CHAPITRE XL
Comment dire ce qui se passait dans l'âme de Cécile? Sans doute l'affection ne lui avait pas manqué : la protection de ses frères et le dévouement de ses vieux serviteurs avaient éloigné d'elle tous les malheurs qui auraient pu éprouver son jeune cœur. Mais la tendresse d'un père était un sentiment nouveau ; elle se voyait l'objet de toutes les pensées de celui qu'elle connaissait seulement depuis quelques jours. Le moindre de ses désirs faisait loi ; son sourire appelait le sourire ; l'ombre d'un danger fai°sait trembler pour elle celui qui n'avait jamais rier redouté pour lui-même. Et pourquoi ce visage était-il flétri avant l'âge ? Pourquoi ces cheveux avaient-ils blanchi? « C'est pour nous, pensait Cécile, que mon père s'est expatrié ; c'est pour nous qu'il a tant souffert!
178 CÉCILE
oh ! le meilleur et le plus sur des amis ! L'amour qui est né pour toi dans mon cœur aussitôt que je t'ai vu, ne finira qu'avec ma vie ! » La jeune fille ne se laissait point aimer en égoïste : elle voyait clairement, et c'était facile, les sentiments de son père : il admirait la moindre de ses actions, applaudissait à tout ce qu'elle disait. Selon Cécile, c'était une faiblesse qu'il fallait respecter; nous sommes de son avis.
La saison était belle, les vendanges s'annonçaient" bien. Augustin redoublait de soins et de coquetterie. Le jardin était ratissé chaque jour et des corbeilles de fleurs donnaient un air de fête au petit salon. Les habitants de la volière se ressentaient de la joie et de la fortune des habitants de la maisonnette. Des graines fraîches leur étaient largement distribuées, et Cécile, ne voulant voir que des heureux, obtint d'Augustin que le chardonneret ne tirerait plus l'eau comme un esclave. La jeune personne, qui avait déjà des sentiments de propriétaire, faisait valoir le plus petit coin de son enclos. Mais vraiment tant de frais n'étaient pas nécessaires. M. Lhallier appréciait cet air pur, cette atmosphère tempérée, et il ne songeait plus aux riches contrées où il avait fait fortune, que pour bénir le ciel de l'avoir ramené dans cette belle Touraine.
Chaque matin le père et la fille se promenaient
ou LA PETITE SŒUR. 179
ensemble. Dix fois par jour on entendait la douce voix de Cécile appeler son père. On eût dit qu'elle cliercliait des prétextes pour prononcer ce nom chéri.
Maurice et Charles n'avaient rien changé à leurs habitudes de travail ; ils partaient le matin et revenaient le soir heureux de rentrer sous le toit paternel.
Cependant l'habitation de Sainte-Radegonde subit promptement des changements notables. Le temps où Modeste lâchait une pièce de cinq francs à Augustin, avec force recommandations d'économiser, n'était plus. Le marché de Saint-Symphorien était devenu insuffisant pour les prétentions du vieux serviteur. Muni de pièces d'or, il se rendait deux fois par semaine à Tours, et faisait des provisions qui, je le crains bien, lui donnaient des pensées contraires à l'humilité. Il y avait carnage et massacre à la basse-cour. Les lapins blancs eux-mêmes durent y passer. La vaisselle, et beaucoup de choses encore, manquaient dans le ménage. On voyait à toute heure arriver caisses et paquets. Le marteau de la vieille porte, naguère silencieux, résonnait sans cesse. Le vieux Snapp avait dû renoncer à son paisible sommeil pour annoncer les visiteurs. Cécile avait un grand sac dans lequel sa petite main plongeait pour prendre de beaux écus.
180 CÉCILE
M. Lhallier recevait les personnes qui avaient accueilli ses pauvres enfants : Amélie et son père étaient les hôtes habituels de Sainte-Radegonde Les deux jeunes filles s'aimaient encore davantage : le bonheur aussi rapproche les cœurs.
AMÉLIE
Eh bien, avais-je raison de te dire d'espérer?
CÉCILE
Que je suis heureuse, Amélie ! je t'aime encore davantage.
AMÉLIE
On dit pourtant que la fortune change le cœur 1
CÉCILE
Je ne m'occupe pas du cœur des autres ; le mien sera toujours à toi. J'ai raconté à papa comment nous sommes devenues amies,... et je ne te dirai pas ses réflexions sur ta petite personne ; tu en aurais peut-être trop d'amour-propre.
AMÉLIE
Tu as raison.
