‹ Cecile Ou La Petite SceurChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE Vlil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlil

Quelque raisonnable que soit une jeune personne de quinze ans, elle ne peut échapper aux premières impressions du monde. Cécile avait vu des jeunes filles plus ou moins riches, mais elles étaient sous le regçard de leur mère et de leur père. A la fin de chaque contredanse, elles venaient chercher une protection ; de petits mots s'échangeaient entre elles, un baiser était mis sur leur front. Notre jeune amie avait observé tout cela, elle avait souri tristement au bonheur de ses compagnes. Sans doute ses frères étaient des anges gardiens, mais son cœur aspirait à plus d'amour encore.

Elle ne dormit pas, et sans les questions incessantes de Modeste, la journée eût été triste; mais

118 CÉCILE

il fallut pousser la complaisance jusqu'à exécuter un avant-deux et simuler une 'poule pour satisfaire la naïve curiosité de l'excellente femme.

Peu à peu le calme se fit dans cette jeune imagination : la semaine n'était pas achevée que déjà Cécile avait repris gaiement ses occupations ordinaires. D'ailleurs, les forces de la vieille servante diminuaient, etiln'était pas rare que Cécile suppléât Modeste dans certaines occupations de ménage qui, jusque-là, lui avaient été interdites.

Amélie avait recueilli précieusement les louanges données à son amie. «Maintenant, lui dit-elle, il ne tiendra qu'à toi de t'amuser ; on t'a trouvée très-bien, et je suis sûre qu'on t'invitera à Tours.

CÉCILE

Amélie écoute-moi: je n'accepterai pas les invitations qu'on voudra bien me faire. Chez Mme Delorme, c'est différent : elle est notre bienfaitrice. C'est bon pour une fois, mais je ne suis pas destinée à aller dans le monde; ma place est ici.

AMÉLIE

Ne te fâche pas, ma petite Cécile ; écoute : j'ai une pension pour ma toilette. La couturière en absorbe une bonne partie, mais je veux apprendre à faire mes robes, alors j'aurai trop d'argent et.... nous aurons des robes, des ceintures pareilles ; nous serons comme deux sœurs. Veux-tu? Oh ! je serai si heureuse!

Oa LA PETITE SŒUR. 119

CECILE

Ce que tu viens de dire vaut mieux que toutes les robes et toutes les soirées. Jamais je ne l'oublierai ; mais vois-tu, Amélie, aller dans le monde sans sa mère ou sans son père, c'est trop triste. Au milieu des joies du bal, je me suis sentie orpheline. C'est singulier, n'est-ce pas ? avoir des idées noires en dansant l

AMÉLIE

Allons, je ne veux pas voir de larmes dans tes yeux. Ton père reviendra bientôt, et tu n'auras plus de tristes pensées, montre-moi tes dessins.

Cécile allait se. rendre au désir de son amie, lorsqu'une vieille femme vint lui demander des conseils pour son mari qui avait la fièvre. La figure de la jeune fille prit une expression de gravité inconnue d'Amélie ; elle fit ses recommandations et alla dans sa pharmacie chercher des médicaments en expliquant bien à la bonne femme l'usage qu'elle devait en faire.

Cécile grandissait chaque jour dans l'esprit d'Amélie. Parfois la conversation des deux amies prenait un tour sérieux, mais on les voyait encore courir dans le clos, s'amuser de tout et se dire adieu sans souci du lendemain.

Le nuage qui avait troublé la paix de Sainte- Radegonde était passé. La vie s'écoulait paisible-

iîÙ 0ÈG1LË

ment. La petite sœur rendait mille services à ses frères ; ses talents contribuaient aussi à l'embellissement de la maison. Par ses soins, des rideaux neufs ornaient les fenêtres, les bras de certains vieux fauteuils étaient recouverts. Modeste disait que Cécile était une fée, et qu'elle était plus riche que des demoiselles à cent mille francs de dot, à qui il en faut six mille pour leur toillette, quand elles sont mariées.

Dès le mois de février de cette année-là, des pluies continuelles avaient désolé la campagne ; la Loire s'élevait à une hauteur inquiétante, tout faisait craindre l'inondation. Il ne se passait pas de jour sans qu'Augustin descendît jusqu'à la levée pour constater la crue des eaux. Par sa position, Sainte-Radegonde est à l'abri de l'inondation : mais l'inquiétude de ses habitants n'en était pas moins vive.

