LB MEME AU MEME
Des Bruyères, 1787.
QtELLE scène horrible , mon cher Victor, et, dans Paccableinent où je suis, comment vous rendre compte d'un événement fatal que toute la prudence humaine ne pouvait prévoir et qui met en ce moment la vie d'Anatole dans le plus grand danger !
Avant-hier, plus calme que je ne Tavais vu depuis long - temps , il sVtait couché de bonne heure ; on avait placé sur sa table une écritoire , des plumes , du papier ; il y avait tracé des phrases plus incohérentes , plus inintelligibles que jamais.... trois fois j'étais entré dans sa chambre : ses paroles n'avaient plus aucun sens distinct, il me sembla seulement que les mots mariage , bonheur^ fiançailles , s'y représentaient plus fréquemment que de coutume , sans pourtant se rattacher à aucune idée suivie.
J'avais reçu le matin une lettre de madame de Neuville qui m'annonçait la prise d'habit de sa nièce. Instruite de la démence d'Anatole, elle avait abrégé le temps de son noviciat et ob-
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tenu une dispense d'âge pour prononcer ses vœux : madame de Neuville me prévenait qu'elle se rendrait le lendemain à Blois pour assister à cette trisle cérémonie, où elle devait pour la dernière fois tenir lieu de mère à la pauvre Cécile. Elle ne croyait pas avoir besoin de me recommander le secret avec son malheureux frère : on l'avait également caché à sa jeune amie , mademoiselle d'Amercour, qui avait tenté plusieurs fois d'aller rejoindre Cécile au couvent.
Après avoir passé une grande partie de la nuit dans les plus cruelles réflexions, j'avais succombé à la fatigue morale et physique de cette journée, et vers quatre heures du matin je m'étais profondément endormi.
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Je suis éveillé par le bruit que lait Lambert en entrant violemment chez moi et en criant : M. Anatole est parti ! M. Anatole s^ est sauvé l... Je me pre'cipite dans sa chambre; la fenêtre qui donne sur la forêt est ouverte , et un bout de corde qui tient encore au balcon ne me laisse point de doute qu''il n'ait pris ce chemin pour s'évader....
Qu'est-il devenu? où le chercher? Tandis que j'envoie Lambert prendre des informations au -dehors, je visite sa chambre, et en jetant les yeux sur sa table, je lis ces mots écrits avec beaucoup de recherche, sur une feuille de papier à tranche dorée. : « Le voilà donc arrivé ce jour de bonheur suprême.... Ce'cilc est parée de sa robe nuptiale, ses yeux s'élèvent doucement vers les miens, et la félicité des anges
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vient inonder mon cœur.... Elle m'attend à l'autel pour me proclamer à la face du ciel le plus heureux des homines.... l'encens fume.... le prêtre entonne l'hymne sacrée.... encore un moment, un seul moment, je pourrai dire à toute la terre : Elle dtl appartient..^ Entendez,-vous le son des cloches ? c'est moi qu'elles appellent.... »
Il s'était interrompu à cet endroit, et tous ses vêtemens en desordre, jetés au milieu de sa chambre, annonçaient qu'il s'était revêtu à la hâte de ses plus beaux habits.
Lambert revient; son maitre a e'te' vu près du grand étangs par un des bergers de la ferme à qui il a demandé le chemin de...; il est paré comme pour
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une fête, il a un bouquet de bruyères au côté ; le berger n'ayant pas voulu quitter son troupeau pour le suivre, il a repris sa course en se guidant sur le bruitdesclochesquisonnaientencore...
En rapprochant ces circonstances des dernières lignes qu'il avait tracées , je ne doutai plus qu'un inconcevable instinct n'eût dirigé ses pas vers les lieux où Cécile devait ce jour même consommer son sacrifice. Je monte à cheval et je vole après lui; j'arrive à la porte de l'éghse du couvent, où j'ai beaucoup de peine à pénétrer à travers la foule qui s'y trouve rassemblée. Je parviens cependant jusque dans l'enceinte du chœur réservée aux parens, et j'y trouve madame de Neuville à qui je fais part de mes vives inquiétudes. Depuis
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près de deux heures qu'elle est dans ce lieu, elle n'a rieii vu, et sans doute le malheureux Anatole , appelé par le son des cloches, est entré dans l'église de la paroisse. J'en avais eu Tidée, et j'avais chargé Lambert d'aller y prendre des informations, et de venir me rendre compte au couvent de ce qu'il pourrait apprendre.
Cependant la funèbre cérémonie était commencée; les prières préparatoires achevées, la porte intérieure du couvent s'ouvre, et Cécile, belle de la beauté des anges et parée de ses vèteniens de ville , entre conduite par Tabbesse et le prélat qui allait recevoir ses vœux : elle s^était approchée de sa tante, et Ini demandait, pour se conformer aux rites, la permission de se séparer
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à jamais du monde... Tout-à-coup un jeune homme s^élance dans Te'glise , renverse tout sur son passage, et avant que personne ait eu le temps de s'opposer à son action impétueuse, il entre dans le chœur, qu''il fait retentir de cris de joie à la vue de Ce'cile , vers laquelle il se précipite, et qu'il porte mourante sur les degrés de Tautel.
Comment vous peindre le trouble , la confusion répandus dans le sanctuaire ? Les relig^ieuses s'enfuient épouvantées ; les prêtres invoquent la vengeance du ciel et de la terre contre l'impie , et je n'arrête un moment !a fureur populaire qu'en montant sur ma chaise, et en criant de toutes mes forces : « C'est Anatole de Césane ; c'est fonde de la novice... 11 a perdu la raison...» En disant ces mots je cours à
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lui, et je veux Pentraîner hors de Tégiise; mais Tin fortuné, qui ne me reconnaît pas, laisse tomber Cécile évanouie sur le marbre quelle ensanglante , et se saisissant d'un chandelier sur l'autel, vient pour m'en frapper; je détourne le coup, je le saisis dans mes bras. Aidé de quelques habitans et de Lambert qui m'a rejoint , je veux l'arracher du lieu saint ; mais sa fureur redouble lorsqu'il s'aperçoit que les prêtres qui ont relevé Cécile la transportent dans l'intérieur du couvent , où ils se renferment avec elle. Une sorte de douleur frénétique s'empare d'Anatole :
accablé par le nombre, il brave, il blesse, il renverse tout ce qui l'entoure , et je ne suis plus occupé qu'à le soustraire à la vengeance de la foule «l'ennemis qu'il a si cruellement provo-
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quee. Je détourne une partie des coups qui lui sont destines, mais je ne puis empêcher qu"*il ne soit atteint : son sang coule à grands flots; il tombe... La colère des assaillans se change en pitié, et ceux même qu'il avait blesses m'of- Irent leur secours pour le transporter aux Bruyères sur un brancard que Ton fabrique à la hâte.
Depuis cet affreux événement , le malheureux, couvert de blessures profondes , n^a point encore repris ses sens. Je ne puis croire que de tant de coups il ne s'en trouve pas un mortel; c'est cependant l'avis des hommes de l'art, et particulièrement d'un des plus habiles chirurgiens de France qui a mis le premier appareil sur ses blessures.
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Vous ne serez pas surpris , mon cher Victor, que je n'accompagne mes dernières lettres d'aucune réflexion; il est (les maux qu'il suliit de raconter pour les faire partager à ceux qui nous aiment»
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