CHAPITRE XIII
Le repos et la solitude eussent mieux convenu a M. Lhallier que la vie de Paris ; le père s'imposait un sacrifice en quittant la province i
Cécile était charmante, ses frères avaient parfaitement dirigé son éducation, les vieux serviteurs eux-mêmes avaient été des maîtres précieux. Toutefois M. Lhallier sentait la nécessité de mettre un terme à l'isolement de sa fille; puisqu'elle était destinée à vivre dans le monde, il fallait qu'elle apprît insensiblement à le connaître. D'ailleurs le tendre père n'était pas aveuglé au point de ne pas voir que certaines façons, auxquelles ne supplée pas la grâce, manquaient à sa fille. Il fallait lui apprendre mille riens, l'initier à des nuances que l'intelligence la plus ouverte ne peut deviner.
« Personne, se disait iM. Lhallier, ne pourra remplacer ma chère Caroline auprès de son enfant ; mais si j'ai le bonheur de retrouver notre vieille amie, Mme de Nelsy, ce sera une protectrice, un appui pour ma Cécile. »
Sainte-Rddegonde, le clos et les lapins blancs s'effacèrent promptement de l'esprit de notre gentille fermière à la vue de Paris. On eût dit que le soleil mettait de la coquetterie à se montrer pour séduire les nouveaux habitants de la capitale.
Tout amusait Cécile : le grand appartement de l'hôtel Windsor, les voitures et les piétons étaient un spectacle dont elle ne pouvait se lasser. Sans la confiance aveugle qu'elle avait dans les conseils de son père, Cécile aurait passé la journée sur le balcon. La satisfaction qu'éprouvaient Maurice et Charles complétait la sienne. Les passants les plus affairés ne pouvaient s'empêcher de remarquer Cécile au bras de son père. La fraîcheur du teint, l'épanouissement de la physionomie signalaient la jeune fille à tous les regards comme une heureuse étrangère. M. Lhallier s'arrêtait avec une complaisance de mère devant les magasins; il souriait à la naïve admiration de sa fille devant le moindre étalage. On ne s'en tenait pas toujours là : on faisait des emplettes dont l'utilité n'était pas très-évidente, même aux yeux de Cécile.
En arrivant à Paris, M. Lhallier s'était empressé
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de chercher Mme de Nelsy. L'absence lui avait déjà causé tant de déceptions, qu'il fut délivré d'un grand poids en apprenant que sa vieille amie habitait toujours le même hôtel et que les années n'avaient point altéré sa santé. 11 ne tarda pas à se présenter chez elle. A la surprise succéda la confiance et le bonheur de se revoir. La véritable affection est de tous les temps. Le voyageur passa rapidement sur les événements qui s'étaient accomplis pendant son séjour aux Indes. Sa fille occupait toutes ses pensées ; c'est d'elle qu'il voulait parler à Mme de Nelsy.
M. LHALLIER.
Je compte sur vous pour ma Cécile. Elle ressemble à sa mère, vous l'aimerez : elle est charmante; dès demain je vous l'amènerai, car je ne vous cacherai pas que je suis incapable de m'en tirer avec les couturières et les marchandes de modes; et puis, quoique ma fille soit naturellement distinguée, je vois ce qui lui manque. Et c'est vous, ma chère amie, que je charge d'achever son éducation.
MADAME DE NELSY.
Je comprends votre sollicitude pour cette enfant, mon ami. Je l'aimais sans la connaître, aujourd'hui je me donne à elle tout entière. Espérons que mes cheveux blancs ne seront pas un obstacle à sa confiance et à son affection.
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Mme de Nelsy était une femme de soixante ans qui ne cachait pas son âge ; on l'accusait même de mettre une certaine coquetterie dans l'aveu qu'elle en faisait. Une santé exemplaire lui avait permis jusqu'à ce jour de conserver ses habitudes . les plus chères : elle cultivait encore des talents qui l'avaient fait admirer et rechercher autrefois ; peintre et musicienne, elle consacrait régulièrement des heures à ses charmantes occupations. Son esprit cultivé n'avait rien de pédant. A tous ces avantages Mme de Nelsy joignait une bonté qui était devenue proverbiale dans son cercle. Toutes les demandes de charité, les billets de loterie abondaient chez elle. Mme de Nelsy allait peu dans le monde, mais elle profitait des privilèges de son âge et de sa fortune pour recevoir. Sa maison était fort recherchée. Les jeunes g'ens s'y plaisaient plus qu'ailleurs. Quand une mère disait à sa fille : « Nous irons demain chez Mme de Nelsy, » c'était une grande joie. Nulle part on ne s'amusait autant et plus simplement.
