‹ Cecile Ou La Petite SceurChapitre 12 sur 34 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

A en croire Modeste, ce bal était la récompense bien méritée du zèle avec lequel Cécile avait travaillé depuis plusieurs années à des ouvrages vertueux. Modeste entendait par cette expression, qui appartenait à la langue qu'elle s'était faite, tous les ouvrages utiles à la maison, et certes, bon nombre de ceux-là avaient passé par les mains de la gentille enfant.

Voyez-vous Cécile, par une matinée de décembre, qui n'était pas trop sombre, installée près de la fenêtre avec tout son petit bagage? Elle a pris le dé d'or de sa mère. A peine si son aiguille effleure l'ouvrage délicat qu'elle tient dans sa main. Que de pensées agréables occupent son esprit en ce moment! Elle se voit pa-

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rée : comme sa robe va bien ! Grâce à Modeste,

elle sait faire de belles tresses et des bandeaux

irréprochables.

Ce fut un moment solennel que celui où la vieille bonne essaya la robe ; Cécile s'en rapportait à celle qui remplaçait sa mère ; elle se laissait tourner et retourner, acceptant toutes les observations de sa fidèle servante. Trois jours à l'avance la robe était prête ; de temps en temps, la jeune fille ouvrait l'armoire pour jeter un coup d'œil sur cette robe si fraîche, si légère ; la ceinture et les souliers de satin étaient aussi l'objet de son admiration.

Cependant une préoccupation troublait sa joie : le ciel couvert faisait craindre qu'il ne tombât de la neige. Comment ferait-on pour descendre jusqu'à Saint-Symphorien ? Quant à une voiture, il ne fallait pas y songer, tant la difficulté était grande! et la jeune personne la plus humble ne pouvait vraiment pas arriver en soirée montée sur un âne.

Augustin en tendait sa jeune maîtresse manifester ses craintes, et n'y répondait que par des grimaces et des gestes plus excentriques que de coutume. Il affectait une indifférence marquée pour l'événement qui se préparait. Plus d'une fois, Modeste avait dû l'appeler, le chercher pour lui demander un service. Un jour, elle le trouva ren-

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fermé dans le pressoir et elle eut de la peine à l'en faire sortir. Le nègre avait un secret qu'il brûlait peut-être de confier à Modeste ; mais celle-ci, contre son habitude, ne le questionna pas.

Giiaque matin, en s'éveillant, Cécile courait à la fenêtre s'assurer du temps.

Le grand jour est arrivé I Notre chère enfant est plus matinale que de coutume ; elle n'attend pas Modeste pour ouvrir les persiennes; sa petite main les écarte rapidement ; un cri de douleur lui échappe : la neige a tombé pendant la nuit. Ces arbres blancs, ornés de givre, avaient paru jusqu'ici une décoration ravissante à Cécile. Lorsqu'elle était petite, Augustin la promenait en traîneau ; elle faisait des boules de neige, des glaces aux confitures. En ce moment, tous ces souvenirs sont effacés ; cette neige si pure qui scintille sous les premiers rayons du soleil produit l'effet d'un manteau de deuil sur l'imagination de la jeune fille.

Modeste, Maurice et Charles partageaient son chagrin. Comment faire? Les pieds de Cécile pouvaient bien, sans doute, être garantis par des chaussures; mais cette robe légère, comment la préserver, pendant une course difficile et assez longue?

Tandis qu'on discutait, Augustin tournait ses pouces et se grattait l'oreille.

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MAURICE

Voyons, Augustin, donne tes idées.

AUGUSTIN

Petit maître^ moi pas bon Dieu; pas empêcher neige de tomber.

CHARLES

Si tu n as que cela à dire, ce n'est pas la peine de parler.

AUGUSTIN

3Ioi taire.

MODESTE

C'est pourtant drôle, Augustin, que tu n'aies pas de l'invention pour tirer notre jeune maîtresse d'embarras. Allons, Cécile, ne pleure pas, il te portera plutôt sur ses épaules.

