è'il eût gardé le silence.
De sorte que lorsque la marquise demanda à ^ petitefllle de jouer la symphonie qu'elle av?ut jouée trpis ou quatre jours auparavant, ou du moins quelqpe chose dp pareil, Cécile, pour cette fois, s'y refusa obstinément, Un instant Edouard appuya la marquise par polite^, mais comme il n'était aue médiocrement atteint de mélomanie, il n'insista pas de façon indiscrète ; ai| restei il faut le dire, eût-il Insisté, Cécile se serait maintenue dans son refus; il lui eût semblé que c'était une profanation que de chanter devant Edouard ce qu'elle avait chanté à Henri.
Aussi éprouva-t-elle un véritable sentiment de recon-
nais^pe pour sa wère^quaod, e» nuitraiit avec iP!i4iWIP p^v^l, U baronne mi( ûq pî^' sa ppés^pQ iiux îDstancin dont, pour la preouài^ fQ|$ et çan» quelle e» pût fi«9^ le motif, la fatiguait ^ grand'm^rQt
Le reste de la journée se passa cwmk d'i»lntode» ^xpepté que, quelque effort que flt Câple sur elleriPâHie. il lui fut impossible de cacher 8a préocpuputiop* Au resté, personne ne s'aperçut de &ette pFéoecupatie», excepté la baronne et la marquise.
La b^onne ^tait très-fatiguée et se retira chei elle aussitôt que les Duval furent partis s Cécile raooompagna dans 3a chambre et remarqua que de temps en temps aa mère la regardait avec inquiétude. Pourqud œ regavd inusité ? Cécile eut bien envie d'en demander la raison à sa mère; mais deux ou trois fois ses lèvres ouvertes pour faire cette question se refermèrent sans ravoir faite«
De son côté, la baronne garda le silence ) seulement, en se séparant d'elle, elle la serra plus fortement dans ses bras qu'elle n'avait coutume de le faire, et dans le baiser qu'elle appuya sur son front elle étouffa un {npofond soupir.
Cécile sortit tristement et lentement de la chambca de sa mère pour rentrer dans sa chambre, maia, dans le corridor, elle trouva mademoiselle Aspasie qui, de la part de sa maîtresse, la pria de passer chez elle.
La marquise était couchée et Usait : elle avait eu autrefois cette coquette habitude, toute particulière au dixhuitième eiècle , de receveur au lit» et cette habitude elle
Tavait conservée, quoiqu'elle eût soixante ans et qu'elle ne reçût plus personne. Au reste, tous ces souvenirs aristocratiques d'un autre temps étaient si naturels à la marquises, qu'ils ne la rendaient aucunement ridicule.
Dès qu'elle aperçut Cécile^ elle poussa sous son traversin le livre qu'elle lisait, et elle fît signe à sa petite-ûlle de venir s'asseoir près d'elle. La jeune fille obéit.
— Vous m'avez fait demander, bonne maman? dit Cécile en baisant une main encore potelée et à laquelle la vieillesse avait laissé une partie de sa beauté, grâce aux soins tout particuliers qu'en prenait la marquise; j'ai craint un instant que vous ne fussiez indisposée, mais votre air de bonne santé me rassure.
— Eh bien! c'est ce qui te trompe, ma chère enfant, et j'ai des vapeurs affreuses. Je ne puis pas voir ces Duval que leur simple vue ne me donne ma migraine, à plus forte raison quand je les entends.
— Monsieur Duval est pourtant un très-excellent homme, chère bonne maman, et je vous l'ai entendu dire à vous-même.
— Oui, c'est vrai, il a été longtemps au service de madame de Lorges, et j'ai toujours entendu la duchesse faire l'éloge de sa probité.
— Madame Duval est une femme fort gracieuse et fort distinguée.
— Oh I oui, ces Anglaises I avec leur teint pâle, leur taille mince et leurs longs cheveux, elles ont toujours l'air d'appartenir à un certain monde; mais, malgré
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cette apparence, vous le savez, ma chère enfant, madame Duval, comme son mari, était au service de la duchesse.
— Comme institutrice, bonne maman, et il ne faut pas confondre le professorat avec la domesticité.
— C'est vrai, je Ta voue, ce n*est pas tout à fait la même chose, quoique cela se ressemble beaucoup. Mais si je te parle de monsieur et madame Duval, que diras-tu de leur ûls ?
— D'Edouard? demanda timidement la jeune fille.
— Oui, d'Edouard.
— Bonne maman, reprit Cécile toute troublée, je dirai qu'Edouard est un bon et honnête jeune homme^ laborieux, probe, ayant reçu l'éducation...
— Qui convient à sa condition, ma fille, car il serait ridicule à ses parents de vouloir l'élever au-dessus de son état, et d'essayer de lui donner une éducation pareille à celle qu'a reçue le chevalier de Sennones, par exemple.
Cécile tressaillit, baissa les yeux, et une vive rougeur passa sur son front. Aucun de ces trois signes n'échappa à la marquise.
— Eh bien I tu ne me réponds pas 7 dit-elle.
— Que voulez-vous que je vous réponde, bonne maman? demanda Cécile.
— Mais tu pourrais me dire, ce me semble, ce que tu penses de ce jeune homme.
— Est-il convenable, bonne maman, que les jeunes filles disent ainsi leur opinion sur les jeunes gens?
— Tu m'as bien dit ton opinion sur Edouard.
-^ Ob I sur ÉdouîHrd, c'est autri ebose, r«prU te jeiîm^ fille.