M. Lhallier éprouvait une sorte de délivrance à la pensée que Cécile allait être sous la protection d'une personne aussi estimable. De retour chez "lui, il annonça à sa fille qu'ils iraient faire visite à une amie de sa mère. Cécile ne demandait pas mieux : la chère enfant pressentait combien la direction d'une femme expérimentée était néces-
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saire à une jeune personne qui fait son entrée dans le monde.
A l'heure convenue, Cécile mit sa plus belle robe, qui n'était guère belle, brossa son petit chapeau de feutre et partit avec son père.
Mme de Nelsy n'était pas seule : une dame et ses filles lui rendaient visite. Cette circonstance intimida légèrement Cécile ; mais le tendre accueil de Mme de Nelsy la mit promptement à l'aise.
Les jeunes personnes présentes considérèrent Cécile de la tête aux pieds et firent un retour d'admiration sur elles-mêmes. La conversation ne tarda pas à éclaircir leurs idées : M. Lhallier arrivait des Indes, et les Indes étant le synonyme d'or^ le jugement porté sur Cécile fut modifié à l'instant même.
MADAME DE NELSY.
Nous voilà seules enfin ! Venez, ma chère enfant, que je vous embrasse encore. Votre mère m'aimait, et comme je ne doute pas que vous lui ressembliez autant par le cœur que par les traits, je compte aussi sur votre affection.
Oh ! oui, madame, je vous aime déjà.
MADAME DE NELSY.
La fille de Caroline va devenir la mienne. Eh bien, mon vieil ami, que voulez-vous de moi?
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M. LHALLIER.
Que VOUS ayez la bonté de faire habiller Cécile convenablement.
MADAME DE NELSY.
Nous irons aujourd'hui même chez ma couturière.
CÉCILE
Madame, je sais faire mes robes.
MADAME DE NELSY.
Je VOUS en félicite, mon enfant ; ce talent est précieux et fort rare de nos jours ; toutefois il sera bon de vous faire habiller à Paris, d'ailleurs vous aurez peu de temps à donner à la couture ; je vais m'emparer de vous.
Un sourire de Cécile ratifia les projets de Mme de Nelsy.
Le meilleur des pères est heureux de confier sa fille à une femme respectable. Plus il aime son enfant, plus il se sent incapable de remplir certains devoirs, M. Lhallier conféra tous ses droits à Mme de Nelsy, et il se retira en lui disant : « Faites tout ce que vous jugerez convenable. »
Voilà donc Cécile à côté de Mme de Nelsy dans uiîe bonne voiture, bien large et attelée de deux chevaux.
Les équipages se croisaient en tout sens ; les piétons, les femmes élégantes et leurs enfants, les
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magasins, tout cela passait sous les yeux de Cécile comme un spectacle magique.
La voilure s'arrêta devant un magasin de la rue Richelieu, dont un commis s'empressa de leur ouvrir la porte.
Sur la demande de Mnie de Nelsy, un jeune homme étala de belles pièces de soie de toutes les nuances. Mme de Nelsy consultait le goût de Cécile, mais Cécile trouvait tout beau, si bien que la bonne dame, ne pouvant obtenir une préférence, trancha elle-même la question. Elle lit emplette d'une robe de taffetas bleu et d'une robe de tulle blanc ;>car déjà Mme de Nelsy avait annoncé une soirée pour présenter sa jeune amie et son père à sa société.
De là, on se rendit chez la couturière. Cécile ouvrit de grands yeux. Jamais son imagination ne lui avait fait pressentir de pareilles merveilles. Elle n'en revenait pas non plus de l'air dégagé avec lequel la couturière proposait les ornenïents les plus riches, citant l'exemple de mademoiselle une telle. La jeune fille remarqua avec quelle tranquillité Mme de Nelsy laissait couler ce torrent de paroles, s'en tenant à sa première décision.
