‹ Cécile, ou, les passionsChapitre 16 sur 19 · CHARLES A ANATOLE · texte numérisé non relu

CHARLES A ANATOLE

Chanipflenry , T787.

Voila donc tout ce que tu peux faire pour nous! L'effort est magnanime, en vérité; je ne te conseille cependant pas de faire sonner si haut ta conversion ; Cécile n'en serait pas satisfaite, je t'en pre'viens. De manichéen tu te fais athée ; j'aimerais encore mieux te voir e'Iever des autels au diable, que de ^entendre soutenir cette déplorable doctrine du hasard qui gouverne et

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conserve l'œuvre de l'intelligence. Hâte-toi , mon ami, d'abandonner un système aride, au fond duquel tu ne saurais jamais trouver qu'erreurs, inconséquences et néant. Que signifient ces plaintes e'ternelles contre la Providence, que Ton accuse et que Ton nie tout à la fuis, sinon l'orgueil de ces âmes vagabondes, si j'ose parler ainsi , qui, se trouvant à l'étroit dans les bornes de l'humanité', essaient en vain d'en franchir les limites, et demandent à l'auteur de toutes choses un secret qu'il ne saurait leur révéler sans lc> faire participer à sa propre essence.1 L'homme est l'instrument de ses propres misères j doue de tant de moyetfs de jouissance, par quelle injustice ai cuse-t-il la Providence de la liberté qu'elle lui laisse de faire servir à son

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supplice l'intérêt de conservation dont elle l'a pourvu? N'a-t-it pas, comme moyens de bonheur, la raison, la prévoyance, la mémoire? 3N"*a— l— il pas la liberté de choisir? Tous les élémens de sa félicite' sont à sa disposition ; s'il les emploie sans règle, sans mesure, sans proportion , s'il tarit en quelques jours une source de richesses qui devait suffire à ses besoins d'un siècle, qu'il ne s^en prenne qu'à lui des maux qu'il se fait et dont le ciel avait voulu le garantir.

Mon cher Anatole, en fait de passions, l'homme Irès-sage et l'homme très -fou en sont pour l'ordinaire exempts : c'est dans la moyenne région que se forment les orage?. Tu avais tout juste ce qu'il faut de raison et de folie pour vivre au milieu des tempêtes, et

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jusqu'ici tu n'as pas manqué à ta destinée. Mais une nouvelle carrière s'ouvre devant toi ! Instruit par le naufrage, éclairé par l'expérience, tu te crois en droit d'instruire les hommes et de leur faire connaître leur véritable destination. Pour commencer une pareille tâche, peut-être aurait-il été prudent d'attendre que ton cœur, plus calme, fût plus désintéressé dans cette grande question ; n'importe , tu as l'esprit juste, l'argument irrésistible, et c'est pour n'être pas forcé d'en admettre les conséquences, que je commence par nier le principe destructeur sur lequel lu prétends les appuyer.

La Providence est le nom de baptême du hasard; cette boutade philosophique, ou plutôt anti-philosophi- <|ue d'une femme de beaucoup d'esprit,

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réduit a son expression la plus simple la proposition dont tu fais la base de ton système. Ainsi, mon ami , tu t'obstinerais à ne pas voir que tout s'enchaîne dans la nature comme dans un bon raisonnement, que ce qui arrive est une conséquence nécessaire de ce qui est arrivé, et le résultat infaillible d'un accord inviolable, dont la cause première est évidemment une intelligence suprême, unique et bienfaisante.

Pour peu que tu sois content, de la prochaine lettre des Pyrénées, je m'attends , de ta part, à une concession nouvelle, que je n'accepterai pas, je dois l'en prévenir. Tu conviendras qu'il existe une Providence générale; mais tu soutiendras encore qu'elle ne s'étend pas aux individus. A ce sujet, je ne te ferai pas le reproche que Cal-

cnicfias adressait à Aristote, de croire que la Providence ne sVtendail pas audessous de la lune , car tu sais fort bien (jue la lune , par rapport à la terre, n'a ni dessus ni dessous , et qu'il serait par trop ridicule de supposer que In force expansive de la Providence vint expirer à quatre-vingt-trois mille lieues de notre chëtivc planète. Je te prêterai une objection plus raisonnable : il y à du mal sur la terre; ce mal ne peut être Touvraoe de la Providence : donc la Providence, qui a la direction générale de l'univers, ne s'occupe pas des choses humaines. Tu peux presser celte objection des épicuriens de toute la foire de Lucrèce; me montrer les rochers inaccessibles, les déserts sauvages, les poisons, les de'bordemcns , les tempêtes, les monstres des forêts cl des

