PAULINE A CECILE
Au couvent de Laguichc , avril 1786-
Puisque je dois te voir demain , j'aurais fort bien pu «lifférer d'un jour pour te remettre moi-même Tliistoire • le cette pauvre Adine , que je t'envoie aujourd'hui; mais je ne suis pas fâchée que tu aies le temps de la lire ,
afin que nous puissions en causer ensemble. Tu verras que tu as devine juste sur les motifs qui ont déterminé cette aimable fille à quitter le monde. Jai bien pleuré en transcrivant ce récit , mais s'il faut te parler franchement , j'ai versé des larmes sur parole : je n'entends rien aux circonstances principales de son histoire ; c'est pour démêler le sens obscur de quelques passages qui échappent à ma pénétration , que je prétends m'aider de la tienne. Je me suis aperçue plusieurs fois que ton imagination te sert mieux que ma curiosité, et que tu interroges ton cœur avec plus de succès que moi mon esprit. Si tu savais , Cécile , combien je suis en colère de ne pouvoir deviner ce qu'on nous cache avec tant de soin ; grâce au ciel j'ai déjà fait plus d'une découverte : je tire des lumières de tout : de mes livres , de mes rêves , des conversations de mes compagnes , de mille choses qui se passent sous mes yeux , et dans lesquelles je trouve de rapprochemens nouveaux qui me fournissent des conjectures. Patience ! en dépit de nos vieilles mystérieuses, je pénétrerai par la seide force de mon génie les secrets qu'un nous dérobe très-mal à propos , puisqu'il faut que nous les sachions un jour. En attendant, je ne conçois pas ce qu'Adine veut dire par la possession , tombeau de l'amour. Cet amour n'est donc pas comme famitié . h laquelle on le compare continuellement. Je possède le cœur de Cécile depuis long -temps, et je sais que Cécile me devient plus chère de jour en jour.... Il y a là-dessous quelque chose d'inconcevable ! Qu'est-ce encore qu'une chambre d'où fon sort deshonore'e?.... En vérité, c'est l)ien impatientant d'entendre sans cesse parler une langue qu'on se sait pas , et dont l'inteUigence
tient à un seul mot. Tu me gronderas, Cécile, sur ma curiosité ; tu me diras qu'on n'apprend que trop tôt une mauvaise nouvelle ; et moi je te répondrai qu'il vaut mieux être sur des chai-bons qui vous consument , que sur des épines qui vous tourmentent.
Ce que tu me dis de ton oncle ajoute au désir que j'ai de le connaître , et la plaisanterie par laquelle tu finis ta lettre ajoute à celui que j'ai de t'embrasser. J'aurais plus d'une remarque à faire sur cette lettre; mais je te verrai demain , et je ne veux pas te donner le temps de préparer tes réponses.
HISTOIRE d'adINE FRANVAL.
Vous exigez que je vous initie dans le secret de ma douleur, et que je vous dévoile les motifs qui ont pu me déterminer à l'enoncer au monde , pour m'ensevelir à dix-neuf ans dans un cloître. Je n'ai pas la force de me refuser aux larmes de l'amitié, et je vais vous satisfaire , quoique je doive craindre de ne me concilier votre pitié qu'aux dépens de votre estime. L'histoire de ma vie se réduit à un seul événement , dont je suis en même temps la cause et la victime : c'est à vous en détailler les circonstances que se bornera mon récit.
Je suis née à Vendôme, et mes pareus tiennent le pre" mier rang dans la bourgeoisie de cette ville : un frère et deux sœurs en bas âge partageaient avec moi l'afFection delà plus tendre des mères et du père le plus respectable. Mon enfance et les premières années de ma jcimesse s'étaient écoulées dans la paix et l'iqnocence, et j'avais atteint ma dix-huitième année au milieu des plaisirs si
purs qui naissent de l'union d'une famille aimable, d'une éducation cultivée et d'une honnête opulence , lorsqu'une circonstance bien indifférente en elle-même ouvrit l'abîme oii je me suis volontairement plongée.
Au commencement de l'hiver, le régiment des cax'abiniers vint en garnison à Vendôme. Les officiers de ce corps essayèrent vainement de s'introduù'e à la maison ; mon père s'était fait une loi de ne point recevoir de militaires , et scm])lait prévoir que ma destinée dépendait de sa persévérance dans cette mesure : mais vainement ; l'influence de mon étoile devait l'emporter sur ces sages pi'écautions. Un jour, nous étions à table loi'squ'on annonça un officier; il entra, et remit à mon père une lettie par laquelle un ami intime lui recommandait le capitaine bai'on de Jenecée, son pai-ent, pendant le temps de son séjour à Vendôme. Les détails avantageux dans lesquels il entrait sur la personne , la naissance et la fortune de ce jeune militaire , ne permirent pas à mon père de se refuser complèlemcnt aux suites d'une recommandation aussi pressante : il accueilUl ce jeune homme et l'invita à dîner pour le lendemain. 11 s'y rendit. Nous étions seules , niaman et moi , lorsqu'il arriva. De toutes les qualités brillantes dont il est doué , l'ai't de plaire au premier abord et d'inspirer au bout d'une heure cette confiance, qui n'est ordinaix'ement que le fruit d'une longue habitude, est celle qu'il porte au plus haut degré; il en donna, dans cette circonstance , une preuve bien décisive. Dans l'aridilé d'un premier entretien , il eut le talent de faire naîlre une conversation intéressante dans laquelle le cœui' prenait insensiblement la place de l'esprit. En traitant les objets les plus frivoles , il lui
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échappait des traits d'une sensibilité si naturelle, ses éloges avaient quelque chose de si délicat, un compliment dans sa bouche avait si bien Tair d'une vérité sentie , que je ne pus me défendre de partager le plaisir que maman trouvait à l'entendre , et d'obser\ er avec trop d'attention celui dont la voix trouvait , sans que je m'en aperçusse, le chemin de mon cœur.
M. de Jenecée a trente ans environ ; sa taille est élégante sans être haute, sa figure est distinguée sans être belle, mais elle le devient par le charme de l'expression que lui communicjuent les mouvemens de son âme , dont elle paraît être le miroir fidèle. Il existe peu d'hommes dont les manières soient plus séduisantes, et qui mette dans ses moindres actions plus d'aisance et de noblesse- La connaissance des usages, l'art des bienséances, donnent à son maintien de la grâce et de l'assurance ; affable avec dignité , fier avec modestie , enjoué sans aftectation, flatteur avec délicatesse, il a tous les dons de plaire; que n'avait-il celui d'aimer! C'est dans cet appareil séduisant que je le vis , et l'expérience m'a{)prit trop taicl que cette écorce brillante cachait une âme commune, et uu cœur dont l'esprit et le commerce d'un monde corrompu avaient desséché toutes les alleclions. Après dîner il fut question de musique ; on fit l'éloge de ma voix : le baron désira m'cnlendre , et s'asseyant au piano, il oflrit de m'accompagner. Je chantai un air de Paêsiello : on me prodigua des éloges ; mon père observa que j'avais chanté avec plus d'expression qu'à l'ordinaire, et je rougis en disant qu'on gagnait beaucoup à être accom- |>agné par INI, le baron. Il serait tiop long, nia chère Pauline , de suivre dans tous ses détails les développe-
mens d'une passion dont je m'efforçais de me nier à moimême l'existence , jusqu'au moment qui me força de lire au fond de mon cœur , et d'y reconnaître les progrès rapides qu'elle y avait faits.
