CHAPITRE IX
Si Mme Delorme n'avait pu se défendre d'un secret mouvement de jalousie en voyant entrer Cécile dans son salon, elle lui rendait justice cependant, et se le disait bien bas. Blanche était loin de donner à son cœur de mère toutes les joies qu'elle en attendait.
Il y a des familles où le bonheur semble régner : la fortune et la santé en sont le gage. Pourquoi donc le père et la mère sont-ils tristes ? Pourquoi ont -ils des entretiens prolongés? Pourquoi ne connaissent-ils plus le bienfait du sommeil?
C'est que dans cette maison il y a un enfant qui cause mille soucis à ses parents ; c'est que la tendresse d'une mère, l'autorité d'un père sont méconnues.
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Blanche était fille unique, entourée de caresses et de soins exagérés; dès le bas âge, elle était une enfant terrible, et, plus tard, elle devint un véritable tyran. Indocile, égoïste et par-dessus tout paresseuse, elle n'écoutait personne. On avait essayé de l'éducation commune sans plus de succès. M. et Mme Delorme avaient su se faire aimer des habitants de Saint-Symphorien, et, si quelqu'un parlait d'eux, de leur fortune et de leur jolie maison, on ajoutait aussitôt : « Ils n'en sont pas plus heureux : leur fille fait leur tourment. »
A peu de jours de la petite réunion qui avait eu lieu chez le notaire, et où Cécile s'était montrée si aimable, une scène affreuse s'était passée entre Blanche et sa mère. Après mille projets dont le succès paraissait fort douteux, Mme Delorme dit à son mari : « Cécile est peut-être destinée, par sa raison et sa bonté, à nous rendre un service que personne n'a pu nous rendre jusqu'ici. Ne pourrions -nous pas l'attirer chez nous? »
M. DELORME
Elle n'acceptera que rarement nos invitations, ma chère, vous n'avez pas idée des occupations de cette enfant! Déjà elle serait en état de tenir une maison comme la nôtre. Je ne sais comment elle parvient à faire son éducation en même temps qu'elle se livre aux soins les plus vulgaires de son intérieur. Et puis je t'avoue, ma chère femme,
que je craindrais de troubler la tranquillité de ces pauvres orphelins : leur bonheur est un peu mon œuvre.
Mme Delorme n'insista pas davantage, mais une mère ne renonce pas aisément à Tespérance d'être utile à son enfant. Elle attendit, se disant qu'un jour ou l'autre une occasion favorable se présenterait.
Cécile et ses frères rendaient, de temps à autre, visite à Mme Delorme: mais jamais encore celle-ci n'avait songé à monter jusqu'à Sainte-Radegonde. Quelquefois son mari dirigeait ses pas de ce côté, et c'était grande fête de le voir arriver.
Un beau jour, Mme Delorme se demanda pourquoi elle manquait de politesse envers les jeunes Lhallier.
Nous nous chargeons de faire la réponse : « On se gêne peu avec ses inférieurs. »
Cependant n'était-ce pas un moyen tout naturel de mettre Blanche en relation avec Cécile? « Ah! pensait la pauvre mère, je donnerais la moitié de la dot de ma fille à Mlle Lhallier, s'il était possible qu'à son tour elle lui donnât quelques-unes de ses bonnes qualités. »
Un jour, Blanche consentit à accompagner sa mère; tout ce qui l'eloignait de la maison lui plaisait : elle était sûre de ne trouver ni plumes , ni encre dans les chemins.
1 38 CÉCILE
La toilette la plus simple eût été de bon goût, mais il fallut céder pour prévenir l'orage , et Blanche mit, pour la première fois, une robe trèsélégante, sans souci des nuages dont le ciel était chargé.
Mme Delorme et sa fille trouvèrent Cécile fort occupée : une lessive était étendue, et il fallait se hâter de la rentrer.
La jeune ménagère fut d'abord contrariée en voyant entrer des personnes dont la visite était si inattendue : mais aussitôt elle se rappela le respect qu'elle devait à Mme Delorme, et, nullement embarrassée de sa toilette de circonstance, elle s'avança avec le plus gracieux sourire.
MADAME DELORME
Nous vous dérangeons, Cécile?
CÉCILE
Vous me surprenez agréablement, madame ; mais vous n'ignorez pas l'importance d'une lessive. Toutefois, entrons au salon.
MADAME DELORME
Si vous le permettez, je vous aiderai. Cela me rappellera le temps où j'habitais Rochecorbon. Plus d'une fois j'ai pris part à ce travail avec ma mère.
