‹ Cecile Ou La Petite SceurChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'économie, le zèle d'Augustin et une saison favorable aux biens de la terre avaient rendu suffisantes les minces ressources de Sainte-Radegonde. Cécile grandissait, embellissait sans souci de l'avenir. Cette année-là, l'automne était superbe, les vendanges promettaient, et, quoiqu'Augustin portât deux fois par semaine des fruits à la ville, l'abondance régnait sur la table de ses maîtres.

Cécile se promenait avec ses frères, prenant tour à tour leur bras. La joie des jeunes gens se communiquait au cœur de ceux qui les voyaient passer :

« Quel dommage disaient les closiers, si monsieur Maurice était parti 1 II a eu de la chance ! Ëh

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bieni tant mieux, c'est du bon monde, et nous sommes joliment heureux de les avoir pour maîtres. »

Cécile continuait ses études, Amélie fournissait les livres. La bibliothèque de son père offrait des ressources infinies.

Un jour la petite amie surprit Cécile occupée à dessiner.

AMÉLIE

Tu dessines?

CÉCILE

Je fais le portrait de mes lapins.

AMÉLIE

Voyons; c'est toi qui as fait cela?

CÉCILE

Sans doute.

AMÉLIE

Ma chère, il faut que tu aies un maître, tes dispositions sont remarquables.

CÉCILE

Un maître ! ma bonne Amélie, y songes-tu?

AMÉLIE

La chose est possible : Mlle Thévenin est la bonté même, ta présence dans son atelier ne lui causera que de la joie..., Pourquoi dis -tu non? Rougiraistu d'accepter ses conseils ?

CÉCILE

Non, assurément: mais vois-tu, Amélie, si je m'amuse à dissiper, je ^e pourrai pliis ^onsaprer

Je fais le portrait de mes lapins. .. (Page .S4.)

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du temps à des études suivies; aller à la ville! il faut que je m'occupe du ménage; Modeste devient vieille....

AMÉLIE

Ma pauvre amie que je te plains!

CÉCILE

Tu as tort, je suis très-heureuse. Je pense que j'ai des dispositions pour le dessin, comme en avait ma mère. Le dessin s'apprend à tout âge, dit-on. Eh bien ! un jour viendra peut-être, où nous serons plus à notre aise, alors Maurice et Charles me donneront un maître de dessin. Puisque tu as surpris mon secret, je vais te montrer mes cartons^ car il y a plus de trois ans que je dessine.

Grande fut l'admiration d'Amélie, lorsqu'elle vit sortir d'un vieux portefeuille des esquisses d'animaux, la maisonnette, le portrait d'Augustin, celui de Modeste. Elle n'en revenait pas, et à la tendresse qu'elle avait pour son amie s'ajouta une sorte d'admiration respectueuse pour celle qui avait acquis un talent sans maître et sans être forcée d'étudier.

Cécile n'avait que de très-heureuses et très-bonnes dispositions. Maurice et Charles en étaient liers ; si leur chère petite sœur n'était pas musicienne, du moins elle aurait un talent d'agrément. Cette gentille sœur qui acceptait maintenant un

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rôle si modeste avec tant de simplicité, pourrait un jour suivre son attrait pour un art charmant que les frères n'hésitaient pas à placer au-dessus de la musique.

Le soir, réunis autour du foyer, s'il arrivait qu'on parlât encore des terreurs qu'avaient causées la conscription, c'était pour rendre grâces à Dieu d'y avoir échappé.

Cécile était aimée de tout le monde. Déjà on s'adressait à elle pour obtenir secours et protection. Bien souvent le marteau retentissait; Augustin se plaignait d'être dérangé sans cesse de son ouvrage ; mais, quand il voyait que le visiteur était une petifo fille qui venait consulter Mlle Cécile pour sa mère malade, le bon nègre s'adoucissait: la petite fille était introduite, et Augustin restait là, bouche béante, pour entendre parler sa jeune maîtresse. Quelquefois aussi il ajoutait son mot, se croyant, comme tous les nègres, habile à guérir tous les maux.