— Oui, je Gompread», répondit ta mfUPQiiÎPQs ta a'aimes pas Edouard, ^t,.,
-* Ma bonne mër^ î s'écria Cécile, comme p^ur implorer le silence de @a graod'mdaian,
-^ jgt tu $tin^6$ Henri, continua inqpitoyçil^lenient 1% mp? quise.
— Oh I murmura Céaile @n cachant sa t£tii dans l'oreiller de madame de La Roche-Bertaud»
— Ëh bieni dit la marquise, eh bien! pourquoi cette honte? Ce serait d'aimer Edouard que tu devrais itre honteuse si tu l'aimais ; et non paa d'aimer Umn, qui est un garçon convenable sous toui les rapports, fort beau cavalier, ma foi, pt qui ressemble tout à fait à ce pauvre barpn d'Am))ré^ . qui s'^st fait tuer tu «i^e di Mabda«
lia marquise poussa un soupir.
-TT Mai§f, bonn» maman, «'éoria Qépile, auMios^vaus tes intentions de marnera sur Edouard? OubliezTVousf..^?
— Ma chère petite Cécile, ta mère a toujours $u la tâta un peu faible, le malheur l'a rendue folle. Il faut savoir faire face auii; événements et non leur céder. Ta ni^re t'a dit que tu épouserais Edouard, et moi, mon finfant, je te dis que tu épouseras Henri.
Cécile releva sS blonde tête et regarda sa grand'mèfe, le9 mains jointes et le regard fixe, comme elle ett regardé une madone promettant de faire un mirade qu'-elle regardait comme impossible.
CËQSUL 115
fia ee memeoli la sooneito de la baronne retentit violemmentî et Géeilei 8e levant effrayée; sortit vivement de la chambre de la marquise et s'élança dans celle de fié mères
Elle trouva madame de Marsilly évanouie ; un violeni crachement de sang venait de provoquer cette M)les8e«
fi&ebre une foist Cécile oublia Henri et Edouard ; encore une feia) Géoile oublia tout pour ne plus penser qo'fc samèrei
Gréée aui sels que Cécile lui fit f espirer» et aux gouttes d'eau fraîche que la femme de chambre lui secoua sur le firent» 1& baronne retint promptement à elle<
Son premier mouvement fut de cacher à sa fille ce mdUtboir plein de sang, qu'elle avak lail^sé échapper en se trouvant màh Mais c'était le premier objet (]ui avait frappé les yeux de Cécile, et Cécile le tenait déjà dans sa mains
*^ Ma pauvre enfant I s'écria la baronne.
— Ma bonne mûre I murmura Cécile^ ce n'est rtetti té n'est rien ; vous voyea bien que vous voilà i^èvéhudj
En éë momefati mademoiselle Àëpasle irint dèniàhder de la part de la marquise comment se trouvait la bârennes
^ Mieuk I beaucoup mieux 1 jhéponditla malade^ diteâ à ma mère que ee n'est qu'un epasme inometitaâë, û qu'elte &e se dérange point pour eeia.
décile betta \k main de sa mère, qu'elle baisait tdut dâ pteurâhfî
436 CÈCILB.
Comme Tavait effectivement dit la baronne^ la crise était passée, mais chacone de ses crises l'affaiblissait effroyablement ; aussi , quelques instances que lui fit sa mère, Cécile ne voulut-elle point retourner chez elle ; la femme de chambre lui fit un lit de sangle près du lit de la baronne, et elle passa la nuit près d'elle.
Ce fut alors seulement que Cécile put voir ce qu'étaient devenues les nuits de sa mère, nuits d'agitation, pendant lesquelles de courts moments de sommeil fiévreux ne pouvaient réparer ses forces épuisées par une toux continuelle.
A chaque mouvement que faisait la baronne, Cécile était près de son lit, car une inquiétude réelle et profonde s'était pour cette fois emparée du cœur de la jeune fille. Aussi la baronne, en essayant de se contenir de son côté, augmentait-elle ses souffrances.
Cependant, vers le matin, à force d'épuisement, la baronne s'endormit; Cécile veilla encore un instant sur ce sommeil, puis enfin la nature l'emporta chez elle sur la volonté, et elle s'endormit à son tour.
Ce fut alors que Cécile put comprendre combien les songes sont choses indépendantes de notre volonté, car à peine eut-elle les yeux fermés qu'elle oublia tout ce qui venait de se passer, et que de la chambre de sa mère elle se trouva transportée dans de magnifiques jardins pleins de fleurs et d'oiseaux ; mais cette fois, par un mystère étrange et dont son esprit acceptait le résultat sans en demander l'explication, le parfum des fleurs était une
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langue, et le chant des oiseaux un idiome qu'elle comprenait parfaitement, non point par intuition, comme elle faisait sur la terre, mais par une perfection plus grande d'organisation , car un vague sentiment disait à Cécile qu'elle était au ciel : oiseaux et fleurs louaient Dieu.
Puis tout à coup, San» qu'elle l'eût vu venir, sans qu'elle l'eût senti s'approcher, Cécile était au bras de Henri.
Seulement elle ne sentait ni son bras ni son corps; et puis Henri était bien pâle.
Henri fixait sur elle des regards d'une tendresse infinie, et Cécile s'aperçut qu'elle pouvait se voir dans les yeux de celui qu'elle aimait.
Elle mit la main sur son propre cœur : son cœur ne battait plus ; puis une voix murmura à son oreille qu'ils étaient morts tous deux.
