‹ Cécile, ou, les passions (volume 3)Chapitre 6 sur 16 · MADAME DE CLEKOKD A MADAME DE NEUVILLE · texte numérisé non relu

MADAME DE CLEKOKD A MADAME DE NEUVILLE

Beauvoir, mars 1786-

Je t'ai raconté dans ma dernière lettre une aventure dont Anatole était le véritable héros ; c'est maintenant le tour du chevalier d'Epival de lui disputer le prix de l'amitié : tu l'adjugeras , si tu l'oses , après avoir entendu l'histoire bien plus ti'agique dont mon frère exige que je te fasse le récit.

SUITE DE l'histoire DES DEUX AMIS.

Anatole et Charles . en quittant le pays des INIarhates , s'étaient rendus à Pondichéry; la paix venait de se faire, et cet établissement avait été rendu à la France. Peu de temps après , mon frère , par des motifs de convenance , avait passé du régiment où il servait dans la légion de Luxembourg , que les Hollandais avaient prise à leur solde. Ce nouvel arrangement l'oMigeait de se lendre à Colombo , capitale de l'île de Ccvlan , où son corps était en garnison ; le chevalier l'y sui^ it. Il y avait I. 6

près de quatre ans qu'ils y vivaient ensemble dans la plus douce et la plus étroite amitié, lorsqu'un événement aussi terrible qu'imprévu vint troubler le bonheur dont ils jouissaient. Quelques éclaircissemens préliminaires sont indispensables à l'intelligence des faits qu'il me reste à te raconter.

Si les mœurs des jeunes officiers en France ne sont pas généralement d'excellens modèles , il me semble que c'est encore pis dans l'Jndc, du moins à en juger par l'usage établi parmi ceux du régiment où servait alors Anatole : il était reçu chez ces messieurs d'avoir chacun leur zénana ( tu demanderas à Charles ce que ce mot signifie '). La composition n'en était ni difficile ni ruineuse au milieu d'un peuple à peu près sauvage , qui n'a point ou qui a peu d'idées des convenances sociales. Les plus sages étaient ceux qui ne multipliaient pas leurs torts en ce geni'e : Anatole était de ce nombre. Depuis un an , une très-jeune Chingulaise ^ d'une rare beauté , du moins à en juger par le portrait que j'ai vu d'elle, embellissait la demeure de nos deux jeunes gens. L'exemple du vice n'avait point entraîné Charles ; il tolérait les faiblesses de son ami et ne les paitageait pas. Formée par le commerce et les soins d'un jeune homme aimable, cette petite sauvage, pleine d'esprit et de grâce, fixa bientôt sur elle les yeux de toute la colonie. Un lascar' en devint éperdument amoureux, et comme la délicatesse n'est pas une vertu sauvage , la liaison bien

' Appurtcmnit consacre aux femines dans rinJouslaii. ' Nom des naturelles ilc l"ile de Ccylan. * Garde cliiuiiulais allaelic au uouvcrneur.

connue d'une jeune fille avec un officier français n'empêcha pas l'amoureux Chingulais de la demander pour épouse à son père. Celui-ci ne balança pas à accepter une pi'oposition qvxi flattait à la fois son amour- pi'opre et son intérêt. En conséquence , il vint signifier à sa fille le nouvel arrangement qu'il avait pris pour elle. Laméa , c'est le nom de la jeune Chingulaise , ne se rendit pas aux instances paternelles , et rien ne put la décider à quitter son amant. Sa résistance ne fit qu'accroître la passion du lascar, qui dès lors ne rêva qu'aux moyens d'obtenir par la ruse ou par la force celle qu'il désespérait d'obtenir par toute autre voie. Ses premiers essais ne furent pas heureux, et lui attirèrent , de la pai't d'Anatole , vm châtiment sévère. Loin de se décourager par ce mauvais succès, notre homme mit la vengeance du parti de l'amour, et n'en devint que plus ardent à suivre son projet. Le hasard lui offrit une occasion qu'il ne laissa pas échapper. Le roi de Candie' venait d'envover une brillante ambassade à Colombo pour y renouveler le traité d'alliance qui subsiste entre lui et la compagnie hollandaise des Indes. Il est d'usage que les ambassadeurs chingulais, pendant le temps de leur séjour sur les terres de la compagnie , aillent au moins une fois faire leur dévotion à une pagode - célèbre , située à deux lieues de Colombo. Le lascar fut instruit , par un des

> Candie est la capitale d'un royaume de ce nom dont le monarque était souverain de l'ile entière, avant que les Européens se fussent emparés des cotes de Ceylan : il était alors tributaire de la compagnie hollandaise.

' Temple indien.

domestiques d'Anatole qu'il avait mis dans ses intérêts , que Laméa devait être du pèlerinage , et, sur cet avis , il concerta le dessein funeste qu'il méditait depuis longtemps.

