CHAPITRE XIV
Mme de Nelsy lisait une lettre lorsque Cécile entra.
MADAME DE NELSY.
J'en étais sûre ! Bonjour, chère enfant. Eh bien I j'espère que vous vous êtes amusée!... Mais quelle petite mine fâchée nous avons ce matin ! On n'a pas dormi. Ahl la jeunesse! Voyez, moi je suis prête à recommencer. Ma maison est en ordre. CÉCILE, fondant en larmes.
Madame, je n'irai plus en soirée et.... je voudrais ne jamais y être allée... Quoique vous soyez la meilleure et la plus aimable personne du monde.
MADAME DE NELSY.
Vous me faites peur, Cécile. Qu'est-il arrivé.'
218 CÉCILE
Vous a-t-on dit une parole impolie ou désagréable? J'étais si heureuse de vous voir chez moi, fêtée par mes amis!
CÉCILE
Votre satisfaction ne sera pas de longue durée, madame : je ne mérite pas vos bontés.
Et Cécile fit l'aveu de sa sottise avec une simplicité qui eût désarmé un juge plus sévère que Mme de Nelsy. Cependant elle dit : « C'est grave, mon enfant; vous avez profondément blessé Louise Elle aussi aura versé des larmes, car elle aime tendrement ce frère chétif et laid. Voilà une terrible leçon, ma pauvre petite! Cependant, calmez-vous : Louise est une jeune personne que j'ose dire parfaite. Sa discrétion égale son indulgence. Je suis persuadée qu'elle n'a montré à personne la blessure que vous avez faite à son cœur. Vous avez obtenu votre pardon avant de l'avoir demandé et mon avis est de laisser tomber l'affaire. »
CÉCILE
Non, madame, il faut que je voie Mlle Louise et que je l'assure du chagrin profond que me cause cette parole irréfléchie, méchante et légère. Je veux lui dire que j'ai obéi à une impression qui s'est complètement eflacée.
MADAME DE NELSY.
J'en suis convaincue, chère enfant. Mais prenez
ou LA PETITE SŒUR. 219
garde. Un pareil trait de caractère suffirait pour faire oublier vos aimables qualités. Vous vous feriez des ennemis irréconciliables, et ce qui doit vous toucher mille fois plus encore, vous attriste riez des cœurs généreux et dignes d'être mieux appréciés. Voulez-vous que j'envoie chercher Louise? J'ai un prétexte pour la demander.
CÉCILE
Je ne sais comment je supporterai cette confusion, mais je veux la supporter.
MADAME DE NELSY.
C'est bien, Cécile votre courage me plaît.
En attendant Louise, la conversation prit un tour moins sérieux. Mme de Nelsy voulait montrer les curiosités de Paris à sa jeune protégée.
En dépit des efforts de l'excellente personne, Cécile ne pouvait suivre la conversation. Armée d'un couteau d'ivoire, elle tranchaitavec une énergie inutile les feuillets d'un volume.
Enfin Louise entra calme et gracieuse. Après avoir salué madame de Nelsy, elle s'adressa à Cécile. « Bonjour, mademoiselle, j'espère que la soirée ne vous a pas fatiguée et que vous voudrez bien accepter l'invitation de ma mère pour lundi prochain. »
CÉCILE
Et vous vous êtes chargée de me transmettre
220 CÉCILE
cette invitation, mademoiselle? Vous consentez à
me recevoir, à... me voir?
LOUISE
Que voulez-vous dire?
CÉCILE
Mme de Nelsy sait tout. J'ai voulu vous demander pardon devant elle d'une sottise qui doit m' enlever à jamais votre estime et votre sympathie.... dont j'étais si fière î
LOUISE
Vous avez toujours l'une et l'autre, mademoiselle Cécile. Ce n'est pas la première fois que mes oreilles ont été blessées par une parole piquante, un jugement irréfléchi; mais jamais encore je n'ai rencontré une personne assez généreuse pour s'en excuser. N'ayez pas de peine : j'ai vu vos regrets, votre chagrin, et cela m'a suffi. J'ai gardé et je garderai toujours le secret de cette aventure... Mon frère a un extérieur ridicule, je le sais; mais ce pauvre Guillaume est si bon, si intelligent ! Je l'aime tant I
MADAME DE NELSY.
