‹ Cecile Ou La Petite SceurChapitre 3 sur 34 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le soir de ce même jour, Cécile était couchée; ses frères croyaient qu'elle dormait, et, quoique la porte de la chambre fût ouverte, ils causaient de leurs affaires.

Après avoir repris tout ce qui avait été dit le matin, Maurice ajouta : «Il est impossible, Charles, que notre chère petite sœur reste avec Modeste. Mme Delorme m'a proposé de la faire entrer dans une maison d'éducation, et je suis décidé à accepter; Cécile a près de neuf ans, elle ne sait pas lire, nous rions de son humeur volontaire et capricieuse, mais au fond notre petite sœur est paresseuse, et nous ne pouvons la laisser plus longtemps courir les champs avec Augustin. N'es-tu pas de mon avis?

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CHARLES

Absolument de ton avis; nous aurions de graves reproches à nous faire plus tard: Cécile serait une paysanne manquée, une demoiselle mal élevée, et, si jamais nous avions le bonheur de revoir notre père, quelle déception n'éprouverait-il pas en retrouvant sa fille si différente de notre chère maman? »

Un léger bruit interrompit la conversation. Charles craignait que Cécile n'eût tout entendu, mais le silence s'étant fait de nouveau, les deux frères causèrent encore pendant un certain temps.

Le lendemain Cécile se leva sans faire fâcher Modeste par ses lenteurs; elle témoignait même une impatience inaccoutumée pour sortir de la chambre.

Dès qu'elle fut prête, elle alla frapper à la porte de ses frères, et, sur l'invitation d'entrer, la petite fille courut embrasser Maurice occupé à mettre de l'ordre dans des papiers.

MAURICE

As-tu été voir tes lapins, ma chérie? Ils doivent être de bonne humeur, il fait si beau !

CÉCILE

Non, monfrère....Jeveux te dire quelque chose. Maurice la prit sur ses genoux, la regarda tendrement et l'embrassa.

Maurice la prit sur ses genoux. (Page o.s.)

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MAURICE

Voyons, qu'as-tu à me dire?

CÉCILE

Mon frère, je t'en supplie, ne me mets pas en pension.... j'en mourrais.

L'enfant éclata en sanglots et passa ses bras autour du cou de son frère déjà tout attendri de cette scène inattendue.

MAURICE

Cécile, ma petite sœur chérie, ne pleure pas. Sais-tu ce qu'on fait en pension?

CÉCILE, sanglotant.

On n'est plus ici, quand on est en pension.,

MAURICE

Tu crois, peut-être, qu'on travaille du matin au soir, pas du tout ; il y a des petites filles qui jouent ensemble après avoir appris leurs leçons. Tu apprendras la musique comme Blan^îhe Delorme, et puis à danser et à broder. Tu nous feras des pantoufles en tapisserie, et le soir, quand nous rentrerons bien fatigués, Charles et moi, nous serons joliment contents d'avoir de bonnes pantoufles brodées par notre petite sœur 1

CÉCILE

Mon frère, c'est impossible maman ne le voudrait pas.. Écoute, j'ai tout entendu hier soir. Je me suis endormie en pleurant. Et ce matin, j'ai beaucoup pensé.

42 CÉCILE

MAURICE

Qu'as-tu pensé, ma chérie?

CÉciLE.

Je me croyais très-gentille, mon frère ; mais c'est bien vrai que je n'aime pas à apprendre à lire; que je voudrais toujours être avec Augustin qui est si bon, si gentil!

Maurice ne put retenir un sourire. L'enfant crut la victoire gagnée, et son visage s'illumina d'une joie soudaine qui eut plus d'influence sur son frère que n'en avaient eu ses larmes.

MAURICE

Comment veux-tu que des maîtres viennent jusqu'ici te donner des leçons?

CÉCILE

11 n'y a pas besoin de maître, mon frère; c'est toi qui m'apprendras le soir ; je ferai mes devoirs à côté de Modeste. Oh! si tu savais, Maurice, comme j'ai envie d'être sagel

MAURICE

Je le vois bien. Allons, il faut au moins essayer. Si nous ne pouvons pas continuer....

