‹ Cécile, ou, les passionsChapitre 15 sur 19 · ANATOLE A CÉCILE · texte numérisé non relu

ANATOLE A CÉCILE

Orléans, 1787.

Ah! Cécile, comment te peindre mon bonheur, mon ivresse en recevant ta première lettre des Pyrénées ? j'en avais tant besoin! .... c'est hâter un doux moment que de s'en occuper. Quelque empresse que je fusse de rouvrir, je ne me sentais pas assez fort pour augmenter l'émotion qui sYt;iit emparée de moi. Je tins quelques momens mes yeux atlachc's sur l'adresse ;

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j'en baisai l'un après l'autre les caractères , pour rien au moude je n'aurais voulu rompre le cachet où sont gravées les cinq lettres A. T. P. L. V. dont seuls nous avons le secret : avec quel soin j'ai détache cette adorable empreinte !

Enfin je telis, je t'entends, je te vois.... Si je pouvais douter qu'une même étoile présidât à noire destinée, une circonstance de ton voyage , dont tu me rends compte à la fin de ta lettre, suffirait pour m'en convaincre : pourrais-tu croire, Cécile, que ce soit le hasard qui t'ait conduite à Barèges dans la même maison où je me trouvai avec ma mère il y a aujourd'hui même dix ans? Je vois ta surprise... interroge ma sœur, elle se rappellera ce voyage deBarèges où j'accompagnai ma mère, et à la suite duquel je m'embarquai pour l'Amérique..

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Hélas ! je ne devais plus la revoir!.. Oui, Cécile, nous logions au pied du pic de Saint-Justin , dans la maison d'un gardien de la ville ; un perron de cinq ou six marches , trois croisées de face, un balcon de pierre, une petite terrasse entourée oTune balustrade en bois ; c'est bien cela, n'est-ilpas vrai? Je pariera i< que tu occupes ma chambre, celle qui donne sur le gave ; regarde bien : si la même maison subsiste encore, tu trouveras sur le morceau de verre ctaraé, qu'on appelle une glace, au-dessus de la cheminée en marbre rayé du pays, ces mots que je me souviens dSj avoir gravés avec une épingle à tète de diamant : Anatole ci. sa nicri' (juillet. 1776).

Conçois-tu mon bonheur de pouvoir à tout moment me transporter auprès dr

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toi par la pensée; de te suivre à chaque pas dans les lieux qui me sont connus?

13 est onze heures du soir : tu sors de la chambre d'Emilie pour entrer dans la tienne ; tu t'assieds à un petit secrétaire au pied du lit ; il doit y être encore, car il n'y a pas dans notre chambre une autre place pour ce meuble; tu relis ma dernière lettre, les larmes roulent dans tes yeux; tu ne distingues plus les caractères, qu'importe? chaque ligne n'exprime-t-elle pas la même pensée? Je t'aime, je t'adore, je meurs de ton absence....

J'ai suivi les oonseils de Charles elles tiens, mon bon aiuge; j'ai mis entre cet odieux comte de Montford et moi assez do distauce pour ne pas craindre de le rencontrer; la seule pensée de cet homme fait bouillonner mon sang !

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Non, la terre ne nous portera pas longtemps tous les deux...

Après avoir écrit à tanière que j'allais faire un voyage à Paris pour y terminer les affaires de madame de Neuville , j'ai e'te' me claquemurer à Orléans chez mon vieux professeur de philosophie :

Charles m'annonce que je n'y ferai pas un long séjour. Où vais-je ? C'est un secret que t'apprendra la date de ma première lettre ; qu'il te suffise de savoir aujourd'hui , ma Cécile , que le même Dieu qui nous rassemble à Barèges, nous réunit plus délicieusement encore dans la solitude où je vais avec toi attendre ton retour! ton retour!...