AUGUSTIN

Petit mnmzelle, pas pleurer, pas yeux rouges pour bal, moi

Il se sauva sans achever sa phrase. Les frères et la sœur déjeunaient tristement, chacun donnait son avis. Modeste trancha la question : il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures : Mme Delorme avait de l'amitié pour Cécile ; elle devait, elle aussi, s'inquiéter des mauvais chemins. Eh bien ! rien n'était plus simple que de mettre la toilette dans un grand panier qu'Augustin porterait sur sa tête, et Modeste irait habiller son enfant chérie chez Mme Delorme.

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CÉCILE

Non, tu n'iras pas courir les chemins à huit heures du soir, tes pauvres jambes s'en ressentiraient. Que veux-tu? Je serai un peu chiffonnée; on sait bien que nous n'avons pas de voiture.

Chacun gardait le silence, lorsque des pas d'hommes faisant craquer la neige attirèrent l'attention ; Charles courut à la porte et jeta un joyeux cri de surprise.

CHARLES

Non, il n'y a pas un être pareil au monde 1 Maurice, Cécile et Modeste se précipitèrent vers la porte et virent arriver Augustin et le closier avec une grande chaise à porteur en bois blanc. Le soleil d'avril n'a pas de plus heureux effets sur la campagne attristée que n'en eut cette machine grossière sur l'humeur des jeunes gens. La porte s'ouvrit, et ce fut une explosion de cris d'admiration et de remercîments.

MODESTE

Quand je vous disais qu'il nous préparait une surprise I

CÉCILE

Mon bon Augustin, tu me combles de joie : sans toi, mon plaisir était perdu.

AUGUSTIN

Petit maîtresse pas chiffonnée^ pas mouillée, et danser comme plume !

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Le nuage avait disparu. Cette chaise n'avait pas des dimensions ordinaires. La robe de Cécile devait être au large ; le vieux nègre entendait que sa petite maîtresse arrivât comme dans un carrosse à deux chevaux.

Maintenant que le secret était dévoilé, Augustin voulut embellir son œuvre, il obtint de Modeste un vieux rideau en perse à ramages, et, sans perdre de temps, il se mit à tapisser l'intérieur de la voiture.

Les chemins étaient glissants ; Cécile s'inquiétait un peu du trajet, non pour elle, mais pour ses frères et pour les porteurs.

AUGUSTIN

Petit mamzelle tranquille^ moi arranger chemins,

« Pour le coup, pensait Cécile, c'est pousser un peu trop loin la présomption. »

Elle se trompait. Une heure avant le départ, Augustin, muni de sa lanterne, jetait des cendres de chaque côté du chemin, afin que Maurice et Charles pussent faire bonne escorte à leur gentille sœur.

Il n'y avait point d'armoire à glace à Sainte-Radegonde ; un petit miroir de vingt-cinq sous à bordure rouge et bleue servait à Cécile pour faire ses bandeaux les jours de cérémonie. Elle ne put donc juger de l'effet de sa toilette que par l'épanouissement de la physionomie de Modeste. Charles et

Charles jeta un joyeux cri de surprise. (Page 107.)

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Maurice la faisaient tourner et retourner, craignant que des yeux scrutateurs ne découvrissent une imperfection. Encore quelques instants, et notre jeune amie va monter dans sa voiture.

On frappe à la porte: c'est Augustin qui apporte un bouquet. Ce bouquet est composé des fleurs les plus rares de la saison. Où les a-t-il trouvées? Dans sa serre, car Augustin a toutes les idées d'un riche planteur, et Sainte-Radegonde doit avoir des fleurs en hiver comme en été.

Cécile a disparu : ses frères l'appellent, la cherchent et la trouvent agenouillée devant le portrait de sa mère. Elle rougit, ses yeux sont brillants de larmes. Maurice et Charles déposent un baiser sur son front et l'emmènent en silence.

Moc^Qste l'enveloppe d'une moelleuse pelisse de satm, reste des splendeurs du passé, lui recommande de ne pas boire ayant chaud, et l'aide à s'asseoir sans chiff'onner sa robe.

Les voilà partis !

Heureuse et confiante, la petite sœur ne s'inquiète pas des cachots ; Maurice et Charles l'escortent de chaque côté de la voiture. La lune protège le voyage. Non, jamais Princesse, Ambassadrice ou Reine n'éprouva un pareil contentement dans son carrosse doré et traîné par quatre chevaux.