Le baron venait assidûment à la maison ; il s'était si adroitement insinué dans la confiance de mon père et de ma mère, que la plus étroite intimité s'était établie entre nous, et qu'on le traitait comme l'enfant de la famille. Accoutumés depuis deux mois à le voir tous les jours, nous fûmes inquiets d'en voir s'écouler trois sans en entendre parler. On envoya chez lui ; son vcJet de chambre répondit que son maître était incommodé, et forcé de garder le lit. Cette nouvelle jeta l'elTroi dans mon cœur, et j'eus beaucoup de peine à dérober une partie des inquiétudes dont j'étais agitée. Mon père se rendit immédialemcnt chez le comte, et nous apprit à son tour, avec trop peu de ménagemens , qu'il était ilans un danger imminent, et que ce malheureux jeune homme avait reçu deux coups d epée dans la poitrine , à la suite d'un différend qui s'était élevé entre lui et un de ses camarades, «i Grand Dieu ! ra'écriai-je, il va mourir ! — Cette crainte est tl'un bon naturel , reprit mon père avec un souris malin; mais elle est exagérée, et le médecin esl plus rassurant dans ses conjectures. Quoi (|u'il en soit, nous sommes convenus ensemble que ce Noir on transporterait ici son malade , son état exigeant (\cf^ soins et des secours qu'il ne pourrait aussi aisément se procurer dans un hôtel garni : sans compter qu'Adine sera plus à portée d'avoir des nouvelles d'une santé qui paraît l'intéresser si vivement, n
J'étais trop absorbée dans ma douleur pour penser
à éloigner les soupçons de mon pèi'e que mes larmes justifiaient assez. Je fus prête à m'évanouir lorsque j'apjirochai du brancard sur lequel il était porté , et je ne songeai pas même à lui dérober l'émotion que cette vue me causait. Ses yeux mourans s'arrêtèrent sur les miens avec une expression si tendre, la langueur de ses regards leur prêtai t un charme si touchant , qu'il dut ILre dans les miens qu'il se mêlait un sentiment plus vif que la compassion , à l'intérêt que je prenais à cette ^ scène douloureuse. On transféra M. de Jenecée dans un appartement voisin de celui de mou père. Pendant trois semaines que durèrent les symptômes effrayans de la maladie, nous passions, maman et moi, une partie des jours et des nuits dans sa chambre , et j'étais trop payée des soins que je donnais à ce cher malade par les succès dont je les voyais couronnés , et la reconnaissance avec laquelle ils étaient reçus. Déjà les dangers étaient éloignés et il touchait à sa convalescence, lorsqu'un matin, maman s'étant éloignée pour un moment, je me trouvai seule avec lui. Je ne sais qvxel trouble s'empara de moi , mais je ne fus pas la maîtresse de le déguiser et je fis un pas pour soi-tir de la chambre. K Chère Adinc , me dit-il d'une voix émue , en jetant sur moi un regard suppliant , daignez m'écouter un moment , et mettez le comble à vos bontés pour moi en ne vous dérobant pas aux transports de ma reconnaissance. '> Je me trouvai tout à coup enchaînée par un pouvoir invincible , et je n'eus de force que pour me traînei- jusqu'à une bergère à quelque distance du lit ; je m'assis en tremblant et il continua : k Tant que j'ai pu craindre de ne pas survivre à mes blessures , j'ai dil,
ga CÉCILE.
Mademoiselle, garder avec vous le silence sur l'état de mon cœur, et ne pas vous dévoiler un secret qui , de quelque manière qu'il eût été reçu , ne pouvait me rendre que plus affreuse l'idée d'une mort prochaine : aujourd'hui que mon existence n'est plus un problème , et que la nature et surtout vos soins généreux ont renoué la trame de ma vie, puis-je vous laisser ignorer que je n'ai consenti à en prolonger le cours que dans l'espoir de vous la consacrer tout entière ? Dois-je craindre de vous avouer un sentiment que vous avez fait naître et dont la nature est aussi pure que la source? Oui, belle Adine, le premier jour que je vous vis a décidé mon sort , et je n'attends que l'aveu de votre cœur pour faiie à vos parens la demande de votre main ; daignez , d'un seul mot , détruire ou confirmer mon espoir. )> Immobile et mes regards attachés sur la terre pendant ce discours , je ne pus trouver, pour y répondre, ni langue ni voix; l'amour semblait avoir paralysé mes oi'ganes; je n'existais plus que dans mon cœ^ur. 1) Je vois , ajouta le baron , prenant ou feignant de prendre le change sur mon silence, que ma témérité vous déplaît et que j'ai trop facilement confondu mes vœux avec mes espérances. " Son incerlilude sur messentimens surmonta ma timidité : « Ah ! Monsieur, lui dis- je en hésitant, l'aveu du cœur attend-il celui de la bouche, et serait-il possible que j'eusse quelque chose à vous apprendre?... 11 Maman entra bien à propos; je lus dans les yeux du malade c[ue le peu de mots qui m'étaient échappés remplissaient les vœux de son cœur, et le mien, dès ce moment, s'ouvrit à toutes les illusions de laniour. Lorsque ses forces lui permirent de supporter la voiture ,
nous le fîmes consentir à nous suivre à la campagne, pour s'y mettre au régime du lait , qui lui avait été ordonné pendant quelques semaines. Ce fut là que M. de Jenecée s'ouvrit à mes parens sur ses intentions, et leur demanda ma main. Il y avait long-temps que notre amour mutuel n'était plus un secret pour eux , et ce jeune homme réunissait d'ailleurs tout ce qui pouvait rendre sa proposition infiniment agréable aux yeux d'un père et d'une mère uniquement occupés du bonheur de leur fille : aussi n'éprouva-t-il aucune contradiction , et, cédant à son impatience, il fut arrêté que notre mariage se ferait aussitôt qu'il serait entièi'ement l'établi.
Telle était la situation heureuse dans laquelle je me trouvais , jouissant , dans la sincérité de l'innocence , du bonheur d'aimer, sur le point d'être unie par le plus saint des nœuds à celai que mon cœur avait choisi, et certaine de ne relâcher aucun des liens de la nature en sen'ant ceux de l'amour, puisque nous devions continuer à vivre dans ma famille. Mon bonheur semblait être affermi , et tout me présageait l'avenir le plus flatteur. Cependant, du sein même de l'amour, source de ma félicité , naissait une réflexion dont famertume empoisonnait ces momens délicieux; j'aimais , je me croyais aimée, mais pouvais-je me flatter de l'être toujours? J'avais tant de fois entendu répéter que l'hymen était, pour la plupart des hommes , le tombeau de l'amour, et que la possession paisible était une épreuve dont il sortait rarement victorieux. Les conversations, mes lectures , les chansons, les spectacles , m'offraient sans cesse cette image pénible , et je voyais s'approcher avec une
sorte d'eftroi un moment qui pouvait seul détruire ou justifier mes craintes. Prévenue de cette idée, dont je ne pouvais détacher mon esprit , j'avais trouvé lart d'être malheureuse au sein du bonheur : toutes les assurances-?' toutes les preuves d'amour dont j'étais comblée ne rassuraient pas mon cœur, puisque , dans le présent, je ne pouvais avoir de garant pour l'avenir. Mon imagination réalisait, durant mon sommeil, les craintes qui me poursuivaient pendant le jour, et tous mes rêves ne m'offraient, au sein de l'hymen, que l'image de l'abandon et du désespoir. Je luttai quelque temps contre cette maladie de mon âme , mais ses progrès ne faisant que s'accroître par les remèdes dont je voulais la combattre , je pris une résolution aussi violente que sa cause . et que je ne prétends justifier qu'à mes propres yeux : ah ! mon amie , qu'il m'en coûte à achever ce fatal récit 1...
L'époque de mon mariage n'était plus éloignée que de trois semaines, le baron était parfaitement rétabli , et toute la famille , excepté moi , attendait dans la joie un jour qui ne devait jamais luire.
J'avais passé une nuit cruelle, et les plus sombres présages m'avaient poursuivie dans le trouble d'un sommeil fatigant; je prends sur-le-champ mon parti, je me lève, il était, à peine jour; maîtres et domestiques, tout le monde dormait encore ; je me rends sans bruit à la chambre du baron , je pose la main sur la clef, je me trouve saisie d'un tremblement subit, une palpitation me suffoque, une sueur froide se l'épand surtout mon corps; je fais un dernier effort , j'ouvre la porte , j'entre, et je n'ai que le temps de me jeter sur un fauteuil, où je m'évanouis.
Le bruit que je fis en entrant éveilla M. de Jenecée : le jour ne lui permettait pas encore de distinguer les objets ; il saute au bas du lit , me reconnaît avec la surprise que vous pouvez imaginer, et me prodigue des secours qui me rendent à moi-même.