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villes, je te re'pondrai, avec Bayle, que Dieu a établi dans l'univers des lois générales , suivant lesquelles toutes les choses particulières, sans aucune exception, ont leur usage propre, et qu'il ne couviendrait ni à sa justice ni à sa Providence de dérober à ces règles générales par de perpétuelles exceptions. U Essai sur V Homme, de Pope, n'est que le développement de cette vérité fondamentale, dont le plus simple examen conduit à reconnaître:

« Un Dieu sage dont l'immuable volonlé est un immuable attachement à Tordre dont il est Fauteur;

» Un Dieu bon qui a doté ses créatures de tous les biens particuliers qui se concilient avec le bien-être universel ;

» Un Dieu juste qui rémunère et pu-

nit, dans un autre ordre de choses , les actions qu'il est forcé de laisser, dans celui-ci, sans punition ou sans récompense;

» En un mot un Dieu dont la toutepuissance ne s'arrête qu'à l'absurde .

c'est-à-dire à l'impossibilité de faire le mal qui répugne à son essence. >»

Tel est, mon ami, le Dieu que la raison et la conscience du genre humain proclament d'un bout du inonde à l'autre; tel est le Dieu qu'il faudrait inventer s'il n'existait pas : je t'ai si souvent entendu confesser cette doctrine dans nos entretiens particuliers, que tu ne pourrais, sans crime, y renoncer dans un ouvrage dogmatique auquel le prestige d'un beau talent et d'un esprit supérieur peut donner une haute influence.

Je sais combien les philosophes an-

ciens, les pères de la nouvelle Eglise et quelques philosophes modernes , ont entassé d'argumens, de déclamations et de sophismes , pour obscurcir et dénaturer, en l'analysant , celte question du mal physique , du mal moral et de la mort, entrant comme élémens indispensables dans l'œuvre de Dieu; je ne dispute point avec les docteurs , j'interroge la nature et la raison, et je demande, que deviendrait le monde sans le mélange des biens et des maux? Que serait la vertu sans le contraste du vice ? Sans la conscience du juste et de l'injuste, Caton, Barnevelt, Malesherbes ne seraient-ils pas au même rang dans l'estime des hommes que Séjan , Jeffries et Laubardemont? Sans la mort (jue serait la vie? Réponds à ces questions , mon cher Anatole, dans le si-

lence des passions, dont lu prends trop souvent conseil, et tu sentiras le besoin de reposer ta pensée sur le principe fécond d'une Providence e'ternelle.

Ce principe adopté , j'abandonne sans inquiétude à la justesse de ton esprit, à l'élévation de ton ame, et même aux écarts de ta brillante imagination, l'exécution d'un monument philosophique dont je n'ambitionne que l'honneur d'avoir posé la première pierre.

.Assez de philosophie pour cette fois, et descendons à l'ignoble tracas des affaires terrestres. Je n'allongerai ma lettre que de quelques lignes : le contrat est signé; nous sommes propriétaires du plus gothique manoir de France, et j'irai te chercher vendredi soir pour l'installer aux iïruyères, d'où je t'écris au milieu des ouvriers que

LETTRE LXXH. \5j

j'ai amenés de Blois , ne fût-ce que pour nettoyer une ruche de chauvesouris dont tu ne manqueras pas de vouloir faire ta chambre à coucher, car c'est le seul point du château d'où Ton aperçoive la ferme.

Je ne te dis rien des habitans de Champflcury , sinon qu'Albert , au grand regret de Pauline, est parti pour Brest, où il va passer l'examen de M. Bezou; rien des habitans de Beauvoir, sinon que les confe'rences entre le comte de Montford et ton beau-frère se continuent, et qu'il est question d'une course qu'ils doivent faire ensemble à Chanteloup, et à laquelle je suppose un but particulier. Je te communiquerai mes soupçons; je ne suis pas content de la santé de madame

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de Clenord, et son médecin traite trop légèrement l'affection he'patique dont je la crois atteinte.

