ÀNATOIE \ EMILIE DE NEUVILLE
Quel bonheur, ma tendre amie, que tu n^aies pas difteré de quarante-huit heures ta visite aux Bruyères ! Tu ne nous y aurais plus trouves , et Cécile, en quittant la France peut-être pour jamais , n'aurait pas emporte' le de1i-
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cieux souvenir d'une journe'e tout entière passée entre toi et sa chère Pauline, après une séparation déchirante et qui semblait devoir être e'ternelle.
Quelle entrevtle que celle des deux jeunes amies dans le petit oratoirp aux vitraux colories, où leur entretien se prolongea si long- temps, et auquel Charles et moi n^ivons pas obtenu la faveur dVtre admis ! Il était sept heures du soir lorsque nous nous se'parâmes aussi mystérieusement que nous nous étions re'unis , et fort heureusement , comme vous l'apprendrez tout - à rheure, sans que le vieux concierge eut yu entrer ou sortir personne.
Le bonheur dont nous venions de jouir se répandit sur le reste de la soirée, quç nou^ achevâmes dans ce miîme
oratoire que vous veniez de quitter, au milieu d'un chaos de sensations , de souvenirs et d'espérances, dont nous jouissions sans chercher à on débrouiller les éléinens.
(( Je sais, me disait Cécile, que de grands malhems nous attendent encore, mais n'en avons-nous pas déjà reçu le prix ? La vie , Anatole , c'est aimer, c'est être aimé; le reste n'est que la mort.... » Charles interrompit celte délicieuse causerie , en nous annonçant qu'il fallait se lever le lendemain de bonne heure pour s'installer dans la tour des Archives, jusqu'à notre départ qu'il croyait pressant de ne pas différer.
« Depuis deux jours, ajouta-t-il , je
vois rôder autour du château des gens dont la figure m'est suspecte , et il faut prévoir le cas où nous serions obliges de nous échapper par les oubliettes. »
Sans croire le danger aussi prochain , je suis convenu de la ne'cessite' de prendre nos précautions.
Hier, à la pointe du jour, Charles, moi et Lambert , nous étions à Touvrage, et avant que Cécile se fût levée, tout était prêt pour notre changement de domicile.
A dix heures, nous déjeunions sur la terrasse , et Tenfant sur les genoux de sa mère lui montrait du doigt le clocher de Laguiche. Nos regards , qui n'avaient pas attendu Favertissement de Nathalie pour se porter de ce côté, s'y
fixaient avec un intérêt plus vif : toutà-coup , je vois Charles se lever, et monter sur la plate-forme de la tour ; il en redescend avec précipitation et donne Tordre à Lambert d^aller lever le pont- le vis et fermer toutes les portes et toutes les fenêtres de la façade du château.
u Qu^esl-ce donc > lui demanda i-je.
,, Rien; quelques hommes en armes qui s'avancent de ce côté. »
Le sang- froid de Charles n'en imposa pas à Cécile qui sV'cria, en serrant phis fortement sa fille contre son cœur et en s'emparant de ma main : u Ma
fille ! Anatole ! ils viennent m'arracher de vos bras!.... ^
w — Jamais, lui dis-je; nous sommes reunis à la vie et à la morl....
n — Ne craignez rien, reprit Charles, nous sommes en sùrete dans la tour, et pour peu que nous nous y maintenions aussi long-temps que les Bohémiens nos pre'de'cesseurs, ajoula-t-il en riant, c'est avec les arrière-neveux des petitsenfans de Nathalie , que les assiégeans auront à traiter de la reddition de cette citadelle. En attendant, qu^on se souvienne que je commande la place, et que cVst à moi seul que les habilans et la garnison doivent obéir. »
Après avoir mis Cécile , Nathalie et
la nourrice en sûreté' dans la salle de Tristan, dont nous avions su rendre les abords impraticables , chacun de nous se rendit à son poste ; j^allai prendre le mien dans Fespèce de lanterne où se trouve la grosse cloche du château , d'où je pouvais entendre et voir, sans être vu , tout ce qui se passait dans la première cour.
Vers onze heures , un détachement de trente hommes du régiment de Picardie se fait ouvrir la grille et vient se mettre en bataille en face du pont ; le commandant fait venir le concierge et le somme, au nom du Roi , de lui livrer Pentrée du château.
« Eh, monsieur l'officier , lui rc-
pondit le bonhomme Mouret , on ne vous a donc pas dit que c^est au nom du diable qu^il faut parler ici pour se faire obéir.