Vous êtes dignes l'une de l'autre et je vous prédis que désormais rien ne pourra altérer les liens qui viennent de se former entre vous, mes chères petites.
Louise se retira après avoirprié Cécile d'oublier
ou LA PETITE SŒUR. 221
le passé et de ne songer qu'au plaisir de se retrouver ensemble.
CÉCILE
Quelle bonté, madame! j'en suis touchée jusqu'aux larmes.
MADAME DE NELSY.
Assez de larmes, mon enfant. Le temps est beau, je vais en profiter pour faire quelques visites. Voulez-vous venir avec moi?
CÉCILE
Je ne suis point habillée convenablement peutêtre?
MADAME DE NESLY.
Très- convenablement : nous irons visiter mes pauvres.
CÉCILE
Justement, je pensais hier à mes pauvres de Saint-Symphorien. A Paris on a bien peu de temps à soi, n'est-ce pas, madame ?
MADAME DE NELSY.
Le temps a la même valeur partout quand on sait en faire usa^e. Prétendre le contraire, c'est accuser sa paresse ou sa légèreté. A propos, Cécile puisque voire père consent à passer encore un mois ici, je vous engage à prendre des leçons de dessin et d'anglais.
CECILE
Est-ce encore la peine?
•222 CÉCILE
A cette question, Mme de Nelsy s'anima, se fâclia.
« Détestable principe, dit- elle : il faut profiter de tous les instants pour se mettre au travail : les heures font les jours, les minutes font les heures. C'est convenu, Cécile, vous allez employer utilement ces quelques semaines de votre séjour à Paris. Vos journées ne me satisfont pas. Le travail ! le travail ! c'est la loi du monde et il faut s'y soumettre atout âge et dans toute condition. La première fois que j'entre chez une femme, cùt-elle cent mille livres de rente, je cherche des yeux sa corbeille à ouvrage, et, si je n'en vois pas, je suis malgré moi prévenue contre cette temme.
CÉCILE
Alors, madame, vous seriez bien contente de voir ma corbeille de Sainte-Radegonde : il y a de tout.
Pendant cette conversation, Mme de Nelsy remplissait ses poches de provisions pour les pauvres et mettait des pièces blanches dans sa bourse, Cécile se chargea d'un paquet.
Avec quel plaisir notre jeune amie accompagnait Mme de Nelsy ! Elle s'étonnait de la voir s'engager dans un escalier étroit et obscur ; elle pensait qu'à un certain âge la femme charitable pourrait se borner à envoyer des secours aux
pauvres. Cécile ne tarda pas à modifier son jugement.
Mme Nelsy frappe à la porte d'un cinquième ; la porte souvre et quatre bambins s'écrient à la fois : « Mère, c'est la dame ! » Puis ils se sauvent et reviennent sur l'invitation qui leur en est faite.
Vainement la mère essaya-t-elle de tenir ses enfants à une distance respectueuse. C'était à qui s'approcherait le plus près. Une petite fille de quatre ans poussa la hardiesse jusqu'à toucher du bout du doigt la poche gonflée de Mme de Nelsy.
Cette familiarité lui valut un baiser et le privilège de prendre tout ce que contenait cette fameuse poche.
MADAME DE NELSY.
Ma chère Joséphine, j'ai une habile ouvrière à nta disposition, je vais prendre mesure à vos deux petites. Il faut profiter des bonnes occasions.
