C. — TABÉTISANTS DEVENUS TABÉTIQUES
OBservaTION XXXIX. — Breav….. (Fleury), cinquante ans.
Entré le 11 juin 1897, mort le 8 octobre 1903.
Antécédents héréditaires. — Rien à noter; pas de maladies nerveuses dans sa famille,
Antécédents personnels. — Pas d'accident syphilitique.
Blennorragie à trente-cinq ans, en 1877; elle a cédé au traitement au bout de trois semaines.
Gros excès alcooliques de dix-huit à trente-cinq ans : trois ou quatre litres de vin en moyenne par jour et jusqu’à dix verres d’absinthe.
Histoire de La maladie. — En 1887, il a eu pendant quelques jours de la rétention d'urine, on a été obligé de le sonder plusieurs fois; le fait ne s'est pas reproduit, mais il a eu depuis une certaine anesthésie vésicale, il restait souvent jusqu’à seize heures, et plus, sans uriner.
Les troubles oculaires remontent à 1895 ; le 24 décembre, au réveil, après une nuit où il avait eu des rapports sexuels, il se serait trouvé aveugle ; puis la vision serait revenue peu à peu pour l'œil gauche, il aurait pu voir encore un peu de l'œil gauche pendant deux mois; à Lariboisière, on constate « l’atrophie de la pupille de l'œil droit ».
La vue de l'œil gauche a rapidement diminué à son tour, trois mois après. En 1896, il entra à l'Hôtel-Dieu, complètement aveugle; M. Panas constata une atrophie papillaire double. Depuis lors, l’état de la vision n'a pas changé. Il n’a jamais vu double.
Examiné en juin 1887. — On constate : la cécité est complète, pas de paralysies oculaires. Le malade marche bien, se tient parfaitement debout, sa force musculaire est conservée. Les réflexes tendineux sont conservés. Il n'a jamais eu de douleurs fulgurantes; élancements douloureux dans la tête depuis six mois. Pas de troubles des diverses sensibilités ; pas de troubles du sens musculaire, ni du sens stéréognostique; notion de position des membres parfaite. Pas de troubles viscéraux. Ouïe, goût et odorat parfaitement conservés. Caractère gai, rieur, aucun jfrouble de la mémoire, a cependant la crainte de devenir fou.
Au début de 1899, douleurs nettement fulgurantes dans les membres inférieurs ; ces douleurs ont persisté ensuite par crises survenant tous les mois ou tous les deux mois, parfois plus souvent, surtout par les temps pluvieux.
Examiné le 24 juin 1901. — La cécité est restée complète depuis janvier 1896. Les pupilles sont inégales, la droite un peu plus large que la gauche; elles sont tout à fait immobiles à la lumière. Les mouvements des globes oculaires et des paupières se font très bien. Un peu de nystagmus transversal dans les positions latérales du regard.
Pas de Romberg, le malade se lient bien debout, les pieds joints. Il marche bien. Aucune incoordination des membres supérieurs, il arrive rapidement avec l’une ou l’autre main à toucher le bout de son nez au commandement. La force musculaire est conservée; au dynamomètre, 30 à droite et à gauche.
Réflexes rotuliens abolis Immobilité ou flexion des orteils. Réflexe pharyngé un peu diminué.
Les douleurs fulgurantes sont survenues avec plus d’acuité depuis une huitaine de jours; c’est pour ces douleurs qu'il entre à linfirmerie.
La sensibilité au contact, à la piqûre, au froid et au chaud est bien conservée partout. La sensation de froïd lui est désagréable, le contact
des métaux « lui donne la chair de poule »; aussi il ne se fait raser
qu'à de rares intervalles. Il lui est aussi pénible d'endosser des vêtements froids, de mettre une chemise neuve ou de se coucher dans des draps neufs.
Aucun trouble gastrique, mais depuis trois semaines l'appétit a beaucoup diminué.
Pas de troubles laryngés, ne tousse pas.
Anesthésie vésicale relative, persistante; ne sent que très rarement le besoin d’uriner; fausses envies fréquentes depuis trois semaines ; perd depuis ce temps quelques gouttes dans son pantalon.
Constipation assez opiniâtre.
Ouïe assez bonne; entend la montre à droite et à gauche à 25 centimètres.
Goût et odorat bien conservés.
La nutrition générale s’altère.
Évolution. — Le 24 juin 1901, injection 1bibaire sous-arachnoïdienne de 5 milligrammes de cocaïne pour calmer les douleurs lombaires ; les douleurs élaient très diminuées le lendemain, quelques
étourdissements et des vomissements; elles ne sont pas redevenues aussi fortes les jours suivants.
