CÉCIL
Le premier objet qui frappa les yeux d'Anatole en entrant dans sa cliambre fut un enfant qui jouait sur
son lit avec le portrait.de Cécile
« Qu^est - ce? s'écria-t-il avec un mouvement convulsif , quel est cet enftiut ?.... » Qu^avait - il besoin de u^^, réponse?....., Il, sV'tait approché; Upnf[\nt avait souri en lui tendant ses petits bras, et Theureux Anatole, qui s'en était saisi dans le délire de sa joie, le couvrait fie baisers et de larmes , en répétant ; « Çest elle! c'^esl Cécile!
c'est NalKalie ! »
)) — Oui , Anatole, voilà Tenfant qui n'a plus que vous a^n monde, et qui vous: supplie de lui conserver sonpère. . ..
)) — Son père ! s'écria-t-il ; je suis
un monstre, indigne de ce nom, indigne de ton amitié Lâche que
je suis, je voulais mourir pour échapper aux remords d'un premier crime, aux tourmens d'une existence vouée à d'éternels regrets; ma vie avait causé la perte de la mère , ma mort allait immoler Tenfant, et attacher à ma mémoire le nom de parricide. »
On eut dit' que cette adorable petite créature éprouvait quelque chose du sentiment qu'elle inspirait; elle regardait Anatole, passait sa main sur ses joues, et les sentant baignées de larmes, elle se mit à pleurer.
- nia pose sur son lit, et^e mettant à geuouK devant elle : « Nk!)n', non, s'é-
cria-l-il en joignant les mains, je ne mourrai pas; je vivrai par toi, pour toi , et mon amour te rendra ta mère. »
11 la couvrait de baisers, puis se jetant dans mes bras : «Pardonne-moi, Chartes, et fais que je me pardonne à moimême : dis-moi que j'ai recouvré ton estime ; que mon cœur n'est pasj mort à la vertu »
Après quelques momens passes dans les eflfusions de Tamitié , dans les transports de Tamour paternel ,j^enlrai avec Anatole dans les de'tails d'un eve'nement qui changeait pncore une fois , sa destinée.
Le lendemain du jour où j'avais répondu à sa dernière lettre, j'étais parti pour les Pyrénées avec Tintention d'en
LETTRE CVir. 29
ramener Tenfant. Je ne m'attendais pas à Tobstacle nouveau que j-aurais à vaincre de la part de Thonnéte famille à laquelle Nathalie avait e'té confiée.
Toutes les raisons que je donnai , toutes les offres d'argent que je fis n'auraient jamais de'termine' le bonhomme Lézer et sa femme à remettre en d'autres mains que dans celles de Ce'cile ou dans le.«^ vôtres un enfimt qu'ils adoraient.
Je leur racontai les malheurs de Cécile; je leur montrai la dernière lettre d'Anatole, et je n'eus point de peine à les convaincre que la présence de Nathalie pouvait seule sauver les jours de son père.
« Eh bien ! me dit le bonhomme Lé-
3o CECItt!.
lier, qtiatid j^eus cesse de parler, j^^î des raisons pour croire à la ve'rite' de rhistoire que vous nous faites, et je vois un moyen de tous satisfaire sans manquer à notre promesse
» Pemme , ajouta-t-il en parlant là k nourrice, tu Tas partir avec ce nionsieur ; ta le suivras partout où il voudra le conduire ; mais tu i^'^ remettras Tenfant qu^à une des deux dames que nous connaissons.
y — Qu^à cela ne tienne , reprit ta femme du vieux pasteur; à celte con^ dition, mon cher Monsieur, je suis prête à vous sofVre. >»>
En moins d\ine heure toutes les dispositions furent faites ; mais que le
LETTRE CVIT. 3l
moment de la séparation fat pénible pour ces bonnes gens !
La nourrice ne pouvait s Wraciier fks bras de son mari et de ses enfans , et tous se disputaient le bonheur de donner un dernier baiser à cette charmante petite Nathalie , qu'ils appelaient leur fille, leur sœur, et qui leur rendait leurs caresses avec une grâce enfantine dont on n'a point d'idée quand on n'a point vu cette petite merveille.
Quelque longue et quelque rapide qu'hait été notre course, Penfant et là nourrice n'*ont point souffert. Le moment où cette excellente femme a paru devant Anatole a e'té pour lui un nouveau sujet de joie ; elle sVst arrêtée un instant devant lui, Ta regardé, et
lui sautant au cou : « Ah ! ma fine, s'*ecria-t-elle , je n'ai pas besoin d'autre preuve, et notre chère petite n'a pas de père, si vous n'êtes pas le sien... »
J'^ai passé une partie de la nuit à vous écrire, et je puis vous dire ce matin, en fermant ma lettre, que depuis long-temps je n'ai goûté quelques heures d'un sommeil aussi tranquille.
Jamais je ne m'étais couché de si bonne humeur avec le ciel et avec les hommes.
Je ne sais quel heureux pressentiment s'empare de moi à mon réveil ; mais il me semble que Nathalie est la colombe de l'arche , et qu'elle nous présage encoie de beaux jours : le cœur d'Emilie en sera toujours pour moi le plus infaillible garant.
ANATOLE A MADAME DE NEUVILI^
Des Bruyères, .... 1788.