Lorsque jeus repris mes sens , et que le baron , qui avait profite du temps où je n'étais pas à moi pour jeter sur lui son manteau , m'eoi témoigné avec le plus tendre intérêt l'étonnement où il était de me voir à cette heure , je rompis le silence. Après lui avoir fiiit promettre qu'il m'écouterait sans m'interrompre , je lui parlai en ces termes : n Depuis quelque temps vous m'avez sollicité vainement , mon ami , de vous dévoiler la cause de ce nuage de tristesse qui s'épaissit à mesure que j'approche du moment qui doit nous unir à jamais ; sans doute votre tendresse n'a pu s'en alarmer, et vovis connaissez trop bien le cœur de votre Adine pour croire que mes chagrins aient quelque chose d'injurieux pour votre amour; vous allez en juger. Je veux vous en découvrir la source : je vous aime ; mais ce mot, dont on abuse si souvent, est pour moi l'expression d'un sentiment qui concentre en lui tous mes devoirs et tous mes intérêts ; sur lequel j'ai fonde uniquement mon bonheur et qui doit fixer irrévocablement ma destinée. Vous m'avez dit que vous m'aimiez ; je le crois ; eh ! comment ne pas croire ce qu'on souhaite avec tant d'ardeur î Vous m'en avez donné la preuve en consentant à vous unir à moi par des liens indissolubles. A présent, mon ami, connaissez le sujet de mes inquiétudes; vous m'aimez aujourd'hui.... mais peut-être cesserez- vous de m'aimer. n 11 se récria. < Vous ne me tenez pas votre parole , dis- je en le relevant , écou-
tez-moi jusqu'au bout. L'espoir d'être déçue dans mes craintes est celui qui me fait vivre ; ainsi vous devez croire que mon cœur m'a dit tout ce que vous pourriez me dire pour me rassurer ; mais frappée d'une idée si généralement reçue, démontrée par un si grand nombre d'exemples, n'ayant rien en moi qui m'autorise à espérer en ma faveur une exception , je crains , je tremble que les devoirs de l'hymen ne finissent par devenir un fardeau pour vous ; je frémis à l'idée de vous être moins chère , lorsque les lois m'auront fait un devoir des plus doux sacrifices. Sans pénétrer encore le vrai sens de ce mot , je redoute pour vous l'écueil de la possession ; en un mot , plus j'attache de bonheur à l'idée de vous appai-tenir. plus j'attache de tourmens à la pensée de perdre votre amour : toute autre considération disparaît à mes yeux devant celle de votre bonheur, et mon amour lui-même ne m'est cher qu'autant qu'il peut y contribuer. Telle est enfin ma manière de vous aimer, que je préférerais le déshonneur et la honte d'être trahie par l'amour, à la possibilité d'être à charge à l'hymen. — Je vous entends, femme adorable , dit le baron en se jetant à mes pieds; mais votre amant est trop délicat , trop généreux , trop sûr de ses sentimenspour user des droits que votre amour lui donne et dont le sien le rend si digne. Calme tes inquiétudes . mon Adine , la délicatesse de tes sentimens doit te répondre de la durée des miens , et sans doute il est plus facile de ne t'aimer pas , que de ne pas t'aimer toujours ; les charmes de ta figure , les grâces de ta personne suffiraient seuls pour fixer le oa-ur du plus volage amant , et c'est le moindre des liens qui m'uniss(Mit à foi : tes sentimens et tes vertus , voilà les garans de l'immor-
talité de mon amour. — Eh bien ! mon ami . ajoutai-je en lui abandonnant une main qu'il couvrait de baisers et en cachant ma tête dans son sein ; pourquoi craindrais-tu de justifier cette confiance que tu as en toi-même. Je sais, mon tendre ami, à quel point je manque aux préjugés établis , à quel point je viole les droits de la pudeur, la première vertu de mon sexe; mais je te l'ai dit, ton bonheur est tout pour Adine, et si j'avais un sacrifice plus grand à te faire, je ne balancerais pas un moment. Si le sentiment qui nous anime aune source plus pure que ces liaisons vulgaires qui remplissent la société d'époux infidèles ; si le nœud qui doit nous unir n'a rien de commun avec ce lien de convention dont le mariage fait trop souvent une chaîne insupportable, ne craignons pas d'en embrasser les devoirs avant de nous en imposer les lois ! > 11 ne répondit plus à mes raisons que par les plus tendres caresses , et mon silence plus éloquent que mes discours servit trop bien mes projets. La pudeur voulut reprendi'e ses droits ; en vain j'essavai de détruire mes premiers efforts par des efforts contraires , je ne pus échapper à mes propres pièges, et l'amour substitua son flambeau à celui de l'hymen. Que vous dirai-je , ma tendre amie? je sortis de cette chambre fatale, déshonorée aux yeux du monde, mais innocente aux miens , et ne trouvant au fond de mon cœur que la pureté du motif qui m'avait fait agir.
La raison qui m'avait dicté cette première démarciic en autorisait les suites. Quinze jours s'écoulèrent dans cette ivresse partagée , et mon cœur s'applaudissait d'avance d'un succès dont il était avide : plus tendre , plus aimable, plus soigneux de me plaire depuis qu'il avait tout oljtenu , son amour, comme le mien, parais>ail
prendre de nouvelles forces au- sein des voluptés , et je me livrais sans réserve à l'idée d'un hymen qui n'était plus mêlé d'aucune amertume; mais le moment était venu qui devait dissiper l'enchantement. Tous les préparatifs de mon mariage étaient achevés, et nous n'attendions plus que l'arrivée d'un courrier expédié par le baion , et qui devait rapporter quelques papiers de famille. Au lieu de venir, cet homme écrivit que l'expédition de ces papiers éprouvait des obstacles que la présence de M. le baron pouvait sevde lever. M. de Jenecée, en maudissant ce contre-temps qvii reculait de quelques jours ce qu'il appelait encore son bonheur, et l'obligeait à s'éloigner de moi , partit après nous avoir donné l'assurance qu'il serait de retour dans trois jours , et m'avoir accablée des plus tendres caresses. Je ne sais quel pressentiment aftVeux me saisit en recevant ses adieux , mais un froid mortel glaça mon cœur; mon père et ma mère, dans la plus parfaite sécurité sur ses intentions , l'embrassèrent en l'appelant leur fils , et je fus la seule qui ne versai pas de larme». 11 s'éloigna , et lorsque j'eus perdu sa chaise de vue , je rentrai , et me précipitant dans les bras de ma mère : « C'en est fait , lui dis-je , je ne le verrai plus î i> Elle ne concevait rien à mes craintes : celte tendre mère voulait par des raisons combattre un sentiment intérieur. Mon père traita la chose en plaisantant, et dit que je n'étais pas plus rassurante en fait de voyage qu'en foit de blessure.
La terre de Jenecée n'est qu'à trente lieues de \'endôme, et le baron avait promis d'écrire chaque jovujusqu'au moment de son ai'rivée. Pour avoir ses lettres quelques heures plus tôt , nous étions retournés à la
ville. Quatre jours s'étaient passés sans la moindre nouvelle; pendant ce temps j'étais en proie à tout ce que l'attente de la mort a de plus cruel; les larmes avaient repris leurs cours ; le jour je les versais dans le sein de ma mère, qui me prodiguait des consolations qui ne faisaient qu'aigrir une blessui'e dont elle ne connaissait pas la profondeur ; et la nuit , tous les objets dont j'étais environnée et qui me retraçaient mon opprobre . recevaient le tribut de ces pleurs intarissables. Enfin le cinquième jour, vers les six heux'es du soir, j'étais assise à mon piano , où j'essayais de me soustraire un moment à moi-même ; on annonce une lettre du baron ; je tressaille sur ma chaise, ma mère entre , s'assied ; mon père approche de la croisée pour en faire la lecture ( le jour commençait à tomber), et moi j'attends mon ari'êt; mon cœur me disait d'avance que cette lettre contenait celui de ma mort : la voici mot pour mot. Il y ^ àes choses qu'on n'oublie jamais.
.; Monsieur,
1» C'est avec la douleur la plus vive que je me vois contraint de renoncer au bonheui* de vous appartenir ; d'impérieuses circonstances et des ordres militaires , auxquels un gentilhomme ne peut en aucun temps se soustraire, m'obligent à un sacrifice que je me trouverais trop heureux de racheter de celui de ma vie. J'avais cru devoir vous laisser ignorer les démarches que ma famille avait faites jusqu'ici pour me détourner d'un mariage qu'elle traite de mésalliance, comme si les vertus , les talens et la beauté n'étaient pas faits pour
honorer même le trône. Sans égard pour les représentations de mes parens , et préférant les intérêts de mon amour et de mon bonheur à de vaines considérations consacrées par des préjugés absurdes, qui ne pouvaient même s'élever sans injustice contre le choix de mon cœur, je n'ai pas hésité à presser le moment qui devait inaposer silence à l'orgueil en comblant tous mes vœux. Jugez, Monsieur, de ma surprise et de mon désespoir en trouvant , à mon arrivée dans ma terre , im ordre solhcité par mes parens auprès de S. M. , qui m'interdit la faculté d'unir mon sort à celui de mademoiselle votre fille. Il me reste une lueur d'espérance •' je vais partir pour Versailles, et peut-être, en exposant la vérité dans tout son jour, parviendrai-je , à force de supplications , à faire révoquer un ordre tyrannique , sxu'pris au souverain par les intrigues de mes persécuteurs. Dans l'état où je suis , que pourrai-je écrire" à celle que je n'ose plus appeler mon Adine ? Qu'elle juge par son cœur de l'état du mien. »
La lecture de cette lettre jeta mon pèi'e dans une telle fureur et maman dans un si grand étonnemcnt , que ni l'un ni l'autre ne s'étaient aperçus que je m'étais évanouie à la lecture de la première ligne. Les secours ordinaires ne pouvant me faire sortir de ce sommeil léthargique , on fut obligé d'appeler un médecin , et ce ne fut que deux heures après que je recouvrai l'usage de mes sens. Avec ma raison et le sentiment de mes maux . je repris ce courage , cette force d'âme qui rend capable des plus grands efforts , et je ne songeai plus qu'au sacrifice que l'honneur exigeait de moi, après celui qu'en avait obtenu l'amour. Obligée de dissimuler avec la plus
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tendre des mères, à qui je ne pouvais confier un secret qui était aussi celui d'un autre, et dont la publicité ne pouvait que multiplier les victimes d'une faute dont j'é' tais seule coupable , je parus goûter les consolations qu'elle m'offrait , et me rendre aux avis de mon père, qui me conseillait de l'imiter, et d'opposer le mépris à la conduite indigne du baron. Voici comment il l'épondit h sa lettre :
<t Je vous engage fort , Monsieur, à vous épargner le voyage de Versailles, qui ne peut plus avoir de but, puisque les intentions de ma fille et les miennes sont en ce moment conformes à celles de votre souverain, et beaucoup plus irrévocables. Je vous épargnerai les réflexions que votre lettre a fait naître dans mon esprit; elles ne serviraient qu'à vous convaincre que je sais à quoi m'en tenir sur vos excuses, et qvie je vous juge comme vous vous jugez vous-même, n
J'avais besoin d'un mois pour miàrir mon projet , et m'assurer que les lois de la nature , plus impérieuses que celles de l'honneur, ne s'opposaient pas à son exécution : mais tranquille sur les suites de mon erreur, et toutes mes dispositions faites en conséquence, je partis un soir de Vendôme sous la conduite d'une vieille femme qui m'était fort attachée, et je me rendis dans cette maison. L'abbesse me reçut à la recommandation de la personne qui m'accompagnait et dont la sœur était religieuse dans ce même couvent. Avant d'abandonner la maison patei'nelle, j'avais écrit une lettre à ma mère que je laissai dans ma chambre, et dans laquelle je l'instruisais du lieu où je m'étais retirée, du parti que j'avais cru devoir prendre , et dont rien ne pouvait me détourner, puisque je
n'avais pu trouver, dans ma tendresse sans bornes pour la meilleure des mères, dans mon respect et mon affection pour le père le plus chéri, des motifs suffisans pour m'y soustraire. Je finissais par leur demander leur bénédiction , et leur aveu pour prendre l'habit de novice dans le cloître où j'étais déterminée à finir mes jours. Tous les efforts de ces chers parens, pour me faire renoncer à ma résolution, furent vains; je résistai même aux larmes de ma mère , et au bout de six semaines je fus reçue au nombre des novices. Le jour même de cette lugubre cérémonie , j'écrivis au baron la lettre suivante, dernier monument de mon erreur.
