CECILE A PAULINE
Beauvoir, mai 178C.
Il est trois heures du malin, le sommeil n'a pas encore approché de mes yeux ; l'histoire de cette pauvre Adine que j'ai voulu relire avant de me coucher en est cause. Pour me distraire et rendre le calme à mon âme , je sors du lit pour t'écrire..... Que je le hais , ce baion de Jcne-
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cée ! comment peut-il exister un homme assez maltieurèusemenl né pour ne pas sentir le prix d'un cœur comme celui de noire malheureuse amie!.... Ah! Pauline, aurait-elle raison, matante, quand elle soutient que tous les hommes sont légers et parjures? Non , je ne le crois pas et je ne sais si c'est une illusion de mon cœvu' (car certainement ce n'en est pas une de mon amour-propré); mais j'ai la conviction que je serai aimée toute ma vie, si je puis l'être un jour.... Etre aimée! quelle idée délicieuse! s'il fallait renoncer à cet espoir, oîi serait la nécessité de vivre ? Celte réllexion me conduit naturellement à te parler d'Albert; sais -tu que l'on a remarqué qu'il n'a dansé qu'avec toi? Tu es si étourdie que tu n'y as pas pris garde , je gage ; tu dansais avec tant de distraction , que tu ne t'es pas aperçue de la perte de ton bouquet , que tu n'as pas observé celui qui le ramassait : moi j'ai vu tout cela et j'ai même fait attention à l'à-propos des paroles que mon petit frère a chantées à table avec tant d'expression.
J'étais bien sûre que tu serais enchantée de mon oncle ; que serait-ce , mon amie , si tu le voyais tous les jours , si dans la familiarité du commerce habituel, tu étais à pors tée (le te convaincre de toutes les perfections de son esprit et de son cœur? Tu ne le juges que sur les formes extérieures, c'est dans son âme qu'il faut pénétrer pour l'apprécier ce qu'il vaut. Connais-tu, Pauline , quelque genre de mérite qu'il ne possède? Quel ascendant il a pris du premier mot sur ce pauvre comte de ^lontford , assez aveuglé par son amour-propre poiu- se mesurer avec un pareil adversaire ! As-tu remarqué dans la dispute avec quelle adresse mon oncle a su le placer dans l'alternative
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pénible d'avouer son ignorance ou sa mauvaise foi? Une remarque que tu auras sans doute faile aussi bien que moi , c'est qu'on est tenté de lui donner raison dès qu'il ouvre la bouche ; la persuasion semble couler de ses lèvi'es, et c'est au talent qu'il a de parler toujours au cœur, qu'il faut attribuer le pouvoir qu'il exerce sur les esprits. Je t'ai su bien bon gré de m'avoir fait remarquer la figure du comte, lorsqu'à son grand étonnement, à celui de toute la société ( au mien même , puisque je ne connaissais pas ce talent à Anatole), il se vit encore lavir le prix de la danse par le même adversaire qui venait d'afficher sur lui tant d'autres supériorités. Avec quel plaisir jeté voyais, ma chère Pauline, partager avec Anatole l'admiration générale ! Tu n'as jamais si bien dansé à mon avis, pas même lorsque tu danses avec Albert.