Ne te plains pas de mon silence, ma chère Emilie; qu'aurais-je pu l'écrire depuis près d'un an que j'ai passe dans les ténèbres de la de'mence ou dans les convulsions du désespoir? La présence de ma fille m'a rendu à la raison et à Tamitié : je n'ai pu la voir, sans rappeler à ma pensée tout ce que
je dois de reconnaissance à ta courageuse pitié pour ton coupable frère , au dévouement sans exemple du meilleur des amis.
Que je serais heureux, ma sœur, si Pimage de Cécile toujours présente, toujours plus adorée, n'avait à jamais banni de mon cœur tout autre sentiment que celui de sa perte et de mon désespoir! J'ai lu sa dernière lettre ; la crainte d un hymen odieux , Favenir funeste dont elle était menacée, la religion même n'auraient pu obtenir d'elle un pareil sacrifice ; c'est à moi , c'est à moi seul qu'elle s'est immolée : ma raison s'était éteinte ; j'étais mort ; elle ne voulut pas me survivre. Hélas ! je Tai recouvrée celte raison que l'excès de ses souffrances et de mes remords
LETTRE CVlir. 35
m'avait ravie; je Fai recouvrée, pour mesurer dans toute sa profondeur Tabîme où je dois achever de mourir; pour maudire l'existence qui m'est rendue -, pour me répéter , à tous les momens de ma misérabllè vie, (Jue j'ai fait le malheur de tout ce qui m'aima sur la terre ; que j'ai séduit l'innocence la plus pure, riolé les devoirs les plus saîtits; et que mon fatal amour, plus impitoyable que la mort même, a ravi au monde où elle naissait à peine, une femme que la nature avait créée pour être l'orgueil et l'ornement de son sexe.
Mais est-il vrai que Cécile soit à ja~ mais perdue pour le monde et pour moi? Tant qu'elle respire, ne m'appartient - elle pas ? et les liens qui
renchaînenl sont-ils plus sacrés que ceux qui nous unissent? Ce nVst plus seulement mon cœur, c'est la nature , c'est la raison que j'interroge j toutes deux repoussent des vœux contractés sous Tempire d'un préjugé cruel , accrédité par des prêtres imposteurs.
Dans lequel de leurs livres saints , ces ministres d-un Dieu bienfaisant ont-ils puisé le droit qu'ils s'arrogent d'imposer à la crédulité, à la faiblesse, au malheur, le supplice d'une éternelle captivité ?
Ah ! Cécile , que n'est-il en mon pouvoir de briser , au péril de ma vie , tes indignes fers qu'une main sacrilège a rivés à l'autel ?... Mais j'oublie, ma chère sœur, que j'ai pris la plume pour te parler de notre excellent père.
LETTRE CVIJI. 3y
et du devoir pieux que tu as eu le bonheur de pouvoir remplir : il est mort plein de gloire et d'années ; il n'^a pas eu connaissance des derniers malheurs qui ont accable sa famille , et le meilleur des hommes s'est endormi sous le charme de Pespérance.
Je t'ai fait passer la procuration la plus illimitée pour terminer les affaires de la succession ; qu'aucune difficulté' ne t'arrête , ma bien tendre amie , tu connais mon désir ou plutôt ma volonté ; pour moi , cet acte de partage est un testament, et jVxige qu'il y soit stipulé que tu acceptes la tutelle de Nathalie , à qui je fais don de tout ce que je possède.
Hâte ton retour , ma chère Emilie ;
je te le demande au nom de Chiirles et de ta douce pupille... Le temps presse... quelque chose me dit qu'un nouvel orage me menace, et d'orage en orage, j'arriverai, je Fespère, au terme de mon pénible voyage.
LETTRE CIX. 3q
LETTRE GIX.
CHARLES D EPIVAL A MADAME DE NEUVILLE
Aux Bruyères , .... 1788,
Nous avons, eu hier une alerte trèsvive, ma bien chère Emihe , et je ne crains pas de vous faire partager les inquiétudes qu'elle nous a causées , puisqu'elle peut nous en épargner de nouvelles.. Je crois vous avoir dit que le duel q^i a coulé la vie au comte de
4o CÉCILE.
Montford avait donne lieu à des poursuites , auxquelles je me suis mis en lêle que la famille du comte était plus étrangère que M. de Clénord dont la haine pour son beau-frère ne se ralentit point. Qui ne le connailrail pas serait tente' d'en excuser la violence , en songeant qu'il peut se croire en droit de reprocher à Anatole la perte de sa fille et celle d'un ami ; mais vous et moi , qui savons à quoi nous en tenir sur la sensibilité du personnage, nous sommes forcés d'attribuer à une cause bien moins noble, à son ambition trompe'e , l'aversion qu'il a pour Anatole ; d'ailleurs je n& vois pas à quelle autre sourcîe on aurait pu puiser les rênseignertiens qui ont niis la force publique sur les traces de notre ami. Quelle qu'en soit la cause , voici l'effet.
Anatole, qui, depuis un an, habite le château des Bruyères , sous un nom anglais , ne sort que de nuit et n^a encore été' aperçu que par le vieux concierge Mouret ; celui-ci en a presque autant de peur que des esprits qui reviennent dans la tour, et certes les informations qu^on a pu prendre auprès de lui n'auraient dû servir qu'à éloigner d'Anatole les soupçons que rien d'ailleurs ne justifie.
