‹ Cécile, ou, les passionsChapitre 12 sur 19 · CHARLES A ANATOLE · texte numérisé non relu

CHARLES A ANATOLE

Champfleuri , 1786.

Je ferai aussi bien , je crois, de commencer ma lettre par le post-scn'ptum :

lis donc vite, bien vite la lettre que renferme la mienne ; relis-la une seconde, une troisième fois, de'vore ce papier des yeux, couvre-le de baisers et de larmes —

Maintenant que ton front s'est

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ëclairci , que ta poitrine s'est dilatée , et qu'un plus grand docteur que moi a porte' le calme dans tes sens et dans ta pensée, je puis discuter un moment avec toi sur de tristes théories qui n'ont pas même le mérite de la nouveauté, comme il me sera facile de t'en convaincre par cette citation d'un philosophe de l'antiquité, à qui Diderot seul a rendu justice.

« Le sage, dit Sénèque, trouve partout des motifs de se courroucer. Vat-il au Forum le matin? il s'y rencontre avec des milliers d'hommes qui vont y porter des causes honteuses, lesquelles seront soutenues par des avocats plus vils encore que leur clients.

L'un s'élève contre le testament de son père, au risque de prouver qu'il est indigne d'y être inscrit ; l'autre dif-

famé sa mère ; celui-là dénonce un crime qu'il a commis : ce juge, qui prononce sur une accusation de péculat , est plus coupable que ceux qu'il condamne ; la plus mauvaise cause est gagnée , grâce à Téloquencc du plaideur, li y a autant de vices que d'hommes sur Ja terre. Vous répuf.ez sages ceux qui portent la toge! Détrompez -vous , chacun dneux vit pour soi et cherche son intérêt aux dépens d'autrui : flieun-ux est un objet d'envie; le puissant un objet de crainte; l'infortuné un oi>jet de mépris. Le monde n'est qu'un immense cirque , où des animaux féroces, se disant raisonnables, s'observent, se trompent et se déchirent. Que dirai-je de nos guerres civiles, où les frères égorgent leurs frères; où l'on voit des familles divisées par les lac-

tions ; des villes romaines incendiées par leurs propres citoyens ; des proscrits réfugiés dans des cavernes; du poison jeté dans les fontaines publiques ? Citerai-je tant de tyrannies épouvantables, tant de morts, tant de ruines méditées dans le secret des conseils des princes; tous les genres d'horreurs, de cruautés, de débauches devenus des titres de gloire et de triomphe? »

Mais après cette longue énumération de crimes et de folies, sais-tu, mon cher Anatole, ce qu'ajoute notre philosophe : « Si le sage Test assez peu pour se mettre en courroux contre tout ce qui blesse sa raison , où s'arrêtera sa colère? dans la fureur, dans le délire ? Non; il est injuste, dangereux , il est inutile de se AVcrser contre des maux ineviinbles. Heraclite, pleurant &fm

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cesse sur les vices des hommes , en était le plus malheureux et le plus fou. Le vrai philosophe accepte sans murmure les conditions inévitables de l'existence : pour lui les hommes sont des malades qu'il traite avec douceur; il étudie leurs maux et cherche à les soulager ne pouvant les guérir, p

Pardon, mon ami, si j'ai mis en avant le vieux Sénèque pour me dispenser de répondre plus directement à tes argumens qui ne sont après tout que des passions, et à tes sentimens que tu prends pour des idées.

Qui! moi? que je soutienne, dans toutes les règles de l'école , une thèse sur le manichéisme? Non ferai -je, en vérité , du moins aussi long-temps qu'elle sera loin de toi; il est vrai que lorsqu'elle sera ue retour, cette doctrine

de la domination d'un principe pervers se trouvera tout naturellement réfutée dans Ion cœur. Mais Oromaze, à son tour, triomphera trop facilement d'Arimane, et tu me soutiendras alors que tout est au mieux, dans le même monde où tu crois aujourd'hui que tout marche à la diable. C'est à toi particulièrement que Montaigne a dit : A qui il pleut sur la tête , l'Univers semble en orage. L'absolutisme, Anatole, a toujours été le partage de ces esprits excessifs (je ne trouve pas d'autre mot pour rendre mon idée), qui portent dans leurs rêveries systématiques toute la fureur de leurs passions forcenées. Que le vice et le malheur occupent une grande place dans ce monde , c'est une vérité de fait, qui n'est susceptible d'aucune controverse sérieuse : mais

que le mal règne souverainement, que son culte soit la base de toute société humaine , c'est ce qu'on ne peut soutenir que dans un accès de fièvre chaude.

Cependant , si je de'pouille un moment ta pensée de tout ce qu'elle a de personnel , je vois que le temps où nous vivons est moins propre que tout autre à en favoriser le développement.

Toujours des plaintes, mon ami; quoi!

le siècle où nous vivons n'a-t-il pas ses qualités, ses vertus et sa gloire?

Tu le sais, toutes les puissances ont leurs courtisans et leurs ennemis; un siècle est aussi une puissance ! Tandis que les éloges outrés et les censures amères éclatent de toutes parts , je me retire , comme Montaigne , hors de la pr$se\ et je change ma qualité de cou-

temporain contre celle d'observateur impartial : je me fais homme de postérité; j'essaie d'exercer sur les mœurs de mon temps une justice semblable a Ja terrible équité de l'avenir, et je m'efforce d'échapper aux influences qui m'environnent; pour me consoler du mal qui se fait, je vois le bien qui se prépare, et je jouis d'avance de l'ombrage de l'arbre que je vois planter.

Comment n'es-lu pas frappé, mon ami , de cette tendance universelle qui nous emporte hors de l'orbite politique , où la force d'inertie nous retient depuis si long-temps?

La révolution des idées est faite; elle entraine nécessairement celle des choses, et nous sommes assez jeunes l'un et l'autre pour la voir s'accomplir.

Il y a , dans le cœur de la société' , un principe d'irritation, un ferment intérieur qui se révèle comme les tremblemens de terre, par je ne sais quelles chaudes exhalaisons qui chargent insensiblement l'atmosphère qu'elles finiront par embraser. Ou toutes mes observations me trompent, Anatole, ou nous touchons aune crise terrible dont j'oserais presque annoncer les résultats.... Cette civilisation dont nous sommes si fiers , tient encore à la barbarie par des racines bien profondes ; mais n'avons-nous pas vu récemment ce peuple américain, que l'on croyait sans ressources pour la gloire et pour la liberté, arborer à son berceau l'étendard de l'indépendance, et prendre, après cinq ans de combats , le premier rang parmi les nations du globe, si la liberté, la

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richesse et le bonheur règlent entre elles le droit de prééminence ?

Mon ami, crois-moi, le jour approche; un grand enfantement se prépare; les idées , les observations, l'expérience des siècles ne se sont pas accumulées en vain ; grâce à l'imprimerie , les malheurs , les fautes, les exemples de nos pères n'auront point été perclus pour leurs enfans; la force des préjugés, l'orgueil des privilèges doit céder à cette puissance; elle est irrésistible, elle est vivante : encore quelques années et Ninive sera détruite. Mais comme le monde , bouleversé par le déluge , dut renaître fécondé par le limon que les eaux déposèrent à sa surface, j'oserais prédire aussi que l'Europe se relèvera plus belle, plus jeune, de

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