Mme de Nelsy prit mesure aux enfants en femme expérimentée. Les deux petites filles étaient radieuses. Mme de Nelsy causait à voix basse avec la mère, tandis que les enfants groupés autour de Cécile, la regardaient, touchaient sa chaîne d'or, caressaient son manchon- Cette visite chez les pauvres augmenta l'afl'ection de Cécile pour sa vieille amie. « Je suis sûre, péri-
224 CÉCILE
sait la jeune fille, que ma mère était aussi bonne. »
Ces douces impressions furent remplacées par d'autres. Cécile n'avait pas un instant à elle; la journée passait comme un songe.
Le lendemain en s'éveillant, un billet de Mme de Nelsy vint renverser les projets de notre chère Cécile. Ce billet renfermait ces mots: « Je me suis donné une entorse, venez passer la journée chez moi. »
Cette nouvelle consterna Cécile : d'abord elle aimait réellement Mme de Nelsy, ensuite cet accident allait mettre obstacle aux distractions les plus agréables. Toutefois, elle fut bientôt auprès de sa respectable amie.
CÉCILE
Vous êtes encore al '.ce dans quelques vilain escalier, madame I vous iinire'z par vous casser la jambe.
MADAME DE NELSY.
Vous VOUS trompez, ma chère enfant; je me suis donné celte entorse dans ma chambre. N'accusez pas la charité, elle donne plus de joie qu'elle ne cause de peine. Ètes-vous bonne garde-malade '
CÉCILE
Excellente I
MADAME DE NELSY.
Et moi jai la prétention d'être bonne malade
Ma chère Joséphine,
'ai une habile ouvrière à ma disposition. (Page 223.)
ou LA PETITE SŒQR. 227
Ainsi les choses iront pour le mieux Toutefois, rassurez-vous, je ne souffre pas. Il s'agit seulement de rester en repos. Nous travaillerons, nous causerons, vous me ferez la lecture. Et puis, vous avez sans doute deviné que vous êtes l'ouvrière dont j'ai parlé à Joséphine.
CÉCILE
Non, madame, mais j'accepte volontiers la tâche.
Sur l'indication de Mme de Nelsy, Cécile put trouver un paquet d'étoffe ; elle tailla d'après ses mesures et se mit à coudre avec l'élégance d'une Parisienne qui en a la grande habitude.
Cependant c'était la première fois, depuis son arrivée à Paris, que la jeune fille passait une journée aussi sérieuse. Justement, son père lui avait annoncé une promenade en voiture découverte, et Sophie devait essayer une nouvelle coiffure. Jamais entorse n'était venue plus mal à propos. Ces réflexions, loin de nuire à la couture, lui étaient extrêmement favorables. Cécile affectait une attention, un zèle qui donnaient d'autant plus de liberté à ses pensées.
Par bonheur Louise fut admise dans l'intimité. L'arrivée d'un Tom Pouce à Paris égaya beaucoup ces demoiselles. On projeta d'aller le voir.
MADAME DE NELSY.
Voilà une célébrité à ajouter à tant d'autres.
228 CÉCILE
LOUISE
Triste célébrité vraiment! 11 serait plus charitable de laisser ces pauvres petits êtres dans l'oubli.
MADAME DE NELSY.
ils ne le désirent pas, ma chère, et les annales de la science ont conservé le souvenir de quelques-uns d'entre eux. Vous-mêmes, vous ne serez pas fâchées, mesdemoiselles, d'apprendre que Jeffery Hudson, né en 1619, fut présenté dans un pâté, à huit ans, par la duchesse de Buckingham à la reine Henriette-Marie d'Angleterre, femme de Charles I"; à trente ans, il avait ISpouces anglais de hauteur, qui en valent dix- sept des nôtres. A cette époque, il prit la fantaisie de grandir et il finit par atteindre la taille de 3 pieds 9 pouces anglais.
CÉCILE
C'est un faux nain!
MADAME DE NELSY.
11 s'excusait de sa taille et prenait plaisir à raconter que jeune encore, au milieu d'une fête de la cour, on le vit sortir, à la grande surprise des spectateurs, de la poche d'un employé du palais, dont la taille il est vrai était gigantesque.