Lundi, après dîner, nous étions re'u-»
nis sur le balcon de la chambre à coucher d'Anatole ; il montrait à la nourrice la croix du couvent qu'habite Cécile, et la nourrice l'indiquait du doigt à Nathalie qui répétait le même geste, en bégayant ces mots qui ravissaient son père : Là..., maman.... Cécile.
4 2 tÉcai:.
Lambert accourt tout essoufflé, et nous prévient qa^une escounde de cavaliers de la niaréclianssée est à la grille du château et demande qu'on lui ouvre de par le Roù
Nous ne balançons pas sur le parti que nous avons à prendre, et dont nous étions convenus d'avance en cas d'événement. Anatole, la nourrice et Fenfant vont se réfugier dans la tour des Archives ; j'ordonne à Lambert d'aller ouvrir la grille et d'introduire auprès de moi le brigadier qui commande le détachement ; je vais le recevoir dans une salle basse.
Cet homme, simple brigadier de maréchaussée , me communique l'ordre dont il est porteur; il lui est enjoint
d'arrêter, partout où il le trouvera , un sieur Anatole de Gésane, lequel a tué en duel très-haut et très- puissant seio-neur, comte Armand de Montford, baron de Saint- Valéry, etc., etc.
(( Eh bien ! lui dis-je, il faut le chercher ailleurs , car il n'est point ici.
„ — C'est ce que nous verrons , M. le chevalier (continua cet homme en me prouvant d'abord , à ma grande surprise , qu'il savait à qui il parlait) ; en attendant je vous demanderai la permission de faire les recherches qui me sont prescrites.
), — Puisque vous êtes si bien informé, repris-je, vous devez savoir que je suis en visite dans ce château qui m'appar-
tient en effet , mais que j^ai loué à un gentilhomme anglais , grand amateur de chasse. Il est absent pour quelques jours; mais cet homme qui lui appartient (j'indiquai Lambert) vous servira de guide dans ce labyrinthe dont je ne connais pas encore tous les détours. »
Au bout d'une grande heure, notre brigadier revient avec sa petite troupe, et me dit qu'il ne lui restait plus à visiter qu'une tour du château où le ouide que je lui avais donné refusait de le conduire.
H Par une bonne raison , lui répondis-je , c'est que de temps immémorial cette tour n'est pas habitée , du moins par des êtres de notre es-
pèce, et qu^on n'a point entendu dire qu'aucun de ceux qui ont eu Taudace d y entrer en soit jamais sorti ; mais vous avez de braves gens avec vous , et je vous invite à tenter une entreprise qui vous fera beaucoup d'honneur.
» — Qu'en dites- vous, camarades ?
deuianda le brigadier aux cinq hommes qui raccompagnaient.
)) — Il n'y a pas de bravoure qui tienne ( répondit l'un d'eux , que le vieux concierge avait sans doute endoctriné) contre une le'gion de diables qui défendent cette tour au sommet de laquelle ils dansent tous les soirs, et pour mon compte j'aimerais mieux pénétrer seul dans une caverne de cent
voleurs prévenus de ma visite , que d'entrer moi centième dans cette tour endiable'e. »
Tous ses camarades tinrent le même langage, et notre brigadier, bien sûr de ne pas être pris au mot, nVn insista que plus fortement pour les engager à le suivre , tout en leur faisant la peinture la plus effrayante des périls qu^ils auraient à courir pour mettre à fin cette aventure.
Sur leur refus re'ite'rë , on convint de détacher un des cavaliers auprès du capitaine de maréchausse'e qui se trouvait à Tours j pour lui demander un renfort dont on attendrait Tarrivée avant de pénétrer dans la tour : en même temps le brigadier me prévint
LETTRE CrX. 47
qu'ail passerait la nuit au château avec sa troupe. Je témoignai ma satisfaction du parti auquel il sWrétait^et, après avoir installé les quatre hommes qui raccompagnaient dans une salle basse où je leur fis donner tout ce dont ils pouvaient avoir besoin , j'invitai leur chef à souper avec moi , et j'eus grand soin que le vin ne manquât pas; il rendait notre homme expansif; il me raconta son histoire , et m'apprit entre autres choses que sa sœur était tourière au couvent de Laguiche. Quand je le vis disposé à bien dormit*, je le conduisis moi-même dans une chambre à coucher où il était loin de s'attendre a la nuit cruelle qu'il devait y passer.
Une fois assuré que mes aimables
hôtes étaient profondément endormis, j^allai retrouver Anatole à qui je rendis compte de Tëtat des choses : la nourrice, qui ne savait rien de ce qui se passait au château , avait e'të mise en sûreté, ainsi que Tenfant, dans un cabinet à porte perdue , pratiqué dans Tépaisseur des murs.
Sans perdre de temps, Anatole, Lambert et moi, nous allons nous affubler de nos habits de magiciens , et armés jusqu'aux dents, nous nous introduisons dans la chambre du brigadier qui ronflait à ébranler les voûtes , et nous nous mettons en devoir de lui lier les pieds et les mains : il s'éveille dans Topération ; mais terrifié à la vue des démons qui Tenlourent et que son imagination troublée multiplie à Fin-
fini , il nous regarde avec des yeux hagards, sans faire un mouvement pour se défendre. Dans cet ëlat, nous le descendons dans le cachot des oubliettes; nous le de'posons sur la paille, où , croyant sans doute achever uu pénible rêve , il ne tarde pas à se rendormir.
