CHARLES A ANATOLE DE CESA>E
Rennes , svril l'SC.
Tu n'échapperas pas , mon ami , au récit que je t'ai promis dans ma dernière lettre. Lorsque mon curateur me mit sous les yeux le bilan de mes biens , je vis avec surprise que le baron de Saint-Maurice, cousin-germain de mon père , mort il y a deux ans , m'avait institué .
par testament , légataire universel d'une petite fortune de cinquante mille écus de capital. Les dispositions de ce testament m'élonnaient d'autant plus . que je connaissais au baron deux neveux auxquels sa succession devait naturellement appartenir; je m'informai de mon cui'ateur des motifs qui avaient pu déterminer le testateur à frustrer de son bien les héritiers légitimes. Il m'apprit que ce vieillard célibataire , qui avait recueilli chez lui ces deux jeunes gens sans fortune , qui s'était chargé de leur éducation , et les avait entretenus honorablement dans les différentes carrières qu'ils avaient embrassées , avait eu beaucoup à s'en plaindre sur les dernières années de sa vie ; que l'aîné avait été obligé de quitter son régiment et le royaume pour avoir tué en duel un de ses camarades , et que le cadet , après avoir abandonné l'état ecclésiastiqvie auquel il s'était destiné , avait épousé contre l'aveu de son oncle une jeune fille sans fortune et sans naissance. Je demandai ce qu'étaient devenus l'un et l'autre , et j'appris qu'ils étaient tous deux à Rennes , où l'oflicier, ayant assoupi son affaire depuis un an , faisait de vaines démarches pour faire casser le testament de leur oncle. INIes informations prises, et sachant qu'ils ignoraient encore mon arrivée, je priai mon frère , chez lequel ils venaient quelquefois , de les inviter à dîner sous un prétexte quelconque, et d'engager le cadet à amener sa femme Sans vouloir approfondir mes motifs qu'il pressentait sans doute, il fit ce que je désirais, après m'avoir donné de leur conduite , depuis la mort du baron , une idée très-favorable, et m'avoir beaucoup entretenu de l'indigence dont ils étaient menacés.
Tous trois arrivèrent à l'iieure désignée ; ils m'avaient vu trop jeune pour me reconnaître ; mais Victor , suppléant à leur mémoire , leur dit en me prenant par la main : « Messieurs , je vous présente le chevalier d'Epival. 1) La tête de Méduse ne pétrifiait pas mieux son monde. Les deux frères restèrent immobiles; mais, revenus de la première surprise , ils me firent une légère inclination , et ne daignèrent pas répondre au compliment que je leur adressai. Je vis avec plaisir, en jetant les yeux sur la jeune femme , qu'elle portait une de ces physionomies aimables qui servent d'excuse à bien des folies : je m'approchai d'elle, et j'en reçus un accueil moins désobligeant que celui auquel son mari m'avait préparé. On se mit à table, la conversation fut sèche; mais Victor , quand les gens se furent retirés , parla du baron de Saint-Maurice; je me mêlai à la conversation et j'en fis un pompeux éloge : je m'apercevais que le mari de la jeune femme cherchait une occasion d'exhaler sa bile, et je me doutais bien qu'il ne laisserait pas échapper celle que je lui oflrais. u La mémoire de mon oncle, dit-il avec un rire amer, ne recevra pas grand lustre de votre éloquence , monsieur le chevalier ; vous avez trop d'intérêt à la défendre . n La sortie était un peu brusque , et l'aîné des deux frères , qui parut craindre que ma réponse ne fît prendre à la conversation un tour trop hostile , s'empressa de prendre la parole : u Pourquoi , dit-il , s'engager dans une discussion sur laquelle les lois ont prononcé? Notre oncle était maître de son bien : nous étions ses héritiers naturels , il a cru avoir à se plaindre de nous, et nous a frustrés de sa succession cil faveur d'un parent éloigné ; nous pouvons taxer d'in-