CÉCILE

Oh ! nous continuerons, mon frère, quel bonheur!

La petite fille essuya ses yeux encore humides, et courut se jeter dans les bras de Modeste en disant : « H veut bien, ma bonne ; je resterai ici I »

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M. Delorme, à la grande satisfaction de Maurice, n'insista pas pour que Cécile fût mise en pension. Il avait observé que certains caractères se développent mieux dans la famille qu'au pensionnat. La petite était vive et tendre, elle pressentait peut être la vérité en disant qu'elle ne pourrait vivre loin de ses frères, de Modeste et du vieux nègre.

A la fin de la semaine Maurice était admis dans l'étude de M. Delorme. Chaque jour, le jeune homme descendait à Saint-Symphorien. Tout d'abord il se fit remarquer par sa modestie, sa bonne tenue et son assiduité ; mais c'est à Sainte-Radegonde que doivent se concentrer nos observations pour le moment.

Nous le savons déjà, Cécile avait près de neuf ans, et la lecture était encore pour elle un mystère rempli de difficultés. N'importe, la petite sœur oublieuse et légère jusqu'ici avait reçu une profonde impression de ce qu'elle avait entendu dire sur son compte. Bien pénétrée de l'autorité de Maurice, Cécile ne mettait pas en doute qu'on l'éloignerait de la maison, si la chose devenait nécessaire. L'ardeur, qu'elle montrait dans ses jeux, dans ses entreprises souvent téméraires, s'appliqua à l'étude qu'elle reconnaissaitindispensable à son bonheur.

Modeste savait lire, et la vieille bonne qui elle

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aussi avait tremblé à la pensée d'une séparation, devint sérieusement maîtresse d'école ; quatre fois par jour elle faisait lire Cécile, exigeant une application soutenue.

Oh ! qu'il en coûtait à l'enfant de rester tranquille I Si par hasard Augustin passait devant la fenêtre, elle était prête à s'échapper; mais, au premier mot de Modeste, l'écolière redevenait attentive.

Après trois mois de patience, Cécile eut la gloire de lire, dans un livre neuf apporté par Charles, une histoire entière sans faute, et avec l'ardeur que la chère petite fille mettait à tout ce qu'elle faisait. Ce jour-là ^'odeste ne méritait guère son nom! La bonne vieille était radieuse, et se mettait au-dessus du maître qu'il eût fallu payer bien cher pour monter jusqu'à Sainte-Radegonde.

Ce premier succès eut une influence notable sur l'esprit de Cécile, et même sur sa tenue. Elle ne sautait plus si haut, elle voyait partir son vieil ami pour le clos sans songer à le suivre. La robe de la petite sœur s'allongeait, enfin le petit diable était remplacé par une charmante et bonne enfant.

Avec quelle tendresse ses frères l'embrassaient en rentrant le soir 1 Ils semblaient dire : elle avait raison, notre toit serait trop triste sans elle. Maurice se fit maître d'écriture : une demi-heure

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de la soirée était habituellement consacrée à cette leçon. Cécile ne se faisait pas prier : un cahier, une plume et de l'encre lui donnaient une importance d'autant plus grande que Modeste ne savait pas écrire. Nous n'oserions pas l'affirmer, mais il se pourrait que cette lacune dans l'éducation de Modeste contribuât à l'excessive sévérité de la bonne femme pour les taches d'encre. Il ne faut pas nous en plaindre. Le résultat fut que Cécile faisait des pages sans pâtés, tachait rarement sa robe et ses doigts.

Cécile apprit très-vite à écrire; son écriture était correcte. « Vois, mon frère, comme tu m'apprends bien! Oh! je suis si contente de n'avoir pas un maître à lunettes, comme Blanche Delorme? Il a l'air bien bon, mais c'est égal ; j'aime mieux apprendre avec toi ! »

La chère enfant ignorait que la tâche de son frère était simplifiée parles heureuses dispositions de l'écolière.

Un cours d'études suivies s'organisa insensiblement. L'histoire sainte, l'histoire ancienne furent successivement racontées à Cécile, qui avait beaucoup de peine à ne pas interrompre le professeur pour placer ses réflexions.

