CHAPITRE V
Cécile travaillait dans le jardin, à côté de Modeste, lorsqu'un coup de marteau révéla la présence d'un étranger. Bientôt Augustin apparut conduisant un grand monsieur à moustaches et une jeune fille. A peine avaient-ils fait quelques pas que Cécile courut à leur rencontre.
C'était Amélie.
M. DERMICOURT.
Mademoiselle, je vous amène ma fille qui vous aime beaucoup. Je vous la laisse jusqu'à ce soir, si cela ne vous dérange pas ; j'ai une affaire à Rochecorbon, je reprendrai Amélie en passant
CÉCILE
Monsieur, vous me faites un bien grand plaisir : je vous remercie de tout mon cœur.
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Amélie fut présentée à Modeste qui, en sa qualité de vieille bonne, appliqua deux baisers sur les joues de Mlle Dermicourt.
Cécile allait plier son ouvrage, lorsque sa petite amie l'arrêta.
AMÉLIE
Est-ce que c'est vous qui faites ce corsage?
CÉCILE
Mais, certainement!,
AMÉLIE
Que vous êtes adroite 1 Oh ! des points arrière.... des perles I Je voudrais bien savoir coudre : mais c'est si ennuyeux, n'est-ce pas?
CÉCILE
Ennuyeux 1 Pas le moins du monde. Voyez comme on est bien là : je cause avec Modeste tout en travaillant; je regarde le ciel, les fleurs.... je pense....
AMÉLIE
Vous penserez une autre fois, ma chère : allons courir.
Les voilà parties dans le clos intérieur ; Modeste les suit avec attendrissement.
« Cher ange, tu vas donc connaître les joies de ton âge. Qu'elle a l'air bon, cette petite Amélie! Et son père! une figure de brave homme. C'est sans doute un général ! »
ou LA PETITE SŒUR. 71
CÉCILE
Que vous êtes gentille d'être venue ! Je disais à Modeste qu'il fallait tâcher de faire votre connaissance.
AMÉLIE
Je vous ai aimée tout de suite : nous sommes du même âge : vous n'avez pas de mère, ni moi non plus....
CÉCILE
Vous avez votre papa....
AMÉLIE
Votre pèrv. est mort!
CÉCILE
Nous ne le savons pas : il y a huit ans que nous n'avons entendu parler de lui.
Et, comme Cécile pleurait, Amélie ajouta : « Ce n'est pas sur qu'il soit mort, ma petite Cécile. J'ai lu beaucoup d'histoires dans lesquelles reparaissent des personnages qu'on croyait perdus ; et puis il y a encore les naufrages : on est jeté dans une île, on y reste longtemps, et un beau jour un navire passe et vous ramène en France.
CÉCILE
Dieu veuille que notre histoire finisse commo ça! Vous avez été bien bonne pour moi l'autre jour chez iVlme Delorme.
AMÉLIE
C'est tout simple : je vous ai vue dans l'em-
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barras, alors j'ai changé Ja conversation. Quand je suis rentrée à la maison, j'ai dit à papa que je serais bien contente de vous avoir pour amie. Alors il m'a répondu : « Tu as raison, ma fille, « nous irons voir Mlle Lhallier. » C'est que mon père est triste souvent; moi, je suis toujours là, et j'ai vu dans ses yeux quil était enchanté de me donner une amie. »
Cécile et Amélie s'embrassèrent pour ratifier le contrat.
Amélie ne manqua pas de dire qu son père avait une campagne à Rochecorbon. Un jour, il viendrait chercher Cécile et ses frères pour aller y passer la journée.
Ces premiers instants d'intimité parurent bien courts aux deux jeunes filles, et l'arrivée de M. Dermicourt les surprit. Cependant la séparation fut adoucie par la promesse de se revoir.
Maurice et Charles apprirent avec un véritable plaisir que Cécile avait reçu la visite de M. Dermicourt et de sa fille. Bien souvent les deux frères avaient regretté de voir leur sœur privée de la société des enfants de son âge, car la raison précoce de Cécile n'altérait point en elle la simplicité : elle avait besoin de jouer, de babiller et d'entendre d'autres histoires que celles d'Augustin et de Modeste.
Cependant cette aimable connaissance n'apporla
ou LA PETITE SŒUR. 73
pas à Cécile toutes les distractions qu'elle s'était promis d'y trouver. M. Dermicourt demeurait à Tours et, s'il lui était facile de venir avec sa fille jusqu'à Sainte-Radegonde, il n'en était pas ainsi pour Cécile dont les devoirs se multipliaient.
