‹ Cécile, ou, les passionsChapitre 3 sur 19 · ANATOLE A CECILE · texte numérisé non relu

ANATOLE A CECILE

Beaugency, octobre 178G.

ComiMent ai-jc fait pour mYloigner de loi? où mon ame a-t-el!e trouvé des forces pour nVarracher des lieux où respire Cécile? J^ai pu mettre entre nous un espace que le son de ta voix ne peut franchir , que mes regards ne peuvent traverser, et dans quel moment encore nVas tu contraint à un pareil sacrifice ! quand ta présence est devenue le seul besoin de ma vie

et de la tienne, quand la mort auprès de toi me serait cent fois plus douce que re'ternite' du bonheur céleste; non , maCe'eile, aucune puissance humaine Saurait pu m'arracher d'auprès de toi ; tu m'as dit : Anatole, je le veux, et je suis parti ; et me voici seul , isole', triste, inquiet; le même toit ne nous réunit plus ; ce n'est plus le même air que nous respirons ; les yeux de Cécile ne se sont point arrêtes sur les objets qui m'environnent, et j'y cherche en vain la trace de tes regards.

Je veux distraire ma douleur en songeant que je me trouve auprès de ta jeune amie, que je pourrai parler de Ce'cile avec elle.... de Ce'cile, nom magique! il retentit à mon oreille, il remplit tout mon être, il me fait tressaillir; je ne puis sans trembler en tracer les

ÎO CECILE.

caractères; et nies yeux, quand je les relis, se remplissent de larmes brûlantes ; un poids insupportable pèse sur mon cœur accable de mélancolie et d'amour.... mais je suis auprès de ton amie , et mes soupirs pourront s'exhaler en sa présence....

J'entends minuit sonner. Hier! hier!

Cécile ! éternité d'un instant ! passé , présent , avenir , le temps tout entier est concentré sur un seul moment de ma vie! hier à cette heure elle était sur mon sein ; je la tenais pressée contre mon cœur.... Image d'un bonheur sans mesure, embrase de nouveau mon amc trop faible pour la félicité suprême, mais ne consume pas mes forces : Cécile est à moi; elle m'appartient à jamais, devant les hommes, devant Dieu; nulle puissance humaine ne saurait ni

anéantir celte vérité, ni briser ce lien impérissable comme l'amour qui le forma.

L'avenir qui me menace, je l'interroge sans crainte ; je souris aux persécutions et je défie le sort de me réserver assez, de malheurs pour compenser cette félicité sans bornes qui m'élève au-dessus de la destinée même. Cette fermeté, je ne l'aurais pas, ma bien-aimée, si je ne l'avais trouvée dans ton propre cœur, inépuisable source de sentimens délicieux; souviens-toi de tes paroles quand nous nous quittâmes hier : « C'est en vain que j'ai le sentin ment des malheurs qu'une passion » fatale appelle sur ma tête; je sens » qu'il n'est point d'infortune au monde » pour quiconque est aimé comme Cé- )> cile ; et si je brave le péril qui te

» menace, juge de quel œil je vois le )• danger qui m'environne. »

Je n'ai pu trouver l'occasion , mon unique amie, de te faire pnrt, avnnt de te quitter, de mes inquiétudes sur le sort de ma dernière lettre à Charles.

La date de celle de madame de Neuville qui nous annonce le départ de mon ami, me fait craindre qu'il n'ait quitte Paris avant que ma lettre ne lui soit parvenue. Si elle tombe dans les mains de ma soeur, aux termes où elle en est avec Charles, peut-être ne se ferat— elle point scrupule de l'ouvrir, et notre secret !... je tremble

Ne me laisse pas ignorer tes moindres actions ; que je puisse te suivre dans toutes tes pense'es, dans tous tes mouveinens. Je ne sais quel pressentiment confus m'nvcrtit que l'arrivée de

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ton père doit être pour nous l'époque d'un grand événement. Que je sache le jour où. il est attendu.

Le prétexte de changement d'air nécessaire à ma santé, que j'ai donné à ma sœur,' m'oblige de faire ici quelque séjour; je resterai donc à Beaugency pendant quelques semaines; mais je le sens, Cécile, il est impossible que je vive éloigné de toi. Huit petites lieues nous séparent, et je puis les franchir en moins de deux heures !

LETTRE LTÏI.

CECILE A ANATOLE

Beauvoir, novembre 1786.

Onze heures sonnent ; enfin me voilà seule, retirée dans ma chambre. Si tu savais, Anatole, combien ils me gênent , combien la présence des êtres les plus chéris nToppresse et me fatigue! je n'ai plus que toi pour témoin de mes humes. Ah! puisque je l'ai sacrifié mille fois plus que la vie , que du moin«

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le sentiment qui m'a perdue remplisse mon cœur et le soulage en le dévorant !

Je ne sais quelle nouvelle force m'élève et me soutient, je ne suis plus la même; Anatole est timide auprès de moi , je puis tout entreprendre , tout braver, et je n'imagine point de péril au-dessus de mon courage. Quelle est, dis-moi, mon tendre ami , cette nouvelle audace? pourquoi une faible femme te surpasse-t-elle en force d'ame?

L'avenir est pour moi sans crainte et même sans espoir; j'ai rempli ma destinée. Je sens que j'occupe aujourd'hui la seule place qui m'était assignée sur la terre ; j'attache je ne sais quelle idée de superstition et deprovidence aulien fatal qui nous unit. ...Bientôt il faudra ne plus se voir ; mon père est attendu sous peu

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de jours, et tout se prépare dans la maison pour son retour. Ne plus se voir !... as-tu compris ces paroles? Nécessite' désespérante! je me répète que cela doit être, et je ne puis croire que cela soit jamais. Le froid de la mort me saisit quand je songe que ton absence est réelle, inévitable, qu'elle peut être longue, que sais-je ? peutêtre éternelle, et que ta présence est une fiction de mon amour.

La solitude m'est devenue chère; je crains tout ce qui peut me distraire de la seule pensée qui me permet de vivre. Seule, bien seule, je me retrouve avec toi , je te parle , je l'écoute , je l'entends ; aussi vais^-je souvent rêver sur les bords du petit étang , je m'enfonce sous les allées épaisses du pelit bois qui l'entoure, et je suis sûre

de te trouver sous le vieil orme que la foudre a tant de fois sillonné; sa tête est dépouillée, mais ses branches inférieures sont encore verdoyantes et jeunes. Je m'assieds au pied de cet arbre, et les heures sVcoulent, et la journée fuit.... Adieu, Anatole, adieu, mon ami; toutes tes pensées sont les miennes, unique bonheur de Cécile! Tu trompes comme elle l'insupportable ennui de l'absence, en te rapprochant par l'imagination de celle qui vit pour toi seule. Adieu, mon ami, demain encore je serai à sept heures sous le vieil ormeau.

P. S. Si ta dernière lettre était tombée entre les mains de rna tante, si

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notre secret !... Qu'importe à qui s'enivre de son bonheur criminel , à qui trouve, clans son amour, son orgueil , son devoir e\ sa religion ?

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