Les récréations n'étaient pas négligées; elles tenaient une belle place dans le règlement du jour. Cécile avait un petit jardin qu'elle bêchaitet arro-

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sait elle-même; une famille de lapins blancs prenait une partie de son temps. Elle s'était réservé exclusivement le plaisir de leur cueillir de l'herbe fraîche chaque jour; elle leslâchait aussi quelquefois dans les grandes allées du clos, quitte à se donner beaucoup de peine pour les faire rentrer au logis.

Ces plaisirs champêtres eurent leur utilité : Augustin qui était devenu un excellent jardinier, et qui, comme tous ceux de sa race, connaissait les simples, les récoltait en compagnie de Cécile, à laquelle il racontait toutes les guérisons qu'il avait faites dans son pays. Quand les blés étaient dorés, Augustin et sa petite maîtresse allaient cueillir des bleuets et des coquelicots. La première fois qu'ils firent cette récolte, Cécile fut très-étonnce d'apprendre que ces fleurs figuraient à la pharmacie; elle croyait qu'elles n'étaient bonnes qu'à faire des guirlandes pour mettre dans ses cheveux.

L'ignorance de la jeune fille était une source de joie pour le vieux nègre. Si elle posait le pied sur de la mauve, ou sur quelque autre plante, il s'arrêtait et, prenant un ton doctoral, il lui disait l'usage précieux de ces plantes.

C'est ainsi que Cécile acquit des connaissances dont elle sut plus tard tirer un parti utile pour les pauvres. Placée entre Modeste et Augustin, elle

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apprit de bonne heure à faire usage des trésors que la main du Créateur a semés dans nos champs. Quel plaisir c'était pour la chère enfant de porter un cornet de tilleul ou de violette chez la voisine !

Ce n'est pas tout : Cécile assistait à la taille des arbres, aux semailles et suivait les progrès du potager avec un intérêt qui lui valait les naïfs éloges de son serviteur.

L'impression produite par la conversation des deux frères ne s'effaçait pas, et chaque jour Maurice avait le bonheur de constater que ses soins n'étaient pas perdus. Plus d'une fois sans doute, Cécile bâilla pendant l'explication d'une règle de grammaire; mais le professeur savait réveiller l'attention de son élève par les récits de l'histoire : Joseph, Saul, Daniel, étaient les héros favoris de Cécile; plus tard, Annibal et Coriolan devinrent l'objet de son admiration. Ses progrès dépassaient toutes les espérances de Maurice.

Cependant la petite sœur grandissait; plus d'une année s'était écoulée et le catéchisme vint s'ajouter aux autres occupations. Sans doute Modeste avait déjà appris à Cécile les premières notions de la religion; la piété et la bonté de la vieille femme étaient un enseignement vivant qui parlait chaque jour au cœur de l'enfant. De plus la foi

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du vieux nègre, son ardeur au travail, son dévouement pour la famille, tout cela avait une douce et heureuse influence sur Cécile. Cependant Maurice, toujours fidèle à ses devoirs de frère aîné, décida que sa petite sœur irait à Saint-Symphorien chez les Filles de la Sagesse chercher une instruction plus régulière, circonstance qui aurait l'avantage de la rapprocher d'autres enfants.

Cécile accompagnée d'Augustin descendait donc trois fois par semaine à Saint-Symphorien. Ce chemin, habituellement mauvais, donnait souvent à la petite fille le plaisir de mettre des sabots.

Maurice avaitraison; il est utile aux enfants de voir d'autres enfants; l'application ne suffit pas, il faut qu'elle soit stimulée par l'exemple, par le désir d'arriver.

Cécile qui était toujours la première à Sainte- Radegonde, fut très-étonnée de prendre rang après plusieurs compagnes qui n'étaient pas des demoiselles: elle regardait, elle écoutait dvec surprise, mais bientôt elle conquit la place d'honneur, des bons points et des images; elle se lit aimer des sœurs charmées de la voir à la tôte de la classe.

L'école ne fut pas seulement une occasion de s'instruire, elle procura aussi des joies nouvelles à Cécile : dans la belle saison, le jeudi, on voyait

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