u En reconnaissant la main qui traça ces caractères, vous vous attendez à des plaintes et à des reproches ; dissipez ce soupçon, et ne me faites pas cette dernière injure. Lorsque je me plaçai moi-même sur le bord de l'abîme où vous m'avez précipitée , j'en avais mesuré la profondeur; je m'étais familiarisée avec l'idée du péril auquel je m'exposais : je ne vous reproche rien , je ne me reproche rien à moi-même ; je pense encore aujourd'hvii ce que je pensais le jour où , l'esprit uniquement préoccupé de votre bonheur, je vous disais que ie déshonneur cl la honte d'être trahie par l'amour estaient préféra- Lies y à mes yeux, a l'idée d'être a charge à l'hymen. ILn cessant de m'aimer, et je ne puis vous faire un crime d'un acte involontaire, vous aviez prononcé sur mon sort, et vous n'aviez plus que le choix de mon supplice : en choisissant le plus doux, vous avez acquis des droits ri ma reconnaissance. Indulgente envers vous, je ne pouvais l'être envers moi , et quitte envers l'amoui-, je restais engagée envers l'honneur : je viens de lui payer ma
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dette. En cessant de vivre pour vous, je n'étais plus digne de vivre pour personne, et je n'ai pas à rougir d'avoir balancé un moment sur le parti qui me restait à prendre Si je n'avais écouté que la voix du désespoir dont je ne pus me défendre à la première nouvelle de votre abandon , je me serais arraché la vie ; mais échappée à ce premier mouvement , j'écoutai la voix du devoir; elle me fît envisager, comme suite de cette résolution désespérée, l'infortvine dont j'accablais la vieillesse de mes parens , le poignard du remords que je laissais dans votre cœur, la nature, la religion et la société , dont j'offensais les lois.
)) Un seul parti conciliait tant d'intérêts divers : celui de consacrer à Dieu une vie destinée a la douleur et au repentir. Je l'ai pris, j'ai mis entre le monde et moi une baiTière insurmontable , et j'ai covivert d'un voile sacré ce front marqué par vous du sceau de la honte. C'est du fond de son asile , ou plutôt de sa tombe , que la malheureuse Adine vous adresse un éternel adieu. Puissiez-vous pour votre repos oublier une infortunée dont le crime fut de vous aimer, et que pour prix de tant d'amour vous avez condamnée à la mort... =>
Cette lettre produisit un effet que j'étais loin de désirer ni d'attendre ; elle réveilla l'amour (puisqu'on déshonore ce nom en l'appliquant au sentiment le plus vulgaire) dans le cœur de celui à qui elle était adressée. Il alla se jeter aux pieds de mon pèie et de ma mère ; il tenta, de concert avec eux, tous les moyens qu'il crut capables d'empêcher la consommation du sacrifice. Mais le charme était rompu , l'illusion détruite , et l'amoui' était sorti de mon cœur pour n'y rentrer jamais. Votre
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amitié , celle de la tendre Cécile , ont mêlé quelque douceur à mes maux pendant le temps de mon noviciat, et la part que vous avez prise à mes chagrins en a diminué l'amertume. Je viens enfin de prononcer mes vœux , et mon cœui' s'applaudit de n'en avoir pas formé d'autres.
MADAME DE NEVVILLE A MADAME DE CLENORD.
De Paris , avril 1786.
Voila donc notre Indien de retour; je le savais bien , moi , que tes pressentiraens n'avaient pas le sens commun et que nous reverrions ce cher vagabond. Que t'en revient-il aujourd'hui de tant de larmes versées inutilement, de tant d'inquiétudes, de tant de regrets prématurés? Mais chacun a sa manie; la tienne est de t'afïliger d'avance, et tandis que tout le monde cherche dans l'avenir ou des consolations ou des jouissances, tu ne veux absolument y voir que des malheurs et des chagrins. Pauvre femme! à force de raison, tu deviendras folle : je n'oublierai jamais ce jour où le ciel, ayant comblé tous tes vœux par la naissance d'une fille, je te trouvai baignant de larmes son berceau ; et la réponse que tu me fis quand je t'interrogeai sur la cause de tes
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pleurs : « Hélas ! je pensais , me disais-tu , en regardant cet objet de mes plus tendres affections, à tous les dangers qui menacent son enfance , et je réfléchissais que peut-être un jour, victime du sort le plus crviel , je serais réduite à pleurer sa naissance. » Je m'étonnai seulement que ta prévoyance n'allât pas jusqu'à t'apitoyer sur les maux que lui préparaient ses petits-enfans. Mais je ne sais pourquoi je te gronde , car tu es incorrigible. Tu dis donc qu'il est bien grandi , bien changé , ce pauvre Anatole ! Il doit être noir à faire peur ! Je conçois fort bien ce que tu me dis de son changement au physique , mais au moral je m'y perds : Anatole sage, discret, moraUseur ! Ah! vraiment , c'est une belle chose qvie les voyages, et ce n'est pas sans raison que l'on assure qu'ils forment les jeunes gens ! Après tout , je n'ai pas trop envie de me réjouir de la métamorphose , car je ne vois pas ce qu'il peut avoir gagné à changer un caiactère auquel on trouvait tant de ressemblance avec le mien ( aux passions près dont, grâce au ciel, mon cœur est à jamais à l'abri).
Toute impatiente que je suis d'embrasser notre voyageur, je ne puis , avant le moi§ prochain , me procui'er ce plaisir : j'ai quelques aftaires très-importantes à traiter avec la famille de M. de Neuville , s'il est vrai qu'elle respecte assez peu la mémoire de cet homme vénérable pour revenir en justice sur une donation faite de son vivant , à une jeune parente fort e'ioignee, d'une petite terre du produit de douze cents livres de rente : je suis sa veuve , et le soin de défendre sa mémoire est une dette sacrée; l'hymen m'en ferait un devoir si la reconnaissance ne m'en faisait un plaisir. Je ne puis m'absenter
io6 CÉCILE.
en ce moment de Paris , mais j'avancerai mon dépari d'un mois , et j'espèi-e que la fin de mai nous trouvera réunis.
