‹ Cécile, ou, les passionsChapitre 4 sur 19 · ANATOLE A CHARLES · texte numérisé non relu

ANATOLE A CHARLES

Octobre, 178G.

CoxMment l'espace de quelques heures suffit-il pour renfermer tant de joie, tant de douleurs, des sentimens si violens et si oppose's! Je l'ai revue; je l'ai pressée sur mon sein!... Jamais je n'eus si grand besoin d'épancher mon aine et de confier à mon ami les souvenirs brûlans qui m'obsèdent , et jamais je ne fus moins en état de parler et d'écrire.

Peut-être hier soir auras-tu remarque' son absence : eh bien! Charles, elle était près de moi ! A quelque distance de la ferme de Beauvoir, est un joli petit bois sur le penchant du coteau ; c'était là que je m'étais pour la première fois trouve seul avec elle; que j'avais vu se développer à mes yeux ce que la nature a de plus délicieux, les sensations naïves d'une femme qui joint aux douces qualités de son sexe, les mâles vertus qui manquent si souvent au nôtre.... C'est là qu'elle m'avait écrit, la veille, qu'elle irait m'attendre. Il y a dans le malheur et dans l'amour , je ne sais quel écrément ; absorbé dans une seule idée, l'homme devient maniaque et fou ; il poursuit dans toutes les circonstances, la seule pensée qui l'occupe

sans partage. Ii faut élre très-passionné pour concevoir la folie , et je pense, mon ami, que ces organisations profondément sensibles , qui recèlent en elles-mêmes un foyer trop ardent, approchent bien plus que les au 1res de cet e'tat d'insanité que la pitié flétrit, et où la raison ne devrait souvent voir que les ruines des esprits supérieurs, victimes de leur propre énergie.

A quel propos ce raisonnement sur la folie? Serais-je semblable au joueur qui devient philosophe en perdant son or; je le sens trop, mon ami, ce sont des excuses que jeme prépare.... cet état ne peut durer.... Revenons à mon re'cit.

Je m'occupai long-temps d'avance des préparatifs de mon départ. 11 me semblait que je me rapprochais d'elle,

à chaque nouveau préparatif que je faisais. Pendant que les heures de la matinée s'écoulaient, Ce'cile absente était devant moi ; je la voyais , je touchais sa main ; je croyais respirer son haleine; je me promenais à grands pas «à travers la chambre, en la nommant, en lui parlant. O mon ami, depuis que cet amour funeste me domine , j'aspire à perdre entièrement la raison. Ce qu'il y a de plus pénible au monde, c'est d'avoir pour ainsi dire une partie de son aine éveillée sur les égaremens de l'autre; c'est de se contempler soimême ; c'est de conserver assez de jugement pour comprendre tout sun délire, et trop de délire pour ne pus briser violemment toutes les entraves de la raison. Je partis à deux heures; mon intention était ^arriver à six heures au

rendez-vous , d'aller à cheval jusqu'à Saint-Laurent, et de faire à pied les cinq petites lieues qui nie sépareraient encore de Cécile. A peine avais-je commence ce chemin si doux, dont le but était toujours présent à ma pensée, que je méditai sur les moyens d'abréger la route. Je me souvins d'un sentier de traverse, que Ton nomme la route des Genêts et qui trace, au milieu des champs, une ligne à peu près diagonale. Arrivé au tiers de ma route, je crus reconnaître ce sentier et je n'hésitai pas à le prendre. Je m'égare dans la forêt qui entoure le château des Somynes.

Déjà cinq heures devaient être sonnées; le retour des troupeaux et les ombres du soleil se prolongeant, sur les plaines, nVannonr.aient une époque avancée du jour. Mes regards inquiets cherchaient

vainement à l'horizon la touffe de bois qui couronne la ferme. Déjà le jour finissait, j'étais épuisé, j'avais pressé le pas , et la sueur ruisselait sur tout mon corp«. Je m'aperçus Irop tard que j'avais pris une route pour une autre, et, me détournant un peu sur la droite, j'allai frapper à la porte d'une petite cabane dont la maîtresse m'indiqua mon chemin. Je m'étais égaré d'une grande lieue. Juge de mon chagrin. Je craignais que Cécile ne fùl partie a près m'a voir attendu long-temps; mon cerveau était brûlant , et je joignais à la fatigue de l'esprit la lassitude du corps.

Déjà la lune se levait et les dernières clartés du jour mouraient à l'horizon, quand, le cœur saisi de joie et de crainte, j'entrai dans le petit bois, el je

me dirigeai vers l'étang, cherchant à reconnaître le vieil ormeau où nous devions nous joindre.... J'écoute 5 une voix harmonieuse, une voix que nulle voix de femme n'imitera jamais, soupirait dans l'épaisseur du bois le nom d'Anatole! C'était-elle.J^a nuit était venue, et le bruit de nos pas dans les broussailles était notre seul guide. Nous nous rencontrâmes. Je la vis , je la vis a demi caçhe'e par l'obscurité' du feuillage, à demi éclairée parles rayons de la lune qui se levait. O mon ami ! réunir dans un instant, dans un éelair, tout ce qui pourrait composer une vie entière, la passion, le désespoir,, le bonheur,, la joie, l'enivrement; éprouver tant d'émotions à la fois, paraît impossible; et cependant voilà ce que je

sentis.

Quand elle vit mes habits déchirés et mouilles, mon front battu de mes cheveux trempés de sueur ; quand elle s'aperçut que mes genoux tremblaient et que je me soutenais à peine , elle me prit dans ses bras avec cette compassion tendre qui n'appartient qu'à une femme. Nous nous assîmes au pied du vieil orme; ma tête était sur ses genoux; d'une main caressante, elle étanche avec son voile la sueur qui couvre mon visage ; ô délices , ô volupté dont rien ne peut donner l'idée sur la terre!

Qu'il fut court, le temps que nous passâmes ensemble! Et cependant, ô mon ami , quels siècles de plaisirs vulgaires valent cette heure fortunée !

Peu de paroles, peu de discours étrangers à l'expression toujours la même,

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d'une passion si malheureuse, si enivrante, ne se mêlèrent au sentiment de notre félicité qu'elles auraient corrompue. Quand je pense que cette femme angélique, pour laquelle tous les sentimens de père, de frère, d'amant et d'ami, se réunissent dans mon sein; quand je pense que cet être seul, auprès duquel le monde et toimême disparaissent à mes jeux; quand je pense que Cécile ne sera pas mon épouse, que je Ta i arrachée à tout ce qui faisait son repos, et qu'elle périra par moi : alors, mon ami, la force de penser et de vivre me manque ; le désordre s'empare de tout mon être et je sens que ma raison m'abandonne.

Ah ! que je la conserve quelques jours encore!.... Cécile en me quittant m'a appris qu'elle allait passer quel-

ques jours avec sa mère et le chevalier de Saint-Julien , dans un vieux château enchanté qui appartient à M. d'Amercour.... Elle m'a promis que nous nous y verrions encore une fois avant le retour de son père.

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