CÉCILE
J'accepte, madame. Et Blanche sera-t-elle de la partie? Voyez comme j'ai de belles couleurs. Il n'y a rien de pareil pour la santé.
« Nous vous dérangeons, Cécile? (Page 150.
ou LA PETITE SŒQR. Ul
Blanche hésitait, lorsque Cécile, sans attendre sa réponse, lui mit dans la main une belle nappe. « Tirez, tirez ferme 1 »
L'expédient devint un jeu du goût de Blanche, et la mère eut la satisfaction de voir son indolente enfant s'intéresser à une occupation si opposée à ses habitudes.
Modeste levait les épaules et pensait tout haut que ce jeu-là allait compromettre une lessive incomparable. Cécile, toujours soumise à sa bonne, feignit cette fois de ne point entendre les observations de Modeste.
Le tact parfait dont était douée la jeune ménagère, l'avertit cependant de ne pas prolonger l'épreuve : elle invita Mme Delorme à visiter son clos, elle cueillit ses plus belles fleurs et les offrit à Blanche, qui parut peu surprise d'inspirer un pareil sacrifice.
Les lapins, les oiseaux et tout ce qui ornait la maison excitaient l'admiration et l'envie de l'enfant gâtée. Bien persuadée de la supériorité que lui donnait la position de ses parents, Blanche demanda à Cécile un chardonneret, précisément celui qu'Augustin avait élevé, apprivoisé et exercé à tirer de l'eau.
CÉCILE
Je voudrais bien vous faire ce plaisir. Blanche ; mais Augustin aurait trop de chagrin de perdre
142 CÉCILE
son oiseau de prédilection : choisissez -en un
autre.
BLANCHE
Je n'en veux pas d'autre.
Mme Delorme rougit et crut devoir excuser l'indiscrétion de sa fille ; ce qui lui valut une réponse fort irrespectueuse.
Cécile regarda Blanche avec une telle expression de surprise, que la jeune fille rougit à son tour et détourna la tête.
Un liseron bleu avait enroulé sa tige autour d'un cep de vigne ; Blanche le voit, s'élance pour le cueillir, sa robe s'accroche aux échalas, elle va toujours, arrache le liseron avec violence et laisse un lambeau de sa robe au cep de vigne.
CÉCILE
Quel dommage? Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous désiriez cette gentille clochette, Blanche? Voyez, ma robe de toile ne craint rien; elle en voit bien d'autres vraiment!
BLANCHE
Qu'est-ce que ça fait ! maman est riche.
MADAME DELORME
Nous pouvons ne pas 1 être toujours, ma fille.
BLANCHE
Ce sont des contes : papa va encore acheter une campagne.
Malgré toutes les sottises de Blanche, Mme De-
ou LA PETITE SŒUR. 143
lorme n'était pas trop mécontente de cette première visite, et ce fut avec un sentiment de profonde reconnaissance qu'elle embrassa Cécile sur les deux joues. Blanche se contenta de présenter sa mine fâchée.
Elle était de mauvaise humeur; elle s'en prenait aux chemins, aux cailloux, au soleil couchant qui l'inondait de lumière et se chargeait de montrer aux passants le désastre survenu dans sa toilette.
« C'est bien fait! » disaient les repasseuses de Saint-Symphorien, qui avaient critiqué son élégance. Posant un instant le fer, elles se mirent sur la porte et riaient assez haut pour que les oreilles de Blanche en fussent blessées.
La visite de Mme Delorme et de sa fille fit peu de plaisir à Modeste : « Pourvu qu'il ne leur prenne pas fantaisie de venir mettre tout sens dessus dessous ici ! »
CÉCILE
Tu m'étonnes. Modeste! as-tu oublié que nous devons tout à M. et à Mme Delorme? Sans eux, mes frères n'auraient pas de position.
MODESTE
Je n'oublie rien; mais c'est justement parce qu'ils vous ont rendu service, qu'ils devraient se montrer discrets.
CÉCILE
Ma reconnaissance doublerait, s'ils me mettaient
14^1 CECILE
à même de les obliger. Blanche fait beaucoup de
peine à ses parents; qui sait?...
MODESTE
Au fait, tu n'as pas tort Tu changerais des pierres en miches; cependant je ne consentirai pas à ce que tu lui donnes tes oiseaux et tes plus belles fleurs.
CÉCILE
Mes oiseaux et mes fleurs, ne sont-ils plus à moi?