La séance chez la marchande de modes ne fut pas moins intéressante : même embarras de Cécile. Tous ces chapeaux blancs ou roses lui semblaient également jolis.
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11 fut grandement question de la beauté des cheveux de Cécile, de son teint et de la nuance qui lui irait le mieux.
Jamais pareils discours n'avaient frappé les oreilles de l'habitante de Sainte-Radegonde. Remontée en voiture, Cécile gardait le silence.
MADAME DE NELSY.
A quoi pensez-vous, chère enfant ?
CÉCILE
Madame, je pense que vous êtes bien bonne, que c'est très-agréable d'être riche, de choisir de belles robes dans les magasins.... et puis je voudrais savoir si je mérite les compliments que cette marchande de modes m'a faits. J'amais on ne m'a dit rien de semblable.
MADAME DE NELSY.
Ce n'est pas étonnant : vous avez toujours été entourée de personnes qui vous aiment et qui vous aimeraient tout autant si vous étiez pâle et si vos cheveux étaient moins épais. Cette marchande de modes spécule sur la vanité des femmes, elle les loue toutes sans distinction et se croit sûre de leur plaire.
CÉCILE
Eh bien ! madame, ces louanges ne m'ont pas fait plaisir; quand papa lisse mes cheveux avec complaisance, je vois qu'il les trouve beaux, et cela m'enchante parce que j'aime papa.
Cécile trouvait tout beau. (Page 203.
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MADAME DE NELSY.
Vous avez raison, ma chère petite; n'attachez pas d'importance aux compliments : ce sont de mauvaises pièces de monnaie dont les gens du monde se payent entre eux, quoiqu'ils n'en ignorent pas le peu de valeur. Aimez la vérité, Cécile; si vous y consentez, je vous avertirai de vos défauts.
La jeune fille accepta la proposition, quoique très-surprise d'entendre parler de ses défauts. Il n'en avait été question qu'autrefois dans sa petite enfance, et son père, qui avait toute autorité sur elle, ne lui avait pas encore adressé un reproche.
Quelques jours plus tard, Cécile portait sa jolie robe bleue ; son chapeau blanc lui seyait à ravir. Mme de Nelsy sourit en la voyant.
MADAME DE NELSY.
Maintenant, je vais vous apprendre à faire la révérence I
Cécile crut que sa respectable amie plaisantait ; mais elle comprit bien vite que la chose était sérieuse.
MADAME DE NELSY.
Vous rencontrerez dans le monde des jeunes personnes, assez bien élevées d'ailleurs, qui font de petits saints gauches et écourtés; mais sachez, mon enfant, que la manière dont une femme sa-
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lue dénote immédiatement l'éducation qu'elle a
reçue.
CÉCILE
Madame, apprenez-moi tout de suite à faire la révérence.
Sans tarder davantage, l'excellente Mme de Nelsy joua le rôle de maître à danser; elle s'avançait vers Cécile, qui figurait la maîtresse de maison, et la saluait respectueusement, profondément. Puis, les rôles changeaient.
Ces exercices amusaient beaucoup Cécile, et le professeur aurait pu en dire autant.
Maurice et Charles avaient, eux aussi, pris un petit air fashionable qui enchantait leur sœur. Elle était ravie de les voir habillés à la mode ; elle convenait sans peine que les gilets de Paris avaient meilleure façon que ceux de Sainte-Radegonde; elle attachait plus d'importance à la toilette de SCS frères qu'à la sienne. Quel bonheur la bonne petite sœur éprouva, Lorsque M. Lhallier donna à chacun de ses fils une belle montre en or avec une chaîne !
Elle avait aussi une montre et une chaîne. Chaque jour, on constatait que les trois montres étaient d'accord; « c'est comme nous, » disait Cécile.
Les jeunes gens témoins des succès de leur sœur seraient volontiers restés à Paris, mais le
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moment de la séparation approchait. Ils passeraient encore une soirée chez Mme de Nelsy : ils verraient l'effet de la robe blanche de Cécile et de sa couronne de roses, puis ils iraient reprendre leurs occupations.