Nous profitons de ce temps pour aller nous-mêmes prendre quelque repos. Quand nous reparûmes à la pointe du jour, nous le trouvâmes en conversation réglée avec Lambert , que nous avions laissé à sa garde et à qui nous avions fait son thème.
Notre entrée d'opéra par la trappe des oubliettes, au milieu des flammes de Bengale dont nous nous étions fait
précéder, lui arracha des cris ('pouvantables.
<( Tu mérites la mort , lui dit Anar tôle d^une voix terrible , pour avoir formé le projet de venir troubler les esprits infernaux dans Tasile qu^ils se sont réservé ; mais nous avons pitié de loi cependant, et nous consentons à te rendre à la lumière, si tu fais ici le serment de remettre à son adresse la lettre que je te confie. >)
En disant ces mots, Anatole lui présenta récrit ; il en lut la suscription : A la sœur Sainte-Cécile^ au couvent de Laguiche!
« Je jure, Monsieur le démon, qu'avant quarante-huit heures la reli-
gieuse aura votre missive,
LETTRE CIX. 5l
» — Sans quelle soit ouverte par un autre ?
V — Je le jure.
)> — Sans que l'on sache de qui tu la tiens ?
» — Je le jure.
» — Sans qu'il t'échappe jamais un mot qui puisse trahir la mission dont je te charge?
» — Je le jure.
)) — Songe qu'il y va de ta vie, et que la moindre indiscre'tion sur ce point te replonge dans ce gouffre où t'attendra la vengeance épouvantable
à laquelle aucune puissance humaine ne saurait le soustraire. Je n^ijoute qu'un mot ; une somme de cent louis te sera compte'e si lu apportes la réponse. Sur tout le reste tu peux dire ce que tu as vu , et ^exposer une seconde fois loi-méme à pëiie'trer dans la tour du château des Bruyères.
» — Soyez sûrs, Messeigneurs, que je n'userai pas de la permission.
)> — A ce prix qu'il soit lihre , )> ajouta Anatole , en faisant un signe à Lambert, qui commença par bander les yeux au prisonnier; après quoi, découvrant son bras au-dessus de la saignée , il y tatoua , avec la pointe d'une aiguille très-fine , une figure en forme de tour^ sur laquelle il jeta quelques
grains de poudre auxquels ii mit le feu, et presqu''au même moment le brigadier, plus mort que vif, se retrouva dans la chambre et dans le lit où il s'était endormi sept heures auparavant.
Afin de jouir des premiers momens de sa surprise , j'*entrai dans sa chambre quelques minutes après , et je le trouvai examinant debout, près de la fenêtre , tour à tour la lettre qu'il tenait à la main et son bras qu'il se hâta de recouvrir aussitôt qu'il m'aperçut.
(t Commandant , lui dis-je en me frottant les yeux , comme si je venais de m'éveiller, vous avez bien dormi , à ce qu'il me paraît ; je vous félicite d'avoir pris un bon à-
compte sur la nuit prochaine , car je vous en préviens encore , vous ne terminerez pas sans beaucoup de fatigue la tache que vous vous êtes imposée.
)) — A condition que Ton m'enverrait un renfort suffisant.
„ — Il arrive à Tinslant même, et je venais vous en prévenir.
» — C'est fort bien, eontinua-t-il en achevant de s'habiller , mais il faut savoir quelle est la force du détachement que l'on m'envoie.
» — De dix ou douze hommes, autant que j'en ai pu juger au premier coupd'œil.
LETTRE GIX. ^^
)) — Dix hommes ! s'écria le brigadier.... contre une légion qui dispose de toute rartillerie de Tenfer !...
), — Comment ! repris-je d'un air étonné; auriez-vous reçu de nouveaux
enseignemens
» — Si jVn ai reçu !.. »
Puis s'arrêtant tout court à la vue de son sabre hors du fourreau , et dont la lame était rompue , il acheva desUiabiller, prit la lettre qu'il serra précieusement, et courut rejoindre son détachement qui était rangé en bataille dans la cour.
Quelque préoccupé que je tbsst^ du danger de notre position , je ne
pus entendre sans rire le rapport que le brigadier vint faire au marochal-deslogis qui commandait le de'tachement grossi de quelques cavaliers ; le desordre qui régnait dans toute sa personne, le son altère' de sa voix, et le sabre rompu qu'il brandissait d'une main tremblante, imprimaient à ses discours une éloquence qui fit passer dans le cœur de ses camarades la terreur qui sVtait emparée du sien.
Le résultat de sa harangue fut qu'il irait sur-le-champ rendre compte au commandant de la maréchaussée à Blois de ce qu'il avait vu , et qu'en attendant de nouveaux ordres les trois brio'ades iraient reprendre leur sta-
tion
Pour soutenir mon rôle jusqu'au
bout , je recommandai au brigadier qui était resté en arrière , pour me faire ses adieux, d'obtenir du commandant qu^on envoyât des troupes suffisantes pour déloger les êtres surnaturels et malfaiteurs qui habitaient la tour de ce château depuis trois ou quatre siècles.
<i N'y comptez pas , me dit-il en s'approchant de mon oreille..., et si j'ai un conseil à vous donner, en récompense du bon accueil que j'ai reçu devons, c'est de ne pas rester dans un lieu où vous vous réveillerez quelque, jour avec la tète de moins. » Cela dit , il remonte à cheval , s'approche du pied de la tour , et appliquant sa bouche à une meurtrière , il fait retentir ces mots dans l'intérieur : Je tiendrai ma promesse f et il s'éloigne au galop.