MODESTE
Tu es un ange : viens que je t'embrasse.
Blanche n'avait témoigné ni plaisir, ni regret de sa visite à Sainte-Radegonde.Un jour, au moment où la petite paresseuse allait prendre sa leçon de grammaire, elle manifesta le désir d'accompagner son père dans une course. Il fallait passer devant la maison de Cécile, et M. Delorme lui dirait bonjour. Le maître fut congédié, et Blanche partit avec son père.
Au moment où ils entrèrent, Cécile était assise devant une table ; une carte d'Amérique l'aidait à faire une lecture qui paraissait l'intéresser vivement.
M. DELORME
Voulez-vous de Blanche, chère Cécile? Elle m'a témoigné le désir de rester près de vous pendant que j'irai faire une visite d'affaires un peu plus loin.
ou LA PETITE SŒUR. 145
CÉCILE
C'est une très-bonne pensée. A la campagne on a du temps pour tout. Je lirai plus tard ; nous allons nous asseoir sous la tente ; je travaillerai. Peut-être Blanche a-t-elle apporté son ouvrage?
M. Delorme ne voulut pas entendre la réponse négative de Blanche, il s'éloigna.
Cécile prit sa corbeille et s'établit sous la tente. Les oiseaux et les fleurs faisaient de ce modeste abri un endroit délicieux. La jeune ménagère prit de grands ciseaux, étala une pièce de toile jaune et tailla des tabliers pour Modeste.
BLANCHE
Quels grands ciseaux! Moi, je n'ai que des ciseaux monstres.
CÉCILE
Quand vous serez maîtresse de maison, vous aurez de grands ciseaux comme les miens. Voyez, comme ils coupent bien.
BLANCHE
Oui, ça m'amuse. Je voudrais bien couper un peu.
CÉCILE
C'est impossible. Je ne puis compromettre ma toile pour votre amusement, ma chère.
Blanche ne fit aucune réflexion ; elle s'empara de la corbeille, tourna et retourna tous les objets qu'elle contenait, sans que Cécile en fût émue ;
146 CÉCILE
celle-ci répondit poliment à toutes les questions
que suscitait la vue de tous ces objets.
BLANCHE
A la maison, c'est ma bonne qui coud.
CÉCILE
Moi, ma bonne est vieille, et je la remplace le plus possible.
BLANCHE
Vous travaillez beaucoup ?
Toute la journée, mais à différentes choses; quand vous êtes arrivée, j'étudiais ma Géographie; ce matin, c'était le calcul, et ce soir, Maurice me donnera une leçon de français.
BLANCHE
J'ai manqué ma leçon aujourd'hui pour venir
CÉCILE
Vous avez eu tortl
BLANCHE
M. Lemoine m'ennuie.
CÉCILE
C'est un homme fort respectable; toutes ses élèves l'aiment. De plus, elles font beaucoup de progrès avec lui.
BLANCHE
Vous êtes bien heureuse, Cécile I...
ou LA PETITE SŒUR. 147
CÉCILE
Parce que je coupe de la toile avec mes grands ciseaux?
BLANCHE
Non : parce que vous êtes votre maîtresse ; personne ne vous contrarie.
CÉCILE
Que voulez-vous dire, Blanche?
BLANCHE
Mais je veux dire que vous ne faites que ce qui vous plaît.
Cécile suspendit son travail et, arrêtant sur la jeune fille des yeux pleins de compassion : « Blanche, c'est vous qui êtes heureuse; vous avez votre père et votre mère ! Chaque jour vous les embrassez et vous recevez leurs caresses. Ils ne pensent qu'à vous, ne vivent que pour vous. Oh ! je me souviens du bonheur que j'éprouvais en sautant sur les genoux de ma pauvre mère ! Il me semble entendre le son de sa voix. Quand j'avais fait quelque petite désobéissance, elle me grondait doucement et me pardonnait ensuite Lorsque je m'éloignais, elle me cherchait, me ramenait et n'était heureuse qu'en me voyant près d'elle. Vous ne savez pas, ma pauvre Blanche, comme on est malheureuse d'être orpheline! Et encore, moi, j'ai des frères ! Ne dites à personne ce que vous m'avez dit : on croirait aue vous n'aimez pas vos parents.
148 CÉCILE
BLANCHE
J'aime papa et maman mais ils me contrarient toujours.
