HISTOIRE DES DEUX AMIS
Au mois de mars 1783, M. d'Epival, maître de sa fortune avant l'âge de vingt ans, était parti de l'ile-tle- France, sa patrie, sur un vaisseau qu'il avait frété luimême pour se rendre à Surate, oh l'appeliit le désir d'acquérir des connaissances nouvelles sur les mœurs et
les usages asiatiques dont il a fait une élude particulière : son vaisseau eut le malheur d'être rencontré par des pirates dont la côte de Malabar et le golfe Persique sont infestés. Le courage fit tête au nombre pendant quelque temps; mais après le combat le plus sanglant et le plus opiniâtre, oii l'on vit un petit bâtiment armé de six pièces de canon et de trente hommes d'équipage se défendre trois heures contre quarante barques montées par plus de huit cents hommes ; les deux tiers de l'équipage étant morts ou blessés , il fallut se rendre : les pirates vainqueurs emmenèrent leur prise dans un petit port sur le territoire de la nation marhate, à laquelle ils apparte. naient ; tout ce qui avait échappé au fer de l'ennemi fut réduit en esclavage; ces pirates se partagèrent la cargaison et les prisonniei's. Charles, que le rang qu'il tenait à bord et son courage pendant l'action avaient fait distinguer, échut en partage au chef des forbans, qui le fît conduire en captivité dans son habitation , à vingtcinq ou trente lieues dans les terres ; il y fut réduit à la condition d'esclave dans la compagnie d'une douzaine de malheureux des différentes contrées de l'Asie, au milieu desquels il se trouvait plus isolé qu'au fond d'un désert , n'ayant avec eux aucun rapport de couleur, de patrie , d'habitude ni même de langage : il fut employé comme eux aux travaux les plus pénibles , sous la conduile de plusieurs surveillans marhates , de la brutalité desquels il avait beaucoup à souffrir. Il y avait cinq mois (ju'il languissait dans cette cruelle position, sans avoir reçu de nouvelles de sa famille, à laquelle il avait écrit pour qu'on lui fît passer 5,ooo pagodes , c'est-à-dire environ 36,ooo fr. de notre monnaie, que son maîlrc
exigeait pour sa rançon. Lorsqu'il calculait tous les obstacles que la guerre qui existait alors entre les puissances européennes devait apporter à sa cori'espondance , et combien peu d'apparence il y avait qu'aucun secours, aucvin avis même le vînt déterrer dans cet affreux séjour, tout son sang-froid et toute sa philosophie avaient beaucoup de peine à le préserver du désespoir; il en était à méditer sur les moyens de se soustraire ou par la fuite ou par la mort à cette intolérable condition ; ime rencontre aussi heureuse qu'imprévue lui fit abandonner son projet et changea sa destinée.
Un malin que Charles était employé avec plusieurs autres esclaves à transporter des briques d'un lieu dans un avitre , il vit un palanquin qui s'avançait vers lui; par vm mouvement de curiosité assez naturel à quelqu'un qui, depuis cintj mois, n'avait vu de figure humaine que ses compagnons d'infortune et ses maîtres, il s'arrêta pour voir passer le voyageur, qu'il reconnut à son uniforme pour un oHicier français : cet ofhcier, c'était Anatole , qui de son côté ne fîit pas moins surpris de rencontrer sous la livrée de la misèi'e et de l'esclavage luie figin-e qui contrastait d'une manière aussi frappante avec le lieu, l'état, la société où elle se trouvait. 11 fit arrêter ses porteurs , et s'approchant de Charles, qui restait immobile, ses briques sin- la tête, il lui demanda en anglais s'il se trompait en le jugeant Européen; le chevaher lui répondit dans la même langue qu'il était Français : « IMon compatriote! » s'écrie Anatole en sautant à son col et en l'embrassant à plusieurs reprises ; et sur-le-champ il s'inf(jrmc des circonstances malheureuses qui avaient pu le réduire à cette cruelle extrémité.