Maman a reçu hier une lettre de mon père dans laquelle il laisse entrevoir qu'il verrait avec plaisir la possibilité d'unir mon sort à celui d'im homme que je déteste. Cette idée , ma chère Pauline , me devient chaque jour plus insupportable ; plutôt mourir mille fuis (pie de consentir à serrer des nœuds abhorrés. Fille soumise, je connais l'étendue de mes devoii's , et mon bonheur consiste à les reuiplir : mais ces devoirs entraînent-ils l'obligation d'un sacrifice affreux? peuvent-ils me faire une loi du parjure en me traînant aux pieds des autels pour y fiiire un scrmeat contre lequel toutes mes facultés se révoltent? Je ne cherche point à rallligcr, ma tendre amie? mais un presscnliincnt douloureux semble m'avertir que je n'aurai pas long-temps à lutter conti'e l'autorité paternelle; je me sens consumée (fun mal que je ne puis comprendre} un voile funèbre s'étend sur
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mes jours , et quelque chose m'avertit que le terme n'en est pas éloigné.... Ali! si la nature , si l'amitié ne m'enchaînaient pas à la vie, si les pleurs d'une mère et d'une amie ne devaient pas arroser ma tombe , je la verrais sans effroi celte mort, que je redoute bien moins que l'avenir épouvantable dont mon imagination me présente l'image.... Mon amie, j'enti'e dans ma seizième année, j'y trouverai le terme de mes jours ou le commencement de mes maux. Je ne puis continuer, mon cœur se serre , mes yeux se remplissent de larmes ; qu'aije donc à pleui'er?.,.. Cinq heures sonnent, je vais me remettre au lit 5 je n'y trouverai pas le sommeil.
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CHARLES A ANATOLE
Rennes , juin 1786
Fuis, Anatole, tu n'as pas un moment à perdre? crois-en ma tendre amitié, crois-en l'homme qui lit mieux que toi dans ton propre cœur ; ta dernière lettre me fait frémir; j'y trouve tous les symptômes d'une passion qui ouvre sous tes pas un abîme de maux. Songe à prendre le seul parti qui te reste.... La fuite.... Chaque mot qui t'échappe décèle un amour fatal que tu cherches à te déguiser à toi-mcme ; les étincelles du brasier que tu couves dans ton sein , s'échappent de toutes
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parts. Anatole, mon cher Anatole, il en est temps encore, étoulTe ce feu dont je crains pour toi les terribles effets. Je serais indigne du nom d'ami si . par une lâche complaisance, je le dérobais l'imminence du dangci qui te menace, l'étendue des devoirs, que tu es près de violer et les suites funestes d'un amoiu- d'autant plus à craindre, que sa violence croîtra en raison des obstacles que les lois, les préjugés et les circonstances y opposent. Cesse de te faire illusion sur la nature de tes sentimens pour ta nièce. J'ai pitié de loi , quand je t'entends dire avec une apparente sécurité qui en imposerait à tout autre, que l'intérêt que tu prends à Cécile est aussi pur que les liens du sang oîi il prend sa source. Sans répondre à tous les sopliismes. à toutes les subtilités que ton esprit entasse pour~ti'omper ton propre cœur, je me contenterai d'un raisonnement bien simple : si tu m'as peint Cécile telle qu'elle est, tu dois la fuir parce qu'il est impossible de ne pas l'aimer; si ton imagination a flatté son ])orlrait, tu dois la fuir parce que tu l'aimes.