Son zèle, joint à une adresse remarquable, lui fournissait déjà l'occasion de se rendre très- utile dans la maison.
La matinée était réservée à l'étude, et l'aprèsmidi Cécile travaillait à l'aiguille. Le panier à ouvrage de sa mère accusait l'importance de la jeune ménagère. Modeste n'était plus obligée de diriger d'aussi près son élève : les cravates, les mouchoirs, le linge à raccommoder, tout passait par les mains de la petite sœur.
Gardons-nous de la plaindre : c'était un moment d'indicible bonheur pour elle, lorsque ayant achevé la tâche de la semaine, elle remettait tout en ordre dans l'armoire de ses frères; elle avait inauguré ses quatorze ans par l'entreprise d'un gilet pour Charles.
Modeste poursuivait son œuvre en s'applaudissant du bon résultat de son gouvernement.
Sainte-Radegonde était un humble séjour où personne ne manquait de rien. Jusqu'ici les récoltes étaient assez bonnes : le champ, le jardin et le pré s'étaient transformés sous la main encore nerveuse d'Augustin; l'abondance régnait dans
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la maison : Maurice était arrivé aux appointements de 1500 francs; Giiarles en touchait huit avec l'espérance d'arriver à mille.
Tout était calme en apparence, mais chacun portait en son cœur une triste pensée : le mot de conscription avait été prononcé, et Modeste dut expliquer à Cécile comment tout État est obligé de se constituer une armée. Sans doute Cécile avait vu défiler des régiments, elle n'ignorait pas qu'il y avait une garnison à Tours, que les soldats allaient à la guerre ; mais ces choses avaient passé sous ses yeux comme un tableau. Jamais elle n'avait songé qu'un jour Maurice et Charles devraient mettre la main dans l'urne fatale; et sa douleur fut accrue, lorsqu'elle apprit qu'on pouvait se faire remplacer moyennant une certaine somme.
Si la mort de M. Lhallier eût été constatée, le titre d'orphelin aurait pu exempter Maurice. Cécile pleurait, se désolait, espérait encore; puis elle tombait dans des accès de douleur contre lesquels échouait tout raisonnement.
Le grand jour est venu : Maurice embrasse sa sœur, Modeste et Augustin, et il se rend à Tours d'un pas ferme et résolu.
Une heure plus tard, Modeste et Cécile partaient aussi. 11 leur eût été impossible de rester dans cette campagne silencieuse et déserte pendant que de si grands intérêts s'agitaient à la ville. Gé-
ou LA PETITE SŒUR. 75
cile donnait le bras à sa respectable bonne, mesurant son pas sur celui de la vieille servante qui lui avait appris à marcher.
En entrant en ville, elles virent passer une bande de jeunes gens qui se rendaient à la préfecture en chantant, mais leur chant n'était que bruyant. Cécile serrait le bras de Modeste.
CÉCILE
Ma bonne, allons prier à la cathédrale pour que Dieu ait pitié de nous!
A peine furent-elles entrées dans l'église, que Cécile voulut en sortir. Modeste la conduisit chez son amie; celle ci était absente. Il fallut se contenter d'aller et venir dans les rues, de regarder les magasins. Quelquefois Cécile avait eu de petites fantaisies devant certaines boutiques, en ce moment elle ne désirait rien ; tout lui était également indifférent. Elle n'aurait pas dépensé un sou pour sa propre satisfaction. Oh ! qu'elle voudrait être riche ! Elle ne se contenterait pas alors d'acheter un homme pour son frère, comme disait Modeste, elle voudrait aussi remplacer d'autres frères bien chers à leurs sœurs.
CÉCILE
C'est affreux, ma bonne, de prendre ainsi les fils et les frères, ils n'ont pas envie de se battre. La guerre I mais c'est horrible ! pourquoi se tuer,
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se casser les bras et les jambes? Ohl mon Dieu ! Et puis, il y en a qui ne reviennent pas!
Cécile pleurait, sanglotait. Modeste, qui avait les sentiments de sa chère enfant, ne répondait rien, lorsqu'un jeune sous-lieutenant de cavalerie traversa la rue au trot.