En effet, il semblait à Cécile qu'elle n'avait plus rien de terrestre en elle. Sa vue passait à travers les objets; elle voyait de l'autre côté des massifs d'arbres, les murs semblaient faits de vapeurs, toutes choses étaient diaphanes; on eût dit que le jardin où elle se promenait ne contenait que des âmes immatérielles, et cependant ayant conservé, sauf l'opacité, leur forme terrestre.
Tout à coup, il lui sembla voir venir au-devant d'elle une fer lie voilée qui avait la démarche de sa mère. A mesure qoé cette femme s'approchait, Cécile s'affermissait dans son opinion ; seulement, cette femme ne marchait pas, elle glissait ; puis, au lieu de robe, elle élait enveloppée d'un grand linceul. Alors Cécile jeta de nou-
138 CËCItfe.
veau les yeux sur elle et Siir MënH, èl é\\h Vit ^è tous trois étaient vêtus de l'habit fuûëi^airé. Sa Vàré à'âp|Jr6chait toujours. Enfin, Cécile, à travers leâ plia dtl vdllë qui la couvrait, reconnût leâ traits de §on visage.
— Oh I ma mère, s*écria-t-elle en èssayaôl d*ëûibi*âsser Fombre, je crois que nous k>minës bien hèùrëiil, bar nous sommes morts tous trois.
A ces mots , prononcés dans soii révë, nû sanglot si réel et si déchirant se fit entendre, que Cécile rouVrit led yeux.
La baronne, à son tour, était debout pî*^ ié Èùû lit, pâle comme un spectre, vêtue comme une tnorte et pteâque diaphane comme une ombre.
La pauvre mère s'était réveillée \à première, elle àvalî veillé sur le sommeil de sa fille coniiîie sa fille avait veillé sur le sien ; puis, voyant que quelque fêvè ëonibi^ la tourmentait, elle s'était levée pour véhif là féveillèf î ei alors elle avait entendu la phrase que nous avons répétée et que Cécile avait dite tout haut.
Cécile crut un instant continuer soii rôVé, inals l'étreinte de sa mère la rappela bientôt a la réalité.
— Tu es donc malheureuse, ma pàuvrfe enfant, demanda la baronne, puisque tu regardais comme un bonheur d'être morte avec moi?
— Ohl non! non, ma mère, s*écria Cécile, et si votre santé était rétablie, que me manqùerait-il donc pour être heureuse? Je crois que je faisais un rêve îrisénsé, voilà tout. Pardonnez-moi, pardonnez-moi.
CÉCILE. m
— Hélas I mon enfant , dit la baronne , n'est-ce point plutôt à moi de te dire de me pardonner? et cependant, Dieu le sait^ j'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'habituer à une vie humble et simple. Pourquoi Dieu a-t-il mis en.toi les sentiments de ta naissance et non ceux de ta fortune? Dis-moi, mon enfant, est-ce que, sans le savoir, je t'ai élevée dans les préjugés de race, dans l'orgueil dû ratig ?
^ Oh! tnâ mèr^i m mère, WéctUi CéeÙé, Vbtiô àVë2 eâââté de ttàrd dé md tmô dainte cotâtne vou9, et ce n'est ptà totre fiitttë ât ^oté n'en aveu fait qu'unô or^eilleusë jett&è miê.
^ Ta l'âhtiëd ûôAthii déthaiida «il ècfupiratii là ba-^
'•^ Hëiaâ I ma toëf ë, |e ilé «de ; mais dans mbn rêve; il ittë ^rtmimt t[uë j'etËis tiluâ Hëili'euâë de t&otlHr âvëc lui (Jèe dô Vitfô avec tlii autre.
^ QU'il Mt dotib fait telôh là toloiité dé Dlétl et ndii m&ù la ttiiëiitië I a'écrià là baronne éti joignant les mainé et ëil levant lès regards au ciel avec un âëiltimënt d'indicible t^ëigHaiioti.'
tmmm
140 CÊCXLË0
L'AGOHIB d'une SAINTE.
Et qu'on ne s'y trompe point, la résignation de la baronne était méritoire : toute sa préoccupation, depuis dix ans, avait été d'isoler Cécile du monde entier, afin de conserver cette jeune âme pure et ignorante de toute passion ; son projet de Funir à Edouard, projet qui, dans la conviction de la baronne, en soustrayant sa fille aux chances de la politique qui atteignaient à cette époque les noms et les têtes trop élevées, assurait pour elle un bonheur calme et ignoré, était, depuis le jour où M. Duval lui en avait fait Touverture, arrêté dans son esprit; elle avait prévu l'opposition de la marquise, et était résolue d'avance à y résister. Mais elle n'avait pas songé que l'accomplissement de ce projet pouvait devenir un sacrifice douloureux pour Cécile; en effet, jusqu'au moment où la jeune ille avait vu Henri, aucune voix ne s'était élevée dans son cœur contre Edouard ; au contraire, heureuse d'obéir au vœu de sa mère, nous avons dit que deux ou trois f(»s, pour la tranquilliser, elle avait elle-même ramené la conversation sur ce sujet ; mais le hasard, ou plutôt la fatalité, avait conduit Henri à Hendon. La marquise, opposée à la mésalliance que sa petite-fille était sur
le point de contracter, avait remarqué la sympathie des deax jeunes gens l'un pour l'autre. La conversation queOe avait eue avec sa petite-fiUe avait éclairé celle-ci sur ses propres sentiments : ces sentiments étaient restés éveillés au milieu de son sommeQ. Et sa mère, inclinée à son chevet, avait surpris les secrets de son cœur, dans l'indiscrétion d'un rêve.
