CHAPITRE XV
Cécile éprouva une sorte de délivrance en voyant partir Sarah. Elle se promenait à grands pas et semblait délibérer avec elle-même. Son père la surprit dans cette agitation.
M. LHALLIER.
Qu'est-il arrivé, chère enfant?
CÉCILE
Mon bon père, j'ai reçu une lettre de Maurice : Augustin est très-malade ; je ne supporte pas la pensée que notre fidèle serviteur quitte la vie sans nous dire adieu.
M. LHALLIER.
Tu as raison, ma fille. Je vais presser le notaire, et d'ici à quelques jours nous partirons. Pauvre Augustin 1 brave serviteur l
244 CÉCILE
CÉCILE
Père chéri , écoulez-moi : je voudrais partir ce soir même, ajournez l'achat de l'hôtel, je vous le demande en grâce : vous n'avez encore rien refusé à votre petite Cécile.
Et je ne lui refuserai jamais rien. Toutefois, chère enfant, je crois que tu exagères le danger de cette maladie. Ton frère ne s'exprime pas en termes alarmants.
CÉCILE
Il a tant travaillé, et depuis longtemps tout travail était au-dessus de ses forces.
M. LHALLIER.
Le contrat devait être signé après-demain.
CÉCILE
Partons, partons, vous reviendrez, mon père
M. LHALLIER.
Calme-toi, chère enfant, nous partirons ce soir, donne tes ordres, je vais donner les miens.
Sophie put se convaincre une fois de plus que l'éducation de sa jeune maîtresse était complète: Cécile savait faire une malle, elle était indépendante de sa femme de chambre, et si celle-ci n'eût réclamé avec une sorte d'autorité , ses services eussent été inutiles.
M. Lhallier et sa fille allèrent prendre congé de
ou LA PETITE SŒUR. 245
Mme de Nelsy qui trouva leurs appréhensions bien fondées. Elle s'associa au chagrin de ses amis, et leur renouvela la promesse d'aller les voir en Touraine.
Sarah apprit par un aimable billet que sa jeune amie avait quitté Paris.
C'était au commencement de mars ; l'hiver n'avait pas été rigoureux, et déjà la verdure réjouissait les yeux du voyageur. En avançant vers la Touraine, Cécile quittait ses pensées de Paris; elle se sentait revenir à elle-même. La vue de la Loire, bientôt Amboise et Chantelou lui causèrent une joie indicible. Elle se jeta dans les bras de son père en disant : « Quel bonheur de revoir tout cela! »
M. Lhallier ne s'arrêta pas à Tours, il se dirigea sans tarder vers Sainte-Radegonde ; Modeste soignait jour et nuit le fidèle compagnon de ses peines et de ses travaux.
Par un sentiment de délicatesse pour sa chère bonne^ Cécile n'avait pas voulu amener Sophie. On l'avait laissée à la maison de ville avec un domestique.
M. Lhallier et sa fille s'arrêtèrent quelques instants seulement à Saint-Symphorien, pour embrasser Maurice et saluer M. et Mme Delorme heureux de les revoir. Au bruit de la voiture Modeste parut sur la porte.
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MODESTE
J'en étais sûre 1 Je connais ton cœur, le pareil de ta mère, et il ne changera jamais. Mignonne chérie 1 comme tu es pâle ! . . . Va-t-il être content de te voir 1 Quand je dis de te voir?...
CÉCILE
N'a-t-il plus sa connaissance, ce pauvre Augustin?
MODESTE
Ah ! bien oui ! Il a plus d'idées que jamais I C'est un vrai livre. Il me disait des choses cette nuit, qui m'ont fait pleurer comme une jeunesse de quinze ans. Mais il n'y voit presque plus.
Pauvre Augustin 1
Cécile courut vers la chambre du malade. Elle constata avec bonheur que Modeste n'avait rien épargné pour le bien-être de son vieux serviteur.
CÉCILE
Mon cher Augustin, me voici ; je viens te soigner.
AUGUSTIN
Ça , bonheur pour moi , petit mamzelle ! Augustin pas partir sans dire adieu a bons maîtres.
CÉCILE
Souffres-tu beaucoup ?
AUGUSTIN
Pas parler souffrir, moi trop content ! moi peur pas dire adieu.
ou LA PETITE SŒUR. 247
CÉCILE
Me vois-tu ?
AUGUSTIN
Moi^ pas besoin voir, moi bien connaître petit mamzelle ; moi entendu douce voix ; moi content I bon Dieu^ bien bon pour vieux nègre !
M. Lh ailier et Maurice entrèrent. Cécile était au cievet du lit ; elle tenait dans ses mains blanches et fines la main noire et ridée d'Augustin ; elle la couvrait de larmes.
AUGUSTIN
Petit mamzelle pas 'pleurer ! moi trop vieux, plus travailler^ moi aller là-haut avec bonne maîtresse, attendre. . . attendre. . .
CÉCILE
Oui, tu nous attendras : calme-toi, mon vieil ami, nous ne te quitterons plus maintenant.
AUGUSTIN
Oh ! pas bien long !
Il avait raison : cette nuit-là même, il rendit sa belle âme à Dieu.
La chambre était resplendissante de lumières, la tête du vieux nègre reposait sur un bel oreiller blanc; M. Lhallier et ses enfants agenouillés près du mort priaient pour lui avec confiance ; la foi leur avait enseigné qu'un trône de gloire est réservé aux humbles de la terre.
Augustin ne pouvait plus s'abaisser, prendre la
dernière place : la porte de Sainte-Radegonde et le portail de l'église de Saint-Symphorien furent tendus de noir. M. Lhallier rendait honneur à l'homme dont la fidélité et le dévouement avaient été la sauvegarde de sa famille pendant quarante ans.
Une inscription placée sur la tombe du vieux nègre apprit au passant ce qu'avait été Augustin.
Cette générosité respectueuse du maître pour son serviteur fut comprise et admirée de tous. La famille Lhallier devint encore plus chère aux habitants du hameau et de Saint-Symphorien.
Modeste pleurait en silence. Tant d'honneurs rendus à Augustin lui donnaient une sorte de timidité. L'iuimble servante se disait, sans doute : ils en feront bientôt autant pour moi I