» — Point de réplique ; qu'ion me fasse venir le maître du château.
i> — Il faudrait que j^ pusse entrer moi-même , et vous voyez bien qu''ils ont levé le pont, n
— Combien sont-ils ?
tt — Dieu le sait, M. le commandant... De jour je nVn ai jamais vu que trois ; mais la nuit ils sont au moins dix mille, à en juger par le tapage infernal qu^ils font quelquefois.... w
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Après de longs pourparlers avec le concierge que le jeune officier dut prendre pour un fou : « Terminons, dit ce dernier; vous ne pouvez pas m^introduire dans ce donjon, nous saurons y pénétrer sans vous.
» — Allez, monsieur le commandant, et que Dieu vous ait dans sa sainte garde. »
L'officier donne aussitôt à ses soldats Tordre et Pexemple de descendre dans une partie du fosse qui se trouvait à sec ; là chacun dVux cherchait Tendroit le plus commode pour sMlever sur Tautre bord , quand tt)ut-àcoup Te'cluse dont nous étions maîtres, s'ouvre et verse quatre ou cinq pieds d'eau sur le terrain profond qu'ils occupent.
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A cela près du bain force que nous leur faisons prendre , Tofïicier et sa troupe parv iennent , sans autre obstacle, à prendre possession du corps de logis principal , qu^ils parcourent sans trouver personne.
Autre interrogatoire que Tofficicr fait subir au concierge qu'on amène une seconde fois devant lui.
«c Ce château nVst-il pas habite par deux jeunes gens ?
» — Depuis qu'ail a changé de maître, il y a quelques mois, il est occupe' par deux hommes que j'ai vus plusieurs fois , mais dont il me serait bien difficile de vous donner le signalement , puisqu'ils ne se sont jamais montre's à
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moi SOUS la même figure : tout ce que je sais, c^est qu^iis ont un valet aussi extraordinaire que ses maîtres ; on ne sait où le prendre : il est dans le château ; on le voit à une fenêtre ; on entre , il ne se trouve plus : on l'aperçoit dans la campagne avec son lévrier; on se retourne et on le découvre au haut de la tour , une grande lunette à la main.
)» — Ces hommes, le jour de la grande inondation , n'ont-ils pas amené une jeune religieuse qu'ails ont enlevée du couvent de Laguiche.
>» — Ils en auraient enlevé cinquante, que cela ne me surprendrait pas; mais pour dire la ve'ritê, il est certain qu'ails ne les ont pas amenées ici , par la rai-
son que depuis ce jour-là ils n'y sont pas rentre's eux-mêmes.
» — Nous en serons plus sûrs après la visite ge'neVale que nous allons faire , inleiTompit Tofficier, » et sur-le-champ il divisa son détachement en deux sections ; Tune fut chargée de fouiller le parc et les environs , tandis qu'avec l'autre il se chargea de visiter le bâtiment et ses de'pendances.
Après avoir couru de chambre en chambre et s'être bien fatigue à suivre de longs corridors qui s'entrecoupaient comme les allées d'un labyrinthe et le ramenaient sans cesse au point dont il était parti, il voulut forcer le concierge à lui servir de guide ; celui-ci l'assura qu'il avait tout vu, à
Texceplion de la lour enchantée où sans doute il n'avait pas Tinlention d'aller chercher une mort certaine ; et à ce propos il entama le récit de tous les événemens surnaturels dont celte tour avait été le théâtre , des légions de farfadets qui s'en étaient emparés depuis plusieurs siècles , et du sort éprouvé par tous ceux qui avaient osé jusquici en tenter l'aventure.
(( Vous aurez une histoire de plus à raconter, interrompit le commandant qui s'apercevait de l'attention inquiète que ses soldats apportaient aux récits du vieillard. Indiquez-nous seulement l'entrée de cette masure.
)) — Je le vois bien, vous ne me croyez pas, reprit Mouret ; il ne voulut pas
ine croire, non plus ce brigadier de maréchaussée qui entra le mois dernier dans celle tour. Allez lui demander dans quel ëtat il en est revenu , et oftVez-lui dix-mille ecus pour vous servir de guide ; vous verrez s'il les. accepte, n
Les détails de cette dernière anecdote portaient un tel caractère de vérité , et il était d^ailleurs si facile de s'en convaincre, puisque le témoin que Ton invoquait se trouvait encore à Blois , que le commandant donna surle-champ Tordre à un caporal de sa petite troupe d\iller chercher cethomme et de Tamener avec lui.
Le brigadier arriva et répondit au^ questions qu^oa lui adressa avec le sen-
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liment d^une terreur profonde , qui avait un double motif. « J'ai fait mon rapport, ajouta -t- il, et je de'clare qu'à moins de démolir cette tour à coups de canon , i! n'y a pas moyen de s'en rendre maître.