De son côté, Henri avait été vivement frappé à la vue de Cécile ; son étonnement avait été grand de rencontrer, au fond d'un petit village, une jeune fille qui, sans autre instituteur que sa mère, était arrivée à un tel degré de distinction, qu'elle effaçait tout ce qu'il avait vu jusque-là dans le monde. Aussi l'impression que de son côté il avait ressentie était-elle profonde, et pendant tout le retour n'avait-il fait que parler à sa tante de Cécile : madame de Lorges lui avait alors raconté la dramatique histoire de madame de Marsilly, comment sou mari avait été tué le 10 août, et comment la baronne, sa mère et la petite Cécile, conduites par un paysan, fuyant dans une charrette, étaient, grâce au laissez-passer de monsieur Duval, arrivées saines et sauves en Angleterre i le pittoresque de ce récit n'avait, comme on le pense bien, fait qu'ajouter à l'auréole de poésie qui, aux yeux de Henri, entourait déjà Cécile ; si bien que, de retour à Londres, le jeune homme n'avait plus qu'un désir, celui de retourner à Hendon, qu'une occupation, celle de trouver un prétexte plausible à une seconde visite.
Ce prétexte, malheureusement, ne tarda point à se pré-
i4% cecuLfi.
senter; rémotion qu'avait éprouvée ttiadâme dé MârsiUf en appr^ant l'amour naissant de àa ôUe pmt m ailltfS que pour le fiancé qu'elle lui destinait àfiil oeeftsionoé une nouvelle crise ; la baronne $ le môme jour ^ s'Stait ddtt^
remise au lit horriblement souffrante; et tout fiàttiréllèl^ ment la marquise, sans rien dire des causes qui Taifaiaiil empiré, avait écrit à madame de Ldrges pour là prévo^ nir de Tétat de sa filles
De son côté, Cécile avait écrit à monsieur Dutàl â'èiK Yoyer le médecin^ ôt n'avait point caché au banquier les craintes que lui inspirait la faiblesse de sa mère;
11 en résulta que le lendemain^ presque au même tâo^ ment, deux voitures s'arrêtèrent à la porte du petit oottage i Tune amenait la duchesse de Lorges et Son heVett^ Vmw madame Duval et Son fils.
Si Henri et sa tante fussent Véflus sèuld, Cécile ftUfSit pu se renfermer peut-être dans sa chaihbré et étitëf âtiisi de voir Henri, mais la doublé visite nécessitait Sd j^ié^ sencë; les deux jeunes géns^ ne pouvant entrer dalâs \i chambre de la baronne) qui gardait le liti ftif^&t ré^tii par la marquise, laquelle fit dire àugtftôl à m f^ûvè^n de venir lui tenir compagnie;
Cécile, qui, é& apercevant II travers léd coutrevëfats H voiture de la duchesse de Lorges, s'était tracé èôû j^l plan de retraité, fut donc forcée dé deSGeâdfë malgré la résolution qu'elle avait prise, résolatioti qaii il faut Tft** vouer, lui coûtait fort à tenir;
fillé trouvai leû deh» jeunes gens iKhék sa ^ndintffd :
CSCIU5. i43
Ikm et Edouard se connaissaient, mais comme pouviient se oonnattre le neveu de madame de Lorges et le fils di moDsiewr Duv&l, c'est-à-dire sans aucune intimité. Heori était de Irop bon goût pour indiquer en rien la supériorité qufi lui donnaient sur Edouard sa naissance et tt pqsitioa dans le nionde ; mais Edouard était élevé par 8d famille dans les principes de trop grande simplicité pouf essayer de franchir en rien la distance qui le sépa^ rait de Henri. Bref, en face'de Henri, Edouard demeurait toujours, non pas le fils du bfmquier Duval, plus riche et 3urtoat plus indépendant maintenant que son ancienne laaitressio, Rtais te fils de l'intendant de madame de Lorges.
Q^Qjl^, çimw QP le coniprend bien, ne perdit aucune dQ ce^ nq^nc^s quQ, d'ailleurs, avec son esprit de détail et M volonté di| rehausser eqcore son protégé dans Tespn); dp la i0^n9 l}lle, )a marquise fit ressortir ; puis il fout 1q di?fil I cette supériorité dq Henri sur Edouard Q'eipstfut pas spuleu^ept daps le hasard de ta naissance et im^ le privil^ de l'éducation, elle existait en toute chQse, dan^ Iq son d^ la voix, dans Télégance du geste, dans le laisser-aller de la tournure ; Edouard un jour pouvait devenir quelque chose, Henri était déjà quelqu'un.
D'ailteiirSt à peine si Edouard, soit par humilité, soit VU ignorance, ouvrit la bouchei il est vrai qu'on parla fart de ohoses que le pauvre garçon ne connaissait pas, Cest-k-4ire des cours étrangères, Henri, depuis trois ans, voy^eait; spn npn) f^\> celui de sa tante, la fidélité de sa
familte au malheur, la bi^nvi^illance que lui portait l'au-
guste maison à laquelle la sienne s'était dévouée, Id avaient ouvert les palais des rois de la terre. U connaissait donc, autant qu'un homme de son âge les pouvait connaître, tous les personnages distingués de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre, tandis que le pauvre Edouard ne connaissait en personnages éminents que le banquier dans la maison duquel son père, comme nous l'avons dit, après avoir été caissier, avait obtenu le petit intérêt qui avait si bien fructifié.