29 octobre 1901. — Le malade se plaint de forts maux de tête; la nutrition générale s’altérant de plus en plus, on prescrit cinq pilules de 5 centigrammes de lécithine châäque jour.
11 mars 1902. — Douleurs fulgurantes et crises gastriques; on donne 15 centigrammes de santonine ; les douleurs disparaissent dans la soirée et reparaissent, mais moins fortes, le lendemain. Les douleurs sont très améliorées par de nouvelles doses de santonine les jours suivants.
14 octobre 1902. — Douleurs fulgurantes : nouvelle injection sousarachnoïdienne de 5 milligrammes de cocaïne. Lymphocytose discrète dans le liquide céphalo-rachidien.
9 décembre 1902. — Violentes douleurs épigastriques irradiant vers l'épaule gauche et vomissements abondants; on fait prendre quatre cuillerées de levure de bière : les vomissements s'arrêtent le lendemain et les douleurs se calment: pour diminuer la douleur de l'épaule gauche, on fait le 11 décembre une injection d'air de un tiers de litre : l'effet calmant est faible.
15 janvier 1903. — Cécité complète ; inégalité pupillaire, pupille droite plus grande. Marche encore assez bien, sans grande incoordination, mais en talonnant; pas de paralysie des membres inférieurs, tous les segments ont conservé une bonne force musculaire ; équilibre statique dans le décubitus normal; pas d'hypotonie des membres. Pas de troubles laryngés. Envies impérieuses d’uriner, mais a le temps de prendre son urinal. À encore des érections, a des pollutions nocturnes.
A toujours des maux de tête, des étourdissements. N'a pas eu d'ictus ni d'attaque de paralysie. Nutrition générale très atteinte.
15 juin 1903. — Papilles blanches atrophiques; les veines sont grosses, le pourtour n’est pas déformé ni pigmenté. 20 juillet 1903. — Le caractère du malade devient de plus en plus
difficile; on a été obligé de le changer plusieurs fois de salle, il menace ses voisins et les infirmiers. Il présente de plus des troubles mentaux assez marqués : il raconte qu'il a inventé un appareil électrique pour empêcher les punaises de venir le piquer dans son litetil expose sa combinaison comme une chose à laquelle il attache une extrême importance, disant qu'on devrait l'apptiquer à tous les lits des malades. La nutrition générale est extrêmement altérée : il est très maigre, le facies étiré et décharné, le teint terreux, les membres très atrophiés, surtout les mains (disparition totale des éminences thénars)
mais aussi, quoiqu'à un plus faible degré, le reste des membres supérieurs et les membres inférieurs (mollets entre autres) : c'est un « vrai squelette ». L'incoordination est maintenant extrêmement prononcée, le malade est complètement confiné au lit; la force musculaire est très faible, en partie à cause de l’atrophie.
6 octobre 1903. — Tendance au délire de persécution : il se plaint qu'on ne le soigne pas, qu'on le laisse mourir de faim, qu'on ne lui donne pas à boire, alors qu'on lui présente du lait à chaque instant; qu'il a besoin de plus de trois litres de lait, d'au moins cinq litres, alors qu'on n'arrive pas à lui en faire boire plus d’un litre ou un litre et demi, il trouve que le lait est mauvais, « qu'il est là depuis 1814 » ; il manifeste des idées de suicide et demande à changer de lit avec l’idée de se rapprocher de la fenêtre, mais alors qu’en réalité il serait tout à fait incapable de se lever. Il est d’une maigreur extraordinaire, le facies est très étiré et blême, les yeux excavés.
Il meurt le 8 octobre 1903.
En résumé, il s’agit d’un malade dont l'affection a débuté par de l'anesthésie vésicale, puis par la perte de la vision, brusquement pour l'œil droit, puis progressivement pour l'œil gauche ; les réflexes rotuliens étaient conservés quand on l'a examiné déjà complètement aveugle; on les à vu se supprimer dans la suite, en même temps que se développaient des douleurs dans les membres inférieurs, des crises gastriques, des troubles considérables de la coordination, des troubles urinaires, des troubles de la nutrition générale, enfin des troubles psychiques : le malade ‘était resté longtemps tabétisant avant de devenir franchement tabétique.
OBsERVATION XL. — Mérin... (Antoine), soixante-quinze ans, coiffeur. Entré à Bicêtre en 1865, mort le 6 mai 1898.
Antécédents héréditaires. — Père mort à quatre-vingt-un ans d’une attaque d'apoplexie.
À eu cinq frères el sœurs, un seul survit.
Anlécédents personnels. — Nie toute syphilis.
Marié en 1846, a eu deux enfants qui sont encore bien porlants.