LETTRE LXX11I. 1 5g

CÉCILE A ANATOLE

Barèges , le.... 1787

Je les ai lus!... ils y sont encore:

Anatole et sa mère; mais le prodige n'eût pas e'te' complet; au-dessous de la même main , de cette main dont je reconnaîtrais la trace la plus légère imprimée sur le sable, \L\ juillet 1776.... Et c'est dans ce même lieu, dans ce même mois j à ce même jour, que dix ans après.... Je tombe à genoux, je jette un cri, ma tante accourt... et je n1ai

lGo CECILE.

que la force , en lui montrant du doigt l'inscription , de répéter, en fondant en larmes : Anatole et sa mère..,.

Ah! mon ami, comment te peindre mon ravissement à la vuede ces caractères chéris ! Mon cœur s'est rempli d'espoir, comme s'il y avait encore pour moi de l'espoir au monde!... Quelle reflexion dans un pareil moment! que je suis ingrate, Anatole! Et comment puisje me plaindre d'iine existence que je ne consentirais à changer pour aucune ;mtre sur la terre! Mes idées s'étaient perdues dans l'immensité de ma douleur. Après un accablement extrême, n'est-ce pas renaître à l'espérance, au bonheur même, que de distinguer ce que je sourire, et pour qui je souffre! 'Ne me gronde pas, mon ami, de* idées incohérentes auxquelles je m'a-

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bandonne sans réflexion ; elles naissent du combat perpétuel de mon cœur et de ma raison ; songe que je veille dans les regrets, que je m'endors sur mes larmes. Nous nous reverrons, Anatole; nous ne nous séparerons plus, jamais, n'est-ce pas?... Ah! si je puis vivre jusqu'à ce moment; si je peux te revoir, il me semble que me» yeux ne pourront plus se de'tacher de dessus toi; mon Dieu, que je l'aime!... et tu n'es plus là!.... Et moi , où suis-je?...

J'avais passé les premiers jours depuis mon arrivée à cette petite fenêtre que vous connaissez, et dont la vue commande un paysage borne', mais borne' par les Pyre'nées. Je ne pleurais plus, je ne souffrais plus; j'assistais à la dissolution de mon être. Votre première lettre, en réveillant mes dou-

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leurs , m'a rendue à la nature. Je me suis reproche', comme un acte d'égoïstne , l'indifférence avec laquelle je me sellais mourir. Une voix inconnue s'éleva dans mon sein, et me demanda compte de cette vie qui n'appartient plus à toi seul. Je sortis tout-i-coup de cet affreux engourdissement, et je promis à ma tante de reconnaître ses tendres soins, son adorable bonté, en sortant de cette inaction profonde , de ce silence perpétuel où j'étais ensevelie.

Madame de-Neuville n'a point tarde' à mettre mon obéissance à l'épreuve; elle a e\,igé que je parusse à l'assembiée. où se réunissent matin et soir les personnages de la classe opulente, qui se trouvent à Barèges en beaucoup plus grand nombre que je ne l'avais cru d'abord. Comme elle jty ait pris la précau-

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tion de s'assurer que nous n'étions connues de personne, mon refus n'aurait pas eu d'excuse raisonnable ; je me laissai conduire.

Ne dois-je pas craindre, mon ami, de vous donner de moi une idée bien singulière, en vous faisant l'aveu que cette visite a fait un moment diversion à mes chagrins? Si je vous cachais une seule de mes pensées, un seul des mouvemens de mon esprit , j'éprouverais quelque difficulté à vous faire l'aveu que je n'ai pas été tout-à-fait insensible au murmure d'approbation qui s'est élevé dans la salle de réunion au moment où nous y avons paru : voilà ma faute, mais voici mon excuse; le plaisir que j'éprouvais à m'en tendre louer, avait sa source dans le besoin que j'ai d'être aimée d'Anatole, et de

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justifier son choix a mes propresyeux.

Cette bienveillance générale, dont je me voyais entourée, me semblait un titre de plus à ton amour, et j'étais tentée de répondre ton nom à chaque mot que Ton m'adressait, tant il me paraissait impossible que Ton me parlât d'autre chose.