Cette petite maison de Sainte-Radegonde ne ressemblait point aux maisons ordinaires. Malgré le changement opéré par la présence et la fortune de M. Lhallier, elle conservait un caractère simple qui en était un des plus grands charmes. A la parcimonie de Modeste avait succédé l'abondance ; mais la salle à manger était petite et il n'y avait
ou LA PETITE SŒUR 181
pas de serviteurs élégants. Cécile se levait au besoin pour donner une assiette, et, lorsqu'un plat se faisait trop attendre, notre petite ménagère s'écliappait pour stimuler Augustin dont les prétentions culinaires prenaient un développement considérable. Le plaisir de recevoir des amis était bien grand sans doute ; mais Cécile ne trouvait pas de plus grand bonheur que de causer avec son père : il avait tant de choses à lui raconter ! Et puis quel intérêt l'attachait à ce pays où il avait souffert pour ses enfants et d'où il rapportait une fortune considérable?
CÉCILE
Oh ! père, racontez-mo" un peu votre voyage. Parlez-moi de Calcutta.
M. UIALLIER.
Calcutta est une ville absolument anglaise, et je n'ai rien à en dire qui puisse t'intéresser. Mais si je pouvais mettre sous tes yeux les beautés tropicales, tu serais émerveillée, tu croirais rêver. Malgré la tristesse qui ne quittait pas mon cœur, je ne pus m'empécher de jeter un cri d'admiration en entrant dans le détroit de la Sonde.
Vous pensiez à nous, père?
M. LHALLIER.
Cette pensée m'était habituelle comme la resni-
182 CÉCILE
ration. Ton atlas est excellent, mais il ne peut pas te donner l'idée des bords du détroit où passent une multitude d'objets qui rappellent et annoncent la terre qu'on aspire à revoir : ce sont d'innombrables mollusques, les uns ressemblant à de l'étoupe, les autres à des bulles de savon : des troncs de bananiers, des écorces d'arbres et même de jolis oiseaux qui naviguent sur des débris de bambou.
CÉCILE
Quel ravissant paysage !
M. LHALLIER.
Prends ta carte, chère enfant, et suis-moi : nous commençons à distinguer nettement l'île du Prince, la côte de Sumatra et l'île volcanique de Krohatoa dont le sommet en pain de sucre, couvert d'un nuage en forme de panache, représente à s'y méprendre un cratère d'où s'échappe une colonne de fumée. Des terres, à peine indiquées sur la carte, qui surgissent de la mer couvertes de verdure, ont un aspect enchanteur. Partout où un brin d'herbe, une fleur, un arbre pouvaient croître, larbre, la fleur et le brin d'herbe ont poussé. Les cocotiers, les bambous, les bananiers se penchent sur les eaux qui arrosent leurs racines. Rien ne peut rendre la magnificence de ce bassin qu'on appelle le détroit de la Sonde.
Sainte-Radegonde doit vous sembler affreux 1
M. LHALLIER.
Que dis-tu, mon enfant? Si le soleil d'Europe n'inonde pas d'une lumière inconnue à nos yeux les objets qui nous entourent, il me laisse voir ton visage chéri, et je ne demande rien de plus à la nature.
CÉCILE
Si vous n'aviez pas été malheureux dans ce pays-là, j'aimerais bien à voir toutes ces merveilles avec vous.
M. LHALLIER.
Chère petite, tu ne supporterais pas huit jours un pareil climat. L'île de Java, pays si fertile, est malsaine surtout pour nous autres Européens ; les tremblements de terre, les ouragans et les orages y sont fréquents.
CÉCILE
Et les bêtes I
M. LHALLIER.
Les animaux sauvages y sont communs ; les tigres, les chakals, les rhinocéros, les boas, les crocodiles et bien d'autres encore.
Cécile jetait des cris d'effroi pendant cette terrible nomenclature.
M. LHALLIER.
Cependant les Hollandais ont naturalisé une
quantité d'animaux d'Europe ; on y voit des buffles, des bœufs et des chevaux.
CÉCILE
C'est égal, mon père, je ne désire plus aller à Java. Mais n'avez-vous pas des choses moins terribles à me raconter?... Aviez-vous un bon lit?
M. LHALLIER.
Ah ! les lits ! quelle figure ferait ma Cécile dans un grand lit entouré de moustiquaires, n'ayant qu'un matelas mince, dur et piqué comme un coussin de voiture ? Passe encore pour un lit I mais que deviendrait Mlle Cécile en apercevant contre la muraille de gros lézards gris avec d'énormes têtes, des yeux noirs saillants et la queue en forme de feuille? Ce serait peine perdue d'appeler Augustin pour les chasser : il y en a partout, au plafond, dans tous les coins, et il faut passer la nuit dans cette société, s'endormir malgré soi avec la certitude d'être attaqué la nuit sans moyens de défense.
CÉCILE
Mon père, c'est affreux ! Je ne comprends pas qu'on aille dans de pareils pays.
M. LHALLIER.
Tu ne peux pas effectivement comprendre l'attrait qu'éprouve l'homme à connaître d'autres hommes et des pays nouveaux.
ou LA PETITE SŒQR. 185
CÉCILE
Et puis, aller si loin pour gagner de l'argent! s'exposer à de si grandes fatigues 1
On veut assurer une belle fortune à ses enfants.