Cécile accompagnée de Maurice, alla se mêler à la foule des spectateurs. Ce fleuve, à l'eau trouble, semblait menaçant dans son cours. Les îles qui forment de gracieuses corbeilles pendant la belle saison avaient disparu. La jeune fille avait peur. Elle regagna tristement la maison.

D'heure en heure, les autorités constataient l'imminence du danger. La nuit qui succéda à cette journée fut encore plus terrible ; des feux et des torches brillaient de toutes parts. Per-

OtJ LA PETITE SŒUR. 121

sonne ne dormait, les enfants seuls ignoraient le danger qui les menaçait jusque dans leur berceau.

Tout à coup des cris d'alarme se font entendre : Au secours ! Il faut frayer un passage au fleuve impétueux 1 On bat la générale. Les ouvriers, armés de pioches, de pelles arrivent de toutes parts, et, pendant que les femmes quittent la maison emportant les enfants stupéfaits au milieu de cette scène horrible, trois mille hommes creusent un lit aux eaux ; ils travaillent sans relâche. Augustin est là, et nul ne montre plus d'adresse et de courage que lui. Il donne ses avis et soutient l'ardeur de ses camarades par l'exemple.

Après huit heures de travail, on s'est rendu maître des eaux. La ville est sauvée ! Des cris de joie remplissent l'air. Ces cris ont retenti jusqu'à Sainte-Radegonde ; mais il est difficile de distinguer quel sentiment les provoque. Il est jour. Modeste et Cécile constatent avec effroi qu'elln? sont seules à la maison. Les deux femmes descena'-nt; bientôt elle reconnaissent l'impossibilité d'avancer. Placées sur une petite éminence , elles sont témoins d'un spectacle affreux. La ville est sauvée, mais combien de villages ont été traversés, submergés par le fleuve. Des meubles, des bestiaux noyés, sont emportés par le courant; le foin, la paille, tous les trésors du riche fermier et du pau-

122 CÉCILE

vre paysan nagent à la surface des eaux. Ça et là on voit des barques montées par des hommes courageux qui tentent de secourir des infortunés, captifs dans leur demeure ; l'air retentit de cris de détresse, Cécile et Modeste sont glacées de terreur. Tout à coup apparaît une petite barque portant une jeune femme ; un enfant dort sur son sein, un petit garçon de cinq ans se cramponne après elle; ils poussent des cris qui émeuvent la foule. La compassion se communique à tous les cœurs : « Sauvez-les! sauvez-les! » Et comment les sauver! La frôle barque est le jouet des eaux. Leur perte est infaillible.

Pendant que chacun délibère sur les moyens à prendre pour sauver ces infortunés, un homme fend la foule et se précipite dans le fleuve. Cet homme, c'est Augustin, le vieux nègre de Sainte- Radegonde. « Folie ! folie I » crie-t-on de toutes parts. Un brigadier cherche à l'arracher à une mort certaine. Augustin lui échappe. On le voit paraître et disparaître. Il arrive près de la barque après des efforts inouïs ; il la saisit, s'y attelle et nage avec une agilité dont aucun des spectateurs n'avait l'idée. Véritable habitant des eaux, il triomphe de tous les obstacles ; on dirait un souffleur de mer ; il n'est pas jusqu'à la figure du nègre qui ne donne à cette scène un aspect merveilleux. La lutte dure encore : tout à coup Au-

« Une barque! une Itarque! » (Page 123.)

ou LA PETITE SŒUR. 125

gustin se redresse et crie d une voix qui retentit sur le rivage : « Une barque ! une barque ! »

Personne n'y songeait; mais à cet appel, trois hommes se présentent ; ils montent dans la barque et, malgré les cris et les prières de leurs femmes, ils affrontent le danger.

Augustin a senti ses forces décroître : il n'est plus jeune; il y a longtemps qu'il descendait ainsi le Mississipi, conduisant son premier maître à travers mille écueils. Son sang-froid est le même; mais non pas sa vigueur. Il veut à tout prix sauver cette jeune mère et ses enfants. On dirait qu'il a communiqué son courage et son adresse à ceux qui arrivent. Les trois mariniers se montrent dignes de jouer un rôle dans le drame héroïque auquel ils ont voulu prendre part. Pendant une heure entière la lutte fut terrible; mais Augustin est parvenu par un dernier effort à jeter dans la grande barque la mère et l'enfant. Sa tâche, devenue plus facile, n'était pourtant point achevée ; Augustin, à bout de forces, ému, étourdi, se laissa tomber dans la barque privé de tout sentiment.

