CECILE A PAULINE
Beauvoir, mars 1786.
Tu devines mon excuse , ma chère Pauline . pour avoir passé dix jours sans l'écrire ; il a fallu faire à mon oncle les honneurs de sa nièce et justifier de mon mieux l'attachement qu'il avait pour moi dans mon enfance. Quand on te parle d'un oncle, PauUne , ne te figui'es-tu pas aussitôt un vieillard grondeur et pédant , prêchant, moralisant et aflcclant l'autorité paternelle sans v joindre cette tendre sollicitude qui transforme en plaisir les devoirs qu'elle commande? Voilà du moins les traits généraux sous lesquels mon imagination s'était, jusqu'ici, représenté un oncle : à présent, juge de mon étonnement au portrait que je vais le tracer du mien. A vingt-huit ans il en paraît à peine vingt-cinq ; sa figure, tout à la fois maie et gracieuse , se fait remarquer au premier abord par l'expression el la mobilité de ses traits; sa taille est haute et déliée; sa démarche aisée et militaire. Sans appeler l'allenlion sur lui par des airs aft'cctés , il la fixe par le naturel et l'élégance de ses manières. Il
abhorre le faste des habits : mais si les siens sont simples, ils sont faits avec vm goût tout particulier.
Au lieu de serrer ses longs cheveux blonds dans les plis d'un ruban , ou de les enfermer, selon l'usage , dans ce ridicule sac de soie que l'on appelle une bourse , il les porte sans poudre et coupés très-courts : on dirait un buste de Caracalla.
Après son extérieur aimable, ce qui frappe en lui davantage , c'est un esprit naturel , une grâce d'expression , un langage plein de persuasion , une sorte de facilité à mettre à la portée de tout le monde les vérités les plus abstraites , et surtout une activité d'imagination qui le porte à multiplier les figures pour donnera ses discours le coloris et le charme de sa pensée. Ajoute à cela toutes les connaissances acquises par de longs voyages et de continuelles études , tu auras luie idée de son esprit : pour son cœur, si je dois en juger d'après ce que maman raconte , et par mes premières observations, c'est par -là qu'il mérite de fixer l'adniii'ation. On ne peut se faire une idée plus touchante de la piété filiale cpi'en le voyant auprès de son père , et c'est en le suivant chez les malheui'eux qui ont eu quelques rapports'avec sa première jeunesse , qu'on peut se faire une idée de sa bienfaisance. Il est aisé de voir que , pour avoir trop connu les hommes, il est forcé de les mépriser; mais sa misanthropie tourne encore au profit de sa sensibilité, puisque, ne pouvant plus compter sur la reconnaissance , il s'expose chaque our à l'ingratitude. Une autre remarque . qui me semble faire de son cteur l'cloge le plus complet, c'est qu'il n'existe peut-être pas en France un meilleur ami, et que celui dont son cœur a fait choix pousse ce sentiment
jusqu'à l'héroïsme. Enfin, Pauline, ce que j'aime pardessus tout eu lui , c'est sa franchise extrême : il parle de ses fautes , il convient de ses torts que souvent il exagère , et ne craint pas d'avouer de ses défauts : voici ceux qu'il se reconnaît et dont maman convient : cet air de douceur répandu sur sa physionomie n'empêche pas qu'il ne soit du caractère le plus emporté , et tous ses efforts pour se rendre maître de son premier mouvement ne servent qu'à en constater la violence.