Le jour de la fête arrivé, Laméa, portée dans un palanquin, et escortée de mon frère, de Charles, et de deux jeunes officiers de leurs amis, se mirent en marche de très-grand matin pour se rendre à la pagode. Nos quatre jeunes gens comptaient mettre à profit pour la chasse le temps que la jeune Chingulaise passerait en prières; en conséquence ils s'étaient munis chacun d'un fusil. Ils arrivèrent au temple de Bodou ■ , où Laméa et les domestiques chingvilais furent seuls introduits. L'usage ne permet à aucun profane l'entrée des pagodes indiennes. La curiosité , et peut-être un pressentiment de ce qui devait arriver, décidèrent Anatole et Charles à ne point quitter les environs de la pagode; les deux autres Français s'écartèrent dans les bois. Il y avait une heure environ que Laméa s'était séparée d'eux; les ambassadeurs étaient sortis, la cérémonie était achevée, elle ne revenait pas; nos deux amis commencèrent à craindre quelque malheur : le doute fit bientôt place à la certitude. Un domestique accourt tout effrayé, et annonce qu'on ne veut pas laisser sortir Laméa ; que les prêtres, à la sollicilalion de son père et du lascar, qui l'ont saisie dans la pagode, ont résolu de la retenir dans ce lieu. Anatole, transporté de fureur, court, et, sans vouloir rien entendre, il se précipite dans l'intérieur du temple , renversant tout ce qui s'oppose à son pas-

< Dieu des Cbingulais.

sage; Charles le suit. Les gémissemens de Laméa leur indiquent sa retraite ; ils y volent ; et , sans respect pour le sanctuaire de Boclou, pour le carac.ère des ravisseurs, qui crient à la violation du lieu saint , ils l'arrachent aux mains qui la retiennent. Un seul homme, c'était un prêtre de Bodou , veut supposer à leurs cfTorts ; d un coup de crosse de fusil Anatole le renverse. Leur courage impose à la foule qui les environne ; ils sont parvenus à sortir de l'enceinte de la pagode, mais ils ne sont pas hors de danger. Au bruit d'une espèce de cor , signal de périls éminens , tous les Chingulais de l'aidée ' se rassemblent en armes. Le lascar et le prêtre blessé sont à leur tête; on poursuit nos fugitifs. Seuls , ils se fussent aisément échappés ; mais obhgés de porter alternativement dans leurs bras Laméa , que l'effroi avait presque entièrement privée de l'usage de ses sens, ils sont altemts sur le bord d'une petite rivière qui sépare le territoire dç Candie de celui des Hollandais. Charles, qui parlait quelques mots de la langue du pays, voulut en vain essayer de calmer cette nmltitude forcenée; on lui répondit par l'épouvantable cri à'amock ^ , qui ne leur laissa d'autre espoir que de vendre chèrement leur vie. Dans cette position désespérée , Charles , Anatole , et les deux autres jeunes gens qui les avaient rejoints, placèrent Laméa au milieu d'eux , s'adossèrent à la rivière ,

' Bourg, village.

'C'est un mot de la langue malaise, qui signifie carnage: les Malais, ivres d'opium, sont quelquefois saisis d'une espèce de frénésie, pendant laquelle ils poignardent, en jetant ce cri, tout ce qui se trouve sur leur passage.

et couchèrent en joue la foule qtii les environnait. Rien de plus lâche que les naturels de cette île , au nombre de douze ou quinze cents contre quatre ; armés de cryts ' , de zagaies * , ils craignaient d'engager de près le combat, et se contentaient d'assaillir de loin les Français à coups de pierres. Anatole, s'apercevant que son ami venait d'être blessé , ne fut plus maître de se contraindre , et, n'espérant plus de salut que de son désespoir, il courut sur cette troupe d'assassins, et déchargea sur eux presque à bout portant son premier coup de fusil : l'cfTct en fut terrible , mais ne fit qu'accroître le danger. Charles, qui se trouvait alors éloigné du rivage, et séparé de son ami, se voit entouré de tous côtés ; et réduit à faire usage de son dernier feu, il n'a plus à opposer aux nombreux ennemis qui l'assaillent de toute part qu'une courte baïonnette , dont il se sert avec un courage héroïque. Au milieu des dangers qui l'environnent, et déjà blessé en plusieurs endroits, il ne songe qu'à son ami; ses efforts pour le joindre sont inutiles, il allait succomber. Anatole accourt tout sanglant, armé d'un cryt qu'il a pris à vui Chingulais, et parvient à se faire jour jusqu'au lieu où Charles un moment plus tard allait perdre la vie. Il était renversé par terre; un Chingulais levait le bras pour le frapper de sa hache ; Anatole retend mort à ses pieds. Charles se relève, et les deux amis , auxquels se joignent au même moment les deux autres Français, parviennent à regagner la rivièi'c. Un spectacle allreux les y attendait. Au lieu de Laméa qu'A-

» Poiguards.

