M. DUMONT
Vos enfants sont vivants, charmants, vous les trouverez bien établis, dans une petite propriété en Touraine, laissée parMmeLemay à votre chère Caroline.
Il n'existe pas encore d'administration en mesure de servir les hommes sur l'heure même, soit que la joie ou la douleur m-otive leur impatience. M. Lhallier passa donc quelques heures au milieu de ses amis. Que de questions 1 de marques de sympathie! Avec quelle indignation fut écouté le récit du crime dont M. Lhallier et sa famille étaient victimes I En vingt-quatre heures la France entière connut cette exécrable histoire, et M. Lhallier devint l'objet de l'intérêt général.
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Avant de quitter le Havre, le négociant échangea contre de l'argent français ces roupies, dont la vue lui rappelait tant de malheurs.
Les adieux sontfaits, M. Lhallier reprend la voie ferrée pour se rendre à Tours. Son attitude n'est pas ordinaire; les voyageurs désœuvrés cherchent en vain à pénétrer les sentiments de l'étranger absorbé dans ses réflexions.
A Tours, M. Lhallier se procure un guide pour le conduire à Sainte-Radegonde; il refuse une /voiture, et la mince dépense qu'il fait à l'hôtel du Faisan donne une médiocre idée de sa fortune. Il ne l'ignore pas et ne s'en inquiète guère. Il avait besoin de marcher, de voir la campagne encore belle, car on était en septembre; il voulait respirer l'air que respiraient ses enfants bien-aimés. L'étranger suivit le guide en silence, quelquefois il s'arrêtait pour dominer son émotion. Il regardait de tous côtés et semblait dire : « Comme je vais aimer ce pays-là I »
Suivant le désir qu'en avait exprimé le voyageur, le guide avait pris le chemin le plus court, et bientôt ils allaient être à Sainte-Rade gonde.
Un guide n'est pas seulement un homme qui marche, c'est un homme qui parle :
« Monsieur n'est pas du pays? ça se voit. S'il le désire, je le promènerai partout.
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M. LHALLIER.
Merci, mon brave homme; je compte me reposer quelque temps à Sainte-Radegonde.
LE GUIDE
Au fait, monsieur a l'air bien fatigué !
M. LHALLIER.
Connaissez-vous Sainte-Radegonde ?
LE GUIDE
Du temps de Mme Lemay, j'y suis allé bien des fois. Mais, depuis que c'est de la jeunesse qui habite la maison, je n'y suis pas retourné. Et puis avec leur nègre qui travaille comme dix et qui sait tout, il n'y a rien à gagner par là. »
M. Lhallier frémit à ce nom de nègre, et il continua :
« Connaissez-vous les nouveaux propriétaires ?
LE GUIDE
J'ai rencontré plusieurs fois M. Charles, le plus jeune, parce qu'il est employé à la maison Cartier- Rose.
M, LHALLIER.
Et la jeune personne?
LE GUIDE
Non, monsieur. On dit qu'elle est charmante et bonne comme tous les anges du paradis.... mais voici la porte. Faut-il vous attendre ?
M. LHALLIER.
Merci, mon brave homme ; n'allez pas plus loin.»
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Et en disant ces mots, il mit une pîèce de 20 francs dans la main du guide, qui s'excusa de n'avoir pas de monnaie.
M. LHALLIER.
C'est pour vous, mon ami, laissez-moi.
Le guide se fit répéter trois fois l'ordre qui lui avait été donné si clairement. Il s'éloigna enfin, persuadé qu'il avait eu la chance du tomber sur lin mylord Anglais.
M. Lhallier est à quelques pas de la porte qu'il va bientôt franchir pour retrouver ses enfants. Il hésite, il s'arrête ... Une petite paysanne sort de la maison ; il lui fait signe de laisser la porte ouverte. Alors il s'avance, hésite encore. Personne ne l'observe.
Une tente, rapportée de Calcutta, est placée devant la maison, et fait comme une pièce ajoutée à la maisonnette. Cécile arrose les fleurs qui en font l'ornement et elle ne se laisse distraire de cette occupation que pour regarder ses oiseaux qui lui chantent la bienvenue.