58 CKCILK.
J'ai voulu , ma chère Emilie , vous raconter dans ses moindres détails une aventure tragi-comique qui a déjà produit une sorte de révolution dans le caractère d'Anatole : il reprend à la vie, au courage, à Tespoir. Ce matin il me disait avec un sourire depuis long-lemps banni de ses lèvres : « Mon ami, nous Tenlèverons, nous avons pour nous Tamour et la maréchaussée. »
Croiriez-vous que jVn suis venu au point moi-même de caresser cette ide'e toute extravagante quelle doit vous paraître ? Nous en sommes à chercher les moyens d'^agir , et c'est jusqu'ici recueil où viennent se briser nos espérances. Je ne crains qu'une chose, c'est une seconde attaque du château avant que nous ayons exécuté un projet qui n'est pas encore définitivement arrêté.
Chère Emilie, dans toutes mes lettres je ne vous parle que des chagrins d'Anatole : celle-ci eût été consacrée tout entière à vous parler de mon bonheur, si j'avais voulu répondre à cess derniers mots delà vôtre: <( Que je vous dois d'amour et de reconnaissance pour les soins que vous donnez à notre frère !»
LETTRE ex.
LE MEME A LA MEME
Anatole avait détruit toutes mes objections et levé tous mes scrupules; jV vais fini par convenir avec lui que le projet de Tenlèvement de Cécile n'avait rien qui blessât la loi naturelle , civile, ni même religieuse, et qu'il n'outrageait qu'un préjuge stupide et barbare que le fanatisme avait introduit dans nos mœurs. Je n'exigeais plus de
LETTRE ex. 6l
lui, pour m^occuper des moyens (inexécution, qu'une preuve incontestable qu^une pareille entreprise aurait Passentiment de Ce'cile ; il me Fa fournie en m''apportant les deux lettres cijointes, dont il me permet de vous faire passer la copie. La première est la lettre dont il avait chargé le cavalier de la maréchaussée , et que celui-ci fît remettre à Cécile par l'entremise de sa sœur la tourière; la seconde est la réponse de Cécile, qui lui est parvenue hier par le même moyen.
Attendez-vous, ma chère Emilie, à quelque grand événement qui fixera plus d''une destinée.
6a CÉCILE
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ANATOLE k CECILE.
CÉCILE, VOUS les reconnaissez ces caractères traces d^une main tremblante, et vos yeux parcouient avec effroi un écrit où vous craignez de trouver à chaque ligne la preuve de Télat funeste où votre abandon m'avait re'duit. He'las ! je Vai retrouvée cette raison fatale, et c'est à elle seule que mon cœur de-
iiiande compte aujourcriiui des nouveaux devoirs que vous avez embrasses et des anciens sermens que vous n'avez point trahis. En recouvrant mes sens , je me suis interrogé sur les conditions auxquelles jVtais rendu à la vie. L'amour, Tamour impérissable avait dénaturé mon être ; pour moi , désormais plus d'amitié, plus de vertu , plus d'espoir de ce côté du tombeau; j'étais tombé du faite du bonheur dans l'abîme de l'infortune. Cécile s'était retirée de moi, je restais seul dans un monde qui n'avait plus d'objet à mes yeux; qu'avais-je à faire de la vie? Chacun de mes jours s'obscurcissait du souvenir des autres; je résolus de mourir. ^
L'heure était venue ; j'allais terminer
mon supplice Quelle puissance a
désarmé mon bras? Un enfant
The child of misery baplis'd in tears.
Oui, Ce'cile, c'est un ange, c'est Nathalie qui s'oppose au dernier acte de mon de'sespoir. Charles , qui connaissait mon dessein , avait obtenu de moi que j'en différasse l'exécution jusqu'au retour d'un petit voyage dans sa famille que je l'avais force' d'entreprendre.
Quel autre que Cécile sur la terre pourrait se faire une ide'e de la révolution qui se fît en moi?
Au moment où je pressai ma filie sur mon sein, où je la couvris de mes bai-
LETTRE CXr. 65
sers et de mes larmes, que j'eus honte de moi, de mon amour même, en songeant qu'il avait pu étoufler dans mon coeur jusqu'à Tinstinct irre'sistible de la nature! Presse' de mettre un terme à mes propres soufFranees, la pensée de ma fille ne s'était donc point oflFerte à mon esprit; en songeant à me délivrer de la vie , j'avais pu consentir à en rejeter sur elle le douloureux fardeau. Moi , mourir ! non I non ! J'ai vu Nathalie , j'ai reçu ses caresses, je viens de relire la lettre que Cécile m'écrivit au moment où elle consacrait à Dieu des jours qui m'appartiennent ; je puis vivre encore î
Apprends, ma Cécile, que depuis quatre mois j'ai fixé ma demeure aux Bruyères ; que j'y habite une chambre
consacrée par crineffables sonvenirâ, et que du haut de la terrasse où je tVcris je découvre le clocher de ton couvent.
J'y pénétrerai, dans cet asile du désespoir; je t'arracherai vivante de la tombe où tu t'es ensevelie... Par quels moyens arriver jusqu'à loi ? Je ne sais ; mais Charles me prête son secours , et souvent l'entreprise devient facile par ses difficultés même.