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Charles en peu de mots le met au fait de ses aventures, et, par la grâce de sa narration et les manières distinguées qui l'accompagnent , ajoute un nouveau degré d'intérêt à celui que ses malheurs inspirent. De la compassion , Anatole passe en vin moment au désir d'être utile, et ce désir devient un besoin pour un cœur entraîné par l'instinct d'une sympathie secrète qui agit à leur insu. Il se fait' conduire au chef de l'habitation et lui demande, par l'intermédiaire d'un des gens de sa suite, la liberté d'entretenir pendant le reste du jour l'esclave européen qu'il dit être son ami. Le Marhate met un prix à cette faveur; Charles conduit son comj^atriote dans la case qu'il s'était construite lui-même ; et après avoir satisfait sa curiosité sur ses propres aventurcs , il lui témoigne le désir d'appi-endre quel heureux hasard Ta conduit lui-même dans ces lieux écartés.
it Voici mon histoire en deux mots , répondit Anatole ; il y a sept mois que je m'embarquai à Pondichéry, ayant sous mes ordres cent cinquante hommes de mon régiment que l'on destinait à renfoi'cer un de nos ctabHssemens sur la côte de Malabar, que l'on croyait menacée. La contrariété des vents et leur violence nous lit manquer notre destination : nous fûmes jetés dans des parages oh nous rencontrâmes une frégate anglaise qui , profitant de la supériorité de sa marche et de sa force, nous eut bientôt mis dans la triste nécessité de nous rendre : quelle résistance pouvions-nous opposer sur une barque armée de quelques pierriers contre une frégate de trente-six ? Je crus néanmoins devoir à l'honneur du pavillon de ne pas l'amener sans une décharge de notre artillerie , ce qui nous valut de la part de l'ennemi une
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riposte qui faillit nous couler bas, et qui nous blessa sept hommes, au nombre desquels je me trouvai. Nous fûmes pris et conduits à Bombay ; un mois après on fil partir mes compagnons pour Madras ; la blessure qui me retenait au ht ne me permettait pas de les suivre. Pendant six mois que je passai dans cette colonie anglaise , j'eus beaucoup à me louer du gouverneur, qui me prodigua tous les secours et tous les témoignages d'intci'êt que Ion peut attendre d'un ennemi généreux : le colonel Meadews, c'est le nom du gouverneur, eut même assez de confiance en moi , lorsque je fvis guéri , pour me rendre ma liberté , après avoir reçu ina parole d'honneur de ne point servir contre sa nation et ses alliés , avant qu'un échange de prisonniers ne m'eut réintégré dans mes droits. Libre de disposer de moi , je pris le parti de retourner à Pondichéry, à bord d'un vaisseau neutre qui se trouvait en ce moment à Bombay ; un voyage qu'il devait faire à Surate avant de se rendre à la côte de Coi'omandel , ne nie fit pas changer de projet : après avoir pris congé , les larmes aux yeux , du généreux commandant anglais , et avoir reçu de lui tous les secours dont je pouvais avoir besoin , je me suis embarqué à bord du vaisseau danois /a Fortune (la bonne fortune sans doute , puisqu'elle m'a conduit ici). Il y a dix-huit joui's aujourd'hui , un coup de vent nous ayant enlevé nos mais , le capitaine prit le parti de relâcher dans une baie assez commode de cette côle , la même sans doute où vous ont débarqué vos pirates; nous y mouillâmes avanthier, et les réparations de notre bâtiment demandant cinq ou six jours de travail , j'ai pris ce temps pour visiter l'intérieur du pays ; je rends grâce au ciel de ma eu-
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riosité, puisque je lui dois le plaisir bien inattendu de vous l'cncontrer dans cette solitude. ;•
Pendant le repas qu'Anatole avait fait préparer par ses gens , nos deux jeunes Français , aussi liés après quelques heures de connaissance, qu'ils le sont aujourd'hui après plusieurs années , achevèrent de s'instruire mutuellement de toutes les circonstances de leur liistoire. t! INIainlenant , dit le voyageur, venons au fait; quels sont vos moyens de vous tirer d'ici ? car je n'entends pas vous abandonner dans cette afl'reuse situation. — Je n'en ai d'autres , répondit Charles , que ceux auxquels j'ai déjà eu recours, mais sans succès; j'ai écrit à l'Ilede-France pour qu'on m'envoyât la somme que mon pirate exige pour ma rançon ; et cette somme est de 5,000 pagodes; depuis cinq mois, je n'ai reçu aucune nouvelle de chez moi. — Il faut abandonner toute négociation