Il était à peine neuf heures du matin, et pour^ tant la toilette de Cécile ne manquait pas d'une certaine recherche : Modeste lui avait conseillé de profiter de cette belle journée de septembre pour mettre encore une fois sa robe de percale rose. Un tabher de ménagère préservait la robe sans nuire à l'élégance de la taille de Cécile ; ses che-
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veux lissés et nattés étaient relevés en couronne.
M. Lhaliier resta longtemps en contemplation devant ce tableau. Il disait tout bas : « Ma fille! ma fille ! » sans oser avancer. Cependant il fallait bien se faire connaître, dire à cette enfant : « Je suis ton père. »
Il avance sans précaution. Au bruit de ses pas, Cécile tourne la tête, demeure immobile et le sourire sur les lèvres, elle salue l'inconnu.
M. Lhaliier est près d'elle, toujours silencieux ; une larme s'échappe de ses yeux, Cécile s'écrie :
* Mon père ! »
Ils sont dans les bras l'un deTautre. M. Lhaliier est prêt à défaillir.
Aux cris de Cécile, Modeste et Augustin arrivent et tombent aux genoux de leur maître. L'heureux père ne peut articuler un mot : il regarde Cécile, l'embrasse et la regarde encore.
Ils restèrent un certain temps sous la tente sans s' apercevoir de la disparition d'Augustin, et, tandis que M. Lhaliier écoutait avec ravissement Cécile lui parler de ses frères, ceux-ci accoururent, hors d'haleine, compléter cette scène d'attendrissement.
La jeunesse ne connaît pas ces défaillances du cœur qui paralysent l'homme alors qu'il goûte les joies les plus pures. Cécile était radieuse : vainement Augustin voulait-il préparer la chambre de
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son maître et mettre le couvert; Cécile était d'une activité désolante pour le fidèle serviteur.
M. Lhallier suivait tous les mouvements de sa fille ; il doutait encore de son bonheur.
M. LHALLIER.
Mes chers enfants! nous voici réunis! Non, pas tous, hélas! Mais bénissons le ciel et n'oublions pas celle qui eût partagé notre joie.
Modeste, Augustin, c'est vous, après la Providence, qui m'avez gardé mes trésors.
MODESTE
Ah ! dame, monsieur ! C'est bien un peu les nôtres aussi. Pourtant, maintenant je vous les restitue et, depuis que vous êtes là, je me suis déjà dit que nous n'avions plus qu'à mourir tranquilles, Augustin et moi.
AUGUSTIN
Moi pas mourir encore! vouloir servir bon maître.
Ni elle non plus, va, Augustin : elle ne sera pas fâchée de nous voir heureux. Depuis le temps qu'elle prie, cette pauvre chère bonne ! Vous verrez, mon père, comme elle nous a bien élevés !
Le premier repas pris en famille fut une joie inexprimable; sans doute l'absence d'une femme
Au bruit de ses pas, Cécile tourne la tête. (Page \~\.)
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aimée était une cruelle douleur ; toutefois en se voyant au milieu de ses enfants, le père souriait et se trouvait encore un des heureux de ce monde.
La journée fut insuffisante pour se dire ce qu'on avait à se dire, mais, à en croire Modeste, ça irait vite.
M. Lhallier n'attendit pas le lendemain pour aller voir les bienfaiteurs de ses enfants. Il se rendit avec eux chez M. Delorme et chez M. Cartier-Rose. Cécile, bien entendu, était au bras de son père; on pouvait remarquer à son attitude et dans sa démarche une certaine fierté qui ne nuisait pas au charme de sa physionomie. Maurice et Charles marchaient avec assurance : maintenant ils se sentaient les égaux des jeunes gens qu'ils rencontraient.
La nouvelle du retour inespéré de M. Lhallier se répandit à l'instant dans toute la ville et alimenta les conversations générales et particulières pendant un certain temps. On parlait de la dot de Cécile; on trouvait à la jeune fille des qualités et des avantages dont personne ne s'était encore bien rendu compte. Quel parti allait prendre le père ? Resterait-il dans ce hameau de Sainte-Radegonde? Achèterait-il une maison à Tours? Enfin ^ sa fortune serait-elle pour la société une source de plaisirs nouveaux? Toutes ces questions étaient
traitées sérieusement et causaient plus d'anxiété aux commères de la ville qu'à ceux qui en étaient l'objet.