Telle est, sur ce point, ma volonté ferme , inébranlable , que je ne suis pas même arrêté par la crainte des périls où je t'expose.
Que nous importent des dangers dont le bonheur suprême doit être Ja
recompense? Ta présence ou ton absence , voilà pour moi la vie ou la mort.
Que cette lettre soit fidèlement remise entre tes mains , et Pexécution de notre projet est assurée. Tu n'en douterais pas, Cécile, si tu savais par quel concours d'événemens incroyables cette lettre a pu te parvenir. Un mot , un seul mot de réponse par la même voie , et nos destinées s'accomplissent.
Adieu de nous qui sommes toi.
68 cÉciLn.
CECILE A ANATOLE
La^uiche, .... 1788.
Est-ce un songe?.. Anatole! Nathalie ! ces noms ensevelis dans mon cœur ont frappe' mon oreille.... Vous vivez , vous respirez? vous respirez à quelques pas de Tinfortuue'e Ce'cile, et Timmensitë nous sépare , je ne vous reverrai jamais ; des murs de fer s'élèvent entre nousl... «Un mot, a-t-ildit, et je vole
LETTFxE CXÎI. 69
à ton secours, et nos destines s^aecomplissent. »
Entendez-le , mon cher Anaîole , ce cri de Faniour et du de'sespoir, dont je fatigue en vain depuis six mois le ciel inexorable... Accourez, et pour écarter ridée des périls dont votre entreprise me menace, songez aux tourmens affreux dont vous seul pouvez me délivrer; de quels malheurs n''achèterai-je pas les délices d^un jour passé près de vous dans les larmes!
Mon ami, mon unique ami, songez que vos propres souffrances ne peuvent vous donner Tidée des miennes : Tégarement de votre raison en a du moins suspendu la durée; quand vous Pavez recouvrée, vous avez pu gémir dans le
sein d\in ami; vous avez pu embrasser votre fille.... votre fille!... Mais moi, Anatole ! jetc'e par la douleur aux pieds des autels, où mVnchaîna le désespoir, je n'y ai trouve que la religion des souvenirs, Tombre de ma mère, la double iniiigc d^ Anatole et TefFroyable pensée de survivre aux objets de mes e'ternelles affections.
Telle était, cette nuit encore, Thorreur de Pexistence à laquelle je me voyais condamnée.
Ce matin , la sœur tourière , un ange du ciel entr'ouvre ma cellule, et, sans me dire un mot, vient placer votre lettre sur mon prie-dieu !.. Recevrez-vous ma réponse?... pourrez-vous la lire; jV'cris avec une aiguille de plomb dans
les interlignes de votre lettre, et je confie le sort de ce papier à la même Providence qui me Ta fait parvenir.
CHARLES A MADAME DE NEUVILLE
CÉCILE est au milieu de nous depuis quelques heures, et c^est le cœur encore agité des violentes émotions delà journée , que je prends la plume, ma chère Emilie, pour vous rendre compte de ce grand événement.
La lettre de Cécile avait fait taire jusqu'à mes derniers scrupules , et
depuis ce moment, nous nVtions occupés que des moyens dVxëculer noire projet dVnlèvemenl: nous avions épuise sans espoir de succès les combinaisons les plus romanesques, et nous en e'tions arrivés à ce point d^extravagance, que nous délibérions froidement si nous ne renouvellcrionspasla tentative exécutée il y a quelques années , dans le même but et dans le même lieu, par le duc de
Fr * Cependant Timaginalion d''A-
natole lui - même s''efFrayait à Pidée d^une entreprise qui portait le caractère d'un véritable délit et dont il était impossible de calculer les suites. Nous avions fini par nous arrêter au projet
^ En 1780, le d^ic de Fr mit le feu au
couvent de Laguiehe , pour enlever une religieuse dont il était épris.
74 CKCILE.
vulgaire d'une escalade de nuit; il ne s^agissait plus que d'en faire prévenir Ce'cile, et, pour cela, il devenait indispensable de mettre mademoiselle d'Amercour dans notre confidence. Je m'en étais chargé , et c'est dans cette intention que je devais me rendre le lendemain à Montfleury.
Vous ne doutez pas, ma chère Emilie, que je ne me sois adressé à moi-même tous les reproches que vous me faites en ce moment sur la résolution coupable, de compromettre cette jeune personne en lui assignant un rôle dans une intrigue de cette nature : fort heureusement le hasard nous épargna cette démarche, et vint nous offrir des dangers plus dignes de nous.
La Loire croissait à vue-d^œil depuis
LETTRE ex III. 7^
quelques jours , et tout faisait craindre un de ces affreux dëbordemens auxquels cette rivière est sujette. Ce matin, à trois heures, nous sommes eveilîe's par les cris des gens de la campagne rassembles autour du château , et par le son lointain des cloches de toutes les paroisses riveraines. Nous descendons à la hâte, Anatole et moi, et nous apprenons que la Loire, déborde'e pendant la nuit, avait envahi la campagne en-' vironnante sur la rive gauche, et s'élevait déjà à la hauteur de la terrasse de Tabbaye.