justice la volonté du testateur, nous avons d'excellentes raisons pour cela ! mais d'autres en ont d'aussi bonnes pour la justifier : laissons donc une conversation chagrinante pour celui qui possède , parce qu'elle mêle à ses plaisirs l'idée affligeante du dépouillement d'autrui, et plus chagrinante encore pour nous qui, ayant tout à prétendre, n'avons désormais rien à réclamer. — Je ne puis prendre aussi facilement mon parti , reprit le cadet , et je ne suis pas encore assez sloïque pour me voir dépouiller de sang-froid par un inconnu. » J'écoutai froidement les plaintes que le pauvre cousin assaisonnait de railleries amères sur les coureurs d'héritage et sur la justice de l'Inde qui consacre leurs droits. Sa femme cherchait à l'excuser à mes yeux par les interprétations forcées qu'elle donnait à ses discours et la manière obligeante dont elle prenait mon parti. Son frère continuait à blâmer ses plaintes inutiles, et Victor attendait avec impatience la fin de cette scène. Après l'avoir bien mis dans son tort : » Monsieur , lui dis-je , je croyais m'atlirer quelques remerciemens , et je vois que c'est moi qui finirai par vous en devoir : en priant mon frère de nous réunir, je n'avais en vue que de faire im acte de justice, et vous me fournissez l'occasion d'en faire un de générosité. 11 M. D..., mon notaire, entra dans ce moment: « Monsieur , continuai-je , est chargé de répondre à vos injures, et je lui cède la parole. » Les deux frèivs demeurèrent fort interdits , ne sachant où j'en voulais venir. Victor lui-même, qui ne s'attendait pas à ce dénouement, témoignait sa surprise, et le notaire, sans autre préambule , tira de sa poche un papier dont il fit la lecture : ce papier n'était autre chose qu'un acte formel de rcnon-
dation à l'héritage du baron de Saint - Maurice et le transport de tous mes droits à ses neveux. Je voudrais pouvoir te peindre les différentes figures de mon auditoire à cette lecture, l'étonnement et la joie du frère aîné , la confusion profonde et attendrissante du cadet, l'expression vive de ma petite cousine, qui fondait en larmes , et la physionomie de Victor rayonnante de ce plaisir qui part du cœur. Reprenant la parole après le notaire : «Vous voyez, mon cousin, ajoutai-je, que la justice des Indes est la même que [celle d'Europe; mais si je ne suis que juste en renonçant à un bien auquel je vous crois des droits mieux fondés quoique moins reconnus que les miens , vous avouerez qu'il y a quelque générosité à les proclamer dans ce moment ; ;> et surle-champ je signai l'acte dont il venait d'entendre la lecture, u Bravo, mon ami , s'écria mon frère en sautant à mon cou : voilà sur cette affaire un arrêt qui vaut mieux que celui du parlement. i> Notre étourdi se confondait en excuses , son frère en remerciemens , la petite femme en pleurs : u Embrassons-nous, mes chers cousins , dis-je avec celte gaieté que donne le contentement de soi-même ; et buvons à la mémoire du baron qui doit nous être chère à tous. ;> Je reçus avec attendrissement les assurances d'amitié et les témoignages de reconnaissance dont ces bons parens m'accablèrent , et nous nous rendîmes, en sortant de table, chez le notaire, pour y remplir les formalités d'usage.
Emmanuel parle de toi avec plaisir, et tu as trouvé grâce devant ce terrible Aristarque de l'espèce humaine. Pour moi je l'aime de tout mon cœur, malgré ses travers, et je suis forcé d'avouer qvi'il est plus fort en raisons
8o CÉCILE.
poiu' attaquer le genre humain, que je ne le suis pour le défendre. Par une contradiction qui fiiit honneur à son âme , ce misanthrope sauvage ne s'occupe que des moyens d'être utile à ces hommes qu'il méprise , et de pratiquer toutes les vertus dont il nie l'existence. Que je le plains ! Celui qui ne veut voir que le mauvais côté de la vie , trouvera ufi continuel aliment à son mal dans les imperfections de l'humanité. Tu goûteras quelquesuns des principes hardis qu'il oppose avec succès au vice de nos institutions sociales. Je fais un petit x-ecucil de ses maximes, elles pourront servir de supplément k celles du duc de La Pcochefoucault.
Je t'ai dit que je croyais avoir besoin de quelques semaines pour terminer mes affaires ; mais si je te suis utile plus tôt, songe qu'il ne me faut que quarante-huit heures pour me rendre auprès de toi. Dans ta dernière, tu ne me dis rien de madame de Neuville.
ANATOLE A CHARLES
Beauvoir, avril 1-86.