CÉCILE
Oh! père chéri, nous n'avions pas besoin d'être riches pour être heureux! Quand Charles, mon maître de géographie, me montrait sur la carte le détroit de la Sonde, j'étais loin de me douter que vous étiez là. Et Java ! comment sont les Malais? Je me figure ces gens-là très-laids.
M. LHALLIER.
Tu te trompes : tous ne sont pas beaux assurément. Mais on en voit à la démarche vaillante. Leur visage est ovale, ils ont des yeux en amande, sombres et brillants, le nez fin et droit, la bouche est grande et ombragée d'une moustache mince, lisse et noire comme du charbon, le front haut et large, les cheveux soyeux et lustrés.
CÉCILE
Comment sont-ils habillés?
M. LHALLIER.
Ils portent le turban, une veste collante et une jupe grise zébrée d'arabesques.
CÉCILE
Augustin prétend que les meilleurs fruits du monde sont aux Indes. Est-ce vrai?
186 CÉCILE
M. LHALLIER.
Il est certaih que l'Inde a des fruits délicieux et merveilleux : le nanka, espèce de pomme de pin, qui a le goût de fromage à la crème; les bananes, le mangoustan à Fécorce violette à la surface, rouge sang à Tintérieur et la pulpe blanche, mais dont on ne saurait dire le goût, plus fin que celui de notre raisin, d'une fraîcheur, d'une saveur qui en font le premier fruit du monde.
CÉCILE
Mon père, quand vous aurez mangé des raisins de Sainte-Radegonde, vous parlerez autrement.
M. LHALLIER.
Je suis tout disposé à modifier mon jugement.
Le travail de Cécile n'avançait guère, comme vous pouvez le croire. M. Lhallier n'éprouvait pas seulement du plaisir à causer avec sa fille, il pensait, avec raison, que cette leçon de géographie vivante remplaçait avec avantage le meilleur livre et l'atlas le plus exact.
CÉCILE
Vous avez vu de belles forêts, des rivières, du café de Java!
M. LHALLIER.
Oui, j'ai traversé de belles forêts, des voûtes de verdure, de vastes prairies; l'on y rencontre des flaques d'eau d'un bleu d'azur où se mirent de grands oiseaux qui se promènent tranquillement.
Yolre canne est de bambou? ■> (Page IS'.i.)
ou LA PETITE SŒUR. 189
CÉCILE
C'est ça qui me plairait.
Le soleil baisse; allons à la rencontre de tes frères.
Cécile n'insista pas. Deux minutes étaient à peine écoulées, et le père et la lille étaient en route. La canne de bambou de M. Lhallier donna à la conversation un nouvel intérêt.
CÉCILE
Votre canne est de bambou?
M. LHALLIER.
Par exemple, je peux t'en conter long sur rc produit naturel du pays. Les indigènes en tirent un parti admirable ; on l'emploie comme bois de charpente dans la construction des maisons, on en fait des cloisons à l'intérieur.
CÉCILE
Mais les ouragans terribles dont vous m'avez parlé doivent emporter tout cela.
M LHALLIER.
Le bambou, quoique fort léger est fort solide. Les maisons de bambous résistent aux vents les plus terribles et aux tremblements de terre ; elles ont l'avantage inouï de ne coûter presque rien, quatre roupies, douze francs.
CÉCILE
Les propriétaires de ces maisons-là ne doivent
190 CÉCILE
pas être orgueilleux! Jamais je n'aurais supposé qu'on pût employer le bambou à des constructions.
Ce n'est pas tout : ce bois léger est la meilleure barrière qu'on puisse opposer aux attaques des tigres.
CÉCILE
Vous plaisantez, mon père 1
M. LHALLIER.
Ces animaux ont horreur du bambou dont la peau vernissée agace leurs dents et leurs griffes....
CÉCILE
Oh! quand Modeste a mal aux dents, elle ne remuerait pas une paille.
M. LHALLIER.
Écoute donc, Cécile. La meilleure cage pour enfermer une de ces bêtes fauves est une cage de bambou. On emploie encore le bambou pour les fermetures des fenêtres et des portes : c'est le verrou le plus sur. Les rizières sont préservées de la visite des bêtes féroces par des barrières de bambous. Enfin les indigènes, si industrieux, font avec ce bois des vases pour cuire le riz à la vapeur; des sièges fort élégants, des instruments de musique et une foule d'autres objets.
Ces entretiens étaient fidèlement rapportés à
ou LA PETITE SŒUR. 191
Blanche et à Amélie, dcrit la considération et l'admiration pour Cécile augmentaient chaque jour. Cécile avait toujours été si bonne, si humble avec SCS petites amies que son bonheur leur semblait dû.