CÉCILE
Ils sont obligés de le faire ; tous les parents doivent corriger leurs enfants, les instruire. Oh ! si j'avais mon père et ma mère, jamais je ne leur ferais de peine ; mon bonheur serait de les rendre heureux. Je crois que je serais parfaite. Je pense cela très-souvent, et peut-être que cette pensée m'aide à me corriger de mes défauts.
Blanche en avait assez; Cécile s'en aperçut et lui offrit de goûter. L'offre fut acceptée.
BLANCHE
Quelle bonne galette!
CÉCILE
Ne suis-je pas bon pâtissier?
BLANCHE
C'est vous qui avez fait cette galette?
CÉCILE
Certainement.
BLANCHE
Ôhl que je voudrais en faire une petite!
CÉCILE
Si vous travaillez bien cette semaine, je vous avertirai du jour où l'on boulangera. Mais, pour cela, il faut que M. Lemoine soit content.
ou LA PETITE SŒUR. 149
BLANCHE
C'est bien difficile de le contenter I
M. Delorme arrivait en ce moment, et il remarqua bien vite l'animation de Blanche qui, tout en mordant dans la galette, lui fitpartde ses projets. Le père ému de reconnaissance pour Cécile allait se retirer, lorsque celle-ci lui demanda d'attendre quelques instants encore. Bientôt Augustin parut, il avait l'air de très-mauvaise humeur, et tenait à la main un superbe bouquet qu'il remit à sa jeune maîtresse.
BLANCHE
C'est pour moi?
CÉCILE
Non 1 c'est pour madame votre mère. Je vous charge de le lui offrir de ma part.
Lorsque Modeste fut seule avec Cécile, elle lui demanda d'un ton aigre si elle comptait faire sa société habituelle de Blanche
CÉCILE
J'espère que je serai assez heureuse pour qu'elle se plaise avec moi.
MODESTE
Ce ne sera pas malin 1 Mais ça ne m'arrange guère, moi, qu'elle vienne mettre tout en l'air ici ; et puis, je suis sûre que ces visites-là t'ennuieront fièrement.
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CÉCILE
Tu te trompes, ma bonne; je serai contente de faire plaisir à M. et-à Mme -Delorme, qui sont si bons pour Maurice,
MODESTE
Maurice leur donne de l'agrément et cette petite fille-là est fort déplaisante 1...
CÉCILE
Elle changera, surtout si tu es bonne pour elle.
MODESTE
Ohl je ne m'en mêlerai certes pas î
Cependant le ton de Modeste s'était radouci.
Sainte-Radegonde devint le but habituel des promenades de Blanche et l'heureuse influence de cette intimité ne tarda pas à se faire sentir. Parfois Amélie se trouvait là, et, partageant les bons sentiments de Cécile, elle s'efforçait d'alléger sa tâche.
La maison du notaire était un peu plus calme, et, lorsqu'un orage menaçait de compromettre la sénérité de l'atmosphère, un prétexte était bien vite trouvé pour monter jusqu'à Sainte-Radegonde.
Peu à peu Blanche prêta l'oreille aux sages avis de Cécile ; son exemple surtout agissait sur l'humeur indisciplinée de la jeune fille. Les parents, les maîtres et les domestiques commençaient à constater cet heureux changement, et tous l'attribuaient à Mlle Lhallier.
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Une bien triste circonstance mit Cécile à même d'apprécier les droits qu'elle avait acquis à la reconnaissance de Mme Delorme. Charles, ayant peutêtre travaillé au-dessus de ses forces, tomba malade, et, en quelques jours, la vie du jeune homme fut en danger.
0 Dieu I Quel trouble jette la maladie dans une famille 1
A la douce monotonie d'une modeste existence succède l'inquiétude. Le bon ordre de la maison disparaît : il faut tant de choses 1
Modeste et Cécile soignaient le malade ; Augustin descendait au faubourg chercher les médicaments qu'il aurait bien voulu remplacer par d'autres de sa façon. Vainement Modeste cherchait à éloigner la pauvre Cécile de la chambre de son frère ; la tendresse de la sœur développait l'intelligence de la jeune fille. Si elle n'avait pas l'expérience de Modeste, elle était plus ingénieuse encore à soulager le malade. Légère et silencieuse on la voyait aller et venir, exécuter les ordres du médecin. La nuit même, elle dormait dans lachambre de Charles, assurée qu'Augustin l'éveillerait au moindre signe de danger.
Pendant trois semaines le jeune homme fut entre la vie et la mort. Mme Delorme et son mari ne manquèrent par un seul jour de monter à Sainte- Radegonde. Cette circonstance leur permit d'ap-