Ma tante, qui avait sans doute la plus grande part à tant d'hommages, ne me fit pas l'injustice de se méprendre sur l'espèce de plaisir qu'ils nie procuraient, et n'arrêta un moment mon attention sur quelqwcs hommes distingués par l'éclat de leur nom et l'élégance de leurs manières, que pour en prendre occasion de mesurer la distance qui les sépare de Charles et d'Anatole.

Quelques heures passc'es dans ce lieu

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en oril fait disparaître le charme , et les attentions importunes de quelques jeunes gens nous en ont éloignées tout-àfait ; ma tante elle-même iAt point tarde à se asser de ce cercle où les plus inofFensifs se rendent pour tuer le temps, où l'inanité' du cœur et de l'esprit vient s'étourdir , au milieu d'un bourdonnement sans fin et sans raison , dans un chaos de fatuités rivales, que votre sœur a si bien compare' à celle confusion d'insectes ailes que Ton aperçoit tourbillonnant dans un rayon du soleil.

La première fois que nous avons paru à rassemblée, madame de Neuville y a fait Pheureuse rencontre d\jne madame d^Houdelot dont vous avez sans doute enlendu parler : celle dame, déjà avancée en âge, a pris ma tante

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dans une véritable affection : elles ne se quittent pas , et, comme sa maison est près de la nôtre, nous passons notre vie ensemble, et Ton ne nous voit plus dans aucune reunion publique.

Maintenant que ma tante connaît le nouveau motif que j'ai pour aimer ma chambre, elle ne répugne point à m y laisser seule et me permet quelquefois d'en sortir avec un vieux montagnard que nous avons pris à notre service , pour aller visiter les sites gracieux et pittoresques que Ton trouve au sortir de Barèges en descendant vers la petite ville de Luz.

Dans ma dernière promenade, le hasard m'a conduite dans une chaumière où j'ai re'alise' pour d'autres le bonheur dont nous ne jouirons jamais sur la

terre. Je vous conterai cette aventure dans une autre lettre.

Si tu as ouvert celle-ci avec précaution , mon cher Anatole , tu auras pu y trouver une feuille d'une rose sauvage que j'ai cueillie sous ma fenêtre : en la couvrant de baisers, je me suis dit que nos âmes e'taient unies , comme les nuances si douces et si tendres de cette feuille de rose.

Adieu, mon cher Anatole; à toi pour la vie ; je ne sais si c'est te dire pour long-temps , mais c'est du moins jusqu'au dernier battement de cœur de ta Cécile.

P. S. Ma santé se rétablit.... si je m'étais trompée.... si... Je frémis à cet espoir : ma tante ne le partage pas et

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je suis forcée de lui cacher la cause des larmes délicieuses que ses remarques me font répandre.

EMILIE DE NEUVILLE A CHARLES d'ÉPIVAL. ■Barèges, lyS'-

Pourquoi vous écrirais-je plus souvent, mon tendre ami? Les lettres de Cécile, qu'Anatole ne manque pas de vous communiquer ( à une seule circonstance près, dont je me vante avec modestie ) , vous disent en d'autres mots tout ce que j'aurais à vous re'pe'ter, que nous aimons, que nous souffrons de l'absence , que nous aspirons

au retour , et qu'au milieu de tous nos t. m. i5

chagrins , nous sommes , à tout prendre, peut-être les femmes les plus heureuses de la terre. Je regrette pourtant, quelquefois, de n'être pas venue ici dans une disposition d'esprit plus tranquille, vous y auriez gagne' des lettres plus amusantes ; la tête et le cœur plus libres, je vous aurais trace' quelques-uns de ces petits tableaux de chevalet, dont j'ai sous les yeux de tres-piquans modèles. Mais lorsqu'un sentiment profond remplit l'âme, toute observation fatigue et déplaît, parce qu'en s'y livrant nous nous éloignons de la seule pensée que nous aimions à retrouver; parce que nous en voulons i\ tout ce qui nous empêche de nous rappeler à notre aise le dernier regard, le dernier mot du seul objet qui nous occupe. Tout modeste que vous êtes , mon

ami , vous pourriez bien prendre ceci pour une déclaration, et je ne vois pas pourquoi je ne vous laisserais pas le maître d'en penser tout ce qu'il vous plaira. Au fait, j'ai pourvous tant d'estime, tant d'amitié, tant d'admiration, que je ne veux point disputer sur le nom qu'il convient de donner au sentiment que vous m'inspirez : appelezle donc amour jusqu'à ce que vous ayez trouvé mieux; j'adopterais ce mot avec plus de confiance , si nous n'avions l'un el l'autre sous les yeux l'exemple à jamais effrayant de la passion, terrible à laquelle cette expression est re'servée.