Je suis bien fâchée , ne t'en déplaise , que ma Cécile marche sur les traces de sa mère, et que dans les dons qu'elle tient de toi , mon ange , tu n'aies pas oublié de lui donner ton cœur, tout excellent qu'il est. C'est un funeste présent qu'une sensibilité trop vive : un auteur anglais compare avec raison cette disposition de l'âme à un cadran solaire placé sur la façade d'une maison; il est utile à tout le monde, excepté au propriétaire enfermé dans le logis : une excessive sensibilité rend heureux tout ce qui l'entovire , excepté celui qui l'exerce. Il faut, ma chère, essayer, pendant qu'il en est temps encore, de donner le change à l'ennemi , et povir y réussir, voilà ma recette : intéresser l'amovir-propre et éveiller la coquetterie. Charmante maxime , vas-tu dire , et surtout dans la bouche d'une mère! De quoi s'agit-il donc? d'éloufler dans ta fille une disposition dangereuse : ch bien ! un mal se guérit presque toujours par son contraire , et certes le contraire de la sensibilité c'est la coquetterie. Tu sais ce que j'entends par ce mot : rien autre chose que le désir de plaire , et le talent d'occuper la tète pour laisser le cœur en repos. Ne voilà-t-il pas grand mal! je n'ai fait autre chose dans toute ma vie, moi qui te parle. De quoi les hommes ont-ils à se plaindre? aussi long-temps qu'on leur plaît, ils vous adorent; le moyen de leur plaire long-temps est de ne les aimer jamais : ils nous traitent avec légèreté , il ne faut pas rester en arrière avec eux. Crois-moi , mon enfant , ne mets pas tant d'importance à des bagatelles : ta fille est jeune, jolie , spirituelle ; il est
bon qu'elle le sache; plus elle aura d'amour - propre , moins elle craindra l'amour, et c'est souvent faute de s'apprécier ce qu'elle vaut, qu'une femme tombe dans le piège de la louange , et paie de son cœur l'éloge qu'on fait de sa personne. Mais sans perdre mon temps à te donner des conseils que tu ne suivras pas , quand je serai sur les lieux , je prêcherai Cécile d'exemple , et tu verras qu'en peu de temps je ferai disparaître cette tristesse qui t'effraie. Je veux me l'adjoindie dans mes projets d'incendier tous les cœurs de vos hobei'caux à dix lieues à la ronde. Tvi crois que ce fat de Montford pense à ta fille ; eh bien ! je ne vois pas là de quoi se désespérer : il a une grande fortune , un grand nom , l'espoir d'un double titre de duc , en France et en Angleterre ; tout cela ne gâte rien ; il a de trop sa réputation , mais on ne peut tout réunir. Si tu t'obstines à n'en pas vouloir, et que ta fille soit de moitié dans ta répugnance , je saurai bien trouver le moyen de t'en débarrasser ; je connais cet important personnage , et je suis toujours en fonds pour attraper un fat : l'idée d'avoir un INIontfort pour gendre tournera la tête à ton mari , je le prévois ; mais il est bien convenu que nous ne voulons pas de la qualité aux dépens dvi bonheur.
■ Tu t'attends peut-être que je vais te dire que loin de toi les jours me paraissent des années; je serai plus vraie: je m'amuse beaucoup à Paris , ou , pour mieux dire , le temps y passe si rapidement, que je n'en ai pas assez pour me rendre compte de l'emploi que j'en fais. Je suis dans un mouvement si rapide et si continuel . que je n'ai guère d'autre sentiment que celui du moment qui passe; si je retranche de ma journée la toilette, le
spectacle et les soupers , il ne me reste que cinq ou six heures à donner au sommeil.
C'est un joli état que celui d'une jeune veuve ; c'est dommage que pour y arriver il faille passer sur la cendre d'un époux , et qu'on ne puisse vous nommer sans éveiller dans votre âme vin souvenir affligeant. Voilà bientôt deux ans que j'aiperdu l'homme estimable auquel vine mère expirante avait vmi mon sort : son âge , ses infirmités , ma jeunesse et mon caractère , tout éloignait l'idée d'amour des rapports qvii nous unissaient. Eh bien! croiras-tu qu'il ne se passe pas im jour que je ne donne une larme à sa mémoire ! A cela près , je suis toujours aussi folle qu'à mon ordinaire ( pour me servir de tes expressions, car j'aurais dit aussi sage); ma cour est toujours aussi nombreuse ; je l'ai même augmentée depuis quelques jours d'un encyclopédiste et d'un disciple de Mesmer : le premier est bien le plus joli petit phi» losophe qu'on puisse voir ; c'est Fontenelle en miniature ; il a promis de composer exprès pour moi un petit traité de la philosophie de Newton dans le goût des Mondes : l'autre prétend guérir mes maux de nerfs au moyen de son magnétisme ; le cher docteur ne sait pas à quoi il s'engage.
Voilà deux heures , je vais me mettre à ma toilette. Adieu , ma bonne, je t'aime avec tes perfections, aimemoi avec mes défauts. L'arrivée de mon frèx'c ne déterminera pas mon père à passer la belle saison à Beauvoir. J'en suis fâchée, nous aurions eu tant de plaisir à nous trouver tous réunis! J'ai quchpic envie de connaître cet ami d'Anatole : im indien ! cela doit être au moins aussi curieux (ju'un Persan.
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CHARLES K ANATOLE
Rennes, avril ijSfî-
Je te dois compte de toutes mes impressions et de toutes mes pensées , sans la moindre réserve ; je ne te ferai pas grâce des réflexions que tes deux lettres m'ont fait naître. D'abord j'ai vu avec la plus vive satisfaction que ton âme , que tu croyais flétrie par les passions , est neuve encore aux émotions de la nalure, et que l'orage des passions n'a pas flétri ta sensibilité. Quand on a tant de plaisir à embrasser son père, on ne peut se plaindre de son cœur; peu s'en faut que je ne -sois trop content du tien. Il y a bien long-temps, mon cher Anatole , que je te répète que tu es dans l'erreur sur ton propre compte; que tu prends l'assoupissement de la fièvre pour le repos de la santé. Je vais le dire un fait qui te paraîtra ridicule, mais qui n'en est pas moins évident à mes yeux : s'il en est une de ces passions , de laquelle tu le supposes bien radicalement guéri , dont lu parles avec un mépris philosophique qui imposerait à tout autre, dont tu croies avoir tari la source, c'est sans doute l'a-
iio CECILE.
inovir. Eh bien ! mon ami , voilà recueil que je redoute pour toi . et je le redoute , non parce qu'il est déjà couvert des débris de ton navifrage , mais au contraire parce qu'il t'est encore inconnu. Je t'entends d'ici me répondre en souriant de pitié : Moi , je n'ai pas connu l'amour!... Non, mon ami, tu n'as encore eu que les bonnes fortunes dixion. Tu vas me demander à quel propos cette digression sur l'amour? A propos de quelques expressions de ta dernière lettre , à propos (Viuie fgure enchanteresse^ d'un enfant adorable... Oui, à propos d'elle , à propos de tout Ne va pas croii-e cependant qu£ je veuille en induire.... m'en préserve le ciel ! mais mon amitié vigilante me fait une loi de te donner l'éveil sur un péril dont je te «crois menacé et contre lequel tu n'es pas en garde. Il est des maux qu'il faut pi'évenir, parce qu'ils sont incurables. Pour toi, l'amour est de ce nombre; je te prédis, Anatole, qu'il cavisera ta perte , si jamais il se rend maître de ton cœur. Prends garde à ses pièges, c'est une mauvaise sauvegarde contre lui que les liens les plus sacres ; il abuse quelquefois des privilèges de la nature elle-même , et l'honnête homme ne doit jamais oublier ([u'il étend presque toujours ses droits aux dépens de nos devoirs. Voilà des conseils assez déplacés puisqxx'ils portent sur une crainte chimérique ; mais s'ils étaient nécessaires , ils seraient superflus.
Tu connais mon goût pour les gothiques; juge si Beauvoir me convient. Je donnerais tous les palais du monde moderne pour un de ces vieux châteaux à mâchicoulis et à tourelles, qui me rappellent ces beaux siècles de la chevalerie, siècles où l'amitié eut des autels
LETTREXVH. m
parmi les hommes. Je sais tout ce que cette inslitulion avait d'absurde aux yeux de la saine philosophie, combien la superstition en déshonorait l'visage 5 mais je sais aussi que les vrais chevaliers étaient bons citoyens, braves guerriers, défenseurs des faibles et des opprimés, amans fidèles et amis à toute épreuve : ces titres-là rachètent bien des ridicules. De l'emploi de ton temps, dont tu me fais une peinture charmante, je ne voudrais retrancher que les heures que tu consacres à l'instruction d'autrui. Sans la connaître, j'aime déjà toute ta famille (sans même excepter l'enfant adorable), et tu peux l'assurer que le fils adoptif ne sera pas le moins tendre et le moins heureux. "
Je m'apprête à déployer tous mes talens géographiques et militaires dans mes discussions politiques avec ton respectable père : si une fois nous sommes aux prises, l'Europe aura beau jeu.
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ANATOLE A CHARLES
Beauvoir, mai 1786-
Ta lettre ne m'a point donné d'humeur ; j'ai médité tes réflexions, auxquelles ton jugement a moins de part que ton amitié; elles m'ont conduit à descendre dans mon propre cœur , à me rendre un compte sévère de
ma situation morale , et le résultat de cet examen ne me. laisse aucune inquiétude. Tu redoutes pour moi l'écueil de l'amour; tu le redoutes parce que je ne l'ai jamais connu... Eh bien ! mon ami, rassure-toi sur mon ignorance; il n'y a pas de naufrage à craindi'e pour qui ne veut pas mettre en mer.
Tu relèves avec plus de malice que de bonne foi quelques expressions de ma lettre , ou tu crois remarquer un peu d'exagération ; mon ami , tu verras Cécile, et je suis bien trompé si tu ne me reproches pas de t'en avoir parlé avec trop de réserve.