par écrit , reprit Anatole ; il est probable que de vingt lettres , dans l'état actuel des choses , il n'en parviendiait pas une à votre famille, et il y aurait tout aussi peu de chances en faveur des réponses. Si j'avais la somme que ces coquins exigent, nous ne perdrions pas le temps à discourir ; mais toute ma fortune du moment ne s'élève pas à 5oo pagodes ; il faut donc chercher des secours étrangers ; connaîtriez-vous quelqu'vm à Siu-ate? » Charles se ressouvint avec des transports de joie , qu'il y avait tlans cette ville une maison de l'Ile-de France établie depuis quelques années , de lacp.ielle il devait être connu ; il écrivit ; Anatole se chargea de remettre la lettre et tl'apporter lui-mên)e la réponse : nos deux jeunes Français se séparèrent avec les marques tie la plus vive amitié ; Anatole fit serment à son nouvel
ami d'être de retour avant un mois , quelque chose qu'il pût arriver, et le força d'accepter tous les secours que sa position lui permettait de lui offrir; il engagea le patron par des présens à traiter son esclave avec quelques égards.
Mon frère, arrivé à Surate, s'informe en débarquant de la personne à laquelle Charles l'avait adressé ; il apprend que depuis deux mois elle est en route pour se rendre en France. Ce covip lui fut aussi sensible qu'il devait l'être à son ami lui-même : il épuisa vainement toutes les ressources de son esprit , pendant quelques jours qu'il passa dans cette ville, pour se procurer les fonds nécessaires à la rançon de Charles. Quelle confiance pouvait inspirer dans des lieux où se trouvait absolument étranger, un jeune officier de vingt ans prisonnier des Anglais ? Le vaisseau danois sur lequel il était embarqué devait pai'tir dans deux jours ; à quoi se résoudre? Après avoir mûrement réfléchi sur ce qu'il avait à faire , il s'arrête au parti que lui dicte son cœur. Au lieu de suivre sa destination , il laisse partir son vaisseau et s'embarque le lendemain sur une pirogue indienne potir rejoindre son cher pi'isonnier. Au moment de mettre à la voile , il avait appris qu'on chargeait h Surate un bâtiment neutre dont la destination était pour l'ile-de- Fi'ance. Cette circonstance l'affermit dans la résolution vraiment sublime qu'il avait formée ; il arrive auprès de son ami , et sans lui donner le temps de l'interroger : II La personne sur laquelle vous comptiez à Surate était partie depuis deux mois , lui dit-il ; cependant j'ai trouvé un moyen pour vous tirer d'esclavage ; mais . avant de vous le communiquer, j'exige votre parole d'honneur
que VOUS ne vous refuserez pas à l'exécution. » Charles , tout entier à l'espérance de voir briser ses fers, et ne pouvant soupçonner à quel prix il allait mettre sa liberté, ne balança pas à s'engager par le sei'raent qu'on exigeait de lui.
» Maintenant, écoutez-moi sans m'interrompre, reprit Anatole , et n'oubliez pas que vous n'êtes plus maître de reculer. Dans quinze jours , au plus tard , un bâtiment neutre part de Surate pour l'Ile-de-France; la barque qui m'a conduit ici vous attend; allez joindre ce vaisseau; vous y prendrez voti-e passage ; trois semaines de bon vent vous rendront dans votre famille , où vous prendrez la somme nécessaire à votre rançon : le même vaisseau vous ramènera , en moins de trois mois , au port dont vous allez partir, et vous viendrez me retrou ver ici, où je vais rester en otage. »
Il serait trop long et trop difficile , ma bonne amie , d'essayer de te peindre les scènes touchantes auxquelles donna lieu cette proposition d'Anatole. Tu connais maintenant les deux personnages , et tu peux te faire une idée des combats de générosité , de courage , de reconnaissance dont elle fut l'occasion ; il suffira de te dire qu'après deux joui's de persécution d'une part et de résistance de l'autre , après une longue discussion des changemens qu'on pouvait apporter à ce projet . de» chances qu'il pouvait offi-ir, et dont la défaveur était toute du côté d'Anatole , voyant ce dernier irrévocablement résolu de ne point abandonner ces lieux , et d'y partager les fers de son ami s'il ne pouvait les rompre, Charles consentit enfin à ce cruel échange. Il fut proposé sur-le-champ au patron , et mon frère trouva le moyen
de faire agréer une proposition qui n'avait d'ailleurs aucun inconvénient à ses yeux. Anatole prit gaiement possession de sa charge d'esclave , et remit à Charles , avec ses droits à la liberté , les moyens d'en faire usage. Enfin ils se séparèrent.
