‹ Cecile Ou La Petite SceurChapitre 22 sur 34 · LA FILLE · texte numérisé non relu

LA FILLE

Ma mère, la pensée de parler à mademoiselle, m'est venue tout d'un coup.... c'est demain le terme.... le concierge me l'a encore dit ce matin.

Cécile s'approcha de la malade et lui demanda à voix basse ce qu'il fallait pour payer son loyer.

LA MALADE

C'est bien cher, mademoiselle, mais il faut être logé proprement pour recevoir les pratiques et y voir clair quand on raccommode la dentelle 1

CÉCILE

Sans doute, ma bonne dame : dites-moi combien il vous faut.

LA MALADE

Deux fois 60 francs, pour deux termes, car nous payons 240 francs cette petite chambre ; mais si nous en donnions seulement la moitié, on nous laisserait tranquilles. Le propriétaire n'est pas mauvais pour nous. Et puis, on connaît bien son monde.

CÉCILE

Mon père payera tout. Avez-vous besoin d'autre chose?

LA MALADE

Hélas! mademoiselle... le plus pressé c'est la nourriture pour ma pauvre Améhe. Voilà six

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mois qu'elle ne travaille plus à cause démon état qui exige des soins continuels. Nous avons engagé tous nos effets. C'est la première fois que nous demandons. Ohl parlez à votre mère, elle aura pitié de nous I

CÉCILE

Je n'ai plus de mère; j'étais petite quand elle est morte, mais mon père m'aime beaucoup ; je suis son enfant gâtée, il viendra vous voir et il donnera tout ce je lui demanderai pour vous.

LA MALADE

Pour moi il ne faudra plus grand' chose 1 mais Amélie! ma pauvre enfant! Elle a travaillé depuis dix ans quatorze heures par jour, et voilà où nous en sommes I Le monde est si injuste ! On paye si mal la reprise qui arrache les yeux à l'ouvrière!

Des larmes se perdirent dans les rides profondes de ce visage désolé.

Ne pleurez pas, tous vos maux vont finir: je viendrai aujourd'hui même avec papa, et nous vous ferons faire une bonne connaissance qui prendra soin de vous, et donnera de l'ouvrage à votre fille quand nous aurons quitté Paris. A bien tôt! Reposez-vous.

Sophie n'était pas une méchante fille, toutefois ses pensées étaient bien différentes de celles de sa jeune maîtresse.

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« Il y en a qui ont du bonheur, se disait-elle Tomber sans le savoir sur une demoiselle dont le père est riche à millions ! C'est égal, si monsieur m'en croyait il ne laisserait pas sa fille courir les greniers... j'étouffais là dedans! C'est bon pour les sœurs de charité qui en ont tant vu que ça ne leur fait plus rien. Moi, j'ai le cœur trop sensible.. Elles vont être dans l'abondance, vous verrez. Après tout, j'aime autant avoir mes jambes! »

Sophie, effectivement, avait besoin de bonnes jambes pour suivre Cécile.

La jeune personne réfléchissait : «Toutes mes fantaisies, tous mes désirs sont satisfaits par le plus tendre des pères, et il y a des gens qui n'ont même pas le nécessaire, le pain quotidien ! »

Ce nom d'Amélie résonnait encore aux oreilles de Cécile; c'était comme un reproche, car elle n'avait pas écrit une seule fois à son amie.

£)e retour à la maison, elle raconta à son père la rencontre qu'elle avait faite et ce qu'elle avait promis. M. Lhallier approuva tout et le jour même il accompagnait sa fille chez les pauvres femmes. Le loyer fut payé, l'abondanjce succéda à la misère.

Quelques semaines plus tard, la malade mourait avec la consolation de laisser sa fille sous la douce protection de Mme de Nelsy.

Cécile avait sans doute fait quelques charités depuis qu'elle était à Paris, mais elle n'avait point

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envisagé la misère d'une grande ville. A Sainte- Radegonde, elle visitaitles pauvres, mais les pauvres du village sont dans d'autres conditions que ceux de Paris. La maison du riche est voisine de la chaumière et le pauvre malade sait qu'il sera secouru promptement. Cécile connaissait les bonnes gens qu'elle visitait, je dirai presque qu'ils lui appartenaient. A la campagne le pauvre et le riche vivent dans la même atmosphère; le calme, la verdure et le ciel bleu sont des bienfaits partagés entre tous. A Paris, il n'en est pas ainsi; le contraste du luxe et de la misère frappe les yeux du passant le plus distrait.