Tu me demandes un tableau de famille, comme un jeune souverain demande le portrait de la princesse qu'il doit épouser ; je ne suivrai cependant pas l'exemple des peintres de courj je ne flatterai pas mes
LETTRE XIII. 8i
modèles , et ce ne sera pas ma faute si quelques-uns des portraits que je t'envoie ont l'air d'être le produit de mon imagination.
Si je ne te parlais que des personnes avec lesquelles tu es destiné à vivi'e, je ne te dirais rien de mon père, car j'ai bien peur que tu ne le retrouves plus à Beauvoir lorsque tu y arriveras : retii-é dans ses terres , en Provence , depuis la mort de ma mère , ce respectable vieillard a voulu me procurer le bonheur de le levoir aux mêmes lieux ou je l'avais quitté : l'instant de notre réunion a réveillé dans nos âmes un bien douloureux souvenir... Mon père, à soixante-dix-neuf ans , offre les débris du plus bel homme de guerre de son temps ; sa taille, très-élevée, n'a pas fléchi d'une ligne sous le poids des années, et les traces profondes que les chagrins, plus que l'âge, ont laissées sur son front , impriment à sa tête vénérable ce caractère de noblesse et de grandeur qui constitue la beauté de la vieillesse. Diderot a dit ; it Qu'un portrait de famille ne montrait qu'un instant ;> de votre visage. » Celui de mon père ne serait pas ressemblant, s'il ne le montrait pas, dans tous les momens de sa vie, comme un modèle de générosité, de franchise et de courage. Qu'est-ce que l'irradiation du soleil auprès de l'éclat de l'honneur et de la vertu ! Avec un grand sens et une longue expérience des hommes et des choses du temps passé, sa mémoire lointaine est un trésor inépuisable de faits et d'anecdotes qu'il raconte un peu longuement, mais qu'il ne répète jamais. Tout entier au passé, c'est tout au plus s'il croit au présent ; quant à l'avenir, il n'en fait pas plus de cas que de l'espérance ; c'est pour lui, comme dit saint Paul, le songe de l'homme e\'eille'.
Si l'on voulait personnifier la vertu dans toute sa simplicité , dans toute sa modestie , on la peindrait sous les ti'aits de madame Clénord : belle sans éclat , bienfaisante sans ostentation, dévote sans intolérance; peutêtre y a-t-il , dans son caractère plus de bonté morale que de bonté pratique. Le repos de l'esprit, de l'âme et du corps est un besoin si impérieux de son exislcnce , qu'elle ne court pas même après l'occasion de faire le bien dont elle a toujours la pensée. Je t'ai dit que mon père vivait dans le passé ; ma sœur, au contraire , nourrie d'idées mystiques où elle puise chaque jour le dégoût , ou du moins l'indifférence de la vie , se réfugie dans un avenir qui ne doit commencer pour elle qu'au delà d'un monde où sa fille seule rempêche de se croire toutà-fait étrangère. Rien de plus doux , rien de plus aimable que le commerce habituel de madame de Clénord; tu t'apercevras peut-être qu'elle se fait quelquefois des devoirs de ses préjugés; mais tu n'auras jamais à soulTrir d'un défaut d'indulgence qu'elle n'exerce que sur ellemême.
Je t'ai souvent entendu dire que tu ne concevais rien à noti'c amitié, à ce penchant in\ incible qui a porté si violemment l'un vers l'autre , deux hommes d'humeur et de caractèi'e aussi opposés. Eh bien 1 le contraste est encore plus frappant entre madame de Clénord et madame de Neuville : la comparaison que je chercherais à établir entre elles ne serait qu'une longue antithèse. Il est difficile d'être plus jolie que madame de Neuville, d'avoir plus de grâces dans les manières, plus de vivacité dans l'esprit, plus de gaieté dans le caractère, et avec toutes les apparences de la frivolité et de la malignité ,
plus de bon sens dans le jugement , et de véritable bonté dans le cœiu-.