MODESTE
Vois donc, Cécile, comme ce jeune homme a bon air, comme il se tient bien achevai. Il n'ajamais fait la guerre, et peut-être ne la fera-t-il jamais. Vois-tu, mon enfant, puisque les hommes se cherchent toujours querelle, il faut absolument être prêt à se défendre ; mais il se peut très-bien que Maurice passe tranquillement son temps en ville, peut-être ici. Et puis enfin, on ne connaît pas encore le sort.
Ces raisonnements calmèrent un peu Cécile; elle se rendit à l'avis de Modeste, et bientôt elles reprirent le chemin de Sainte-Radegonde. Au moment où elles entraient dans le chemin creux, Augustin parut, courant de toutes ses forces et donnant des signes non équivoques d'une joie poussée jusqu'à l'exaltation. Hors d'haleine et bondissant, il parvint à dire: « Maître pas partir. » A ces mots Cécile courut en toute hâte vers la maison.
MAURICE
Pauvre petite sœur; ne pleure plus, je ne partirai pas.
Cécile serrait le biMS de Modeste. (Page Ta.)
ou LA PETITE SŒUR, t9
CÉCILE
Bien sûr?
MAURICE
Bien sûr.
Et il l'embrassait.
CÉCILE
Mais pourquoi alors as-tu l'air triste, mon frère?
Maurice rougit, puis il pâlit. Il avait des larmes aux yeux et gardait le silence.
Mon frère, tu me trompes 1
En ce moment, Modeste survint. La pauvre femme se jeta surune chaise en disant : «Viens m'embrasser Maurice.
CÉCILE
11 y a un secret, ma bonne, qu'il ne veut pas nous dire ; vois comme il a l'air triste.
MAURICE
Je vais vous dire tout : J'ai tiré un mauvais numéro; M. Delormemefait remplacer, mais, hélas I à des conditions bien pénibles.
CÉCILE
Les conditions nous sont égales; n'est-ce pas, Modeste? Pourvu que tu ne partes pas, nous ne nous inquiétons de rien. Pourtant dis-nous la vérité.
MAURICE
Ëb bien mes appointements seront réduits
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de moitié, jusqu'à ce que M. Delorme se soit
remboursé de la ?omme qu'il va payer pour
moi.
CÉCILE
Et tu es triste ? Je ne te comprends pas, mon frère !
MODESTE
Je le comprends, moi ; M. Delorme est un avare qui aurait dû tout payer.
MAURICE
Silence, Modeste ! M. Delorme est notre bienfaiteur, et il le prouve dans cette circonstance plus que dans toute autre.
CÉCILE
Tu as raison,' mon frère, mais il ne faut pas gronder Modeste. Elle dit cela, parce qu'elle a peur que nous n'ayons pas assez d'argent. Pauvre bonne, sois tranquille, Tu sais bien qu'il faut espérer, tu le dis sans cesse.
Une scène attendrissante succéda à ce léger orage : Augustin, admis au conseil des finances, déclara qu'on s'en tirerait tout de même. Jamais les fruits n'avaient été aussi beaux ; il irait flâner dans le quartier des Anglais, et ne se gênerait pas pour vendre très-cher aux jeunes et friandes Miss. Et puis Augustin avait remarqué que les choses ne vont jamais aussi mal ni aussi bien qu*on le suppose.
ou LA PETITE SŒUR. 81
Il se peut que le lecteur partage l'irritation de Alodeste contre M. Delorme. Nous souhaitons qu'il change de sentiment.
M. Delorme n'était point un avare, tant s'en faut! Gomme tous les homme arrivés à la fortune par un labeur assidu, il voulait que le jeune, homme y arrivât par le même chemin. Maurice et sa sœur lui étaient chers, et jamais l'excellent homme n'aurait consenti à jeter l'alarme dans cette petite colonie ; mais il voulait que son protégé se rachetât lui-même ; il voulait que ce grand événement de la conscription restât dans son esprit et lui fît apprécier davantage encore le prix d'un travail honnête et persévérant. Nous avouons au lecteur que nous sommes partisan des idées de M. Delorme.
Maurice reprit bien vite sa sérénité en voyant que la paix était rétablie dans la maison. Quand il apportait soixante francs au lieu de cent vingt, Cécile, loin de se plaindre, éprouvait toujours un sentiment de reconnaissance pour le notaire.
« Ah ! disait la bonne petite, il pourrait bien garder tout, je serais encore contente. »
Et elle sautait au cou de son frère.