Bientôt Cécile, accompagnée de Modeste, alla voir les malades du village. Sa présence était déjà un soulagement: le sonde sa voix, la fraîcheur de son visage réjouissaient les plus afQigés. Dans ses promenades, elle avait remarqué un vieux cordier dont l'ardeur au travail était telle que c'était à peine s'il levait les yeux à l'approche des passants. Un garçon de dix ans tournait la

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roue, et une petite fille toujours assise sur un escabeau de bois, restait dans rimmobilité la plus complète. Un jour Cécile s'approche du groupe silencieux.

CÉCILE

Bonjour, mon brave homme. Vous travaillez toujours?

LE CORDIER

C'est qu'il faut manger tous les jours, ma belle demoiselle.

CÉCILE

Ce sont vos enfants?

LE CORDIER

Oui.

CÉCILE

Où demeurez-vous?

LE CORDIER

Dans le rocher de Marmoutier.

CÉCILE

Vous n'avez pas peur?

LE CORDIER

On s'abrite comme on peut en ce monde.... Antoine, attention, tu ralentis.

CÉCILE

C'est votre fils?

LE CORDIER

Oui, mademoiselle.... il devrait aller à l'école, mais je n'ai personne pour tourner.

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CÉCILE

Et cette petite?

LE CORDIER, s' arrêtant.

Oh 1 celle-là, je l'aime plus que ma vie.... ma pauvre Madeleine !....

CÉCILE

Est- elle bien sage?

LE CORDIER

Trop sage ; elle est sourde-muette.

CÉCILE

Pauvre petite 1

LE CORDIER

Et si douce et si bonne ! Eh bien! Il faut que je l'amène ici par tous les temps, à moins qu'elle ne soit malade ; elle n'aime que moi elle a peur de tout le monde,

CÉCILE

Elle n'aura pas peur de moi, vous allez voir.

Cécile s'assit à côté de l'enfant qui la regarda avec surprise, mais sans témoigner de frayeur. Elle se laissa caresser, toucha les gants de Cécile, prit son parasol, toujours en la regardant, puis elle finit par sourire.

« Voyez, s'écria Cécile, elle m'aime. »

LE CORDIER

Ahl dame, les anges, ça se reconnaît même sur la terre.

Cécile promit au cordier de revenir le voir ;

Vovez, s'écria Cécile, elle m'aime. » (Page 90.)

cette rencontre émut profondément la jeune fille et souleva mille projets dans son imagination : que pourrait-elle faire pour ces pauvres gens pour cette enfant infirme qui n'avait plus de mère?

Elle ne voyait qu'obstacles de tous côtés, et, après beaucoup de réflexions, elle dit à Modeste : « Commençons par acheter des cordes ; les nôtres sont mauvaises, tu l'as dit l'autre jour. »

Cécile allait souvent du côté du cordier; elle portait quelques friandises à sa protégée. Celle-ci battait des mains lorsqu'elle la voyait arriver et forçait son père à suspendre son travail pour regarder celle qu'elle aimait.

Un jour Cécile fut très-surprise de ne pas trouver le bonhomme à sa place. Antoine et la petite étaient absents aussi, qu'était-il arrivé?

Aussitôt des cris viennent frapper son oreille ; elle hâte le pas, et Modeste elle-même essaye de retrouver ses jambes de vingt ans.

Une demi-douzaine de petits garçons faisaient la garde devant la porte d'un toit immonde. C'était de là que partaient les cris. A la vue de Cécile et de sa bonne, les gamins veulent fuir, mais Modeste qui a tout deviné, leur barre le passage, en attrape deux et éprouve la solidité de son parapluie rouge sur le dos des méchants garçons, qui, à leur tour, poussent des cris.