Tu peux t'imaginer si les adieux furent tendres . s'ils furent arrosés de larmes, si Charles s'arracha sans eflbrts des bras du bon jeune homme , qu'il laissait en proie à tous les maux dont il avait fait lui-même une si douloureuse expérience.
La fortune voulut réparer ses torts ; elle accompagna l'un dans son voyage, et adoucit la condition de l'autre dans les fers. Charles, au bout de soixante-douze jour,^, fut de retour auprès de son ami , qu'il fut bien surpris de retrouver libre et honoré dans les mêmes lieux où il l'avait laissé esclave. Peu de jours après leur séparation , la province dans laquelle se trouvait Anatole , et dont le maître était im des principaux habilans, fut envahie par une nation voisine. Le maître d'Anatole, qui avait eu plus d'une occasion de s'apercevoir de son adi'esse à manier les chevaux et les armes , lui proposa de le suivre à l'armée , et lui promit sa liberté à la lin de la campagne, s'il était coulent de ses services; mon frère ne balança point à saisir l'occasion qui s'offrait d'abréger sa captivité : il ne tai'da pas à se faire distingvier de ses chefs par ses taleiis et par son courage ; on lui confia le conunandement d'un corps de cavalei'ie, à la tête duquel il l'emporta des avantages signalés, dont le résultat fut de chasser l'ennemi du territoire marhale et de porter la guerre sur le sien. La campagne terminée glorieusement, non-seulcmcnt Auatole avait obtenu sa
liberlé , mais il était devenu un homme important dans un pays où les vertus militaires sont les seules dont on fasse cas. Je te laisse à penser de combien de plaisirs la l'éunion de nos deux amis fut la source; ils abandonnèrent, avec im sentiment mêlé d'amertume et de joie , des lieux où ils avaient connu l'infoi-tune et l'amitié : depuis ce moment, Charles et Anatole ne se sont plus quittés , et c'est de cette époque que date un attachement aussi rai^e que l'événement qui l'a produit.
Ma main est fatiguée et je remets à un autre jour la continuation de l'histoire de notre général raarhate , qui est bien fâché de t'embrasser de si loin.
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ANATOLE DE CESANE A CHARLES D EPIVAL.
Beauvoir, mars 1786.