Le vieux nègre devint à son tour l'objet de l'intérêt général : « Il est mort ! disait-on ; quel malheur! un homme si bon! la ressource du pays! »

Des cris d'enthousiasme, des applaudissements, accueillirent la barque au bord de la berge. C'était à qui emmènerait chez soi la jeune mère et

126 CÉCILE

ses enfants. Augustin, d'ailleurs, n'était point mort , il } eut dans la foule comme un frémissement lorsque le nègre ouvrit les yeux.

Tous ceux qui ont conservé leurs habita Lions reçoivent les malheureux inondés; le feu brille dans la cheminée, la table est couverte, il y a place pour tous au foyer.

J'entends le lecteur me demander où sont Cécile et Modeste. Ignorent-elles le dévouement d'Augustin et les dangers qu'il a courus?

Dès que Modeste eut entendu les cris de détresse de la foule, la brave femme avait prévu plus ou moins la scène que nous venons de décrire. Augustin lui avait raconté maintes fois ses excursions sur les. fleuves d'Amérique. Elle connaissait le dévouement et l'énergie de cet homme infatigable. La douce voix de Cécile avait été impuissante à le retenir pendant la nuit; il avait voulu travailler , comme tant d'autres , à sauver la ville.

En voyant la profonde impression que causaient à sa jeune maîtresse la vue du fleuve et les cris de détresse des malheureux inondés, Modeste avait feint de ne pouvoir supporter plus longtemps un semblable spectacle. Elles avaient donc regagné Sainte- Radegonde. La bonne femme s'attendait à quelque malheur ; pour elle la ville n'était qu'à moitié sauvée si Augustin était perdu.

ou LA PETITE SŒUR. 127

Modeste et Cécile s'occupaient en silence, lorsqu'un vigoureux coup de marteau les fit tressaillir. En un clin d'œil Modeste fut à la porte et vit, avec plus d'effroi que de surprise, Augustin porté par ses amis les closiers.

Le vieux nègre grelottait, ses dents claquaient et, malgré cela, il s'efforçait de sourire pour rassurer Modeste. Ce sourire était affreux.

Dcquoy et Bonnier racontèrent, en dépit des signes de mécontentement d'Augustin, tout ce qui était arrivé. Cécile fut bientôt près de son vieux serviteur. On le mit dans la chambre de réserve; le médecin fut appelé, il donna des paroles d'espérance.

Cécile allait donc rendre à Augustin une petite part du dévouement qu'il lui avait prodigué si généreusement et depuis tant d'années. Il fallait la voir arranger délicatement l'oreiller sur lequel reposait la tête du vieux nègre, lui présenter une tasse, l'encourager à boire, et, au besoin, essayer de le soutenir dans ses bras encore trop faibles pour ce fardeau.

Augustin, si humble, se laissait soigner comme un seigneur, et c'était pour ses garde-malades le symptôme le plus effrayant; mais la vie n'était pas atteinte dans cette nature vigoureuse et, trois jours plus tard, Cécile et sa vieille bonne eurent le bonheur de se quereller avec le malade.

128 CÉCILE

AUGUSTIN

Petit mamzellf moi pas bien dans lit- là

Vraiment I et pourquoi, je te prie?

AUGUSTIN

Trop grand, trop mou; moi pas aimer ça.

CÉCILE

Eh bien ! tu y resteras tout de même. Tu dois m'obéir.

AUGUSTIN

Oh ! toujours moi obéir à petit maîtresse,

CÉCILE

Tu ne te jetteras plus à l'eau pour sauver les autres; tu ne travailleras plus au clos; tu vivras de tes rentes.

AUGUSTIN

Que cest rentes^ petit mamzell?

CÉCILE

Tu ne travailleras plus du tout.

A ces mots, la figure d'Augustin prit une telle expression de fureur et d'indignation, que Cécile en fut effrayée ; elle appela Modeste au secours.

AUGUSTIN

Moi pas travailler^ moi mourir l moi pas monsieur ^ entendez-vous ? Moi, toujours travailler pour petit maîtresse.