Tu sais si j'aime à l'ouvrir mon cœur, si depuis que la sdfiite couture de l'amitié' unit les deux moitiés de nos âmes , j'ai cherché à te dérober une seule de mes pensées, un seul de mes sentimens. Je ne feindrai donc pas de me méprendre sur l'objet de certaines réticences que j'ai remarquées dans ta dernière lettre. Je te dirai franchement que j'aime trop Cécile pour craindre de l'aimer; l'amoiu' n'admet point de partage, et son genne ne se développe pas au milieu des affections les plus douces de la nature. Que ne puis-jc te peindre tout le calme de mon ame! Tu verrais si rien ressemble moins à la fermentation de l'amour. Ah ! périsse le monstre qui oserait jamais flétrir du souffle impur de la séduction , cette jeune plante , l'orgueil de la nature et le terme de sa puissance ! Tu voudrais que je retranchasse de l'emploi de mon temps celui que je donne à l'instruction de ma nièce, et que pour éviter un péril imaginaire, je m'abstinsse d'un plaisir innocent. Non , mon cher Charles , ma défiance de mes propres forces ne va pas jusqu'à ce point de pusillanimité, et je ne veux pas
ressembler à force de prudence à cet anatomiste de l'antiquité , qui , réiléchissant sans cesse sur la fragilité de la textui'e du corps humain , n'osait faire un pas, dans la crainte de briser quelques vaisseaux ou quelques ligamens de sa frêle machine.
Sans préjudice à tes remarques , je vais donc continuer à t'instruire des moindres détails de la vie délicieuse que je mène , et à laquelle ta présence mettra le sceau du bonheur suprême. Mais avec qvielque impatience que tu sois attendu, je t'invite cependant à terminer tes affaires avant tout, et à te souvenir qu'un mauvais accommodement vaut mieux qu'un bon procès.
Ta conduite avec tes deux cousins ne m'a point étonné; tu ferais beaucoup de belles actions avant de me surprendre; mais ton récit m'a intéressé jusqu'aux larmes, et si j'avais été présent à cette scène, je ne sais qui de Victor ou de hioi eût été le premier à te sauter au cou. Va, ce n'est pas trop payer de iSo.ooo francs la certitude de faire le bonheur de trois personnes, le contentement intérieur que cette idée procure , l'approbation de l'homme de bien qui nous jvige , et le plaisir si vif d'en instruire son ami : il entre plus d'égoïsmc qu'on ne croit dans la bienfaisance. J'ai lu cet endroit de ta lettre hier soir à table ; voilà un bon jeune homme , s'est écrié mon père ; on est trop heureux d'avoir un pareil ami , a dit ma sœur; viendra-t-il bientôt, a demandé Cécile en s'essuyant les yeux. Je doute qu'elle eût fait la même question si j'avais lu ta lellre tout entière.
J'ai entendu bien des gens se plaindre de l'uniformité de leiu* manière de vivre; pendant long-temps j'ai cru moi-même que le plaisir consistait principalement à
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varier les scènes de la vie , et je jugeais de l'existence comme d'un paysage : une vaste plaine couverte de la plus riche jnoisson à travers laquelle serpente lentement un fleuve égal et profond , n'offre qu'un spectacle monotone et fatigant à la longue ; c'est du concours des montagnes qui étendent et resserrent à chaque pas l'horizon , des vallées, des forêts , des rochers , des cascades ; en un mot , c'est de la réunion des divers accidens de la nature variée que résultent ces efléts pittoresques dont l'ensemble forme un spectacle à souhait pour le plaisir des yeux. Cette comparaison plus brillante que solide m'avait conduit à chercher le bonheur dans la variété des objets et dans la multiplicité des événemens : je n'y ai trouvé que dégoût et fatigue. Je vois aujourd'hui que je m'étais trompé dès le premier pas ; et me voilà bien convaincu que le bonheur ne se trouve que dans le calme de la vie domestique et dans le retour des mêmes soins et des mêmes sentimens. Je la sens bien vivement aujourd'hui , cette vérité si peu connue , lorsqu'après une journée passée dans le commerce paisible des plus douces affections de l'âme , je ne surprends en moi d'autre désir que celui d'en passer le lendemain une semblable. Connais-tu sur la terre , mon bon ami , un mortel plus heureux que moi ? Fils chéri du meilleur et du plus respectable père, je puis enfin payer à sa vieillesse la dette sacrée de mon enfance , récompenser les bienfaits de l'amour paternel par les tenares soins de l'amour filial, et me rendre digne du bonheur d'être père un jour, en m'acquittant des devoirs de fils. Frère tendrement aimé de deux soeurs également aimables , pour combler tous mes vœux , le ciel a voulu que je possédasse un ami , et que
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j'eusse la certitude de passer ma vie auprès de tout ce que j'aime.
Tu peux arriver quand tu voudras, ton pavillon est prêt : je l'ai décoré de toutes les curiosités d'histoire naturelle que j'ai apportées de mes voyages, et dont la vue réveille des souvenirs de lieux , de circonstances et d'objets chers à notre souvenir.
Si je ne te parlais pas de mon écolière , je te connais, tu ne manquerais pas d'en tirer des conjectures à perte de vue; pour t'éviter des écarts d'imagination , je veux épuiser ce sujet. Je te dirai donc que je continue mes fonctions de précepteur avec le plus brillant succès; mon zèle est si bien secondé par l'intelligence de mon élève , que je vois , avec un sentiment mêlé d'orgueil , de plaisir et de peine, que je n'aurai bientôt plus rien à lui apprendrc.il est vrai que nous passons à l'étude les deux tiers de la journée , et que le reste n'est pas entièrement perdu pour l'instruction, puisque des lectui'es ou des conversations sérieuses en remplissent la plus grande partie. Persuadé qu'on ne retire un avantage l'éel de la lecture qu'en apportant la plus grande attention dans le choix des livres , et en classant avec ordre les objets dans sa mémoire, j'ai commencé par réduire la bibliothèque de Cécile à ce petit nombre d'auteurs originaux , qui ont placé les bornes dans les diflerens genres de littérature; c'est-à-dire que nous étudions l'art dramatique dans Voltaire , Racine , Corneille et Molière ; l'histoire dans Voltaire , Robertson et Mably; l'éloquence dans Bufl'on, Bossuet et J.-J. Rousseau, etc., etc. Pour aider la mémoire dans ses opérations , nous nous occupons rarement dans le même jour de deux branches de
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littérature. Si nous lisons une ti'agédie, c'est pour en faire ensuite l'analyse , ou en apprendre par cœur les plus beaux endroits et les vers les plus saillans : nous en formons un recueil d'extraits où nous parviendrons à réunir ce que les meilleurs auteurs ont écrit de mieux dans les différens genres. Pour les sciences, dont j'ai cru nécessaire d'enseigner les premiers élémcns à ma jeune élève , j'ai cherché une méthode qui lui dérobât en partie les difficultés et les dégoûts qu'en présentent les com* mencemens. Je n'en ai pas trouvé de plus simple (juo de suivre , autant qu'il a été en moi , la marche de Fontenelle , et de svibstituer, aussi souvent qu'il est possible , le charme de l'image à l'ennui du précepte. Pour cela', je commence à me rendre bien maître moi-même de ma démonstration, et je la présente ensuite à mon écolière sous une forme sensible qui lui épargne la fatigue des abstraciions. C'est de cette manière que nous étudions la physique , l'astronomie , et que nous nous élevons, sans perdre la terre de vue, jusqu'aux sublimes spéculations de la métaphysique. Tu seras surpris, Charles, de l'inconcevable facilité avec laquelle une jeune fille de seize ans saisit des vérités d'un ordre supérieur; avec quelle intelligence elle les ordonne; tu seras forcé d'admirer retendue, la justesse et même la profondeur de ses réflexions ; mais ce que tu remarqueras plus vite encore . c'est cette exquise sensibilité qui s'apjiroprie les objets les plus arides , et trouve le moyen d'enrichir son âme des trésors de son esprit ( tu vois que la crainte des commentaires ne me retient pas). Je voudrais bien savoir elTortivement, mon très-peureux ami , quel autre que toi pourrait trou- Ter extraordinaire que je fusse glorieux d'appartenii-
d'aussi près a cette charmante créature ; quel autre que toi s'aviserait de me faire un crime d'avoir des yeux pour m'apercevoir que rien de si beau ne s'est encore offert à mes regards , d'avoir un esprit pour découvrir tant de qualités brillantes, et un cœur pour apprécier tant de vertus adorables? La dénomination d'oncle entraîne-t-elle donc celle d'automate , et sera-t-il permis de rendre justice à tout le monde, excepté à sa nièce? Voilà pourtant ce que ta prudence voudrait exiger de moi.