Ma bien-aimée, te sentir, là.... sur mon cœur ? crois-tu qu'on ne meurt pas de joie?... Il y a des momcns où j'ai peur que ma raison ne s'éteigne, où ma pensée,

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mes sens , tout moi se révolte contre la triste re'alite' qui m'assiège ; je ne puis croire à ton éloignement, Cécile ; iî est impossible qu'on nous ait séparés, puisque tu vis, puisque je respire ; non, tu ne m'as pas quitte' , tu vas venir, je t'attends , et chaque pulsation de mon cœur est une volupté... Mais bientôt l'illusion se dissipe et mon fantôme adoré s'évanouit. Hélas! on est éveillé quand on raconte son rêve....

Tu ne me parles pas de ta santé , et je n'ose t'en parler moi-même; quel est donc ce sentiment dénaturé qui me ferme la bouche ! Adieu, moitié de ma vie ; je mens, Cécile , ma vie est en toi tout entière, et pour en retrouver l'étincelle, je me réfugie dans ton propre cœur.

Ma sœur verra ma lettre, et n'y

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trouvera pas un seul mot pour elle ; mais elle jettera les yeux sur toi , et toul«j mon aine lui serarévéle'e; elle saura de quelle admiration, de quelle amitié, de quelle reconnaissance je paie ses bienfaits.

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A\1T0(.K \ CHAULES.

Orléans , 1787

Je ne le nie point , Charles ; sa lettre et quelques lignes de la tienne ont eu plus d'influence sur les variations de ma pensée que tous les argumens de Sénèque et de la raison ; mais ne puisjfi pas y trouver une preuve de plus de la triste condition des hommes? Qu'estce, après tout, que cette raison soumise elle-même à tous les caprices des

passions qu'elle condamne?

ta

Je sens, ou du moins je crois sentir en ce moment que les hommes ne sont pas aussi médians que je le disais; mais sont-ils moins malheureux ? Nés pour connaître la vertu, pour l'aimer, pour la suivre , un instinct fatal les pousse sans cesse a s'armer contre elle : toujours en lutte avec eux-mêmes et en contradiction avec leur conscience, trompes dans leurs vœux iunocens, fatigués de leurs désirs coupables, désabusés de foutes leurs espérances, imagine, si tu peux, dans les enfers qu'ont inventé les hommes, un supplice comparable à celui de l'existence humaine.

Quelle est, quelle peut être l'intention d'une intelligence Supposée bonne, toute-puissante, éternelle, et qui condamne des millions de gvn< rations à l'inconcevable torture de Pexwteneé

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telle que (on Dieu l'a faite ? Ne vois-tu pas que la dissonnance des principes et des actions , des obligations et des devoirs , des ve'rités et des croyances , est partout e'tablie ; qu'en tous temps , en tous lieux, la plainte est le plus large tribut que le ciel obtienne de nous et la part la plus sincère de notre dévotion?

Tout ce que je puis faire pour toi et pour Sénèque , qui est à cet égard beaucoup moins exigeant que toi, c'est de reconnaître dans l'homme un prin cipe , si tu veux même un instinct moral, qui lui indique ce qui est bon , qui l'avertit de ce qui est bien , et dont il peut se servir comme d'une pierre de touche pour apprécier ses actions après qu'elles sont commises; c'est un flambeau qui s'allume par l'effet même

«le sa chute, et qui ne lui rend d'autre, service que de lui en montrer la profondeur. N'est-il pas e'vident que la raison n'a été' donnée à l'homme que pour lui faire sentir tout le malheur de sa condition ? Penses-tu qu'il doive être bien satisfait de ce privilège qu'il a sur la brute , et qui ne consiste qu'à prévoir des maux inévitables, et ne vaut-il pas mieux, dis-moi, douter de la Providence, que de la rendre responsable de toutes les erreurs, de toutes les extravagances de la nature ? « Pourquoi, me diras-tu avec Montaigne, reprocher à la nature le malaise de notre position . lorsqu'elle nous offre à toute heure, en tout lieu^le moyen de nous y soustraire. Tu souffres, ajoute* t-il , ne t'en prends qu'à ta lâcheté ! pour mourir, il ne faut que vouloir. »

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Ainsi, pour prouver que la vie est un bien , on se contente d'observer que les hommes ont peur de la mort; c'est prouver tout au plus que la mort est aussi un mal , et que l'espérance qui nous enchaîne à la vie est le plus funeste présent que la nature ait fait à l'homme, puisqu'elle l'empêche de mourir.