Vous croirez facilement qu'Anatole n^eut pas besoin d^en entendre davantage, et en moins d'une demi-heure lui , moi et le fidèle Lambert, nous
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avions franchi les deux lieues qui nous séparaient du couveuL
Je ne m^anuiserai point à vou$ décrire le spectacle eftVajant qui s'pftrit à nos yeux : les bateaux, les moulins brise's, les marchandises, les meubles, dçs chevaux, des bœufs, des moutons à la nage, des fragmensde terrai^i, des pans de murailles, epj^n pot toMS le3 débris d^un immepse na^ufragc, çnfiportés parles flots qui les. choquent et les mettent en pièces dans leur cours impétueux ; sur la rive, des scènes plus désolantes encore; des chaumières, des fermes, des maisons que les e^x environnent et qu'elles menacent d'engloutir avec leurs habitans; femmes, énf^ins, vieillards, réfugiés sur les toits ,
remplissent Pair de leurs gemisse-
mens,
Daïis ce désastre général, un seul objet fixe notre attention : les eaux ont renversé Tespèce de digue que leur opposait la terrasse des jardins du mouastère de Laguiche qu^elles inondent; déjà elles ont couvert le rez-de-chaussée du cloître, et poursuivent Les religieuses qui ont cherché un refuge TlaûS le clodier, et se montrent à toutes les ouvertures , où elles multiplient en vain les signaux de détresse : aucun batelier n^oserait approcher du couvent, battu de Joute la violence des flots, et qui ne semble abordable d^aucun côté.
Celte remarque ne fait qu^accroître notre ardeur. Anatole s'est emparé
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d'une petite hai(jue vide qui venait dVchouer sur la grèv<?; nous y sautons avec lui, et nous la remettons à flot. Nous secondons, avec nos rames, Timpetuosite' du courant qui nous porte sur Tabbaye; des cris sVlèvent de toutes paris; notre perte paraît certaine.
Mais , familiarises , comme nous le sommes tous trois, avec les dangers de la navigation, nous manœuvrons notre barque avec assez d'adresse pour la faire entrer dans la seconde cour du couvent, où Feau tranquille nous offrait l'abri d'un port.
Après avoir attache la bar([ue aux barreaux d'une fenêtre basse, nous entrons dans l'eau jusqu'à la ceinture, et nous pe'nétrons dans Tintërieur du couvent. Nous nous dirigions vers l'e'glise,
à travers un long corridor, lorsque Lambert , qui avait pris une autre direction, fit retentir la voûte du cloître de ce cri : Par ici I la voilà !
Nous nous hâtons de le joindre, et jugez de notre ravissement : une religieuse, c'était Cécile, se trouvait en quelque sorte suspendue entre Teau et la voûte, au haut d'un vaste reliquaire élevé sur quatre minces colonnes de bois d'ébène. Il me serait aussi impossible de vous peindre en ce moment les émotions dont nous fûmes saisis , que de vous expliquer par quels moyens nous parvînmes à enlever Cécile du refuge où elle s'était évanouie ^ et à la transporter dans la barque ; je serais obligé d'employer à recueillir mes
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idées à ce sujet, le temps dont j\Mi besoin pour achever mon récit.
Le jour tombait lorsque nous sortîmes de Tenceinte du monastère, et les eaux qui commençaient à baisser nous laissaient la crainte d^étre rencon- Ire's dans notre fuite par quelques-uns des bateaux qui s^approchaient du couvent. Cette inquie'tude nous de'cida à nous laisser emporter au courant, au risque de doubler le trajet que nous aurions à faire pour nous rendre du rivage au château.
Cécile avait repris ses sens , et s^abandonnait avec délice aux sentimens mêlés d^amour et de terreur qui bouleversaient son être.
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Quel tableau , ma chère Emilie, que celui (le notre barque erranle au gré des flots rapides , à la clarté de la lune , dont les doux rayons semblaient aussi caresser avec amour la figure de Cécile! Rien ne pourrait vous donner Fidée du charme de sa personne , sous le lin et la bure oii elle était en quelque sorte ensevelie, soutenue et penchée sur un des bras d'Anatole , ses beaux yeux élevés vers son amant qui attachait sur elle des regards idolâtres. J'étais obligé moi-même de détourner les miens de cette ravissante peinture , pour diriger, le long du rivage, notre barque dont je tenais le gouvernail, tandis que Tin trépide Lambert , la gaffe à la main , nous faisait éviter les écueils au milieu desquels nous étions emportés.
Il était nuit lorsque nous aborci.inies , deux lieues au-dessous du village de Cbouzy , dans uue espèce de cale qui 5ert d'abreuvoir , et dont Lambert connaissait remplacement.
Descendus à terre et forces dVviter toutes les habitations qui se trouvaient sur noire route, nous nous trouvâmes dans un embarras extrême. Ce'cile, accable'e de fatigue et embarrasse'e dans la longue et pesante robe dont elle était couverte, ne pouvait faire un pas; la longueur et la difficulté du chemin que nous avions à faire, a travers les prés et les vignes , ne permettait pas à Anatole de la porter pendant un trajet de plus de trois lieues, et je doute quelle eût voulu se confier aux bras d'un autre. L^industrieux Lambert imagina un
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moyen de transport (ju'il exécuta surle-champ. Au moyen de quelques écha- 4as arrachés dans les vignes , et qu'il lia fortement avec différentes parties de nos vètemens, que nous déchirâmes en lanières, il eut bientôt fiibriqué une espèce de chaise à porteur où nous plaçâmes Cécile, que nous transportâmes ainsi avec beaucoup de facilité.