Pauvre Cécile, adorable enfant, quel ravage l'amour a fait dans tout ton être!... « S'il est vrai, ma tante, me disait-elle hier, qu'on ne puisse être à la fois heureuse et sensible, qu'est-ce donc que

la vie? qu est-ce donc que le bonheur ? » J'aurais bien voulu lui répondre qu'on pouvait être sensible sans faire à un autre le sacrifice de toutes ses (acuités , de tous ses devoirs, de toutes ses vertus, mais je n'en ai pas eu le courage ; et peut-être , mon ami, si j'ose l'avouer à vous seul, étais-je plus près d'envier son erreur que de la combattre.

Je conçois plus facilement que je ne pourrais l'expliquer , le cha nge ment qui s'est fait en elle ; depuis que la certitude du péril a remplacé la menace , depuis qu'elle a placé toutes ses espérances dans l'objet même de ses craintes, Cécile ett plus calme, et sa santé se fortifie de toutes les causes qui devraient l'altérer.

Nous avons été deux lois au cercle, et ce que vous aurez, peine «à croire ,

c'est qu'après y avoir été trouve charmantes , après nous être vu entouréed'adorateurs , parmi lesquels on comptait deux altesses, quatre ou cinq lordships , et je ne 9ais combien d'exeei- * lences, nous sommes rentrées dans notre solitude avec la ferme résolution de n'en plus sortir. Le ve'ritable motif de cette prompte retraite , c'est la sensation beaucoup trop vive qu'a produite l'apparition de Cécile dans une assemblée où les vices les plus illustres semblent, cette année , s'être donné rendei-vous. La santé est un prétexte qui excuse ici tous les caprices; moi qui ne sais pas l'art de m'imposer des privations réelles pour m'épargner des maux imaginaires, j'aurais euplusde peine que Cécile à me retirer aussi précipitamment d'un monde élégant pour

lequel j1ai toujours eu quelque faible, il faut bien en convenir, si le sentiment que j'ai pour vous ne m'en eût corrigée. Je n'ai plus de goût pour la socie'té, parce que je ne veux maintenant y plaire à personne ; mais j'ai la tendresse injuste, je vous en préviens , et quand j'abjure toute espèce de coquetterie, j'exige que vous renonciez, vousmême à tous les succès qui vous attendent dans le grand monde.

Songez, Messieurs, à ne pas nous donner de mauvais exemples; la nature nous donne déjà d'assez mauvais conseils. Pour me confirmer dans ces honnêtes dispositions , ma bonne étoile m'a fait rencontrer ici madame d'Houdetot; elle m'a prise dans une véritable passion, et nous nous sommes liées à la première vue telle est déjà loin de la jeu-

nesse, mais elle est si bonne, si douce, si affectueuse, de si nobles, de si intéressans souvenirs se rattachent à sa personne ! J'ai fait avec elle mon cours de Rousseau , de Saint-Lambert, de Duclos, d'Helvétius, et grâce à cette bonne petite vieille, je sais maintenant mon dix-huitième siècle par cœur. Elle a vu briller et s'éteindre toutes les gloires littéraires de cette me'morable époque, et sa conversation me met à même de rectifier mes idées sur une foule de choses et de personnes, que j'appréciais avec les préjuges et les préventions dont j'étais imbue : je dois à sa franchise aimable un bien singulier aveu.

« Je n'ai jamais été, me dit-elle, ni jolie, ni mémecequ'on peut appelerspirituelle ; mais j'étais tourmentée du dé-

sir de passer pour l'une et l'autre, et pour cela je n'ai rien trouve' de mieux que d'intéresser des hommes d'esprit à me faire la réputation que j'ambitionnais ; le moyen de ne pas en croire Saint-Lambert, et surtout Rousseau, qui m'a immortalisée sous le nom d'une Julie avec laquelle je n'avais pas plus de ressemblance qu'il n'en avait luimême avec Saint-Preux, m

J'ai soin de tenir note de toutes les confidences que me fait cette dame des anciens jours , et peut-être viendra-t-il un temps où nous pourrons en causer les pieds sur les chenets.