La marquise, sans être précisément méchante, avait cep^dant dans le caractère certaines parties implacables, c'étaient celles qui étaient relatives au maintien de sa position sociale. Elle écrasa donc le pauvre Edouard d'un tel dédain, et cela par l'absence de toute attention bien plutôt que par l'amertume des paroles qu'elle lui adressait, qu'elle faillit manquer tout l'effet qu'elle se propossiit, en inspirant à Cécile une profonde pitié pour son jeune ami. Il enrésulta que, gênée elle-même de cette préférence par trop visible, Cécile se leva et sortit sous prétexte d'aller s'informer elle-même de l'état de sa mère.
La jeune fille se dirigea effectivement vers la chambre de la malade ; mais là im autre point de comparaison l'attendait. La duchesse de Lorges était assise au chevet du lit de la baronne, et madame Duval au pied. La duchesse avait pris le premier fauteuil venu, madame Duval avait choisi une chaise. Madame de Marsilly adressait la parole avec une affection pareille et une égale urbanité à la duchesse de Lorges et à madame Duval;
mais madame Duval ne parlait à la duchesse qu'à la troi< sième personne : c'était une ancienne habitude que madame Duval n'avait point perdue, ou plutôt, dans le sentiment de sa propre dignité, qui ne lui permettait pas de s'enorgueillir de sa petite fortune commerciale, n'avait pas voulu perdre.
Cécile retrouva donc la même infériorité dans la mère qu'elle avait trouvée dans le fils. Seulement, chose terrible pour Edouard, chez la mère c'était une simple infériorité sociale, chezÉdouard c'était uneinfériorité d'organisation.
Aussi, cette visite porta-t-elle dans l'esprit de Gélile le dernier coup à Edouard. Henri, sans adresser à Cécile une seule parole qui pût de son côté faire allusion aux sentiments qu'il éprouvait pour elle, lui avait parié ce langage des yeux auxquels les jeunes cœurs ne se trompent point, et plusieurs fois, à l'embarras et à la rougeur d'Edouard, Cécile avait pu comprendre que le jeune homme se rendait parfaitement compte de la situation où il se trouvait; aussi, lorsque, en prenant congé de madame Duval et d'Edouard, Cécile, comme d'habitude, tendit son front à la mère et la main au fils, madame Duval seule réponditelle à cette double démonstration amicale en embrassant la jeune fille au front. Edouard se contenta de la saluer.
Au milieu de cette double visite le médecin était venu; mais il s'était contenté de prescrire quelques boissons adoucissantes et la continuation du même régime.
Cécile avait grande envie de passer la nuit dans la chambre de sa mère ; mais encore toute rougissante de ce qui
était arrivé l'autre nuit, elle céda aux instances de madame de Marsilly et se retira dans la sienne.
Une fois seule avec elle-même, la jeune fille songea aux événements de la journée, et le double souvenir d'Edouard et de Henri se représenta à sa pensée ; mais il est facile de comprendre que, dans la position des deux jeunes gens, Edouard céda bientôt la place et s'effaça petit à petit du souvenir de la jeune fille, qui resta bientôt entièrement préoccupée de son rival.
Cependant, il faut le dire, en toute autre circonstance peut-être, les progrès de Henri sur le cœur simple et ingénu de la jeune fille eussent été plus rapides encore ; mais en ce moment le cœur était en proie à une préoccupation bien douloureuse : l'état de madame de Marsilly, qui échappait à l'insoucieuse frivolité de la marquise, se dévoilait tout entier à la tendre investigation de Cécile. Cécile sentait que sa mère était atteinte mortellement, et vis-à-vis d'elle-même elle regardait presque comme un crime d'avoir une seule pensée qui fût étrangère à sa mère.
Aussi, tout ce que l'amour filial le plus empressé peut inventer de soins intelligents et assidus, Cécile le prodigua-t-elle à sa mère. C'est au moment de quitter ceux qu'on aime qu'on sent toute la valeur des instants qui vous restent à passer auprès d'eux et qu'on se reproche amèrement les heures d'indifférence pendant lesquelles on s'est éloigné de leur vue. Cécile passait sa vie entière maintenant dans la chambre de la baronne, ne quittant sou clievel qu'à l'heure des repas, encore à peine demeu-
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rait-elle un instant à table. Quant à la marquise, elle venait de temps en temps faire une visite à sa ûUe, mais elle Vaimait tant, disait-elle, qu'elle ne pouvait longtemps supporter la vue des ravages trop visibles que la maladie faisait sur elle.
Presque tous les jours Henri venait prendre des nouvelles (le madame de Marsilly, tantôt accompagnant la duchesse de Lorges dans sa voiture, tantôt seul et à cheval ; dans l'un et l'autre cas, Cécile assistait rarement à la réception du jeune homme : mais quoiqu'elle se dît ellemême que c'était une profanation que de mêler un autre sentiment au sentiment douloureux que lui causait la position de sa mère, elle ne pouvait s'empêcher, à travers sa jalousie fermée, de regarder Henri lorsqu'il arrivait et lorsqu'il partait.
Quant à Edouard, retenu par son bureau, il ne pouvait vepir qpe tous les dimanches.
Depuis le jour où il avait été question d'un projet de mariage entre les deux jeunes gens et où madame de MarsiUy, en accueillant les désirs de M. Duval, lui seyait dit d'abandonner la marche de toute cette affaire à sa sagesse, pas un seulmot de ce projet n'avait été échangé entre les deux familles ; aussi, la baronne avait-elle peine à cacher un sentiment d'embarras réel lorsqu'elle recevait la visite de ses vieux amis : il en résultait un sentiment de gêne et de contrainte qui lit que, peu à peu, M. Duval et Edouard cessèrent d'être des petits voyages à Hendon, et que madame Duval continua de venir seule.