Cécile, quoique bien jeune, comprit les devoirs que la fortune imposait à son père. Elle fît de grands projets, les soumit à Mme de Nelsy qui approuva et modifia aussi les plans charitables de sa jeune amie à laquelle manquait encore l'expérience.

Un jour, M. Lhallier annonça à Cécile qu'il avait rencontré sur le boulevard un négociant anglais de Calcutta, avec lequel il avait été très-lié autrefois. Plus heureux que beaucoup d'autres, M, Wells était revenu des Indes avec sa femme et sa fille Sarah qui était du même âge que Cécile. Ce serait donc une aimable société. Lejour même, les deux familles devaient passer la soirée ensemble.

Cécile accueillit cette nouvelle avec froideur,

mais à peine eut-elle vu Sarah qu'elle changea de sentiment. 11 y eut sympathie spontanée entre les jeunes personnes. C'était plaisir de lesvoir causer et rire.

Sarah avait reçu une tout autre éducation que Cécile. M. et Mme Wells voyageaient depuis trois ans. Ils arrivaient d'Italie; leur fille parlait italien, connaissait Rome, Naples et Florence. Sa conversation ajoutait au charme de sa personne. Vive et enjouée, Sarah captivait Cécile, et l'intimité s'établit promptement entre elles.

Insatiables de plaisirs, M. et Mme Wells ne laissaient pas un jour de repos à leurs amis : le théâtre, les concerts et les soirées se succédaient sans interruption. La bonne Mme de Nelsy était forcément négligée.

Sarah se faisait remarquer par son élégance, M. Lhallier voulait que sa fille imitât Sarah. Les sages conseils de Mme de Nelsy ne furent point écoutés. Cécile eut de nouvelles toilettes et elle s'y soumit sans résistance ; bientôt l'élégance et le luxe lui semblèrent chose toute simple.

Les idées sérieuses de Cécile s'étaient envolées; le projet de prendre des leçons fut encore ajourné. L'étude de la langue anglaise fut seule maintenue. Sarah était un professeur trop charmant pour qu'on n'acceptât pas ses offres de service. Dès que sa tète blonde apparaissait, c'était une fête. Les

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leçons d'anglais étaient peu sérieuses ; de frais éclats de rire signalaient les fautes de l'élève, et cette sorte de correction portait pourtant ses fruits. On causait beaucoup pendant ces fréquents tête-à-tète. Sarah, qui racontait volontiers sa vie, voulut connaître la vie de Cécile. Sainte-Radegonde et ses plaisirs parurent bien mesquin à la jeune miss, et même indignes de son amie.

SARAH

C'est fini, ma chère, il faut quitter ce hameau, venir à Paris l'hiver et voyager l'été. D'abord vous viendrez dans l'île de Wight où nous avons une habitation princière. Vous verrez nos belles prairies Quand on est riche, il faut s'amuser, d'ailleurs qui voyagô s'instruit. Vous verrez le derby, les régates, et au moins vous pourrez établir une comparaison entre la France et l'Angleterre.

CÉCILE

Mon père a besoin de repos, Sarah. Certainement, j'aimerais beaucoup à voyager, mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est que mon père soit content.

SARAH

Ma chère, tous les papas aiment à rester tranquilles, et cela ne leur vaut rien. N'avez-vous pas remarqué avec quel plaisir votre père vous regardait danser l'autre soir à l'Ambassade ? Vraiment, le cher M. Lhallier ne songeait guère à

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s'étendre dans son fauteuil. 11 était fier et ravi de vous voir gaie et charmante.

Ge langage était nouveau pour Cécile et n'entrait pas aisément dans son esprit; elle hésitait à se rendre; et il eût suffi d'une journée passée chez Mme de Nelsy pour la rappeler à la raison, mais Cécile était sous le charme de Sarah; chaque jour un plaisir nouveau venait l'arracher à ses réflexions; il fallait s'amuser, voir, entendre, s'oublier soi-même.