Notre gentille enfant se disait avec raison que les soirées de Mme de Nelsy devaient être différentes de celles de Mme Delorme. Elle n'était pas sans inquiétude sur son entrée dans le monde.
Une femme de chambre choisie entre toutes fut attachée au service de Cécile. Les soins d'une étrangère ne pouvaient remplacer ceux de Modeste. Et quoique Sophie fût fort'adroite, Cécile regrettait Modeste et son pince-nez.
C'est dans cette disposition d'esprit que la jeune fille écrivit à sa bonne dont elle était séparée pour la première fois.
« Ma bonne Modeste,
a Je suis sûre que tu penses à nous 'et que ta petite Cécile te manque. Prends patience, le temps passe plus vite à Paris qu'à Sainte-Radegonde, et bientôt tu nous verras revenir.
« Je vais au bal ce soir chez une amie de maman, Mme de Nelsy; ses bontés pour moi t'attendriraient; ma robe de tulle blanc est bien jolie; il y a deux jupes l'une sur l'autre, et dessous un jupon de taffetas blanc. J'aurai une ceinture rose,
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une couronne de roses, des souliers de satin blanc, un mouchoir qui n'est que pour la parade, — on ne se mouche pas au bal, — un éventail et un bouquet. Qu'en dis-tu , ma bonne ? Je serai bien belle. Je te promets de te donner une représentation de ma toilette , quitte à voir Augustin tomber le nez contre terre.
« J'ai une femme de chambre, qui s'appelle Sophie. Je suis obligée de me raisonner pour la supporter, non pas qu'elle ne soit polie et très-habile, mais elle n'est pas loi. Elle n'en finit pas de m arranger. Si je la croyais, ma toilette durerait deux heures. L'autre matin, il s'est passé une scène vraiment comique : tu sais que j'ai l'habitude de me coiffer et que j'y réussis à merveille. Sophie entra au moment où je démêlais mes cheveux et me dit d'un ton doctoral : « Il ne convient pas que mademoiselle se coiffe, » et la voilà qui veut s'emparer de mes cheveux; je les roule autour de mon <:ou , et je résiste avec une énergie que je ne crains pas d'appeler héroïque. La pauvre fille était consternée ; elle me laissa faire et ne put disconvenir que ses services étaient inutiles.
« J'ai quatre robes neuves et deux chapeaux, des bottines à talons , de sorte, ma vieille chérie, qu avec un peu d'adresse je pourrais manger des petits pâtés sur ta tête. Tout cela coûte fort cher, mais je vois avec quel plaisir papa dépense son
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argent, et je ne m'en inquiète pas plus que lui. Maurice et Charles sont aussi très-élégants, et je peux t'assurer que ces messieurs ne sont pas insensibles à la toilette. Tu rirais de leurs préoccupations pour le nœud d'une cravate blanche. Je suis souvent appelée à donner mon avis sur cette grave affaire.
c' Certainement, ma bonne, je regrette de ne pas te voir , mais je ne te cache pas que je m'amuse beaucoup. J'ai chargé mes frères de t'embrasser de ma part. Ils te porteront du coton à tricoter comme ni toi ni moi n'en avons jamais vu. C'est tout ce que j'ai pu trouver de digne de toi à Paris.
« Adieu, ma bonne chérie, dis à Augustin que petit monde bien gentil et penser à lui toujours.
« Je t'embrasse comme on embrasse sa meilleure amie,
a CÉCILE. »
Nous ne cacherons point au lecteur que Cécile prenait goût aux plaisirs qui lui étaient offerts ; et nous ne dissimulerons pas davantage le petit sentiment de vanité qu'elle éprouva en se voyant si bien parée ; cette robe vaporeuse, cette harmonie parfaite qui distingue la moindre toilette d'une Parisienne, lui causaient une surprise pleine de charme. Les fleurs de Sainte-Radegonde ont plus
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de parfum que celles de Paris assurément ; mais ie bouquet que Maurice offrit à sa sœur était une merveille inconnue aux yeux de Cécile. M. Lhallier était radieux de voir sa fille si bien mise, il l'embrassa, et ce baiser fut compris.
Le cœur battait bien un peu à notre chère enfant : sans doute Mme de Nelsy était là, ses frères s'occuperaient beaucoup d'elle, mais entrer dans un salon éblouissant de lumières , se trouver au milieu d'étrangers , saluer, répondre, tout cela constituait une véritable épreuve pour la jeune fille.