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Pendant ce temps la baronne allait s'afTaiblissant tous les jours; elle passa Véié dans les alternatives de bien et de mal particulières aux maladies de poitrine ; mais, lorque
l'automne vint, et avec l'automne les humides émanations
de la terre, la maladie empira de telle façon qu'il n'y eut plus de doute que le terme tant redouté ne fût prochain. Gomme nous l'avons dit, Cécile ne quittait plus la baronne, et telle est la puissance d'une douleur profonde et réelle, qu'elle en était arrivée à oublier toute chose pour ne plus penser qu'à sa mère. Henri venait toujours. Tout en éprouvant une impression de joie chaque fois qu'elle le voyait, il semblait à la jeune fille que le sentiment qu'elle portait au jeune homme avait changé de nature ; au point où elle en était arrivée, tout projet d'avenir était suspendu dans son esprit, et courbée sous le coup du danger présent, elle n'avait de force que pour agir contre ce danger; au reste, madame de Marsilly, habituée à lire dans le cœur de sa fille comme dans un livre toujours ouvert à ses yeux, ne perdait pas une des sensations que Cécile éprouvait , et , convaincue désormais qu'il y avait plus de danger pour son enfant à épouser un homme qu'elle n'aimait pas qu'à s'en remettre à la Providence du soin de son avenir, elle ne lui parlait plus de ce mariage. De son côté, Cécile songeait souvent à ce qu'un iOur lui avait dit sa mère ; souvent elle surprenait le reç^ard de la mourante fixé sur elle avec inquiétude ; alors* d lui prenait un profond désir de se jeter dans les bras de .a baronne et de lui répéter ce qu'elle lui avait dit autre-
fois, c'est-à-dire qu'elle serait bien heureuse d'épouser Edouard ; mais quelle que fût la puissance de son respect filial pour les volontés de sa mère, décidée à les sui vre si elle les manifestait, elle ne se sentait pas le courage d'aller au-devant d'elles.*
Cependant chaque jour enlevait un reste de force à la baronne, chaque nuit amenait une excitation fiévreuse qui la rendait plus faible encore; le sommeil, ce grand réparateur de la nature, était pour elle si rempli de songes terribles, qu'il se présentait comme une espèce de vampire qui lui suçait la vie ; au milieu de tout cela elle conservait une netteté d'esprit admirable; et le mal tout physique qui l'emportait semblait n'avoir, à l'endroit de son esprit, d'autre résultat que d'exalter son imagination et de poétiser sa pensée.
Aussi, en voyant, si on peut le dire, ce surcroît -de vitalité, qui, au moment d'abandonner le corps, abondait dans les yeux et dans les paroles de sa mère, Cécile ne pouvait parvenir à croire que la baronne fût si près de les abandonner. De son côté, la baronne, heureuse de cettjB ignorance de sa fille, se gardait bien de lui dire que le moment de la séparation fût si proche. Quant à la marquise, elle se doutait bien que sa fille était fort malade ; mais elle était encore plus loin que Cécile d'apprécier le degré de gravité de la maladie.
Madame de Marsilly avait toujours eu des idées religieuses fort arrêtées. C'étaient ces profondes convictions de la justice céleste, et des rétributions qui attendent
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rame dans un autre monde, qui, au milieu des malheurs qui rayaient accablée, la soutenaient calme et sereine dans celui-ci. A peine avait-elle donc compris le danger de sa position, qu'elle s'était rapprochée d'un prêtre catholique, Irlandais de naissance, qui habitait le petit village d'Edgware, situé à deux milles à peine de Hendon. Ce prêtre, depuis sa maladie, venait voir la baronne tous les deux jours.
Un matin, quelques minutes avant l'heure où le prêtre avait l'habitude de venir, madame de Marsilly prit les mains de Cécile, assise près de son litj et l'attirant à elle pour l'embrasser, comme elle faisait vingt fois par jour:
— Mon enfant, dit-elle, ne t'afflige pas de ce qui va se passer, mais, tu le vois, je m'affaiblis de jour en jour: d'un moment à l'autre Dieu peut m'appeler à lui, et je ât)is tne préparer à paraître devant son trône pure de toutes nos taches humaines. J'ai donc dit hier au prêtre de revenir aujourd'hui dans la sainte compagnie de Ndtre- Seigneur. Aujourd'hui, mon enfant, je communie, tu ne me quitteras point, n'est-ce pas, pendant la pieuse cérémonie? tu seras agenouillée à mon chevet, tu prieras en même temps que moi, afin que si ma voix s'interrompait tu continuasses la prière commencée.
— Ohl ma mère! ma mère! s'écria Cécile, oh! soyez tranquille, je ne vous quitterai plus une heure, plus un instant, plus une minute, et Dieu vous fasse une longue existence pour qiie je là puisse passer tout entière avec vous ! Mais est-ce donc si instant de demander im prêtre,
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et n'avez-vous pas le temps de vous préparer à cette funèbre cérémonie?
La baronne sourit, puis attirant de nouveau Cécile contre sa poitrine :
— J'ai agi sur l'avis du médecin, dit-elle.
Cécile tressaillit : ce dernier mot lui eût ôté tout esp'oir, s'il avait pu lui en rester encore.