■■> Lances.

natole avait laissée sur le rivage pour voler au secours de Charles, ils ne trouvent que les lambeaux de ses vêtemens ; un moment ap'i«ès ils la découvrent se débattant au milieu de la rivière enti'e les bras de l'infâme lascar, qui cherche à gagner avec elle l'avitre côté de la rivière. A cette vue Anatole s'élance dans l'eau , les trois auti'es jeunes gens le suivent; Laméa, qui s'aperçoit que l'on vient à son secours , redouble d'efforts pour arrêter la fuite de son ravisseur; Charles, meilleur nageur que les autres , est au moment de l'atteindre ; le désespoir s'empare de l'âme du monstre , il saisit la malheureuse Laméa , et d'un bras désespéré lui plonge dans le cœur le poignard qu'il tient à la main : Charles , dont les cris n'ont pu prévenir le crime de ce scélérat, arrive assez tôt pour le punir, le désarme et l'étouffé sous les eaux qu'il vient d'ensanglanter.

Je ne puis prendre sur moi de m'appesantir davantage sur les détails de cette affreuse'catastrophe. Anatole, dans la fureur dont il était transporté , voulait repasser la rivière et se jeter sur les Chingulais qui assiégeaient le rivage : ses camarades l'entraînèi'cnt. lisse croyaient en sûreté lorsqu'ils eurent mis le pied sur le territoire hollandais , et furent bien surpris de s'y voir arrêter, au nom du gouverneur ', par vm détachement de soldats hollandais qui les conduisirent dans la prison civile qu'on appelait le Prévôt, où on les déposa.

Charles, qui se trouvait à quelques pas en arrière, au moment où les soldats arrêtèrent Anatole et ses deux camarades, evit la présence d'esprit de calculer, au premier

' M. VanJci-Graft.

coup d'œil, de quel avantage il pouvait être pour son ami qu'il conservât sa liberté; il l'enlra dans la ville, où l'on ignorait la part qu'il avait eue à cette malheureuse aventure, dont le fanatisme s'empara pour en faire un crime d'Etat au premier chef.

Les ambassadeurs du roi des Chingvilais , sollicités par les prêtres de la pagode , exigèrent de la lâcheté du gouverneur hollandais , qu'on remît entre leurs mains les trois jeunes officiers du régiment de Luxembourg , pour être livrés, à Candie, au supplice horrible qui devait expier leur sacrilège.

La vie d'un homme, chez la nation avare et mercantile que mon frère servait alors, ne se dispute pas aussi long-temps qu'une tonne de poivi'e ou de cannelle ; le gouverneur se préparait à livrer ses victimes ; mais Charles , instruit de tout ce qui se passait , avait déjà pris ses mesures pour les arracher .des mains de leurs bour reaux. Je suis obligée de passer sous silence les détails intéressans du séjour d'Anatole dans sa prison , et des res" sorts que le chevalier mit en jeu pour communiquer avec lui.

A force d'argent et de soins , Charles parvint à s'assurer d'un petit bâtnnent anglais qui se trouvait en rade ; il assembla quelques jeunes officiers du régiment où servait mon frère , il leur communiqua son plan ; ces braves gens consentirent à tout pour sauver leurs camarades. Conformément aux instructions qu'ils reçurent le lendemain, veille du jour où les prisonniers devaient partir pour Candie , pendant la nuit ils se rendirent au lieu qui leur avait été indiqué; munis de leurs armes, et Charles à leur tête, ils marchent à la prison ; la garde

LETTRE X. f^g

veut faire résistance, le combat s'engage : la valeur et l'audace l'ont bientôt terminé ; les Hollandais sont culbutés, la prison ouverte ; Anatole et ses compagnons sont en liberté. Sans perdre un moment, les prisonniers et leurs libérateurs volent à la porte du rivage, qu'ils se font ouvrir. Charles , Anatole et les deux autres officiers ' s'embarquent et se trouvent en mer avant qu'on ait pris des mesures et rassemblé des forces pour les poursuivre. Nos fugitifs arrivèrent à Madras, où ils se séparèrent des compagnons de leur fuite. Ce que devinrent ensuite les deux amis, leurs courses, leurs aventures pendant six ans qu'ils restèrent ensemble dans les Indes , et pendant lesquels Anatole suivit le sort et partagea la fortune de son ami , c'est ce que nos deux héros nous raconteront eux-mêmes, quand nous les tiendrons cet hiver auprès du large foyer où j'espère nous voir bientôt tous réunis.

• MM. Fabron et de Bonnelle ; ce dernier vit encore et n'a point quitte le service hollandais; il est en ce moment commandant à Sourabaya , dans l'ilc de Java.

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