Me vantera-t-on la bonté d\m Créateur qui mêla de quelques instans de plaisir ces longues années de douleurs auxquelles il nous condamne? J'aimerais aulant qu'on me fit l'éloge de ce tyran cruel qui faisait avaler quelques gouttes de liqueur spiritueuse à sa victime, pour l'empêcher de s'évanouir dans les tortures.

Le Créateur de cet aimable monde a doué l'homme, dans son inépuisable

bonté, de mille fois plus de maux que n'en connaissent toutes les espèces d'animaux prises ensemble , et pour comble de bienfaits, il lui a fait cadeau de la prévoyance qui les lui fait craindre alors qu'ils n'existent pas, de l'imagination qui les augmente quand s existent, et du souvenir qui les lui retrace quand ils ne sont plus. Grâce soit rendue a ta Providence !

Te charges-tu de m'expliquer cette énigme? Des êtres sensibles, raisonnables, sont re'unis dans un enclos , comme des moutons dans un parc; ils y sont <-n proie à toutes les privations, à toutes les inquiétudes, à toutes les souffrances : la porte est ouverte, et personne ne sort.

Je passe en revue les sophismes au moyen desquels on essaie, depuis qua-

rante siècles, de nous réconcilier avec l'existence. « On est heureux quand on croit l'être» » Que signifie cet aphorisme si souvent répète? Veut-on dire qu'on est heureux quand on est heureux ? c'est une niaiserie digne de M. de Ja Palisse. Entend-on que notre bonheur de'pend de notre volonté' ? c'est une absurdité. Dépend-il de ce misérable qu'un ulcère dévore, dont on scie les membres gangrenés, de se faire une jouissance de ses affreuses douleurs?

Dépend-il de l'homme sensible et vertueux de rester indifférent à la trahison d'un ami, à la perfidie d'une maîtresse , à l'ingratitude de ses enfans? Non, ma volonté n'a d'influence ni sur mes sen sations ni sur mes sentimens, et tous les efforts de la philosophie ne parviendront jamais à détruire des maux

qu'elle m'apprendra tout au plus à supporter.

Si tu ne veux pas convenu? que le gouvernement de notre misérable planète est tombe aux mains d'Arimane , tu avoueras du moins que ton Oroina/.c a ie sommeil bien dur, ou qu'il abandonne au hasard le soin d'un monde qui tient trop peu de place dans la création pour être digne de sa surveillance. Magna Du curant , paiva negliguni , disait le stoïcien Balbus ; dans mes jours d'indulgence, je suis de son avis.

Ji ne tiendrait qu'à moi d'être aujourd'hui tout-à-fait du tien. Je suis si heureux de l'acquisition que tu viens de faire, et de l'asile que tu me donnes au château des Bruyères ! la lettre de Cécile m'a fait tant de bien, que je

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veux prendre pour réel et durable le calme enchante' dont je jouis, et qu'un moment de reflexion ferait disparaître.

Chez moi, le cœur ramène toujours la pensée à sa dépendance;' c'est dans cet esprit que je me remets au travail, et que je commence un chapitre sur les compensations, où je prends ces mots, pour épigraphe : « Il est des momens qui peuvent avoir le prix d'un siècle, comme une pierre précieuse peut renfermer, sous un très-petit volume, la valeur d'un royaume. »

Je ne manquerai pas de placer , comme mémoire, dans ce chapitre, ta prédiction du grand enfantement qui se prépare, et d'où naîtra une France nouvelle, libre du joug des préjugés et des privilèges, où régneront fraternellement la liberté, la gloire et la jus-

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tice; je dirai, si tu veux, que cette terre régénérée sera habitée par un peuple de héros et de sages, heureux sous l'empire des lois qu'ils se seront données à eux-mêmes, et qu'il ne sera permis à aucun citoyen , tout puissant qu'il soit, d'enfreindre impunément. Je dirai toutes ces belles choses, Charles, mais je te rendrai responsable de IVvénemeftt.

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