Je partage l'inquiétude de ma sœur sur la santé de cette enfant chérie. Depuis quelques mois elle avait perdu cette gaieté vive dont l'enfance tire son plus grand charme ; mais sa santé ne paraissait pas avoir souffert de ce changement moral. Depuis quelques jours je vois avec douleur que les roses de ses joues ont un incai'nat moins vif, et je crains qu'à des momens de tristesse ne succède un état habituel de mélancolie. J'ai d'abord cru qu'une très-grande application pouvait contribuer à nourrir ce penchant , et j'ai parlé de rendre mes leçons moins longues et moins fréqvientes. Comme je me suis aperçu qu'elle ne goûtait pas cette proposition , et que la solitude, qu'elle recherche dans les momens où elle n'est pas occupée, ne fait qu'ajouter à cette disposition mélancolique, j'ai pris le parti de profiler de son goût pour l'étude , pour la laisser le moins possible à ellemême; craignant que sa ti'istesse n'eût une cavise cachée dont elle fît vui secret à sa mère, j'ai voulu profiter de la confiance qu'elle me témoigne pour interroger son ingénuité. Nous nous promenions ensemble il y a quelques jours au bord de la rivière ; elle paraissait plus rêveuse
nS CECILE.
qu'à l'oi'dinaire. <! Ma chère Cécile, lui dis-je, vous savez combien vous m'êtes chère , et je n'ai pas besoin de vous assurer que la curiosité n'entre pour rien dans la question que je vais vous faire; mais il me semble que vous éprouvez intérieurement quelques peines secrètes dont mon amitié s'alarme d'autant plus vivement qu'elle ne peut en démêler la source. Quel nuage peut obscurcir le matin d'une si belle vie? Le ciel vous a comblée sans mesure de tous les biens qu'il verse inégalement sur les autres ; quand vous faites le bonheur de tout ce qui vous environne , seule ne seriez-vous pas heureuse ? Cécile , ne craignez pas de m'ouvrir votre cœur. — Mon cher oncle, répondit-elle en laissant échapper une larme , comment puis-je vous expliquer ce dont je ne puis me rendre compte à moi-même; comment définir ce sentiment inexplicable de tristesse qui naît du sein mêjne de la félicité ; ma plus grande peine est de ne m'en point connaître. Le seul vœu que je forme est qu'aucun changement ne survienne à ma situation, et que vous me conserviez l'intérêt que vous me témoignez aujourd'hui. '» La suite de cette conversation ne m'a procuré d'autre éclaircissement que de me confirmer dans l'idée que la crainte de voir son père autori ser les poursuites du comte de Montford entrait poui' quelque chose dans ses inquiétudes.
LETTRE XVIII. iig
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LETTRE XVin.
LE MEME JiV MEME.
Beauvoir, mai i;66.
Hier nous avons tous été dîner à Mont-Fleury. chez M. le président d'Amercour, qui m'a connu dans mon enfance et qui m'aime beaucoup , par suite de l'attachement qu'il a pour ma famille. Il a pris l'occasion de mon retour pour donner une fête charmante à son château.
Le président est un homme d'un commerce infiniment aimable ; la mort de sa femme, qu'il a perdue depuis quelques années , l'a déterminé à la retraite avant l'âge qui la rend nécessaire. Resté veuf avec trois filles . dont les deu.v aînées sont honorablement établies , il vit dans sa terre . où il s'ociupe du soin de rendre heureux ses vassaux , dont il est adoré ; il partage ses atléctions entre une mère d'un âge fort avancé, et la plus jeune de ses filles, que son éducation retient encore au couvent , et que la plus tendre intimité unit à Cécile. J'ai fait connaissance hier avec cette jeune personne ; ne pouvant résister au plaisir d'em]>rasser son amie quel-
lao CECILE.
ques heures plus tôt, elle descendit à Beauvoir avant de se rendre à Mont-Fleury. Nous étions à déjeuner lorsqu'elle arriva : Cécile reconnut la voiture , et courut au-devant de Pauline ( c'est le nom de mademoiselle d'Amercour ), qui s'élança de la voiture dans les bras de son amie , avec la légèreté d'un oiseau. Ces deux jeunes personnes rentrèrent ensemble en se prodiguant les témoignages de la plus vive tendresse ; ma sœur, que Pauline appelle sa petite maman , la reçut avec l'affection d'une mère , et après avoir fait prévenir son père , la retint à prendre le thé avec nous. Je m'aperçus que j'étais l'objet de l'attention particulière de mademoiselle Pauline , qui de temps en temps parlait bas à l'oreille de Cécile , et pour ne pas la gêner dans ses petites observations . je paraissais m'occviper de toute autre chose. « Mais à propos, dit ma sœur, il nous manque quelqu'un; où donc est Albert? » A ce nom , je vis sourire Cécile, et rougir son amie, qui crut se tirer d'affaire en se rejetant sur la chaleur du lieu. Je pris d'autant moins le change , que je savais à quoi m'en tenir sur l'inclination naissante de ces deux en fans. Albert entra un moment après : «i D'où viens-tu donc si tard? lui demanda mon père. — J'ai été me promener, réponditil, en saluant assez froidement Pauline, qui paraissait embarrassée.— Mais nous sortons ensemble ordinairement, ajoutai-je; pourquoi, ce matin , m'as-tu privé de ta compagnie? — Vous allez toujoui's du même côté, mon oncle, et j'avais envie de changer ma promenade. — Tu t'ennuies des bords de la rivière ; et tu as été dans le bois, sans doute? — Pardonnez-moi. » Il paraissait craindre que je continuasse mes questions , cl Cécile, me
LETTRE XVIII. lai
faisant un signe que j'entendis , je vis que j'avais deviné juste ; que le petit neveu , averti de l'arrivée de Pauline , avait été à sa rencontre sur le chemin de Blois , qu'ils s'étaient vus et ne voulaient pas m'en instruire: il eût été trop cruel de jouir plus long-temps de leur embarras; je changeai la conversation.
Si l'on voulait mettre la beauté, la jeunesse et les grâces en opposition avec elles-mêmes, on ne pourrait imaginer de contraste plus frappant que celui dont Pauline et Cécile offrent le modèle ; il n'existe pas un trait dans la figure de l'une , qui ne plaise par un charme directement contraire à celui quidi stingue le même trait dans la figure de l'autre. La figure de Cécile est régulière, et tire son plus grand charme de sa perfection ; elle est belle , et on ne la croit que jolie. Pauline , au contraire , a trouvé le secret plus commun de plaire avec les agrémens de l'irrégularité. Pauline est blonde , et Cécile est brune ; les jolis yeux noirs de Pauhne pétillent de toute la vivacité , de toute la gaieté de son caractère, dont ils sont le miroir fidèle. Les grands yeux bleus de Cécile jettent un feu plus doux, qui pénètre sans éblouir, parce que son fovcr est dans l'amc et son action sur le cœur; jusque dans le moindre mouvement on retrouve l'opposition piquante dont je cherche à te donner une idée. Si Pauline lève les yeux, qu'à rexem]>l(? de son amie elle tient assez ordinairement baissés, l'imagination est mille fois moins prompte et moins brillante que son couj) d'œil ; que Cécile veuille porter ses regards sur im objet, elle soulève lentement ses paupières, et lorsqu'elle iegarde,on croirait toujours qu'elle admire. Les roses dominent sur le teint de Pauline, les lis sur celui de
Cécile. Les cheveux blonds de Pauline semblent, par leur nuance brillante et légère, parfaitement assortis à ses charmes; les cheveux de Cécile, du noir le plus brillant, dont la povidre n'a point encore altéré la couleur native, ajoutent à l'éclatante blancheur du front qu'ils dessinent, du cou qu'ils décorent, relèvent l'éclat de son teint et donnent à sa physionomie une expression de tendresse indéfinissable.
Je pourrais continuer le parallèle sur chacun de leurs traits en particulier, opposer la taille de l'une , qu'un peu trop d'embonpoint dépare peut-être, à la taille svelte , élégante et mignonne de l'autre ; mais il faut laisser quelque chose à faire à ton imagination . et ménager quelque surprise à ta curiosité.
Je me serais donné beaucoup de peine pour deviner quels rapports pouvaient unir deux jeunes personnes qui paraissent au premier coup d'oeil n'en avoir aucun , si mon imagination ne s'était vainement exercée sur ce prodige dont notre amitié offre un second exemple, et dont on ne peut rendre compte qu'en disant avec Corneille :
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies, ctc
Après le déjeûner nos dames se mirent à leur toilette, et Pauline voulut présider elle-même à celle de Cécile.
Jamais je ne l'avais vue si belle qu'hier, et lorsque j'en cherchai la raison , je la trouvai dans tout ce qui manquait à sa parure. Sa tête , au lieu de plumes, de fleurs, de perles, était ornée de ses seuls cheveux, dont les boucles naturelles, abandonnées au hasard d'un feint désor-
LETTRE XVIII. ij3
die. flottaient sur ses épaules ou descendaient sur son cou d'ivoire. Un fourreau de salin blanc enfermait dans ses contours exacts sa taille souple et légère. Au lieu d'un de ces énormes fichus qvii exagèrent ridiculement les beautés qu'ils recèlent ou qu'ils supposent, un simple tour de gorge , dont la hauteur paraissait avoir été disputée entre la modestie et les grâces, étendait son tissu léger sur des charmes naissans dont il trahissait les formes enchanteresses.