Ji; t'ai mis à peu près au fait du manoir que tu dois habiter; maintenant, mon cher Chai'les, il faut te dire deux mots de l'emploi de mon temps ; tu juges bien que les deux ou trois premiers jours de mon arrivée se sont écoulés sans trop savoir comment. Depuis que j'ai commencé à me reconnaître, je me lève à huit heures , et, malgré la rigueur de la saison, je vais i-éguhèrement
avec Albert prendre Tair sur le bord de l'eau : nous rentrons à neuf heures ; c'est le moment ou Cécile, qui devance ordinairement sa mère , descend pour préparer le thé. Quand mon père et ma sœur sont levés, ce qui n'arrive guère avant dix heures , nous déjeûnons , et ce temps est celui que mon père emploie le plus volontiers à discuter les intérêts des princes de l'Europe , et à nous prouver, la carte à la main , que l'on a eu tort de céder le Canada aux Anglais. Nous l'écoutons avec plaisir, parce que cette conversation l'amuse. Le déjeûner fini , je deviens précepteur, et je donne des leçons à Cécile sur quelques l^ranches de la philosophie moderne mises à sa portée ; je lui enseigne aussi un peu d'anglais , et à son tour elle me montre l'italien. La matinée s'écoule dans ces douces études, où ma jeune écolièrc fait des progrès qui font moins d'honneur à son maître qu'à son intelligence et à son application. A deux heures, ces dames se mettent à leur toilette, et moi je m'enferme dans mon cabinet, pour écrire à mon ami ou pour m'occuper de lui : nous dînons à quatre heures. Quelques voisins se rassemblent au château assez ordinairement dans la soirée ; chacun s'amuse ou s'occupe suivant son goût. Tu connais mon aversion pour le jeu et mon peu de goiit pour ces conversations insignifiantes , dont les interlocuteurs seraient condamnés à se taire si l'on convenait à l'avance de ne parler ni de la pluie, ni du beau temps. Cécile, qui n'aime pas plus cpjc moi qu'on tue le temps qu'on peut cnq)loyer, tlonn à la lecture ou à la promenade celui que les autres consument autour d'une cheminée ou d'im tapis vert. Nous lisons ou nous nous promenons assez souvent ensemble , et c'est
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dans les conversations dont nos promenades nous fournissent le texte , ou dans les réflexions auxquelles nos lectures donnent lieu, que j'ai souvent eu l'occasion de m'assurer que le cœur et l'esprit de cette enfant sont en harmonie parfaite atec la plus jolie figure du monde. Je suis oncle, mon cher Charles, et ce titre respectable et même un peu sec doit écarter de mon jugement toute idée de partialité; ainsi tu peux m'en croire sur des observations bien désintéressées , et d'ailleurs tu vei'ras par tes yeux, et tu me diras si l'enthousiasme de la parenté entre ici pour quelque chose.
La société habituelle de madame de Clénord est peu nombi'euse; elle se borne à la famille de M. d'Amercour, ancien président au parlement de Paris, dont le château n'est éloigné que d'un petit quart de lieue de Beauvoir, et dont une des filles, actuellement au couvent à Blois, est intime amie de Cécile. Un vieux militaire retiré, du service et fort aimable, à sa loquacité près, est encore un de ceux qui viennent habituellement ici : mon père en fait le plus grand cas , et tire un merveilleux parti de son talent à narrer les batailles et à jouer au piquet. De toutes les personnes qui sont reçues à Beauvoir à titre d'amis , je n'en vois qu'une dont la connaissance me paraisse dangereuse et peu faite pour la société de ma sœur; c'est un certain comte de ^fontford, homme de qualité , riche , spirituel et d'une belle figure , lequel a trouvé le moyen d'être , avec son mérite , l'homme le plus désagréable que je connaisse. On lit sur sa physionomie combien il est content de lui. et sa conversation n'a jamais d'autre but que de faire partager aux autres l'afléction particulière qu'il se porte ; il est vrai que cela
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lui réussit assez mal, et je ne vois personne, ici du moins, qui soit disposé à partager les illusions de son amourpropre : indépendamment de sa fatuité , je le crois un homme sans principes. Tu vas me demander comment il se trouve lié dans une maison oii l'on a pour les êtres de cette trempe le plus profond mépris; tu concevras encore moins que M. de Clénord ait conçu la pensée d'unir sa fille à ce courtisan... Non, Charles, ce mariage ne se fera pas, tu peux t'en fier à l'intérêt que je prends au bonheur de ma nièce.... Où cet homme a-t-il pris ces insolentes prétentions , et comment peut-il se persuader que sa figure , sa naissance , sa foi'tune , sont des titres sufïïsans pour prétendre à la main de Cécile? Après tout, si M. de Clénord persistait dans l'intention que ma sœur lui suppose, il aurail à combattre la répugnance de sa fille, qui me paraît très- prononcée contre ce choix , le vœu de sa femme qui ne l'est pas moins , et mes représentations, qui doivent êlre de quelque poids.
C'est demain jour de courrier de Bretagne ; j'aurai sans doute de tes nouvelles : puisses-tu m'annoncer ton prochain retoiu' ! Que j'ai haie de le revoir ! je suis heureux ; mais il manque à la plénitude de mon bonheur de pouvoir t'en parler à tous les momens du jour.
LETTRE X. 6l
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