Aujourd'hui, c'est de nos propres aventures qu'il faut nous occuper , mon cher Charles (je deviens bien familière , comme vous voyez ) : dans six semaines la saison des eaux expire, et

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nous aurons encore besoin de prolonger de trois grands mois notre voyage.

Il faut, dès ce moment , préparer les esprits à recevoir cette nouvelle, et je ne connais pas de meilleur moyen, que de jeter, dès aujourd'hui, en avant, une légère alarme sur le retour de mes maux de nerfs, qui pourront fort bien, entendez-vous, m'obliger à passer l'hiver à Nice.

Je suis étonnée de n'avoir encore reçu qu'une lettre de ma sœur; ce n'est que par elle que je puis savoir ce qu'on dit, ce que l'on fait, ce que l'on médite à Beauvoir. M. de Clénord aurait-il renoncé à son projet de faire sa fille comtesse malgré elle? Le roi des fats se serait-il enfin aperçu qu'on a pour lui une aversion mortelle, et sa fierté, si fortement compromise, l'aurait- elle

décidé à porter ailleurs des vœux que Cécile repousse aujourd'hui , plus que jamais, de toutes les forces de son cœur, de sa raison et de sa délicatesse?

Vous n'allez plus à Beauvoir, mais vous êtes en relation avec les habitans de Champfleury; ainsi vous pouvez faire jaser Albert et Pauline. Adieu , mon ami; je finis ma lettre comme je l'ai commencée : « Nous aimons, nous souffrons de l'absence, et nous aspirons au retour. »

LETTKE LXXV. ÎJO,

CECILE A ANATOLE

Barèges, .... 1787.

Il y a dans la vallée de Bastan, en descendant vers Luz , un lieu que j'aime, d'où je vous écris, et que je veux vous faire connaître : votre pensée , mon ami, vous y transportera plus facilement, et je serai sûre qu'à l'avenir vous ne me chercherez, pas ailleurs au coucher du soleil. Je suis assise sur un morceau de roc, au bas d'un sentier qui conduit par de nombreux détours

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au sommet d'une masse énorme de rochers qui surplombent , et dont la partie la plus élevée sert de base à une petite chapelle de saint Antoine, patron des bergers montagnards de ce canton; j'ai devant moi une portion de la vallée si étroite et si profonde, que la cime des arbustes dont elle est plantée, forme sous mes yeux un tapis de verdure et de fleurs qui, de la distance où je le vois, offre l'aspect d'une prairie émaillée. Le soleil qui s'abaisse en ce moment sur les montagnes, brise ses rayons à travers les nuages errans qui le couvrent, et colore les objets d'une variélé de teintes qui les embellissent encore. Dans le lointain mon œil découvre de petites prairies parsemées d'arbustes, de rochers, de cabanes d'un effet ravissant : eà et là des

LETTRE LXXV. l8l

hêtres d'une beauté admirable, des ifs noirs autour desquels se groupe d'une manière pittoresque cette belle gentiane aux fleurs jaunes, que nous avons tant de peine à acclimater dans nos jardins ; une foule d'accidens de terrain et de lumière , impossibles à décrire , ajoutent à l'enchantement du paysage; quelques chèvres égarées semblent suspendues aux rochers voisins , tandis que des aigles planent au-dessus de leur cime.

C'est là , dans ce lieu solitaire , que je viens rêver à toi , mon bien , mon univers , ma vie ; hélas ! est-elle autre chose que cet amour qui me dévore?

Ton image chérie absorbe ma pensée quand je veille, et caresse mon ame dans mes songes; c'est en toi que j'existe; < t en toi que je soutire, et je n'ai

rie douleurs que tes peines.... Que je suis bien ici , Anatole ! Il y a je ne sais quel accord mystérieux entre ces beautés douces et terribles et l'état de mon ame; combien cette intimité avec la nature est consolante!

Après avoir ecriteesderniersmots, j'étais restée un moment absorbe'e dans la contemplation de cette scène silencieuse, dont j'aurais craint d'interrompre Le charme par le seul mouvement de ma pensée ; un événement bien simple, en m'arrachant à cette douce extase, m'a forcé de quitter la plume, et c'est dans ma chambre que je termine, le même jour, à onze heures du soir, la lettre que j'ai commencée au pied de la chapelle du rocher.