Arrivés à une demi-lieue des Brufères , Anatole prit les devans, et courut au château pour nous en faciliter rentrée, par une des portes de la forêt, sans que le concierge lui-même put avoir le moindre soupçon du nouvel hôte que nous aUions introduire au château.
Ces.dispositions faites dans rintérieur,
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Anatole alla nous attendre à la petite porte de la foret, s^empara de Cécile, et la conduisit, parles corridors souterrains, jusqu'à la chambre où Tattendaient, auprès d'un grand feu, la nourrice et Nathalie.
Non , ma chère Emilie , jamais la scène dont je viens d^étre témoin ne sortira de ina mémoire. Cécile entre dans cette chambre déjà consacrce par de si chers souvenirs; elle aperçoit sa fille, pousse un cri d'amour, et va se précipiter aux genoux de la nourrice qui tient fenfant dans ses bras, et qui n'a pas le temps de se lever pour la pre'senter à sa mère....
« Nathalie! ma fille! c'est moi!....
c'esitamère!.... lui disait-elle, en la
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couvrant de baisers et de larmes....
Mon Dieu ! faites que ce ne soit point un rêve.... » Et elle cherchait à s^assurer de son bonheur, en regardant autour d'elle , en prenant tour à tour les mains d^Anatole, celles de la nourrice, en invoquant mon témoignage d^'un son de voix qui retentira long-temps à mon oreille. L'enfant, que Taclion si vive de sa mère aurait dû effrayer, semblait au contraire partager Tivresse dont elle était Pobjet , et répétait, en agitant en Tairses petits bras: Maman,,, Cécile!,,,
La mère, transportée à ces mots, se lève avec Nathalie , et la remet aux bras d'Anatole, qui s'enivre de bonheur en les pressant toutes deux sur son sein.
C'est à vous, mon aimable amie,d\ichever ce tableau , en vous représentant la nourrice, debout, en extase, ]<es mains jointes, et marmottant une prière où Ton ne distinguait que ces paroles vingt fois répétées : « Mon doux Jésus, prenez pitié de nous; »
et moi, qui conservai assez de snngfroid pour éteindre, sans qu^on sVn aperçût, le feu qui avait pris au long manteau de mousseline de la petite, tombé près de la cheminée, et dont la flamme allait se communiquer aux vctemens de la nourrice.
Après quelques momens donnés aux transports d'une joie qu'Anatole et Cécile nVxprimaient que par des soupirs et des sanglots, nous commençâmes à
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nous reconnaître et à nous familiariser avec ridée de notre bonheur.
Lambert, qui n'avait pas perdu son temps depuis notre arrivée, vint nous avertir qu^il avait dressé une petite table dans la salle voisine , où nous trouverions un souper servi à la hâte.
Nous sortîmes pour donner à Cécité le temps de changer ses habits mouillés dans la barque. Anatole la prévint en riant qu^elle trouverait dans cette même chambre ceux qu'elle y avait laissés, et nous nous retirâmes dans la mienne pour réparer le risible désordre de notre toilette.
Cécile ne reparut qu'au bout d'une heure ; elle avait passé ce temps auprès
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cecilf:.
du berceau de Nathalie qui sVlait endormie sur ses genoux.
Je ne sais de quel souvenir Anatole fut frappe en la revojant velue d'un simple fourreau de mousseline, et Ja léle couverte d'un béguin de dentelle noué sous le menton; mais il y avait quelque chose de plus que de Tadmiration dans le mouvement de surprise qu'il témoigna, et dont la rougeur subite de Cécile pourrait bien m'avoir révélé le mjstère. Tout ce que je puis dire , c'est que la pudeur, la vertu , la grâce et la volupté ont pris une forme humaine, et se sont montrées à mes yeux sous la seule figure de Cécile. Si cette apparition a fait sur moi un pareil effets vou^ pouvez vous figurer le rarissement d'Anatole.
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L'^enfant dormait dans la pièce voisine dont la porte e'tait ouverte; Cécile appela la nourrice qui vint se mettre à table avec nous. Nous avions tant de choses à nous dire, que la nuit entière se serait écoulée dans un entretien où chacun de nous avait à répondre à des questions d'un égal intérêt pour tous , si la nourrice ne nous eût fait souvenir que sa jille avait besoin de repos. Cécile , à ce nom de fille , se jeta dans les bras de sa nourrice , et se leva pour la suivre. Anatole lui baisa tendrement la main, et je Tenimenai dans la chambre qu'il avait fait préparer lui-même , tout auprès de la mienne.
Il était plus de minuit lorsque nous nous sommes séparés. Je me suis levé
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à cinq lieures pour vous' eci'ire et profiter du jpourrier de Romorantin , qui arrivera plus vite que Texprès que j^iurars pu vous envoyci"/^ Jd^i /; '.
Maintenant reste à savoir Tetiet qu'aura produit renlèvement de Cécile ; dans tous les cas , je fais mes dispositions pour mettre mes amis en mesure de quitter le pays, de peur que nous ne soyons surpris par Téve'nement qui pourrait nous forcer à prendre la fuite. Je vous engage, ma chère Emiiife, à ne pas différer de plus de trois jours la visite que vous voulez nous faire avec Pauline : prévenez-moi seuieinent du jour de votre arrivée, afin que je prenne, pour celte entrevue, quelques précautions indispensables.