Tel est à mes yevix le progrès du mal , que si tu diffères, dans un mois te conseiller la fuite, serait vous conseiller la mort. Veux-tu que je m'explique entièrement sur ce triste sujet; veux-tu (|u'à soixante lieues de toi, je l'apprenne un secret que m'ont dévoilé quelques lignes de ta dernière lettre? C'est pou de briller en secret pour ta nièce , ta fatale passion est partagée : oui 1 mais prends garde , Anatole , que cette découverte ne te cause un seul moment de joie !... Vous avez bu tous deux à la coupe empoisonnée, et le plus coupable, ou du moins le plus indiscret, n'est peut-être pas le plus à
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plaindre. Maintenant , si mes craintes sont fondées ( et fasse le ciel que je sois dans l'erreur!), examinons s'il est pour toi d'autre parti que celui que je propose. La plus aimée , la plus aimable des sœurs, retrouve après dix ans un frère chéri , le presse contre son sein , lui prodigue les soins , les bienfaits de la plus tendre mère , s'abandonne à l'espoir de passer avec lui des jours heuieux et paisibles; pleine de confiance dans les principes, dans les vertus de son- frère, elle lui confie l'éducation de sa fille , l'objet de son délii'e maternel , sa fille sur qui repose sa joie, son bonheur, son orgueil: dis-moi maintenant, Anatole , si tu ^eufi. envisager sans frémir l'idée de payer tant d'amour, tant de bienfaits jDar la séduction.... Tu vas te récrier à ce mot. Périsse le monstre.... Voilà, mon ami, l'expression d'une âme honnête, mais d'une âme embrasée. Va, je connais trop mon ami pour le soupçonner capable de s'arrêter un moment à l'idée de corrompre celle dont il parle avec un si saint enthousiasme. Mais la séduction n'est-elle pas un des élémens de l'amour, de l'amour le plus pur? Son siège est dans les yeux, dans le langage, dans le silence de l'objet qu'on aime; elle agit à l'insu de deux amans vertueux, et l'innocence qui la redoute, l'exerce souvent avec plus de succès que la coquetterie qui la médite. Je résume en deux mots ta position et je comprime mes idées pour en augmenter la force. Si tu restes auprès de Cécile, qu'arrivera-t-il? Tu reconnaîtras avant peu, et peut-être aux plus funestes effets, la réalité de mes craintes ; l'amour et son cortège affi'cux, la jalousie , le soupçon , l'inquiétude éteindront dans les orages l'aurore du beau joiu' qui counncnçait à se lever pour toi. Né pour le bonheur de
tes amis, tu peux avoir un jour à te reprocher leur infortune; car, Anatole, voyous les choses sous leur vrai point de vue : si malheureusement tu venais à laisser prendre racine dans le cœur de ta charmante nièce à une passion, qui, si j'ai bien saisi son caractère, doit décider à jamais de son sort, quel serait ton espoir? Je répondrai pour toi. Ronie s'est arrogé le droit de défendre ou de permettre les mariages entre parens ; l'uniou de l'oncle et de la nièce est consacrée par plus d'un exemple. Je ne te dirai pas qu'il s'agirait d'une somme très- considérable, elle ne serait jamais au-dessus de ta fortune tant que la mienne y pourrait atteindre; mais as-tu calculé jusqu'où pourrait aller la résistance de M. de Clénord, qui a des vues ambitieuses sur sa fille; astu réfléchi à l'impossibilité de faire consentir ta sœur, élevée dans les principes d'une morale si pieuse, si sévère, à l'hymen de son frère avec sa fille ? T'es-tu fiimiliarisé avec l'idée de son désespoir? Non , dans la sécurité dangereuse, tu jouis imprudemment d'un calme avant-coureur des orages qui s'amoncellent sur ta tête , et dont l'explosion subite peut ravager les plus douces espérances et celles de ceux qui te sont chers. INIais si , prudent et courageux, tu t'éloignes pour quelque temps des lieux où tu ne peux rester sans danger ; si tu viens te réfugier au sein de l'anutié, une absence de quelques mois suilira pour étouffer dans ton cœur et dans le sien un sentiment qui, je l'espère, n'est pas encore devenu luie condition de votre existence, et lorsque nous serons assurés de nos forces, nous reviendrons nous exposer sans crainte à des périls contre lesquels nous nous serons armes.
Que j'aurais de réflexions à faire sur ta lettre 1 que
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j'aurais de choses à dire sur cet aveu si naïf du plaisir que tu as trouvé à humilier le comte ; vanité puérile qui est si loin de ton caractère ! Mais toutes les remarques que je pourrais faire sur ta conversation au bord de la rivière, sur l'opposition des portraits de Pauline et de Cécile , sur la définition de l'inconstance , etc. , sont comprises dans les premières lignes de ma lettre. Fuis , Anatole , tu n'as pas un moment à perdre. Adieu.
P. S. Je t'écrirai demain pour te parler de mes affaires; aujourd'hui je n'ai pu m'occuper que de toi.
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