Un nain polonais, Borwilaw^ski, fut célèbre par la variété de ses talents ; il écrivit lui-même son
ou LA PETITE SŒUR. 229
histoire; sa réputation s'étendit dans toute l'Kurope. Mais lui aussi, s'avisa de grandir dans sa vieillesse.
Le vrai nain c'est Bébé ; il était né dans les Vosges en 1741. Son squelette est conservé au Muséum d'histoire naturelle. Bébé était si petit, qu'on le porta au baptême sur une assiette garnie de Allasse ; son premier berceau fut un gros sabot rembourré. Il fut conduit à la cour du roi Stanislas, pour qui il se prit d'une grande affection. Ce prince l'aima à son tour et voulut lui faire donner une certaine instruction ; mais Bébé ne daigna même pas apprendre à lire. Il ne sut jamais que danser et battre la mesure. Il resta vif et gentil jusqu'à quinze ans. A cette époque il subit une vieillesse prématurée, et il mourut à vingtdeux ans. Il avait alors 33 pouces, tandis qu'il n'en avait que 29 à quinze ans.
CÉCILE
Vos histoires de nains sont fort curieuses, madame et nous verrons Tom Pouce avec d'autant plus d'intérêt.
MADAME DE NELSY.
Je ne désapprouve pas votre visite à Tom Pouce, mes enfants, mais je voudrais aussi vous voir visiter Paris au point de vue de votre instruction.
LOUISE
C'est vrai, madame, je profiterai de laprésence
230 CÉCILE
de Cécile, car je connais mieux Vienne et Genève que Paris.
MADAME DE NELSY.
L'indifférence des Parisiens est bien connue : si de temps à autre des amis de province ne venaient pas les forcer à sortir de cliez eux, ils apprendraient pour la plupart, le nom des curiosités de Paris dans un guide étranger.
LOUISE
C'est ridicule, j'en conviens, madame. Aussitôt que vous n'aurez plus besoin de vos gardes malades, nous nous mettrons en route.
MADAME DE NELSY.
Dès demain. Cécile arrangera la partie avec son père, il faut profiter des beaux jours dont nous sommes très-exceptionnellement favorisés cette année.
Cette décision plut à Cécile : elle étouffait dans cette chambre, et, pour la première fois, elle quitta Mme de Nelsy sans regret.
Une lettre de Maurice, quoique bien tendre, contraria Cécile ; il insistait trop sur le vide que faisait l'absence de sa sœur. Les ennuis de Modeste et le catarrhe d'Augustin formaientun triste P. S., qui troubla Cécile, car son cœur n'était pas changé; mais elle était en dehors de ses habitudes. La jeune fille croyait ne prendre que les distractions
ou LA PETITE SŒUR. 231
du monde, elle en subissait insensiblement l'influence.
Toujours bonne et charmante pour son père, Cécile n'avait pourtant plus cette égalité d'hu • meur, cette gaieté qui sont le charme de la jeunesse.
Un matin, comme elle sortait de Saint-Roch, une jeune ouvrière pâle et maigre, l'aborda en lui disant : « Mademoiselle, vous qui avez une mère venez voir la mienne ; elle est malade et manque de tout, parce que je ne puis plus travailler.
CÉCILE
Où demeurez-vous?
l'ouvrière.
Ici près, dans la rue du Marché. »
Sophie arrêta sa jeune maîtresse, et crut devoir lui dire, bas à l'oreille: « C'est impossible, mademoiselle ne peut pas aller chez cette femme. Il y a tant d'intrigants à Paris! Monsieur ne serait pas content..., la charité est prudente. «
Pour toute réponse, Cécile dit: « Suivez-moi.»
La maison était belle, l'escalier ciré. Au cinquième étage, un supplément d'escalier conduisait à la chambre qu'habitait l'ouvrière. La clef était sur la porte ; les trois personnes entrèrent. Une femme au teint jaune, les yeux creux et cernés, leva la main en voyant entrer sa fille
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accompagnée de deux étrangères. Elle rougit
un peu.