Il n'estime pas assez les femmes , et son dédain perce à travers les respects et les égai'ds dont il s'efforce de le colorer. Juges-en par quelques traits d'une conversation avec maman, n Tu as beau faire , lui disait-il hier en nous promenant, tu ne m'ôtcras pas la malheureuse expérience que j'ai acquise sur ton sexe en général (car je ne parle pas de quelques exceptions que je me plais à citer et qui constatent la règle). Oui, mon aimable sœur, poursuivait-il, les femmes sont, pour la plupart, frivoles, fausses et inconstantes ; la vanité , chez elles, tue le sentiment et substitue des goiits à des passions : le cœur d'une femme (que j'ai cru si long-temps, sur la foi du mien, le siège de toute sensibilité) n'est plus à mes yeux le chef-d'œuvre de la nature, mais celui de la vanité. Je ne suis guère autorisé, ajoutail-il en embrassant ma mère et en jetant sur moi un coup d'œil affectueux , à tenir un pareil langage auprès de vous, dont un seul regard réfute tous mes raisonnemens ; mais, encore ime fois, le rayon qui perce dans l'obscurité ne sert qu'à rendre les ténèbres visibles... — A merveille ! interrompit maman; tti connais les règles de la galanterie et tu sais qu'en fait de conversation le monde est toujours divisé en deux parties,
les personnes à qui l'on parle et le reste de la terre. Je suis même convaincue que, galanterie à part, ton amitié nous met à couvert des traits que tu lances contre notre sexe. Anatole, mon cher Anatole, il est bien probable que tu as rencontré dans le monde, où lu as été jeté bien jeune et sans guide , beaucoup de femmes semblables à celles dont tu nous fais un portrait si révoltant ; lu composes un tableau de leurs traits épars et tu donnes à tout un sexe la physionomie de quelques individus. — Non, répondit mon oncle , le dépit n'enti-e pour rien dans mon jugement; et tant qu'à juger du tout par quelques parties isolées , j'aimerais bien mieux croire toutes les femmes sensibles , douces , belles et bonnes , parce que j'ai sous les yeux ce modèle charmant ( c'est de maman, PauUne, qu'il voulait parler), que de les supposer pourvues de tous les défauts contraires, parce que je les aurais observés dans quelques-unes d'elles. Je n'établis pas un caractère général sur des observations particulières ; c'est depuis qu'il m'est permis de regarder les femmes de sang, froid que je me permets de les juger, et c'est le résultat de cet examen profond et désintéressé qui me porte à croire qu'elles sont telles que je les dépeins : quoi qu'il en soit, mon cœur trouve aussi son compte au témoignage de ma raison , puisqu'en m'éclairant sur les imperfections des femmes (dont il fiiudrait peut-être chercher la cause dans les vices des hommes), elle resserre d'autant les liens qui m'unissent à celles dont les vertus tiient un nouvel éclat des défauts de leur sexe. » Tu voulais des détails sur son compte : tu le vois, Pauline , je ne te les ai pas épargnés, j'ai satisfait ta curiosité : c'est maintenant à toi de contenter la mienne.
Tu me promets et j'attends avec bien de l'impatience Ihistoire de celte pauvre Adine ; elle m'a inspiré , le premier jour que je l'ai vue , un intérêt si tendre , que je suis impatiente de donner des larmes à son infortune. Je ne sais pourquoi , mais je parierais que c'est une nouvelle victime que la religion enlève à l'amour!... Quelle est donc, ma tendre amie , cette passion funeste qui, pour se soustraire à son objet, n'a de l'ecours que dans la puissance d'un Dieu? quel est cet amour dont le nom seul précipite les palpitations de mon cœur et porte le trouble et TefFroi dans mon âme? quel est ce sentiment dont l'effet devance l'existence, qui intéresse par ses propres dangers et dont les plaisirs sont, dit-on, une source intarissable de maux? Ah!... Pauline, que j'envie ton heureuse gaieté et que je voudi'ais parler d'amour du ton dont tu parles de mariage !
De grâce, qu'il ne soit plus question entre nous du comte : je l'abhorre plus que jamais ; c'est bien assez d'être forcée de le voir et de lui parler deux ou trois fois par semaine, sans nous en occuper dans nos lettres : la nymphe de Beauvoir et celle de Monlilcury, tout échos qu'elles sont l'une de l'autre , ne seront jamais rivales de ce Narcisse.
Je crois, en vérité, ma chère, que chez nous le goilt du couvent est un mal de famille : ne voilà-t-il pas Albert qui en est atteint; il ne parle que de cloître : ne pourrais-tu pas deviner la cause de ce goût si extraordinaire à cet âge , et nous indiquer les moyens de le guérir de cette manie?.. Fils unique, cela serait vraiment dommage
J'aime beaucoup ton a-propos et ta colère contre
l'auteur de ma brochure qui s'avise de prétendre fixer les relations d'âge entre maris et femmes. Fi donc i quinze ans de diftérence ! Je soutiens , moi , qu'il faut être né dans le même mois.... Non , Pauline , je ne ris pas , ou du moins je voudrais ne pas rire et pouvoir me flatter qu'un jour, dans la plus tendre des amies , je pourrais embrasser la plus aimable des sœurs. Cet espoir, du moins , n'a rien d'extravagant. Ton père nous a promis que tu serais des nôtres dimanche. 11 donne, en l'honneur de mon oncle, un grand dîner à Montfleury , où il rassemble le ban et l'arrière-ban de la province. Il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai embrassée. Adèle, que maman envoie à Blois, te remettra ma lettre. J'enlends quelqu'un à deux pas de moi qui se chargerait bien volontiers de ma commission.