CHAPITRE X
Le lecteur aime Cécile, il Ta vue grandir avec in térêt, il s'est associé à ses joies et à ses peines, mais il n'a pas oublié le père dont la place reste vide au foyer. Peut- être même nous en veut-il de ne l'avoir point encore instruit des événements qui l'ont enlevé à sa famille.
Les mauvaises nouvelles que M. Lhallier avait données à sa femme étaient encore au-dessous de la vérité. La maison de commerce était absolument ruinée; il fallait recommencer et consentir à s'expatrier encore pendant de longues années.
Nous n'essayerons pas de dire ce qui se passe dans le cœur d'un homme, lorsqu'une catastrophe semblable vient lui ravir le fruit d'un long travail. Il est cependant des hommes que le ma)-
heur ne peut abattre et qu'une noble espérance soutient encore après l'épreuve : tel était le père de Cécile.
Il fallait abandonner l'établissement de Calcutta, se remettre à l'œuvre, accepter un emploi, travailler aux conditions les plus pénibles ; mais toutes les tentatives échouèrent. Quel parti prendre ? Retourner en France ? Renoncer au sol fertile qui donne la fortune à tant d'autres ?
M. Lhallier était dans cette cruelle incertitude, lorsqu'un Hollandais, témoin silencieux du zèle et de l'intelligence du Français, lui proposa de le suivre à Java où il avait plusieurs plantations. M. Lhallier accepte sans hésiter ; ils partent, et, après un voyage long et périlleux, ils arrivent à Java.
Cette île est d'une fertilité extraordinaire ; et ce n'était point une illusion de croire qu'on pouvait arriver promptement à réparer des pertes considérables. Cette conviction adoucit la pensée de l'exil : M. Lhallier supportera ce climat dévorant sans se plaindre. Il s'empresse de donner à sa femme les détails de sa nouvelle position. La correspondance est régulière. Une lettre de France fait oublier, pendant quelques heures, au mari et au père le poids accablant du jour.
Quatre années se sont écoulées ; les plantations sont en plein rapport, et l'espoir de revoir bientôt
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la patrie s'accroît chaque jour. Cependantles lettres du Havre deviennent de plus en plus rares. Il y a une lacune dans la correspondance, puis enfin les lettres manquent tout à fait.
Nous avons vu que M. Lhallier n'était pas seul à souffrir de ce silence et qu'une douleur profonde se faisait sentir au cœur de l'épouse et de la mère. Qu'était-il donc arrivé?
Le planteur hollandais avait déjà amassé une fortune considérable; mais cet homme était insatiable d'or. Il n'avait jamais connu les douxépanchements de la famille ; une seule pensée, un seul désir l'occupaient : être riche, immensément riche 1
Il était la terreur de ses esclaves ; la moindre infraction au règlement, la plus petite perte de temps était cruellement punie. Or, l'intelligence et la probité de M. Lhallier n'avaient point échappé au regard scrutateur de cet avare; ce Français ruiné pouvait être un instrument précieux pour servir une passion insatiable. Il faut donc qu'il retienne, même au prix d'un crime détestable, M. Lhallier.
Il organise l'espionnage, se rend maître des lettres qui partent et de celles qui arrivent. A chaque courrier de France, le perfide étalait, devant le malheureux père, ses lettres personnelles et disait de Tair le plus compatissant : « rien pour vous, mon cher; c'est étrange I c'est aiTreux 1 »I1 poussait l'hy-
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pocrisie jusqu'à feindre d'envoyer des courriers extraordinaires à Batavia.
Les mois, puis enfin les années s'écoulèrent sans apporter de changement dans cette cruelle situation. On se demande comment une semblable intrigue peut exister longtemps sans être découverte.
Les affaires se multipliaient, l'intérêt grossis sait. M. Lhallier se disait au commencement de chaque année : « C'est la dernière... si j'aiperdu, « comme je ne puis en douter, tous les êtres que je « chéris, du moins je trouverai leur tombeau ; j'en- « tendrai prononcer leur nom par quelque ami « fidèle; je respirerai l'air de la patrie... » Puis, une lueur d'espérance éclairait son front : peut-être les retrouverait-il, et alors il ne les quitterait plus.
L'avare planteur, incapable de comprendre les sentiments d'un noble cœur, n'était pourtant pas tranquille. 11 surveillait de près son homme ; chaque fois qu'il pressentait la possibilité d'un départ, il multipliait les obstacles, grossissait les intérêts du capital.
Une pauvre négresse infirme, abandonnée de son maître, recevait souvent la visite de M. Lhallier qui apportait quelque soulagement à ses souffrances. Cette femme, poussée par la reconnaissance, lui dit un jour :
0 blanc! regarde bien partout^ et tu verras choses plus noires que figure à moi! »
0 l)lanc! regarde bien partout. » (Page ]o8.)
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M. Lhailier ne put obtenir un mot de plu«, et ce fut en vain qu'il chercha à pénétrer ce mystère. Six mois étaient à peine écoulés, lorsque le cruel Hollandais fut pris d'une fièvre particulière au pays, et en peu de jours le mal fit de tels progrès que tout espoir de guérison était perdu. Cette nouvelle n'excita aucun regret : les esclaves de l'avare n'étaient pas ses serviteurs.
M. Lli allier ne quittait plus la chambre du mourant. Il remanfua que chaque fois qu'il lui adressait une parole d'encouragement ou de sympathie, il entrait dans une sorte de convulsion.