Il fallait bien qu'il y eût ce jour-là quelque chose de céleste en elle , puisque les femmes elles-mêmes ne purent se défendre d'un mouvement d'admiration lorsqu'elle parut au salon.
M. d'Amercour m'annonça comme le frère de madame de Glénord. En ma qualité de voyageur, je fis cercle autour de moi. Quand j'aurais eu les cent bouches de la renommée , je n'aurais pu répondre à tovites les questions qu'on m'adressait à la fois. Je me souvins à propos d'Hercule ingénu, chez le prieur de la Montagne, et j'observai à tous les interrogeans personnages, que dans l'Indoustan comme en Huronie chacun parlait à son tour. Pendant que je tenais tète à tous les baillis et à toutes les demoiselles de Kerkabon de la province, le comte de Montford, que je n'avais pas aperçu en entrant, s'était approché de Cécile, qui s'était retirée dans un coin de l'appartement pour causer avec Pauline. Quoique je ne fisse guère attention à ce qui se passait de ce côté , je vis que les deux jeunes amies l'accueillirent assez froidement , et qu'elles s'empressèrent de se rapprocher du groupe où l'on me faisait subir la question.
Lorsqu'on se mit à table, j'eus occasion d'examiner le manège du comte pour se placer aupi'ès de Cécile, et l'adresse dont elle se servit pour déconcerter son plan , en feignant de vouloir se placer d'un côté tandis que Pauline lui ménageait de l'autre une place entre elle et son père. Ce ne fut pas sans laisser percer un peu d'humeur que Montford se vit réduit à s'asseoir à table entre une dame de Siran, coquette un peu surannée, et l'aumônier du châteavi.
La curiosité des convives n'était pas satisfaite ; on remit les Indes sur le tapis : les magistrats s'informaient des lois , des coutumes ; les gens de lettres, du gouvernement , dos mœurs ; les jeunes gens , des usages , des manières; les femmes, des occupations de leur sexe, de son influence dans ces pays éloignés, et le chapelain voulait absolument que je lui commentasse le T'cclam, et que je l'instruisisse de tout ce qui a rapport aux brames et au culte de Visnou.
Entre autres questions, la dame de Siran s'avisa de me demander si les Indiennes étaient fidèles; le comte, toujours un peu piqué , répondit assez brusquement : «; Eh! mon Dieu oui. Madame, comme partout! — Comme partout , dans votre bouche, INIonsieur le comte, reprit la dame, veut dire comme nulle part; mais permettez qu'on en appelle de voire sentence im peu sévère, à un juge moins prévenu. — J'ai bien peur, dit ma sœur en riant, que nous ne perdions notre procès en seconde instance. — Point du tout, répondis-je , je ne fais point d'épigrammes aux dépens de la vérité : les hidiennes sont toutes fidèles, mais je dois ajouter qu'elles ne voient jamais d'autres hommes que leur
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mari. — La l'estriction était bien nécessaire, reprit le comte, pour rendre le fait croyable, > Celte question incidente de la fidélité fit changer la conversation, et devint le sujet d'une discussion où la fatuité du comte joua le rôle principal. Je ne pus tenir à l'envie de réprimer un peu son impertinence , et je le fis avec assez de succès pour mettre les rieurs de mon côté.
ic Puisque vous exigez mon opinion sur cette question délicate , je vous dirai que je distingue l'inconstance de l'infidélité; dans la première , je ne vois qu'une erreur, dans l'autre je verrais le plus grand des crimes , s'il était possible; mais, à vous dire vrai, je ne crois pas qu'il puisse exister d'amans infidèles , et je me charge même délaver M. le comte de tous reproches à cet égard (les éclats de rire m'interrompirent un moment), — De grâce, Mesdames, s'éci'ia le comte du ton le plus ironique et le plus suffisant , laissez continuer Monsieur; sans cela on pourrait croire que chacune de vous a de fortes objections à lui opposer. — Voici , continuai-je , le système que je me suis fait à cet égard. Je me représente, pour donner en quelque sorte du corps à ma pensée , les âmes des hommes comme autant de boules rondes de différent diamètre et même de différente nature , partagées en deux demi-globes et jetées au hasard sur la terre ; chacune des parties a la faculté de se mouvoir et d'attirer l'autre, mais dans cet immense tourbillon, vous concevez la diUicullé pour une moitié d'âme de retrouver la sienne. Aussi, qu'arrive-t-il? trompée par quelque ressemblance , une moitié d'âme en accroche une autre , s'y adapte; mais bientôt désabusée de son erreur, elle se sépai'c et continue sa reclierche , souvent avec si peu
de succès , que la vie entière s'écoule sans que la réunion ait pu s'oi^érer. J'ajouterai qu'il existe de ces moitiés d'âmes si usées par le frottement , si difformes à force d'avoir multiplié les essais, en un mot si différentes d'elles-mêmes , qu'elles sont réduites à s'essayer entre elles , et sont à jamais séparées de leur moitié véritable. » Toute la société applaudit à cette allégorie, que le comte ne trouva pas de son goût.
Les deux jeunes amies , qui ne pouvaient prendre part ouvertement à cette conversation , n'en perdaient cependant pas un mot, et se chuchotaient à l'oreille les réflexions qu'elle faisait naître dans leur esprit; je devinais, à l'expression de leur physionomie naïve, ce qui se passait dans leur âme , et combien elles me savaient gré de ma définition. Le dîner fut long et ne le parut pas ; il fut suivi d'un bal ; j'ai à cette occasion un aveu assez humiliant à te faire; depuis lonj^-tcmps la punition de mes fautes est de les avouer, comme la récompense de mes bonnes actions est de t'en faire part.
Tu sais, Charles, que j'ai renoncé à la danse, que je range au nombre des folies de la jeunesse; eh bien! j'ai dansé hier; cette faiblesse de volonté est déjà quelque chose; mais le fait n'est rien auprès du motif: j'avais tenu bon contre les invitations de ma sœur, de Pauline , de plusieurs dames ; Cécile , toujours un peu triste au miUeu de la joie commune, ne paraissait pas disposée à la danse; mais les sollicitations de sa mère ayant vaincu sa répugnance , et ne pouvant se soustraire à l'invitation du comte, ils dansèrent ensemble.
J'ignorais jusqu'à quel point de perfection elle possé*
dait ce talent , et je partageai à cet égard le plaisir et l'ctonnement de la société; tous les regards s'arrêtèrent sur elle : on admirait sa légèreté , sa grâce ; on ne pouvait concevoir cet accord de décence et de volupté qui fait en même temps le charme de sa danse et celui de sa personne, et force en quelque sorte le cœur à prendre part au plaisir dés yeux. Le comte eut sa part des éloges que l'on prodiguait à sa danseuse, et les méritait en partie. Puisqu'il faut te l'avouer, l'amour-propre, dont je me croyais bien guéri, se réveilla un moment dans mon cœur : persuadé que je dansais mieux que M. de Montford , je ne pus résister au désir d'afficher sur lui cette misérable supériorité, et Pauline ayant renouvelé ses instances , j'eus l'air de laisser vaincre ma résolution ; je dansai avec elle. Je me trouvai par hasard vis-à-vis de Cécile; m.ais ce fut à dessein que je m'arrangeai pour que le comte se ti-ouvât à la même contredanse; il importait à ma vanité de ne rien dérober à mon triomphe, et la comparaison immédiate pouvait seule le rendre complet. Tu vas prendre une idée bien petite de moi , quand je t'avouerai que je ressentis un des plaisirs les plus vifs que j'aie éprouvés de ma vie, à la préférence que j'obtins dans cette importante occasion , et à la mortification visible de mon adversaire ; tu souriras de pitié quand tu sauras quelle idée de bonheur j'attachais à entendre dire autour de moi : Ils ne peuvent souffrir aucune comparaison, le comte saute et Anatole danse • sa nièce et lui sont à coup sûr les premiers danseurs de la prof^ince. Quelle gloire ! eh bien ! voilà pourtant celle dont je fus enivré pendant un moment : il est vrai que cet accès du plus sot amour-propre fut de courte
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durée, et que je ne tardai pas à apprécier de pareils éloges; mais avoir pu les ambitionner, mérite bien que tu m'en fasses rougir.
Quand je t'écris , je ne suis embarrassé que de finir ; j'ai toujours quelque chose à te dire : par exemple, j'allais oublier de te parler de madame de Neuville, Nous en avons reçu une lettre il y a quelques jours : elle ne doit être ici qu'à la fin de mai, c'est à peu près l'époque où je t'attends. L'étourdie termine par ces mots : « Je suis curieuse de connaître cet ami d'Anatole dont tu me parles ;7e nie figure qu'un Créole doit être quelque chose d'extraordinaire ; cela vient de loin, n Dépêche-toi, mon ami, de venir satisfaire la curiosité de ma sœur .-tous les vœux t'appellent ; tous les sentimens t'attendent.
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