)> — Je connais un moyen plus simple, c'est d'avoir du cœur.
» — Je ne crois pas en manquer, commandant; j'ai fait mes preuves, et je ne me montrerais sensible à ce reproche, que si vous me l'adressiez encore au retour de l'expédition que vous projetez.
), — Vous ne tarderez pas à l'entendre. ))
En achevant ces mots , l'officier fait
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charger les armes et traverse hardiment , avec sa troupe , la galerie en ruines qui conduit à la tour des Archives.
Pour que vous puissiez suivre ce brave jeune homme dans Pexpedirion pe'rilleuse où il s'engage, il faudrait commencer par vous mettre sous les yeux la carte du pays, ou du moins vous rappeler dans tous ses détails la lettre que jVcrivis à Ce'cile pendant son voyage et qu'elle vous aura sans doute communiquée ; mais pressé par le temps, je dois me borner à vous faire part des résultats.
Nos dispositions étaient faites pour arrêter Tennemi à chaque pas; mais nous voulions nous tirer d'affaire sans
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quHl en coulât la vie à personne, et pour cela ne prendre avantage que de la connaissance du terrain et des moyens de terreur que nous avions organisés. Le plus infaillible, comme le plus inoflfensif, était Tobscurité profonde où nous plongions les assaillans , quand nous en étions serrés de trop près, en éteignant leurs flambeaux, et en les forçant de suspendre leur marche pour les rallumer^
Cependant ils étaient parvenus dans la salle aux deux rideaux rouges ' , et s'y étaient arrêtés pour y tenir conseil. S'ils pénétraient plus avant, comme Tintrépide commandant y paraissait décidé, nous étions obligés de chercher
* Voir la lettre LXXXV da 4" volume.
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un dernier refuge dans le souterrain des oublielles. J'étais bien sûr qu'ils ne nous y suivraient pas; mais comment y descendre sans danger Tenfant et la nourrice avec toute la précipitation qu'*exigerait une pareille mesure?
II n'y avait pas un moment à perdre.
Nous interrompons la conférence en introduisant, dans la salle, des torrens de fume'e qui les suffoquent, et, pour hâter leur retraite, une voix terrible se fait entendre : « Un pas de plus, et votre destruction est certaine; cette voûte va crouler sur votre tcle. »
Pour toute re'ponse , Tofficier s'élance l'épée à la main vers le lieu d'où partait la voix; mais sa troupe, au lieu de le suivre, rebrousse chemin, et le laisse
sVscrimer au milieu des ténèbres, où nous parvenons facilement à nous en rendre maîtres.
<( Vous êtes en noire pouvoir, lui dit la voix myste'rieuse qui s^e'tait déjà fait entendre, et rien ne peut vous soustraire à notre vengeance que notre admiration pour votre courage. Non-seulement nous vous laissons la vie, mais nous consentons à vous rendre la liberté , si vous jurez sur Thonneur de vous retirer à Tinstant même avec votre troupe.
» — Ty consens , reprit Tofficier ; mais qui que vous soyez, je vous préviens que la parole que je vous donne ne saurait mVngager au-delà de trois jours, et que, ce terme expiré, je re-
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viens ici venger mon injure personnelle, et vous demander compte, à la télé d'une force respectable, de la rébellion aux ordres du Roi dont vous vous êtes rendus coupables, et dont vous devez prévoir les suites. »
• Cet engagement nous suflisait; nous l'acceptâmes. Lambert, sous le costume crrotesque d'un magicien, fut chargé de reconduire notre prisonnier, après lui avoir bandé les yeux, jusqu'à la galerie éclairée, qui le ramena dans le corps de logis principal.
Quelques momens après nous entendîmes battre le rappel. Le détachement se réunit dans la cour d'honneur; l'officier se mit à la tête de sa troupe, et,
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sans adresser un seul reproche à perr- 5onne, il sortit du château.
P, S. Après spn départ, nous avons songé nous-mêmes à évacuer la place , où nous pouvions craindre de nous voir cernés dès le lendemain
A cinq heures du soir.
Charles est allé js'assurer d\me cabane \
La nuit est venue : nous nous acheminons en silence vers la voiture qui nous attend dans la forêt.
Il est dix heures ; nous sommes eid$
^ Bateau couvert, en u^age sur la Loire.
il2 CIXILE.
barques, et quand vous recevrez, celle lettre, écrite en présence des evénemens, nous serons déjà loin de vous.
Les fugitifs embrassent Emilie et Pauline de toute la force de leur cœur.
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