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MODESTE

« Criez, criez, vauriens! Je vous apprendrai moi à opprimer l'innocence. N'avez-vous pas honte! Une pauvre petite créature sans défense! Vous êtes des lâclies et des voleurs de pommes. »

Modeste tenait toujours les drôles au collet, et elle ne les lâcha que sur la prière de Cécile, qui jugea plus opportun de délivrer la petite muette. Car c'était bien elle que ces méchants avaient amenée jusque-là. Ils avaient jeté la pauvre enfant dans la fange, et s'amusaient de ses cris.

Dès que Madeleine aperçut ses deux amies, elle leur tendit ses petits bras. Modeste la prit, lui dit les paroles les plus tendres, et comme Cécile l'avertissait que c'était peine perdue : « Non, non, » répondit la vieille femme, « elle sent et elle voit que je l'aime. »

Elles ne tardèrent pas à rencontrer Antoine. L'enfant était tout en pleurs : son père, étant allé porter des cordes à Saint-Symphorien, lui avait confié la garde de Madeleine. Il s'était éloigné pendant environ un quart d'heure, et de méchants garçons avaient profité de son absence pour commettre un acte de cruauté.

CÉCILE

Antoine, tu dois aimer ta petite sœur plus que si elle était comme les autres enfants. Sois son gardien, son protecteur ; Dieu te bénira. Nous garde-

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rons le secret de ta désobéissance ; s'il en était autrement, ton père n'aurait plus confiance en toi et ce serait un grand malheur pour vous deux.

Antoine alla jusqu'à Sainte-Radegonde avec ces dames, qui voulaient nettoyer et arranger Madeleine. Cécile trouva dans ses réserves des bas et des vêtements pour l'enfant. A son retour, le cordier verrait sa Madeleine vêtue de neuf, il ne serait pas surpris; déjà il connaissait la bonté de Cécile et de sa vieille servante.

En quittant la maison de Sainte-Radegonde, Antoine prit sa sœur dans ses bras, comme s'il eut craint qu'on ne la lui ravît. Il la caressait et obéissait à tous les désirs de l'enfant.

Madeleine essaya bien de faire comprendre à son père ce qui lui était arrivé, mais le bonhomme était si éloigné de soupçonner la vérité, qu'il prit pour un jeu les gestes de l'enfant.

Cécile dit à Modeste : « Il faut que nous ayons soin de cette pauvre petite; et, lorsqu'elle sera un peu plus grande, je trouverai bien moyen de la faire instruire. »

Modeste approuva ce généreux projet. A partir de ce jour, le cordier et ses enfants devinrent l'objet de la plus tendre soUicitude des habitants de Sainte-Radegonde : « C'est tout de même vrai, disait Modeste, le mal se change souvent en bien. Ces garnements sont cause que Madeleine a des

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protecteurs pour la vie. Ah! que je les tapais de bon cœur ! Et je recommencerais bien à 1 heure qu'il est. »

Ayant remarqué que les gens de la campagne objectaient mille prétextes pour envoyer leurs enfants régulièrement à l'école, Cécile entreprit de se faire la maîtresse d'école des enfants de ses closiers. Tout n'était pas plaisir avec les mutins, et je ne sais si elle eût pu accomplir sa nouvelle tâche sans l'assistance de Modeste, dont l'attitude rappelait un peu celle du garde champêtre.

L'autorité de Modeste devint d'autant plus nécessaire que le nombre des écoliers s'accrut.

L'hiver, la classe se faisait dans la salle à manger ; des châtaignes cuisaient sous la cendre , et devenaient des bons points pour les plus sages.

Dans la belle saison, on allait s'établir sur la pelouse ; tout était distraction alors : la mouche aux ailes bleues, le papillon, le brin d'herbe, les nuages dorés; et Cécile devait redoubler de sévérité.

Rien ne développe l'esprit et le cœur comme d'instruire les enfants : Cécile comprenait bien des choses dont elle ne s'était jamais rendu compte. Combien la patience est nécessaire à ceux qui enseignent et de quel prix est l'obéissance !

La douce monotonie du foyer fut troublée.

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