En ce moment, la petite sonnette du sacristain retentit et alla réveiller un douloureux écho jusqu'au fond du cœur de la jeune fille ; puis les portes s'ouvrirent comme d'elles-mêmes, deux enfants de chœur entrèrent tenant un cierge allumé à la main ; le prêtre venait derrière eux portant l'hostie; on vit apparaître dans le corridor la marquise, pâle et soutenue par la femme de chambre; l'antichambre s'emplit de quelques pauvres catholiques auxquels la baronne, toute pauvre qu'elle était, avait l'habitude de faire elle-même l'aumône ; puis à un appel de la sonnette, la baronne se souleva les mains jointes sur son lit; tous lès assistants s'agetiouillèrent, et la cérémonie funèbre commença.
Il faut avoir assisté à un pareil spectacle, avoir entendu murmurer leâ jirières des morts sur la tête d'une personne aimée, pour comprendre tout ce qui se passe dans le cœur d'un enfant qui retient le corps de sa mère sur la terre lorsque les ailes des anges soulèvent déjà son âme vers le ciel.
La baronne écouta les prières du prêtre avec son calme et sasérémté ordinaires, priant elle-mômeetrépondantaux
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paroles sacrées ; mais deux fois pendant la cérémonie elle s'évanouit, passant de la rougeur de la consomption à une pâleur telle que deux fois on eût pu la croire morte si l'agitation de son pouls n'eût prouvé qu'elle vivait toujours et que le feu de la fièvre n'avait pas encore tari cette source de vie que Dieu a cachée au fond de notre cœur.
Enfin la baronne reçut le saint viatique. Le prêtre se retira comme il était venu, suivi des assistants, et l'on entendit décroître peu à peu le tintement de la sonnette dont le bruit avait produit une si profonde impression au cûeur de la jeune fille.
A partir de ce moment, la baronne sembla plus calme, et il parut même s'être fait une amélioration sensible dans son état. Cécile, les yeux incessamment fixés sur sa mère, se rattacha à ce rayon d'espoir, et sur les prières de la baronne, consentit à laisser coucher pour cette nuit la femme de chambre anglaise à sa place ; mais ce fut à la condition que, s'il arrivait une crise quelconque, on la réveillerait aussitôt. La marquise, de son côté, fit quelques instances pour rester près de sa fille : mais cette fois, comme toujours, la baronne supplia sa mère de ne point s'exposer à une fatigue que son âge ne lui permet* tait point de supporter.
La première partie de la nuit se passa assez tranquille^ ment; mais, vers le matin, Cécile tressaillit au fond de son sommeil : elle venait de s'entendre appeler; elle sauta à bas de son lit, passa un peignoir et s'élança dans la chambre de sa mère.
La baronne venait d*éprouver un nouveau crachement de sang si considérable cette fois, que la femme de chambre n'avait point osé quitter la malade pour aller chercher sa fille; d'ailleurs madame de Marsilly s'était évanouie dans ses bras, et elle avait été forcée d'appeler à son aide. C'était ce cri d'alarme que la jeune ûlle avait entendu.
La première expression du visage de la baronne en revenant à elle fut un sourire. La crise avait été si forte qu'elle avait cru mourir sans revoir sa fille ; et voilà que Dieu permettait qu'elle revînt à elle et qu'elle la revît.
Cécile était à genoux devant le lit de sa mère, tenant une des mains de la mourante, priant et pleurant à la fois; elledemeura ainsi, quoique la baronne fût sortie de sonéva-? nouissement, car celle-ci, ses yeux qu'elle venait de rouvrir levés vers le ciel, et son autre main posée sur la tête de la jeune fille, recommandait mentalement à Dieu cette belle et innocente créature qu'elle était forcée d'abandonner.
Quoique la baronne eût repris un peu de calme, il fut impossible de déterminer Cécile à retourner chez elle ; il lui semblait que si elle quittait sa mère un seul moment, ce serait ce moment-là que Dieu choisirait pour la lui reprendre. En effet, il était évident que la baronne n'avait plus que le souffle, et que, d'un instant à l'autre, ce souffle pouvait l'abandonner.
Le jour parut. Aux premières lueurs que la malade vit glisser à travers ses jalousies, elle demanda qu'on ouvrît la fenêtre ; on eût dit que, craignant que ce soleil ne fût le dernier, elle n'en voulait pas perdre un rayon.
Heureusement c'était une de ces belles journées d'automne qui ressemblent à des journées de printemps : un arbre élevait ses branches jusqu'à la hauteur du toit et était encore tout couvert de feuilles vertes, de feuilles à Imoitié jaunies et de feuilles déjà mortes ; à chaque souffle l'air, quelques-unes de ces feuilles se détachaient et descendaient en tournoyant. La baronne les suivait mélancoliquement des yeux, souriant à chacune de celles* qui allaient se réunir à la terre, et songeant que bientôt le souffle de la mort cueillerait son âme comme le vent cueillait ces pauvres feuilles. Cécile, qui vit les yeux de la baronne fixés sur ce point, suivit ce doux et mélancolique regard et devina quelle pensée agitait l'esprit de sa mère. Alors elle voulut aller fermer la fenêtre ; mais la baronne l'arrêta.
— Laisse-moi voir, dit-elle, avec quelle facilité les feuilles se détachent de cet arbre; j'ai l'espoir qu'il en sera ainsi de mon âme, mon pauvre enfant, et qu'elle se détachera de mon corps sans trop me foire souflfrir.
— Vous vous trouvez donc plus mal, toa mère? demanda Cécile avec anxiété.
— Non, il me semble au contraire que je suis mieux; pour la première fois, depuis bien longtemps, je ne ressens aucune douleur : si l'absence de la douleur était la vie, je crois que je pourrais vivre encore.