Rougeole à six ans, pas d'autre maladie. Pas de rhumatisme, pas d’alcoolisme,
Hislotre de la maladie. — Le début remonte à 1862 ; à celte époque, il a éprouvé de la faiblesse des membres inférieurs avec les sensations vagues d’une syncope incomplète : ces accidents se produisaient plus
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forts après les journées de grande fatigue. De plus, un jour, il aurait constaté que sa pupille gauche était très dilatée.
En 1864, il s'aperçoit qu'il n’a pas la sensation nette du sol qu'il foule, mais il ne s'en inquiète pas.
Un jour de cette même année 1864, le malade, qui jouissait jusque-là d'une vue excellente, prend un journal, y jette les yeux et est tout étonné de voir dans un brouillard épais tous les caractères prendre la forme de S. A partir de ce moment, la vue a diminué progressivement. Six mois après, il a dû abandonner son travail; en mai 1865, il avait presque complètement perdu la vue, il ne pouvait plus distinguer les couleurs et à peine les objets, il avait tout juste gardé le pouvoir de bien distinguer le jour de la nuit ; il arrivait, cependant, à faire seul de courtes promenades. En même lemps, survenaient des sensations visuelles subjectives qui n'ont pas cessé ensuite : feux d'artifice, flammèches, flocons de neige, etc.
Le malade soigné par Gosselin à la Pitié, passe quelques jours à Vincennes et entre à Bicêtre en 1865. De 1865 à 1875, aucune modification, si ce n’est la réduction progressive de l'acuité visuelle : le malade mange de bon appétit, fait sa promenade quotidienne, ne souffre nullement.
En 1875, une bronchite aiguë le force à faire un séjour de deux mois à l’infirmerie ; à dater de cette époque, des douleurs fulgurantes apparaissent dans les membres inférieurs, douleurs en éclairs, atroces, occupant les membres inférieurs et parfois les membres supérieurs, se montrant par crises, exacerbées par les temps froids, durant de deux jours à quelques heures. La bronchite persiste, tenace et provoquant une vive anhélation.
En février 1895, la marche devient irrégulière, les jambes perdent la coordination de leurs mouvements, le malade ne peut plus marcher seul. En novembre 1895, il cesse tout à fait de pouvoir marcher et même se tenir debout. Depuis cette époque, il se sent progressivement affaibli et a perdu son appétit.
Examiné, en 1890, par Joannès Martin (Thèse de Berne, observation XV). Amaurose très prononcée : distingue le jour de la nuit, mais ne peut pas distinguer le nombre des personnes qui l'entourent. A l'ophtalmoscope, atrophie papillaire, vaisseaux très minces; à gauche, contour de la papille irrégulier.
Myosis bilatéral intense; pupilles égales, réagissant à la convergence, sans réaction à la lumière.
Pas de strabisme ni de chute des paupières.
Pas de signe de Romberg. Signe du cloche-pied. Démarche normale, pas d'incoordination en marchant.
Pas de réflexe patellaire. Réflexe plantaire normal.
Douleurs fulgurantes moins fortes dans les membres supérieurs que dans les inférieurs.
Sensibilité tactile normale aux membres supérieurs et inférieurs. Sensibilité à la douleur diminuée aux jambes, avec retard de deux secondes environ dans latransmission, maisintacte aux membres supérieurs. Sensibilité à la température normale.
Sens musculaire peu ou pas touché. Notion de position des membres très bien conservée.
Pas de crises gastriques. Pas de troubles génito-urinaires ; puissance. génitale assez développée.
Au cœur, léger bruit de galop à la pointe ; pas d'insuffisance aor-
üque.
Vieillard de constitution robuste. Pas de troubles trophiques. Examiné en mai 1895. — Cécité presque complète : le malade a,
cependant, encore la vague perception de la lumière.
Pupilles punctiformes, aucune réaction à la lumière. Larmoiement surtout matinal.
Depuis sept mois le malade ne peut plus se tenir sur ses jambes ; chaque fois qu'il a essayé de se lever, ses jambes ne l'ont pas soutenu. La force musculaire est considérablement diminuée aux membres inférieurs, mais leur impotence dépend cependant plutôt de l’incoordination que de la parésie. Dans son lit il a une difficulté extrême à porter un talon sur le genou du côté opposé, la difficulté semble plus grande à droite. Les mouvements simples de la flexion et d'extension se font bien. Les fonctions motrices des membres supérieurs sont assez bien conservées. $
Les réflexes rotuliens et radiaux sont abolis ; le réflexe crémastérien fait défaut ; le réflexe pharyngé est conservé.
Les douleurs fulgurantes subsistent très vives.