L'équipage attira l'attention de tous ceux qui virent arriver Cécile : « Tiens, disaient les dômes-

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Lifiues, ça n'est pas bête tout de môme. Ah! dame, ces nègres, ça vous a des inventions de l'autre monde! »

Cécile sortit fraîche et radieuse de sa boîie: tous les regards se portèrent vers elle au moment où elle parut ayant à ses côtés Maurice et Charles.

Mme Delorme s'attendait à voir sa petite protégée bien différente de ce qu'elle était en ce moment. Elle s'était même demandé, dans sa sollicitude, si cette invitation n'était pas une maladresse de sa part ; n'importe, elle était sûre de faire oublier à Cécile les souffrances de l'amour propre froissé en lui témoignant l'affection la plus tendre Cependant elle ne fut pas la seule à remarquer le bon air de Mlle Lhallier, la grâce de son maintien et la fraîcheur de sa toilette.

Quand une jeune personne paraît la première fois dans le monde, tous les regards s'attachent à elle. Pour la sœur de Maurice, il y avait plus qu'un intérêt ordinaire : dès qu'on sut qui elle était, l'intérêt redoubla. Chacun voulait lui parler, la faire causer; elle était l'objet d'une bienveillance générale. Une seule personne ne put se défendre d'éprouver une sorte de déception en voyant l'orpheline de Sainte-Radegonde obtenir tous les suffrages : Mme Delorme avait une fille du même âge que Cécile : Blanche était complètement effacée par la présence de sa campagne.

Maurice et Charles l'escortaient de chaque côté de la voilure.

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N'en voulons pas à Mme Delorme, c'est à peine si elle se rend compte du sentiment qu'elle éprouve. Jamais elle ne consentirait à soustraire à la sœur de Maurice un des avantages qu'elle constate. Oh ! non, jamais, elle est mère, et voilà tout.

Amélie, l'amie de Cécile, éprouvait un tout autre sentiment; elle était fière, elle affectait de montrer à tout le monde son intimité avec Cécile. Elle trouva le moyen de dire à son amie : « Si tu savais comme je suis contente de te voir si gentille!... »

Un ami de Maurice vint inviter Cécile pour la contredanse, Cécile accepte. Il est convenu qu'Amélie fera partie du même quadrille et qu'elle veillera sur son amie, la dirigera.

Les deux frères ne la virent pas s'engager dans cette nouvelle épreuve sans une certaine crainte. Cécile avait été bien accueillie, mais Maurice et Charles avaient de l'ambition pour leur sœur ; ils attachaient une grande importance à ce premier succès.

Cécile ne se doutait guère de tout cela. Fidèle aux conseils d'Amélie , elle se tira de son rôle avec une grâce qui n'échappa à personne.

Tout passe, et l'heure du départ arriva. Avec (|uel soin Charles enveloppa sa sœur, cacha sa tête sous un capuchon et enferma ses pieds dans de gros chaussons! Toutes les recommandations de Modeste furent exactement suivies.

Le moment où Cécile monta dans sa chaise fui un moment solennel. Un cercle se forma autour de l'équipage. Augustin se redressait et attendait impassiblement le signal du départ.

Les chemins étaient glissants, le retour s'effectua avec peine. Modeste, qui avait été si ravie de l'invention d'Augustin, l'accusait en ce moment d'avoir exposé sa chère enfant à quelque accident fâcheux. L'excellente fille dormait et tricotait alternativement au coin du feu. Minuit avait sonné depuis longtemps, et les enfants n'arrivaient pas comme ils l'avaient promis. « Seigneur ! disait Modeste, mon père avait raison, les parties de plaisir ne méritent pas leur nom avant d'être finies. »

11 est une heure, Modeste n'y tient plus; elle prend sa mante et se dirige vers la porte, lorsque le bruit de la grosse clef vient mettre fin à ses angoisses.

Un bon feu attendait les voyageurs ; Modeste voulait le récit de cette soirée, et, contre son ordinaire, elle ne pressa pas Cécile de se retirer. Elle était radieuse, faisait des signes d'admiration aux deux frères, et volontiers elle aurait proposé la répétition d'une contredanse pour admirer sa chère enfant une fois de plus.

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