M. Lhallier subissait, lui aussi, l'influence de ses amis Wells : il finit par se persuader que son goût pour la retraite était un rêve qu'il n'est pas permis à un homme riche de réaliser ; que son devoir de père de famille l'obligeait à se soumettre aux exigences du monde. Cécile semblait prendre goût à cette vie nouvelle, et Maurice et Charles ne se feraient certes pas prier pour s'établir à Paris 1 Toute hésitation était impossible, et, quoique M. Lhallier ne pût douter combien le séjour de la campagne lui était nécessaire pour réparer ses forces épuisées avant l'âge par le climat des Indes, il résolut d'acheter un hôtel à Paris où il vivrait au moins la moitié de l'année.

Cécile ne fit point d'objection au projet de son père. Et quinze jours plus tard, M. Lhallier et sa fille allaient visiter un magifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, ayant un vaste jardin avec une

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sortie sur les Champs-Elysées. Cécile était enchantée de passer l'hiver à Paris et l'été en Touraine. Quelle jolie chambre elle aurait! Des rideaux de mousseline brodée doublés de taffetas rose, des meubles élégants, des fleurs, du soleil, du vrai soleil comme à Sainte-Radegonde, un salon où elle recevrait ses amies. Cécile travaillerait aussi; elle aurait des maîtres plus graves que Sarah, un piano d'Érard; elle nejouera ni sonates, ni variations, elle apprendra l'harmonie, s'accompagnera, car Mme de Nelsy a déclaré que Cécile a une belle voix; enfin elle jouera de l'orgue. Puis elle ajouta tout haut comme pour mieux se convaincre: « Je serai charitable. Si je n'ai pas le temps de travailler pour les pauvres, je leur donnerai de l'argent, j'achèterai tout ce qui pourra leur faire plaisir. »

Ces pensées avaient un doux reflet sur la physionomie de Cécile ; son père ne pouvait hésiter à se fixer à Paris.

Cette nouvelle enchanta Sarah. Le comfort de la vie tenait déjà beaucoup de place dans son esprit et elle eût été humiliée de voir sa chère Cécile dans une position ordinaire.

Cependant la veille du jouroùM.Lhallier devait dire son dernier mot au notaire chargé de vendre l'hôtel, une lettre de Sainte-Radegonde venait jeter l'alarme dans le cœur de Cécile : Augustin était très-malade ; on avait peu d'espoir de sauver le

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bon serviteur. Maurice ajoutait : « Il y a plus de trois mois, chère sœur que tu es à Paris. La campagne est déjà bien belle ; si vous tardez trop à revenir, vous ne verrez pas nos lilas en fleurs. Le petit bois est rempli de muguet, les oiseaux chantent du matin au soir comme pour t'inviter à revenir. » Cécile était seule ; absorbée dans ses réflexions, elle n'entendit pas Sarah qui s'avançait sur la pointe du pied. Un joyeux good morning fit lever la tète à Cécile.

SARAH

Eh bien, ma chère, je vous félicite, l'hôtel est acheté, je crois?

CÉCILE

Non, pas encore.

SARAH

Qu'avez-vous, Cécile? Des larmes dans les yeux? Vos frères sont-ils malades? Cette lettre... parlez vite, j'ai peurl

CÉCILE

Rassurez-vous, Sarah, mes frères se portent bien; mais notre vieux nègre va mourir.

SARAH

Oh! ce n'est pas un grand malheur. L'année où nous quittions Calcutta, dix de nos hommes sont morts.

CÉCILE

Augustin a entouré mon enfance de mille soins;

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je lui dois tous mes petits bonheurs Libre, il a voulu rester avec nous, travailler pour nous ; sans lui notre vie eût été bien triste et bien difficile I

SARAH

C'est différent ! mais grâce à Dieu, ma chère, vous n'avez plus besoin de ce brave homme.

CÉCILE

La présence d'Augustin me manquera. Il me rappelait ma mère qu'il aimait tant, et qu'il a servie avec un dévouement qui a peut-être prolongé ses jours.

SARAH

Que vous êtes bonne, ma chère! Voyons, il faut vous distraire : sortirons-nous ?

CÉCILE

J'attends mon père, Sarah : je resterai avec lui toute la journée.

SARAH

J'entends : la grande affaire de l'hôtel va se conclure. Je vous laisse ; à demain, ma chère Cécile. J'ai des projets charmants, mais je respecte votre chagrin, et je ne veux rien vous dire aujourd'hui. Quel bon cœur vous avez I Et comme je vous aime î

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