Une petite fille, jolie ei fraîche comme

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les fleurs de ses montagnes, conduisait une chèvre ornée de rubans, qui bondissait sous la main de l'enfant : la chèvre s'échappe et vient se réfugier près de moi; j'interroge la petite et j'apprends qu'elle s'appelle Marie, et son père le bonhomme Lézer; qu'elle a une sœur qui doit se marier dans un mois, et que cette chèvre est le cadeau des fiançailles. « Elle est donc bien heureuse, votre sœur? — Tout au contraire, Mademoiselle; Emine, c'est comme ça qu'elle se nomme, pleure du matin au soir. — Et pourquoi pleure-t-elle? — Parce que c'est notre cousin Boson qu'elle aime, et que c'est à mon parrain Laourens qu'on la marie. — Il est riche votre parrain? — Oh ! oui, Mademoiselle, il a un troupeau de cent bëtes, et Boson n'est qu'un pauvre vannier, quoiqu'il

n'ait pas son pareil pour la chasse aux isards. »

Je continuai à questionner cette petite fille aux pieds nus, qui semblait elle-même sauvage et gracieuse comme l'animal léger qu'elle conduisait en laisse. Je m'intéressais surtout au sort d'Émine où je croyais trouver quelques rapports avec le mien. Marie me montra de loin la cabane paternelle où elle retournait; ce trajet ne m'éloignait pas d'un quart de lieue et la nuit était loin encore; je la suivis.

Près de la porte, sous un hêtre qui avait vu naître et mourir bien des générations, la mère de Marie filait au rouet, et la jeune fiancée, assise auprès d'elle, mouillait de ses larmes le chanvre dont elle entourait sa quenouille.

La mère et la fille m'accueillirent ai ec

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une effusion de bienveillance que je n'ai pas souvent rencontrée dans le monde où j'ai vécu. Tandis qu'Émine me servait une tasse de crème que gavais demandée, j'eus le temps d'observer la délicatesse de ses traits , l'élégante légèreté de sa taille et l'expression d'une phy~ sionomic charmante, qu'embellissaient encore les traces du chagrin profond dont elle portait l'empreinte : je ne lui cachai pas que j'en connaissais la cause, et j'interrogeai plus particulièrement sa mère sur les circonstances du mariage projeté où elle était contrainte.

« On ne me contraint pas, interrompit vivement Émine, et c'est volontairement que j'épouse un homme qui fait le bonheur de mon père et de ma mère. — Il est bien vrai , reprit cette bonne femme , qu'Emine se sacrifie pour

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nous : nous sommes bien pauvres mon mari et moi, et Laourens , en épousant ma fille, nous donne une couple de belles vaches et cent écus comptant , avec lesquels nous voilà bien sûrs de ne manquer de rien dans nos vieux jours.

— Mais elle en aime un autre? dis-je à la mère. — He'las oui, et nous l'aimons tous: mais mon neveu Boson n'a pour lui que son adresse, son agilité et sou courage, et lui-même a renonce à la main d'Emine, depuis qu'il a eu connaissance des intentions du grand pasteur.— Boson, continua la jeune fiancée en versant un torrent de larmes, s'apprête à quitter le pays, il va s'engager et nous ne le reverrons jamais dans nos montagnes. — Prévenez-le de venir vous trouver demain ici, à pareille heure; je viendrai moi-même, et peut-être, en

nous concertant ensemble, trouveronsnous le moyen de le retenir parmi vous. » La jeune fille, qui seule devinait ma pensée, s'est jetée sur ma main qu'elle baisait en sanglottant; sa mère me remerciait sans savoir de quoi, et je me suis éloignée de cette cabane, avec la douce espérance d'y ramener demain l'amour et le bonheur.

Vous apprendrez dans une autre lettre quel aura été le succès de ma seconde visite à la cabane du bonhomme Lézer....

Adieu pour ce soir , mon tendre ami ; chaque fois que je quitte la plume, il me semble que je brise un des liens qui nous unissent.... Cependant je ne puis plus écrire, mes pleurs tombent sur ce papier: que j'envie son sort ! Dans quel-

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ques jours, il sera entre tes mains.... tu pourras le presser sur ton cœur.... A toi, pour la vie, Anatole, pour la vie et par-delà.

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