A la suite de cette scène inattendue, Augustin eut un redoublement de fièvre assez fort pour que le médecin intervînt de nouveau. Il recommanda

Cécile lut bientôt près de son vieux serviteur. (Page 127.)

ou LA PETITE SŒUR. 131

d'éviter tout ce qui pouvait exciter l'impatience du vieillard, de ne le contrarier en rien.

En peu de jours Augustin était rétabli, quoique faible.

Cécile usait de ruse pour le retenir à la maison: ses oiseaux avaient besoin d'une cage neuve; les fleurs de la jardinière étaient fanées, il fallait les renouveler. Quelquefois même c'était un plat d'Amérique qu'elle désirait pour le dîner. Toutes ces fantaisies exigeaient la présence du vieux serviteur à la maison.

Si nos lecteurs nous reprochaient de donner trop d'importance à la convalescence de ce pauvre nègre, nous les prierions de se rappeler que cet homme avait été le protecteur de l'enfance de Cécile, qu'elle lui devait tous ses petits bonheurs, et qu'enfin il était comme l'ombre d'un père et d'une mère dont l'absence se faisait toujours sentir.

Le moment où une catastrophe bouleverse un pays n'est peut-être pas le plus terrible. On ne voit que le danger, il faut y échapper. Les forces grandissent sous le coup de la nécessité ; la compassion et la charité sont dans tous les cœurs ; mais la misère qui suit le désastre trouve le courage de ceux qui souffrent, et la générosité de ceux qui soulagent également épuisés.

Huit heures d'un travail assidu ont sauvé la ville de Tours ; mais la campagne est inondée, ses

habitants sont errants ; ils demandent du pain ; heureux si en ce moment ils n'ont pas à se reprocher, en remontant vers le passé, la dureté de leur cœurl

Avec quel empressement Cécile accueille ces malheureux! Les enfants sont le premier objet de ses soins. Toutes les bourses se vident et Augustin va enfin reprendre ses fonctions de majordome. Il descend au faubourg pour faire des provisions de bouche ; il apporte des sabots et des bas et tout ce qu'il peut se procurer avec les modiques fonds dont il dispose.

De retour au logis, il a bientôt organisé des Hts de paille et de foin dans le pressoir. Le grenier d'abondance pourvoira aux besoins de chaque jour 1

Je n'ose assurer pourtant qu'un ou deux soupirs ne lui aient échappé en voyant disparaître la récolte amassée.

Cécile est partout ; elle parle peu et écoute beaucoup. Ces pauvres gens ont tant à raconter 1 Que d'histoires navrantes, déchirantes : parents noyés, récoltes perdues, troupeaux emportés !

Cécile ne savait dire qu'une chose : « Espérez, mes amis ; le ciel aura pitié de vous I » Rien n'était plus touchant que de la voir, aidée de Modeste, servir le repas à ses hôtes. Tous les regards étaient tournés vers elle ; on la bénissait, on l'appelait un ange sur la terre.

ou LA PETITE SŒUR. 133

Le soir de cette grande et solennelle journée où

Uni de pauvres avaient franchi la porte de Sainte -

Radegonde, la jeune fille, émue jusqu'aux larmes,

dit à Modeste : « Oh! ma bonne, si nous étions riches comme

autrefois 1 »

MODESTE

Mon enfant, la bonté de ton cœur nous a faits riches aujourd'hui. Ne désire rien de plus. Si la fortune nous revient d'Amérique, nous ne lui ferons pas l'impolitesse de la laisser à la porte; mais franchement, Cécile, je ne me suis pas aperçue de son absence aujourd'hui.

Cependant les réfugiés obtinrent, chacun à leur tour, des secours moins précaires que ceux qu'ils avaient reçus à Sainte-Radegonde.

Peu à peu la maisonnette se vida. Ce n'était que larmes de reconnaissance et promesses de ne jamais oublier l'hospitalité de Mlle Cécile.

Le calme se rétablit : Augustin retrouva encore des forces pour mettre tout en bon ordre. Le soleil éclaira la campagne inondée, et l'espérance revint au cœur. Le vent d'est contribua à sécher le sol détrempé. Le mois de mai fut magnifique.

Cécile revit les fleurs, le clos et la prairie avec un nouveau plaisir.

Page 1