LE COMTE DB MONTFORD AU DCC DE
Nox , mon cher duc , je ne suis pas mort tout-îVfait . mais peu s'en faut , et tu peux , à la rigueur, regarder cette lettre comme un billet d'enterrement; en d'autres mots, je me marie... Tu n'en crois pas tes yeux ; tu re-
' Nous n'avons pu retrouver que cette seule lettre du comte (le Montford ; nous regrettons la suite d'une correspondance ou I e lecteur aurait trouve sans doute une esquisse fidèle des mœurs de la cour à cette époque.
lis dix fois ces premières lignes , et quand tu t'es bien assuré qu'il n'y a pas là de lapsus calavii , comme dirait notre vieux gouverneur, tu fais atteler ton phaéton pour aller colporter cette nouvelle chez nos amis , et surtout chez nos amies... Doucement, monsieur l'indiscret, je me marie ne veut pas dire que je sois marié , mais que j'ai peur d'être obligé de finir par-là. Autre exclamation de ta part : n Montford amoureux , en province , de la fille ou de la veuve de quelque hobereau des bords de la Loire ! Ce brillant émule des Valmont , des Lovelace de France et d'Angleterre , au milieu de ses triomphes se voit réduit à mettre bas les armes , et à capituler aux pieds d'une petite provinciale. » Il y a bien quelque chose de vrai dans tout cela ; mais en m'écoutaut jusqu'à vi bout , tu finiras peut-être par m'entendre.
D'abord la jeune personne est ravissante ; et si tu me promets de ne me point trahir, je te dirai que sa présentation à la cour y ferait une vôritable révolution ; voilà pour l'amour-propre. Sa famille maternelle a de l'illustration ; son père n'est seigneur suzerain que d'un million déçus , mais je suis moins difficile que d'Hozier, et je prends ces titres-là pour des preuves. Ainsi donc, moi, si fier de l'antiquité de ma race, de vingt-quatre quartiers d'une noblesse qui remonte, parchemins sur table, au temps d'Arthus et de Charlemagne , j'interromprais cette longue lignée de florissans ancêtres ; le sang des Montford s'allierait à celui d'un fournisseiu" de la marine!... C'est une houle! c'est une abomination! C'est tout ce que tu voudras , mon cher; mais ainsi va le monde. Tu ne veux pas voir que le siècle tourne à la roture , et que nous ne pouvons plus dire, comme cei/e/i-rt/meLouisXV,
LETTRE XXI. i3^
d'insoucian le mémoire : « Qu'importe! cela dm^era au- )» tant que nous. ;>
Quand je me mets à réfléchir, ce qui m'ari'ive d'ailleurs rarement , je suis tout surpris de la sécurité avec laquelle nous marchons , nous autres grands seigneurs , sur un sol épuisé par le despotisme , et miné depuis un demi-siècle par la philosopliie. Je m'apercevais depuis quelque temps qu'une agitation sourde, un invincible besoin de changement, travaillait la nation entière et se faisait sentir jusqu'à la cour. On y respire je ne sais quelle odeur d'indépendance qui monte à la tête, et ne tardera pas à causer des vertiges. Mon cher duc , dans cet état de choses, j'ai fait mon thème en deux façons. J'ai commencé par jouir le plus complètement et le plus vite possible de ma jeunesse et de ma position sociale : maintenant je m'arrange pour tirer parti d'un avenir que je prévois. Avec de grands biens j'ai beaucoup de dettes , et je me décide à les payer , dans la supposition très-gratuite , selon toi , qu'il viendra un temps ou les gens comme il faut ne se débarrasseront pas autrement de leurs créanciers.
JMaintcnant faut-il te faire un aveu plus pénible? J'ai pris la résolution d'épouser dans toutes les règles la fille d'un parvenu : j'ai laissé percer mes intentions, et je n'ai encore fait que la conquête de mon futur beaupère... Non.... d'honneur ! je ne me crois pas fort avant dans les bonnes grâces de la jeune personne. J'avais d'abord eu quelqu'envie de l'en punir en adressant mon hommage à sa jeune amie, la fille du président d'A mercour, qui n'est pas tout-à-fait aussi riche ni aussi jolie que Cécile . mais dont la naissance a quelque chose de
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moins inconvenant. Je suis revenu sur cette idée. Après tout, c'est bien le moins dans une pareille aventure de rencontrer quelques obstacles ; on a le plaisir de les vaincre. Le plus grand ou plutôt le seul auquel je puisse donner quelqu' attention , naîtra de l'opposition d'un certain oncle tout récemment arrivé du fond des Indes- Orientales , et auquel il se pourrait que je n'eusse pas le bonheur de plaire. Cette espèce de demi-sauvage n'a pas appris à vivre au service des princes indiens, et je ne serais pas étonné que nous eussions un jour maille à partir.
Je n'ai pas besoin de te dire, mon cher duc, que cette lettre est tout-à-fait confidentielle ; tu peux cependant en trahir le secret auprès de l'adorable Julie, si tu crois que cela puisse avancer tes aflaires.
... J'ai besoin qu'on me succède, Et j'aiinc en toi mon héritier.
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