Madame de Neuville est une femme à la mode , non pas dans toute la force , mais dans toute l'honnêteté du mot. E.estée veuve et sans enfans à la fleur de l'âge, tu peux te figurer de combien d'hommages intéressés elle est l'objet; mais ce que tu auras plus de peine à t'expliquer, c'est que dans ce toui'billon de inonde, où elle brille d'un éclat si vif, elle ait pu se concilier à la fois l'amitié, ou du moins la bienveillance des femmes et l'adoration des hommes; ce phénomène, presque sans exemple dans les havites régions de la société , me dispense d'insister auprès de toi sur les autres parties de son éloge. On peut trouver à Paris plusieurs femmes aussi heureusement douées par la nature et l'éducation ; mais je n'en connais pas une autre qui réunisse au même degré les charmes qui séduisent , les talens qui captivent, et les vertus qui commandent l'estime et le l'cspect. Après tout , mon ami , cette sœur est absente ; je l'ai quittée fort jeune , et je n'en porte ici qti'un jugement sur parole; mais nous verrons bien...
Fais-toi l'idée d'une jeune fîUe de seize ans , aux yeux bleus , aux cheveux noirs , à la taille légère , dont le regard est une caresse, dont le sourire est un bienfait; rassemble à plaisir, dans ta brillante imagination, les traits les plus purs , les plus réguliers , pour en composer une figure d'une grâce enchanteresse, d'une ravissante expression ; embellis celte image charmante d'un teint de lis et de roses, de mille attraits déjà formés , de mille autres naissans encore; tu croiras sans doute avoir rcaUsé cette beauté idéale dont la nature essaie quelquefois de
rassembler les perfections soi' un seul modèle. Eh bien ! mon ami , Cécile est plus belle encore ; ses traits sont plus délicats , sa taille plus élégante , sa bouche plus vermeille , ses dents d'un émail plus pur, ses cheveux d'une beauté plus rare ; toute sa personne , en un mot , d'une grâce plus touchante que tu ne saurais l'imaginer. L'impression que produit sa vue est ihdéfînissable ; il semble qu'un reflet de la douce lumière qui se répand autoui' d'elle, épure et embellisse tous les objets qui l'approchent ; tout respire auprès d'elle l'innocence , la paix , le bonheur; chacun de ses attraits révèle tme qviahté de son esprit, ou une vertu de son cœur. Cécile a quelque chose de plus aimable encore que la modestie, la simplicité; en un mot , c'est la beauté telle que la définit Platon , «i l'image visible d'une invisible perfection. »
Il faut des ombres au tableau ; c'est uniquement pour remplir cette condition de la peinture que j'introduirai , dans ce tableau de famille , le portrait d'im comte de Montford, qui, j'espère, n'en fera jamais partie. Ce grand seigneur, que la vanité de mon beau-frère appelle son ami . a quitté la cour depuis près d'un an poiu* se fixer dans une de ses teri'es , sur les bords de la Loire. En qualité de voisin, il vient souvent à Beauvoir, et je ne suis pas éloigné de croire qu'il a des vues sur ma nièce : jeune , riche et d'une haute naissance , il est trèsprobable que les intentions que je lui suppose seront parfaitement reçues de M. de Clénord , mais j'ai de la peine à me persuader qu'elles soient également bien accueillies par Cécile. Sa figure est noble , mais sans âme ; sa taille est élevée, mais sans élégance et sans proportion ; il y a dans son maintien , dans l'air dont il porte
*a tête , quelque chose d'impertinent dont on est toujours au moment de lui demander raison ; il paraît si satisfait de lui-même qu'on en est toujours mécontent ; le fond de son caractère , qu'il trahit à chaque mot , est de rabaisser ce qu'on admire , de chercher des défauts à ce qu'il est forcé d'estimer, et de haïr ce qu'il ne peut mépriser ; sa qualité d'homme de cour l'exempte de tovite franchise, mais il pense avec finesse et s'exprime avec une sorte de recherche qui n'est pas sans esprit ; il vit accablé du temps , dont il ne connaît ni le prix ni l'emploi. Montford a rempli la cour et la ville du bruit de ses bonnes fortunes ; il s'en excvise sur la vivacité de ses sentimens ; mais il se trompe : ses vices sont des habitudes et non pas des passions.
Te voilà , mon ami , au fait des heux et des personnes , et . en arrivant ici , tu t'y trouveras en pays de connaissance.
VVVVVVVVVV%VVVVVWVVVVVVVV<^VVVVVVVVVVVVVVVVVVV%/VVVVVWVVVVVVVWVV^