— Ohl ma mère, quelles bonnes paroles vous me dites là ! s'écria Cécile se reprenant au moindre rayon d'espuir ; peut-être Dieu est-il touché par mes prières, peut-être Dieu daignerà-t-ii vous rendrô à moi.
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Et Cécile se laissa tomber à genoux, les mains jointes, et priant avec une telle ardeur que sa mère, tout en secouant la tête, ne put retenir ses larmes.
— Pourquoi secouez- vous la tête avec cet air de doute, ma mère? Dieu n'a-t-il pas fait parfois des miracles plus grands que celui que je lui demande ? et Dieu le sait, ma mère, ajouta Cécile en levant ses deux mains au ciel avec une foi admirable, que jamais miracle ne lui a été demandé par un cœur plus fervent que le mien, même lorsque Madeleine l'implora pour son frère, même lorsque Jaîre Timplora pour sa fille.
Et Cécile se mit à prier à voix basse, tandis que la baronne secouait mélancoliquement la tête.
A midi, la marquise vint demander des nouvelles de sa fille. A travers la frivolité ordinaire de son regard, elle vit pourtant le changement profond et fatal qui s'opérait en elle, et pour la première fois seulement elle comprit ce que la pieuse cérémonie de la veille même n'avait pu lui faire comprendre : c'est que la mort était là.
Pendant la journée, la baronne eut quelques-unes de ces faiblesses auxquelles elle était sujette; seulement, cette fois ces évanouissements étaient presque sans douleur ; elle fermait les yeux, pâlissait et voilà tout; aux deux premiers évanouissements auxquels assista la marquise, elle jeta de grands cris, disant que tout était fini et que sa fille était morte ; de sorte que Cécile et la baronne la supplièrent, pour s'épargner ce douloureux spectacle, de demeurer chez elle. Là marquise se fit prier quelques instants et céda.
Quant à Cécile, cette âme dooce et tendre était â Mes en harmonie avec celle de sa mère, qu'elles se fondaient ensemble, pour ainsi dire, comme le parfum de deux fleurs pareilles qu'oa rapprocherait l'une de l'autre et qu'on respirerait Cii même temps.
. Vers le soir, la baronne se sentit plus faible encore ; elle demanda qu'on rouvrit la fenêtre qu'on avait fermée pendant la journée ; cette fenêtre donnait sur le couchant, où le soleil était sur le point de disparaître.
Cécile fît un mouvement pour obéir à sa mère ; mais sa mère lui serrant la main avec une force dont la pauvre mourante semblait incapable :
■^ Ne me quitte pas, dit-elle.
Cécile regarda sa mère ; la fièvre avait cessé, la baronne était pâle^ sa main était froide.
Elle appela la femme de chambre, qui ouvrit la fenêtre.
La baronne fit un effort et se tourna du côté du soleil couchant.
En ce moment, un rossignol chantait dans le jardin.
C'était un de ces chants du soir, mélodieux, cadencés, perçants, comme en font entendre parfois ces rois de rharmonie.
— Écoute, dit la baronne en attirant Cécile à elle.
Cécile appuya son front contre la poitrine de la baronne et écouta ; elle entendit le mouvement lent et irr^ulier de son cœur.
Alors il arriva ce qu'il arrive quelquefois, c'est-à-dire que peu à peu elle cessa d'écouter le chant de l'oiseau pour
CECILE. itn
suivre ce dernier symptôme de vie qai frémissait dans le sein de sa mère.
Il lui sembla que de moments en moments œs pulsations se ralentissaient ; mais elle continua d'écouter toujours. De son cAté, le rossignol avait pris sa volée et était allé à cent pas plus loin continuer sa mélodieuse chanson.
Puis, au bout de quelques minutes, l'oiseau prit un nouveau vol, si bien que les notes les plus aiguës de son chant arrivaient v>^ulement à l'oreille de la mourante.
Puis le chant cessa tout à fait.
En môme temps les pulsations cessèrent.
Cécile tressaillit : une idée lui traversa l'esprit : c'est que ce rossignol, qui venait de se taire, c'était T&me de sa mère qui remontait au ciel.
Elle releva la tête ; la baronne était pâle et sans mouvement, les lèvres légèrement écartées, les yeux entr'ouverts. Cécile se courba vers elle ; alors la baronne murmura le mot adieu d'une manière presque inintelligible. Cécile sentit passer sur sa figure un souffle tiède et caressant ; les yeux de la malade se fermèrent, ses lèvres se rejoignirent, un léger frémissement agita tout son corps, sa main frissonna doucement, cherchant à serrer la main de sa fille ; puis tout fut dit.
Ce souffle, que Cécile avait senti sur son visage, c'était l'âme de la baronne qui remontait à Dieu ; ce léger frémissement, c'était le dernier adieu de la mère à la fille.
La baronne venait d'expirer.
Cécile no jeta pas un cri, ne poussa pas un sanglot ; seu-
i^B CËbtLE.
lemènt deui gtoséès larities rbulètent sur ses joues.
Puis elle descendit au jardin, cueillit un beau lis pleiii de fraîcheur et de parfums, remonta et en mit la loilgue tige aiix mains de sa mère.
Vu ainsi, le corps de là baronne semblait reflBgie en cire de quelque belle sainte du paradis.
Alors Cécile s'agenouilla près du lit en faisant dire à la marquise de venir, tandis qu'elle priait pour l'âme de sa mère, prier, elle, pour Tâme de sa ûlle 1 1 1