Anesthésie par plaques aux bras et aux jambes ; sensibilité plantaire conservée ; aucune zone d'hypéresthésie.
Pas de troubles digestifs.
Anesthésie vésicale ; le malade peut passer plusieurs jours presque sans uriner ; l'anesthésie semble cesser parfois et la miction redevient normale pendant un certain temps. Parfois faux besoins d’uriner.
Signes d'auscultation de bronchite chronique et d’emphysème, expectoration muco-purulente abondante.
Cœur normal.
Audition bonne.
Goût empâté, le malade trouve ses aliments plutôt désagréables.
Changement de caractère, irritabilité.
Troubles trophiques. Atrophie musculaire considérable des membres inférieurs : les muscles de la jambe surtout sont extrêmement réduits. Taches de Vitiligo discrètes aux mains.
Ongles des mains cannelés.
Pas de déformation sensible des pieds, sauf un léger déjettement des gros orteils en dehors.
Evolution. — En janvier 1897, laryngisme tabétique : voix bitonale,
respiration assez faible, reprise stridente après chaque inspiration, pas d'ictus laryngé.
Le 10 octobre 1897, le malade se plaint de douleurs en urinant; ces douleurs persistent plusieurs jours, puis cèdent un peu par l'emploi de la térébenthine et de l'extrait de valériane.
Le 15 novembre 1897, il se plaint de ne plus sentir le goût de ses aliments, il ne sent même plus le goût du vin.
En juin 1897, puis en décembre 1897, deux crises à caractère tout à fait spécial et identique (crises nasales ?) : sans la moindre raison apparente, il aurait éprouvé subitement dans la narine gauche un violent pincement à l'union des ospropres du nez et des cartilages ; immédiatement après, il aurait éprouvé au niveau du genou une sensation d'engourdissement qui aurait remonté le long de la cuisse, se serait étendue à toute la moitié gauche du corps, peut-être aussi plus ou moins à la moitié droite, et aurait gagné l'épaule gauche, peut-être aussi les membres supérieurs : alors serait survenue à la face une bouffée de chaleur. L'extension de l’engourdissement aurait duré deux minutes, la sensation aurait persisté une dizaine de minutes environ, puis cessé en suivant la même marche toutes les trois ou quatre heures : les mêmes accidents se seraient répétés de la même façon pendant cinq ou six jours consécutifs, en juin et en décembre. Pendant toute la durée de la crise, le malade prétend ne pas pouvoir remuer ses membres ; sa respiration reste normale et sa connaissance intacte; il parle sans difficulté, mais remue péniblement la tête ; il se trouve « tout à fait anéanti ». La sensibilité tactile de la muqueuse pituitaire reste normale, le réflexe est conservé; la sensibilité du genou est normale, il n'y a pas de douleur à la pression ; la sensibilité tactile est normale sur tout le corps.
Le 12 et le 13 février 1898, des phénomènes d'engourdissement de
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même genre frappent le côté droit : l'engourdissement prend le petit doigt, puis gagne les autres de proche en proche, y compris le pouce, et s'étend à toute la main, mais ne remonte pas au delà du poignet. Pendant ce phénomène il ne peut remuer ses doigts qu'avec difficulté. Il n'éprouve aucune douleur du côté de l'épaule ni du thorax, et n’a aucune sensation d'angoisse, ni même d'émotion.
Les sensations précédentes ne se sont pas reproduites.
Le malade a souvent des vertiges, mais il y est sujet depuis près de quarante ans. Il a des intermittences cardiaques perceptibles au pouls.
Le 27 avril 1898, ilentre à l'infirmerie pour une poussée de bronchite. Pendant trois ou quatre jours il a eu un hoquet continuel qui s'est calmé par le chloral. Cécité absolue ; pupilles petites, réflexe nul.
Réflexes rotuliens et radiaux absents. Pas de troubles urinaires, urine cependant difficilement. Grand affaiblissement et amaigrissement considérable, peau sèche et pâle.
Il meurtle6 mai 1898.
En résumé, il s'agit d’un malade qui n'avait eu, avant la cécité, qu'un peu de faiblesse des jambes et d'anesthésie plantaire; la cécité s’est développée peu après et est restée isolée pendant plus de dix ans.
Au bout de dix ans, se sont développées des douleurs fulgurantes très violentes qui ont persisté, une incoordination extrêmement marquée, quelques troubles de la sensibilité objective, des troubles urinaires, du laryngisme, des crises nasales (?) et des paresthésies, enfin une atteinte profonde très tardive de la nutrition lgénérale.
La cécité s'est développée avec une extrême lenteur, car elle a débuté en 1864 et en 1895, soit trente et un an après, le malade avait
encore une vague perception de la lumière.