Enfin le marchepied de la voiture s'abaisse; Cécile descend, et bientôt elle entre au bras de son père dans le salon de Mme de Nelsy. Tous les regards se portent sur eux.
La maîtresse de maison présente sa protégée aux mères et à leurs filles. Cécile salue et répond aux paroles bienveillantes qu'on lui adresse; mais elle se sent dans un monde nouveau, et le bon accueil qui lui est fait ajoute à son trouble. Cependant elle danse, et s'en tire fort bien; ses frères l'admirent et recueillent avec complaisance les éloges donnés à leur petite sœur — Ils l'appellent encore ainsi.
Parmi les jeunes personnes, Cécile en distingua une entre toutes; sa sympathie fut partagée Ce-
cile et Louise causaient, riaient, s'amusaient de tout. Le plaisir de la danse était secondaire pour Cécile : les nouveaux visages, les toilettes, la conversation l'intéressaient bien autrement.
Un jeune homme, de chétive apparence, petit et laid, entra.
« Quel est ce singe? demanda Cécile à Louise.
— C'est mon frère, répondit Louise à voix basse. »
Cécile qui mangeait une glace en ce moment ne sait plus ce qu'elle fait. Clouée à sa place, elle n'ose pas tourner la tête; une rougeur excessive trahit son émotion. Maurice ignore ce qui est arrivé, mais il voit l'embarras de sa sœur et il lui offre son bras. Elle refuse, se dit un peu fatiguée et fait signe à son frère d'inviter Louise à danser : celle-ci accepte du ton le plus cordial, et dit: «Allons, mademoiselle, un peu do courage; dansons encore ce quadrille ensemble. »
Cette invitation si simplement faite aida Cécile à se remettre; vainement cherchât-elle sur le visage de Louise la trace d'un ressentiment qui lui semblait légitime ; son regard ne rencontra qu'un doux sourire. L'heure était avancée, et le terme de l'épreuve fut bientôt arrivé.
Étant débarrassée de Sophie, notre chère enfant tomba à genoux et versa un torrent de larmes. Cette parole imprudente pesait sur son cœur; c'é-
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tait un poids douloureux dont elle ne pouvait se débarrasser. Gomment cette parole lui était-elle échappée? Maintenant elle la trouvait injuste. Ce jeune homme avait parlé à Louise avec un accent de bonté qui prévenait en sa faveur.
Cécile ne dormit guère ; mais endormie ou réveillée, ce malheureux singe lui donnait un cauchemar dont elle ne pouvait se débarrasser. « Faire de la peine à une sœur! Ce n'est pas une faute ordinaire, pensait-elle. Louise aime son frère comme j'aime mes frères. Insensée que je suis! Non, jamais je ne me consolerai d'avoir fait une pareille sottise. »
L'amour-propre dit aussi son mot : voilà ma réputation bien établie dans la société de Mme de Nelsy! Comment douter que ce méchant propos ne soit déjà connu? Ah! si je pouvais partir avec Maurice et Charles? Mais il faudrait pour cela dire à mon père ce qui s'est passé , lui ôter ses illusions sur moi, l'affliger 1... Le monde? je le déteste. — A cette profession de foi, la conscience de Cécile répondit très-haut : pourquoi accuser le monde? ne m'a-t-il pas fait un bon accueil? n aije pas été l'objet de toutes les sympathies? Si bien que j'aurais pu me croire entourée d'amis?
Le lendemain Maurice et Charles dirent adieu à leur petite sœur^ lui faisant prendre l'engagement de les tenir au courant de ses plaisirs.
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Cécile avait les larmes aux yeux en embrassant ses frères ; elle se disait : mes plaisirs sont finis, et il me tarde de revoir nos vignes. Cependant une résolution bien arrêtée lui rendit le calme. Elle causa de la soirée avec son père tout le temps du déjeuner et finit par lui demander la permission d'aller trouver Mme de Nelsy.
M. Lhallier, toujours heureux de savoir sa fille en compagnie de sa respectable amie , donna son consentement et promit de ne pas troubler le tête-à-tête que Cécile semblait rechercher.