Un soir, le dernier de sa vie, le riche planteur fit sortir tout le monde de sa chambre et retint seulement son associé. Il lui fit signe d'approcher et, d'une voix sinistre, il lui dit : « Je vais mouce rir et laisser mes richesses 1.... Je souffre hor- « riblement... peut-être serai-je moins malheu- « reux, quand je vous aurai tout avoué I Promettez- « moi votre pardon. »
Tout homme aurait pu croire que ces paroles venaient du délire; mais M. Lhailier frissonna en les entendant; il pâlit; il était oppressé. Ce fut d'une voix mal assurée qu'il promit le pardon demandé, et, baissant la tête, il écouta.
« Ouvre ce coffre de fer, toutes tes lettres, celles de ta femme et de les enfants y sont renfermées; je n'en ai pas d'autres. La crainte de
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te voir abandonner mes plantations m'a poussé à commettre ce crime. Je vis encore!.. . Vengetoi, si tu le veux.... écoute, écoute : .... tes intérêts n'ont pas été négligés. J'ai eu soin de faire valoir les sommes que j'ai retenues.... Je t'ai fait une belle part ... Il y a dans ce coffre cinq cent mille roupies. »
y> Eh bien ! tiendras-tu ta promesse ? Me pardonnes-tu? »
Accablé par cette odieuse révélation, M. Lhallier gardait le silence.
Incapable de lire dans cette âme généreuse, le moribond se croit menacé, il se dresse sur son séant et s'écrie d'une voix terrible : « Pardonne, pardonne-moi, je vais mourir I »
M. Lhallier s'approche du misérable qui sanglotait. «Jeté pardonne au nom du Dieu qui protège les orphelins. »
Le mourant dit : « Merci ! » et il ne donna plus aucun signe d'agitation : le plus méchant homme ne peut échapper à sa conscience.
Le planteur avait disparu. M. Lhallier aurait pu conserver une partie de la propriété ; mais il ne respirait plus sous ce ciel brûlant ; d'ailleurs la vue de tout ce qui avait servi d'instrument à sa fortune lui faisait horreur. Il s'arracha aux larmes et aux prières de ceux qu'il avait traités avec justice et indulgence. Un mois était à peine écoulé, et déjà
Je te pardonne! - (Page 10'.)
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le père de Cécile, de Maurice et de Charles était à bord d'un bâtiment de la compagnie occidentale.
Que le voyage sera long !
M. Lhallier pourrait du moins se distraire en accordant son intérêt aux divers sites qui vont passer sous ses yeux ; mais non, une seule pensée remplit son cœur et son esprit : la France ! ! ! Que lui donnera cette terre chérie ?
Il ne l'ignore plus, sa femme, sa chère Caroline est morte ; que sont devenus ses enfants? Ont-ils suivi leur mère au tombeau ? Et s'ils vivent, ne sont-ils pas réduits à la misère? Puis, passant de la crainte à l'espérance, il lui semblait voir Maurice et Charles devenus de grands et beaux garçons. Et sa petite Cécile? Il l'avait laissée sur les genoux de sa mère, il lui semblait encore entendre son bavardage anglo-français ; il sentait ses petites mains caresser son visage, mettre le désordre dans sa chevelure. Bientôt l'enfant faisait place à une jeune fille qui ressemblait à sa mère ; et le père attendri par ses souvenirs et ses espérances, versait de douces larmes.
Arrivés àMalacca, quelques passagers (M. Lhallier était de ce nombre) descendent à terre pour visiter l'église de Sainte-Marie du Mont où vit encore le souvenir de saint François-Xavier.
On stationne deux ou trois jours à Ceylan; l'aspect de cette île est enchanteur. Peu importe 1
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M. Lhallier ne daigne pas assister à la pêche aux perles. Il ne montera pas, non plus, sur le pic d'Adam pour voir la trace d'un pied que l'on prétend être celui d'Adam même.
Cependant suivons notre voyageur : de Geylan, il arrive à Aden, qui n'est, à vrai dire, qu'une ruine où les Anglais se sont magnifiquement fortifiés. Il entre dans la mer Rouge, longe les côtes d'Arabie. Enfin on s'embarque pour une dernière fois à Alexandrie : la Méditerranée I c'est la patrie du Français 1 Bientôt on touchera au port ! Notre- Dame de la Garde apparaît dans le lointain ; les marins la saluent avee enthousiasme, et leur foi naïve se communique à tous les cœurs.
Un jour, M. Lhallier viendra avec ses enfants s'agenouiller dans ce sanctuaire; mais aujourd'hui il n'a plus la force de prolonger une si cruelle absence. Il prend le chemin de fer. La rapidité du trajet ne peut satisfaire son impatience Il ne parle à personne, si ce n'est au conducteur qu'il questionne sans cesse.
M. Lhallier est à Paris ! Tous les souvenirs qu'il avait conservés de cette ville, n'existent plus! Il part pour le Havre.
A mesure qu'on approche, l'impatience duvoya geur s'apaise. Il ne sait plus s'il est content d'être arrivé; sa marche est lente, embarrassée ; il faut cependant ayancer : il va frapper à la porte d'un
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ami. Il reconnaît les serviteurs de M. Dumont, mais eux ne le reconnaissent pas : ses cheveux ont blanchi, son teint est basané, et des rides profondes ont changé l'expression de sa physionomie.
M. Lhallier se nomme, et des cris de joie retentissent dans toute la maison. M. Dumont se jette dans les bras de son ami, ne reconnaissant que le son de sa voix. Il fallut bien, sans tarder, répondre aux questions du voyageur.
M. LHALLIER.
Mes enfants 1 mes enfants I